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Full text of "Gazette musicale de Paris"

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"Si 



THE PUliLS© UEKAKY OF THï 
ÎHE AILLES A. BBQWfa I 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/gazettemusicaled18342pari 



GAZETTE MUSICALE 

De Paris. 

1" ANNÉE, 1834. 



$c& iDiircnur Vftbotmtmmt 

sfonâ rue &bic/ie/tetc , qj. 



Imprimerie do L.ICHKVARD1ERE , r.w du Colombier . 30. 



GAZETTE MUSICALE 



ma 3><Jima. 



n° 27. 



PIUX DE l'aBONiNEJÎ. 


PARIS, 
fr. 


DÉPART. 
Fr. r. 


ÉTBAKC 
Fr. c. 


3 m. 8 


8 75 


9 50 


6 m. 15 


(6 50 


18 a 


1 an. 30 


33 .. 


36 » 



£x (Sfttzttte iïtttsicale i>« iparis 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette musicale de paris, rue Richelieu, 97 
et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à la musii 
qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 6 JUILLET 183). 



Les lettres, demandes 
et envols d'arpent doi- 
vent être affranchis, et 
adresses au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



De l'utilité d'un Opéra-Allemand à Paris. 

Les nombreux adorateurs de Beethoven et de Weber 
sont dans la joie. L'autorisation de jouer l'opéra alle- 
mand vient d'être accordée au théâtre Ventadour. Nous 
espérons revoir Fidelio sous les traits de madame 
Schrœder, probablement aussi Florestan Haitzinger, 
dont la voix merveilleuse a laissé de si profonds souve- 
nirs aux habitués de la salle Favart. Mais ce n'est plus 
d'un nombre limité de représentations qu'il s'agit; la 
troupe allemande sera engagée a l'année, et a ce privi- 
lège est joint encore celui non moins précieux des con- 
certs. Il est facile de prévoir l'heureuse influence que, 
cette exposilion permanente des produits de l'art ger- 
manique, ne peut manquer d'exercer sur l'éducation 
musicale du public parisien. La musique pour lui de- 
vient un besoin de jour en jour plus impérieux; il ne 
faudrait que lui imprimer une bonne direction pour que 
ce besoin instinctif, se développant , fût accompagné de 
goût et de discernement. Ces deux qualités manquent 
encore complètement à la majeure partie des contribua- 
bles sur lesquels les directeurs de nos institutions lyri- 
ques prélèvent chaque année un si confortable budjet. 
C'est le défaut de variété dans son répertoire qui rend le 
public si lent a marcher dans la voie du progrès. On le 
bourre, on le sature, on le noie dans les cavatines a 
cabalettes, dans les airs de crescendo, dans les contre- 
danses, les galops, les valses, les vaudevilles , les flons- 
flons de toute espèce; le vaudeville musical sous toutes 
les formes poursuit le passant dans la rue. 

» Il n'est temple si saint des anges respecte 
» Qui soit contre sa muse un lieu de sûreté. 



Le public innocent s'accoutume a donner a ce bruit 
scintillant , le nom de l'art ennobli par lesgrands maîtres 
et porté par eux jusqu'au rang des plus hautes , des plus 
sublimes manifestations de la pensée humaine. On lui 
dit : « Ceci est de la musique », il le croit. Sans soup- 
çonner qu'il existe réellement quelque chose d'entière- 
ment différent, une puissance magique, irrésistible, 
presque divine, une poésie des poésies, pour laquelle 
ce nom de musique devrait être réservé exclusivement. 
Mais il ne faut pas désespérer de le voir enfin sortir de 
son erreur. Les gens de tact et de goût, les organisations 
sensibles, les esprits cultivés en [viendront 'enfin, espé- 
rons-le, a reconnaître que beaucoup de productions ac- 
cueillies par eux avec faveur ne sont pas dignes d'un tel 
patronage. Us les laisseront aux enfans. Bien étonnés 
alors seront nos dilettanti, en reconnaissant qu'ils ont 
ignoré si long-temps l'existence des chefs-d'œuvre pour 
lesquels ils se passionneront. Le théâtre allemand nous 
arrivant d'outre-Bhin , sans aucune concession faite aux 
sottes exigences de nos modes parisiennes, avec sa 
naïve sauvagerie, comme disent les dandis, avec ses 
harmonies pleines de vigueur, ses mélodies originales, 
ses formes abruptes, son instrumentation si variée, si 
originale, ses chœurs entraînans, ses blondes et rêveuses 
primes donnes, formera certes un piquant contraste h nos 
habitudes nationales. Les habitués du Conservatoire, 
les élus de l'intelligence musicale, ne manqueront pas a 
l'appel, et, missionnaires ardens, serviront a propager la 
connaissance du vrai Dieu parmi les nations qui s'éga- 
rent encore dans les ténèbres de l'idolâtrie. Oui la salle 
des menus plaisirs ne doit plus seule retentir des magni- 
fiques clameurs du géant de la symphonie. 11 faudra voir 



214 



GAZETTE MUSICALE 



cette grande et belle salle Ventadour envahie par une 
foule nouvelle, ardente, curieuse, ne connaissant que 
par ouï-dire la force indomptable du titan-Beethoven. 
Quelles exclamations de surprise, de joie, d'enthou- 
siasme en découvrant ce nouveau monde dont l'abord est 
si difficile! L'orchestre, pour être en rapport avec la 
grandeur du local , devra surpasser de beaucoup, quand 
au nombre des exécutans, celui de la rue Bergère. 
M. Girard est trop habile, et en même temps trop épris 
de sou art, pour négliger rien de ce qui pourrait contri- 
buer a faire de ces concerls des solennités vraiment di- 
gnes du sublime génie qu'il veut populariser. C'est a lui 
et a M. Strunz qu'on a confié la direction de toute la 
partie musicale a Ventadour. Chanteurs, choristes, 
orchestre, auteurs devront se concerter avec eux pour 
l'accomplissement de l'œuvre qui se prépare. Le talent 
bien connu de M. Strunz, son respect pour la vraie 
musique, et sa qualité d'Allemand le rendent sous tous 
les rapports l'homme spécial , dont la collaboration était 
nécessaire à M. Girard. On ne peut attendre que lesplus 
heureux résultats de cette double dictature. 



Paganini et l'Enlèvement. 

Un journal anglais (The true Sun) contient un article 
que nous communiquons a nos lecteurs, auxquels rien 
de ce qui touche une grande célébrité musicale ne 
saurait être indifférent. Nous avons , dit le True 
Surij, a entretenir nos abonnés d'un enlèvement qui 
pourra leur paraître assez extraordinaire; c'est le célèbre 
Paganini qui en est le héros ! Voici quelques détails 
fournis par M. Watson, père du jeune et séduisant ob- 
jet de la passion qui a égaré l'illustre violoniste. Paga- 
nini avait conclu à Londres, avec M. Watson, un 
marché d'après lequel ce dernier était chargé de toutes 
les démarches relatives aux concerts donnés par le grand 
artiste. En conséquence, M. et madame Watson ac- 
compagnaient ce dernier dans tous ses voyages a Paris 
a Bruxelles, a Londres ou en d'autres lieux. Le mauvais 
état de la santé de Paganini fit qu'il lui parut nécessaire 
de s'abandonner aux soins d'une famille amie. Aussi, 
pendant son dernier séjour a Londres , il s'établit dans 
la maison de M. Watson Caltliorpe Street, GrajsJnn 
Lane , donnant maintes preuves d'amitié a cette famille, 
allant même jusqu'à jouer dans une représentation au 
bénéfice de miss Watson. Lundi dernier, le père s'a- 
perçut que sa fille était sortie de la maison paternelle 
sans avoir donné aucun prétexte pour son départ. Il se 
mit a l'instant même a sa poursuite, mais il lui fut im- 
possible de se procurer aucuns renseigueniens positifs; 



cependant il apprit que le dimanche, Paganini avait 
quitté Londres pour se rendre à Douvres. M. Watson 
se rendit immédiatement en cette ville, où on lui dit que 
le grand musicien avait passé le détroit pour gagner 
Boulogne-sur-Mer. Le malheureux père monta aussitôt 
sur le paquebot, et à son arrivée à Boulogne il aperçut 
Paganini accompagné de son domestique, et observant 
avec la plus grande attention tous les passagers. A la 
vue de M. Watson, Paganini s'esquiva promptement 
en donnant des signes non équivoques d'une grande 
frayeur. M. Watson s'adressa sans tarder au consul 
anglais, M. Hamliton, qui le reçut avec la plus grande 
bonté. Comme on attendait pour le mardi soir le steam 
Packet de Londres , M. Watson se rendit promptement 
à la douane, accompagné de plusieurs agens de police, 
et lorsque la belle fugitive arriva, elle fut reçue par son 
père. Le domestique de Paganini s'approcha aussitôt' 
donnant des signes d'une violente colère, et disant a 
M. Watson : « Que veut dire cela? rendez-moi l'enfant 
ou sinon... » Il fut repoussé parla force publique, et le 
père retourna a Londres, accompagné de sa fille tout 
en larmes. Cette jeune personne, qui n'est âgée que de 
seize ans, a témoigné un grand repentir de sa démarche 
indiscrète ; mais elle affirme qu'elle y a été poussée 
principalement par amour pour son père, dont elle es- 
pérait assurer ainsi le bonheur. 

Paganini, pendant son séjour a Londres, avait non- 
seulement donné a la jeune personne un diadème va- 
lant 50 guinées, ainsi que d'autres diamans estimés 
a 500 guinées , mais il lui avait promis en outre , qu'aus- 
sitôt après son arrivée sur le continent, il l'épouserait 
légitimement en lui assurant une dot de 4,000 livres 
sterling(l00,000f.). Mademoiselle Watson raconte en- 
core que l'on était parvenu a lui arracher une lettre dans 
laquelle on lui faisait dire , que se trouvant malheureuse 
chez son père, elle suppliait Paganini de la prendre sous 
sa protection, promettant de se soumettre a tout ce qu'il 
exigerait. Cette jeune personne persiste encore a croire 
que M. Paganini viendra la demander en mariage. Mais 
plusieurs journaux s'accordent a dire que celui - ci 
n'a paru que médiocrement désappointé de la tournure 
qu'ont prise les événemens ((}. 



La VINA , Guitare indienne. 

La description suivante de l'instrument favori des In- 
dous est empruntée aux transactions of Asiatic socieiy 

(i) Pour ne pas être en retard , nous donnons comme notice 
ce fait , contenu aussi dans un Journal Boulogne : nous réser- 
vant d'éclairer nos lecteurs, si cette historiette est controuvée 
ou contraire à la mérité. 



( mémoires de la société Asiatique ). L'auteur, dans une 
de ses lettres au président de la société , dit au sujet de 
cette description : 

« Vous pouvez entièrement compter sur l'exactitude et la pré- 
« cision des^détails que je vous fournis, notamment en ce qui 
» concerne la construction et la gamme de cet instrument : non 
» seulement j'ai tout mesuré moi-même', mais encore, ne vou- 
» lant pas m'en rapporter à mon oreille seule quant aux inter- 
» valles, j'ai soigneusement et plusieurs fois comparé la vina 
« avec le piano, ton pour ton, après avoir accordé les deux ins- 
» (rumens ensemble, u 

L'auteur prouve, du reste, par la clarté et l'extrême 
précision de chaque partie de sa description qu'il avait 
toutes les connaissances requises pour hien s'acquitter de 
sa tâche. 

La Vina, ou, comme on prononce ordinairement, 
lahiin, est un insti liaient a chevalet, dans la forme de 
la guitare. Le manche est long de 21 c , 8 de pouce. A 



quelques pouces au-dessus du manche et à quelques 
pouces de distance de chacune de ses deux extrémités se 
trouvent deux citrouilles assez grandes, entre lesquelles 
et au-dessus desquelles, ainsi qu'on peut le voir par le 
le dessin que nous avons donné (I), sont placées les 
chevilles taillées en forme de boutons, la table a 
habituellement, celle d'un oiseau. La longueur entière 
de l'instrument est de 5 pieds 7 pouces; la première ci- 
trouille se trouve a une distance de 10 pouces, la seconde 
à celle de 2 pieds H pouces '/ a environ de l'extrémité 
supérieure de l'instrument. Le manche a, a peu près, 2 
pouces de large. L'instrument a 7 cordes, dont deux en 
acier, qui sont tendues, l'une très-près de l'autre, du côté 
droit de l'instrument; les 5 autres cordes sont en cuivre, 
dont quatre au-dessus du manche et la 5 e du côté 
gauche. 

L'instrument est accordé de la manière suivante : 



m 



P Q R 

Ce qu'il y a de plus singulier et de plus remarquable 
dans ces instrumens , c'est l'extrême hauteur des che- 
valets. Le plus bas n'a, il est vrai, que '/ 8 de pouce de 
hauteur; mais cette élévation augmente insensiblement 
jusqu'à 7/ 8 de pouce, et il est, dès lors, évident que 
la main ne peut pas toucher le manche. Ces chevalets 
n'occupent pas une place invariable sur le manche; l'exé- 
cutant les pose , d'après son oreille, comme il le juge con- 



rfccc 



S T U V 

venable, en les fixant avec un peu de cire. L'instrument 
a 19 chevalets ; j'ai marqué sur la gamme suivante les 
tons qu'ils rendent, en leur conservant les noms que leur 
donnent les Indous. Il est très-remarquable que les noms 
changent après les mêmes demi-tons que dans notre mu- 
sique européenne, car, d'après cette gamme, les Indous 
ont, comme nous, aux degrés fa, sol , la, ut et ré deux 
tons chromatiques différais : 



m ^r io 



m 



u^ 



S S £ a a z 



o o s 
u 3 -g 

rô -3 >J ■%• 



*JLJ^iAJ=h&=^ 



tfi 



,-M 



ffi^Ê 



» es. ; ,S o ô à ■ . j§, ,a« ■ a q js ■ ë;. . .,ù5 ■ Si ■ ■ 5 

1 ) ' 'oir la ligure n° 2 dans le supplément du n° 25 de la Guzi tte Musicale. 



216 



GAZETTE MUSICALE 



Les cordes marquées des lettres R , S, T, Q sont, 
comme on le voit, employées le plus fréquemment; les 
autres ne le sont le plus souvent qu'a vide , et le G et le 
B qui manquent en haut, sont produits par une pression 
de la corde aux chevalets du fa dièze et du la. Il paraît, 
du reste, que, par suite de la construction propre aux 
mélodies Indiennes , ces tons se présentent rarement. A 
l'aide de la citrouille placée a l'extrémité supérieure de 
l'instrument, on prend laVina sur l'épaule gauche, de telle 
façon que, dans l'attitude ordinaire de l'exécutant quand 
il est assis, l'autre citrouille repose sur le genou droit. 
Quant au doigté, c' est-a-dire la manière de presser les 
cordes sur les chevalets respectifts, on se sert principale- 
ment de l'index et du doigt du milieu de la main gauche; 
on joue delà 5 e corde avec le petit doigt; on ne fait pas 
du tout usagé du 4- e ; les deux premiers doigts de la main 
droite tirent les sons des A cordes du manche ; le petit 
doigt les tire des deux cordes d'acier. Lorsqu'on veut 
faire résonner l'instrument bien fort, on remplace quel- 
quefois les deux premiers doigts par de petits bâtons de 
métal; mais, alors leson, qui est naturellement agréable, 
n'a plus de charme, du moins pour des oreilles telles 
que les nôtres. Les Indous ont une grande agilité sur 
cet instrument , et y jouent des mélodies d'un mouve- 
ment très-précipité. 

Js ne suis guère a même de fournir des détails sur la 
musique des Indous en général ; mais , à mon avis , 
elle est a la fois agréable et empreinte d'un cachet 
particulier et propre au pays. Son caractère principal est 
une douce mélancolie. Plusieurs circonstances et l'an- 
cienneté ainsi que la perfection de la F'ina, celle de quel- 
ques autres instrumens , de la gamme, etc., conduisent 
et autorisent a penser que les Indous cultivaient déjà la 
musique dans un temps bien plus reculé , et qu'ils avaient 
atteint, dans la culture de cet art, un bien plus haut de- 
gré de perfection. » 

Les détails que renferme cet article , détails dont la 
précision prouve qu'ils ont été fournis par |un homme 
versé dans les connaissances musicales, sont de la plus 
haute importance, en ce que la division et le rapport 
des tons de cet antique instrument offrent une coïnci- 
dence parfaite avec les nôtres, et que, dès lors, ils dé- 
montrent suffisamment que, partout où la musique a 
été le langage simple et naturel du sentiment, et chaque 
fois surtout qu'elle s'est perfectionnée jusqu'à devenir 
réellement un art, il n'a jamais pu exister d'autres tons 
et d'autres modifications ou de rapports de tons, que 
ceux qui se trouvent naturellement dans la voix humaine, 
et qui sortent encore aujourd'hui de nos gosiers et du 
corps de nos instrumens. Celte vérité est, ainsi que nous 



venonsdele dire, delaplus haute importance relativement 
aux investigations qui ont pour objet la nature de toute 
musique qui n'existe plus; comme, par exemple, celle 
des anciens Grecs , laquelle grand nombrede savans et 
de musiciens veulent absolument investir des quarts et 
tiers de tons que notre oreille ne distingue pas. 

Traités Méthodiques. 

Traité méthodique d'harmomie où l'Instruction prati- 
que et simplifiée est mise a la portée des commançans, 
par M. Gérard, ancien professeur au Conservatoire 
de Musique. Prix : 56 fr. 

Idées suit une théorie de la. musique, par 
A. Kretzschmer. 

S'il arrivait un jour que l'histoire voulût examiner la silua- 
lion de la musique à l'époque actuelle , et qu'elle s'avisât de 
baser son jugementsur le mérite de nos compositions musicales 
considérées sous le rapport de l'art et de la poésie, d'après 
quelques livres détaillés , tels que ceux que nous désignions plus 
haut, ainsi que beaucoup d'autres encore dont nous pourrions 
donner ici le titre , certes un bien triste résultat se produirait 
alors. En général, on est forcéde convenir que, principalement 
pour la musique, la théorie n'a pas, depuis quarante ans, 
marché d'un pas égal avec la pratique ; il est hors de dout.r que 
la science musicale comme tout ce qui a rapport à son ensei- 
gnement est restée incomparablement en arrière de l'exercice 
pratique de l'art, mais ce désavantage devient bien plus frap- 
pant encore, si la comparaison est établie entre la musique et 
toutes les autres seiences théoriques ou pratiques dont l'étude 
compose l'éducation de l'homme. Que'ques progrès réels ont 
pourtant été faits on ne peut le nier ; quel ne doit donc pas être 
notre étonnement lorsque aujourd'hui encore nous rencontrons 
des ouvrages comme ceux que nous annonçons , le premier si 
complètement dépourvu de principes solides, dans lequel il 
est impossible de trouver la moindre trace d'un ordre systé- 
matique et logique, où l'on chercherait en -vain la clarté, la vé- 
rité et quelque point devue d'une philosophie élevée ; le second, 
où, à coté de détails qui témoignent une instruction sientifique 
des plus profondes , on prétend chercher les principes fonda- 
mentaux de toute vérité musicale dans la musique des Grecs, des 
Egyptiens, des Chinois et d'autres peuples de l'antiquité, main- 
tenant presque inconnus, l'auteur nous accordant tout au plus 
l'honneur d'avoir friit un léger progrès; ouvrage dans lequel 
on déclare que notre harmonie n'est qu'un tapage insignifiant 
f t où l'auteur n'a ni plus ni plus moins que le courage de pré- 
tendre nous faire troquer nos oreilles contre celles des Chinois, 
des Perses ou des Turcs? Nous devons à nos lecteurs quelques 
preuves de ce que nous avançons etnous nous décidons d'autant 
plus volontiers à donner quelques courts extraits de cet ou- 
vrage, que ces citations seront pleinement suffisantes pour nous 
dispenser d'une analyse plus étendue. 

C'est ainsi que M. Kietzschmcr s'exprime à la page 6 de son 
livre : « On peut affirmer que pour ce qui est de l'harmonie, 
» nous avons surpassé les Grecs ; mais il n'est pas moins vrai q'^ 
» quanta la mélodie nous n'avons jamais atteintà leur hai- /0ur - 



» Ils ne connaissaient ni accords parfaits ni accords de septième, 
« etc. , etc. Leursaccompagnemens harmonique était celui dont 
» se servent encore aujourd'hui les Chinois, les Perses et les 
» Turcs. Mais aussi notre oreille ne peut plus comme la leur 
« saisir pleinement la beauté d'uncmélodie pure et non dominée 
» par une masse bruyante d'harmonie, nous ne pouvons plus 
«distinguer comme eux [l'intervalle délicat qui sépare le sol 
» bémol du fa dieze et Y ut bémol du si naturel; nos théoriciens 
» ont le sensde Youïe tellement émoussé qu'ils enseignent à 
» regarder le sol bémol comme plus élevé d'intonation que le 
« fa dièze , et pourtant ils accordent ce point qu'on doit ré- 
» soaàre fa diêze sur sol, tandis que le_le sol bémol opère sa 
» résolution sur \e fa naturel. 

« En général , nous ne sommes plus capables de créer un 
» Apollon du Belvédère non plus qu'une Vénus de Médias; 
j» mais en revanche combien nos tailleurs et nos coiffeurs ne 
)> l'emportent ils pas sur ceux des Grecs ! » 

Une chose qui ne nous surprendrait pas le moins du monde , 
serait de voir nos lecteurs prendre M. Kretzschmer pour un es- 
prit plaisant et moqueur, dirigeant sa satire [contre ce nom- 
bre encore assez considérable d'écrivains qui , de la meilleure 
foi du monde , et en adjurant tous les saints du paradis , nous 
assurent gravement que nous ne réussirons à retrouver une 
musique raisonnable , que lorsque nous nous déciderons à traiter 
cet art comme on le faisait à l'époque des jeux olympiques, ou 
comme l'enseignoit Ptolémée, ou bien encore lorsque nous 
serons assez heureux pour composer à la manière de Pales- 
trina ou de Josquin, de Bach ou de Haendel, de Lulli ou de 
Rameau, etc., etc, (1) Une telle supposilion serait cependant 
fort erronée. Nous connaissons personnellement M. Krelz- 
schmer et nous le savons trop bon enfant pour le juger capable 
d'un Ici procédé. 

Le passage suivant donnera à nos lecteurs une idée delà mé- 
thode de démonstration adoptée par M. Kretzschmer. Il parle 
de la gamme et il dit à ce sujet : 

a L'octave se compose de cinq tons entiers et de deux lim- 
» mas, ou bien , puisqu'un ton entier est lui-même composé 
» d'une apotome et d'un limma, l'octave est formé par cinq 
» apotomes et sept Iimmas ou, pour préciser encore avec plus 
» de justesse , puisqu'un apotome contient un limma et un 
» petit comma , l'octave se compose donc de douze Iimmas et 
» de cinq petits commas, et se divise, comme nous le savons, 
» en deux moiiiés inégales , dont l'une est une quarte com- 
)i posée de deux apotomes et de trois Iimmas (cinq Iimmas et 
» deux commas) , et par conséquent ne formant pas tout-à-fait 
» la moitié de l'octave, et dont l'autre est une quinte composée 
» de trois apotomes et de quatre Iimmas (sept Iimmas et trois 
« commas, plus grande par cette raison qu'une moitié d'octave). 
» De même la nature a divisé aussi la quinte en deux parties 
» qui ne sont pas égales, ou en grande et petite tierce dont la 
» première renferme deux apotomes et deux Iimmas, et la se- 

(1) Nous ne craignons pas un seul instant que nos lecteurs 
se méprennent sur la portée de ce que nous disons ici , et qu'ils 
n en tirent une conclusion contraire à noire profond respect, 
nous dirons même à l'espèce de vénération religieuse dont nous 
sommes animés pour ces maîtres immortels. 

( Note de l'Auteur.) 



» conde un apotome et deux Iimmas , ce qui prouve que l'une 
» est plus grande et l'autre plus petite que la moitié de la 
» quinte. » 

Donnons maintenant un petit échantillon des prophéties mu- 
sicales émises par l'auteur. 



« Mais il est évident 



que nous ne sommes encore parvenu- 



» qu'au seuil du temple de la musique ! Dans cent ans ou peuts 
» être mieux, à une époque encore plus rapprochée, découragés 
» que nous serons nous autres Européens par l'énormité des 
» dettes publiques ou par tout autre motif, nous retournerons 
» peut-être sur nos pas et nous habiterons une autre partie du 
» globe : l'une des Amériques ou l'Australie où nous appren- 
» cirons à régler et à employer convenablement les accords 
» de septième et de neuvième. Nous réapprendrons alors à 
» distinguer mélodiquement l'intervalle euharmonique qui 
» existe entre ut bémol et si naturel , nous saurons nous en 
» servir avec fruit , et , par son [secours, nous apprendrons à 
» connaître et à comprendre toute une nouvellemine d'accords 
u euharmouiques. Telle est probablement la marche que sui- 
» vra la musique long-temps après que j'aurai disparu de cette 
» terre. Du fond de ma tombe j'adresserai alors mon salut au 
« musicien qui saura mettre en œuvre ce que mon esprit n'en- 
» trevoit encore que confusément. » 

Si de telles erreurs excitent par elles-mêmes un sentiment 
pénible , elles paraissent tout-à-fait inexplicables de la part d'un 
homme qui d'un autre côté a conçu de l'art et des effets qu'il 
produit des idées si justes et si bien senties. Nous citerons 
d'autant plus volontiers le passage suivant de l'ouvrage de 
M. Krelzshmer que c'est la plus belle réponse qu'on puisse 
adresser à une opinion émise , il y a peu de temps , par un ha- 
bile musicien, savoir , que la musique n'est rien autre chose 
que l'art d'être aussi agréable aue possible à l'oreille : 

« Sainte musique, fille du ciel ! toi qui consoles les affligés , 
» qui verses un nouveau charme sur 1rs joies de l'homme heu- 
» reux , qui remplis de feu le cœur du guerrier , qui disposes 
» un cœur aimant à une tendresse plus vive ; toi qui soutiens 
u et ranimes les âmes pieuses, et ne te tais que pour les mé- 
« chans, qui donc es-tu? quelle est donc ton essence? toujours 
u la même par les effets que tu produis, chez tous les peuples, 
» sous toutes les zones et à toutes les époques, et cependant , si 
« différente de toi-même , ici et là , jadis et aujourd'hui, som- 
» mes-nous donc destinés à ne pas le comprendre , à ne jamais 
» entrevoir qui tu es , quelle est ta nature ; toi l'écho mélo- 
» dieux d'une plus belle vie , toi Psyché , toujours iusaissisable, 
u à moins que tu n'étendes tes ailes? Te dis-tu donc Isis vé- 
» nérée : Je suis, je fus, je serai, et personne n'a porté son 
» regard sous mon voile qui ne doit être agité par aucune main 
u mortelle ! 

Si on peut blâmer M. Kretzschmer de se laisser aller avec 
trop d'abandon à côlé de la plus ordinaire prose à la poésie ou 
du moius à ses rêveries poétiques , c'est un reproche qu'on 
ne sera pas tenté d'adresser à M. Gérard. Partout des princi- 
pes arides expliqués par un déluge d'exemples spéciaux, 
ainsi que les appelle l'auteur, jamais un raisonnement logi- 
que, jamais une recherche approfondie de la vérité: tel est 
ce livre sans commencement et sans fin; livre du nombre de 
ceux qui, au lieu d'éveiller l'esprit, ne sont que susceptibles 
de le tuer. Cette sorte d'ouvrages ne peut s'adresser qu'à 



GIZETTE MUSICALE 



ceux qui se contentent de mots au lieu de choses et qui sont 
doués d'une obéissance passive. 

Le livre dans son entier est divisé en dix chapitres dont deux 
seulement sont pourvus de titre. Chaque chapitre se subdi- 
vise en plusieurs articles. Nous allons, aussi succinctement que 
possible , essayer de donner à nos lecteurs une idée de cet ou- 
vrage , au moyen de quelques extraits. 

Le premier article du premier chapitre présente un tableau 
des différentes clefs ; ce tableau n'est pas là à sa véritable place, 
et de plus il n'est ni complet ni convenablement expliqué. 
L'auteur dit par exemple : « C'est par la place que la clef oc- 
« cupe dans la portée, que l'on voit pour quelle voix ou quel 
» instrument un morceau de musique est écrit. C'est aussi 
» au moyen de leurs différentes positions supposées ou réelles 
« que l'on transpose une pièce de musique dans un autre 
» ton. u Tout cela est au moins très-peu clair. Viennent en- 
suite quatre articles sous la désignation « Elémens. » Dans le 
second de ces articles nous trouvons un détail d'ailleurs in- 
complet, « des mesures anciennes et des modernes », sans 
que l'auteur ait songé à établir le moins du monde ce qu'on 
doit comprendre par le mot mesure. Dans l'article trois « des 
» mouvemens de la mesure » , nous trouvons quelques remar- 
ques assez justes , mais mal placées ici , sur les mouvemens que 
l'on désignait autrefois par les expressions tempo ordinario, 
a capella et tempo giusto. Quant aux autres manières de 
préciser le mouvement au moyen de certains mots italiens ou 
des numéros du métronome , il n'en est pas fait la moindre 
mention. Au surplus que fait ce chapitre à cette place? Le qua- 
trième article détaille les différentes acceptions du mot ton , et 
n'est pas plus satisfaisant. — Dans le neuvième article l'auteur 
traite du nombre des dièzes et des bémols dans les différens 
tons. Comment ce sujet trouve-t-il ici sa place , c'est ce que 
nous ne pouvons comprendre. — Le second chapitre s'occupe 
des trois mouvemens , des signes de renforcement et d'affai- 
blissement du son, de l'accolade. Quel incroyable mélange des 
élémens les plus hétérogènes! Quel peut être le point de liaison 
entre l'accolade et le crescendo et le decrescendo , et entre ces 
derniers et le mouvement contraire oblique ou droit et vice 
versa? Le second article de ce chapitre a pour litre : « Du 
Diapason des voix , et celui du troisième article est : de YU- 
nisson considéré comme intervalle. Lejquatrième a rapport aux 
genres chromatique, diatonique et enharmonique. Nous le ré- 
pétons ; quelle confusion d'idées ! Mais lorsque cette confusion 
existe dans l'esprit même de l'auteur , peut-on s'attendre à une 
théorie claire et logique. Nous accorderons volontiers 
l'auteur, qu'il a traité son sujet avec un zèle assidu; nous 
convenons même que dans tout le cours de sou ouvrage 
M. Gérard se montre un musicien fort estimable (ce qui peut 
fort bien arriver à un homme sans qu'il soit pour cela un bon 
écrivain). Nous ajouterons que son livre contient plusieurs 
choses excellentes qui n'ont d'autre défaut que d'être trop con- 
nues et d'être reproduites sous une forme obscure ou aride ; 
mais enfin quelle que puisse être la répugnance avec laquelle 
nous nous y décidons , nous devons signaler cette production 
comme répondant trop peu au point élevé, ou l'art est parvenu 
aujourd'hui pour que nous puissions donner une analyse 
plus étendue des autres chapitres et articles qui sont encore 
en fort grand nombre. 



Correspondance. 

Saiut-Pélersbourg, le 13 mai. 

La Chapelle impériale. — La Muette de Poktici. 
Carl Mater. 

J'ai entendu beaucoup de belle musique l'hiver dernier : 
plusieurs symphonies de Beethoven , la grande symphonie de 
Maurer , ouvrage qui, par son originalité et son instrumenta- 
tion, est une production immense pour notre époque, et la 
grand'mcsse en ré mineur de Cherubini, œuvre vraiment re 
marquable , et qui rappelle toujours à mon esprit l'inimitable 
Mozart, que Cherubini s'est proposé comme modèle. J'ai en- 
tendu aussi résonner la voix colossale de mademoiselle 
Heinefetter , ainsi quenelle de mademoiselle Carl ; c'est mal- 
heureux que cette dernière chante rarement des œuvres classi- 
ques. Mais Ce qui surpasse tout, ce sont les chanteurs de 
la cour impériale, chœur immense de voix divines, d'en- 
fans, déjeunes gens, et d'hommes, chantant constamment 
sans accompagnement (si ce n'est dans les concerts étran- 
gers), n'exécutant que les pieuses et angéhques compositions 
de l'ancienne église chrétienne, ces grandes et pures créations 
des immortels génies de l'art musical , des Palestrina, Hasse, 
Lotti, Pergolese, Haendel, Sébastien Bach, Fesca , etc. et 
exécutant tout cela d'une manière à faire rêver le ciel. Des 
voyageurs qui ont entendu à Rome la chapelle pontificale 
disent que la chapelle russe surpasse encore celle de Rome , 
réputée jusqu'ici comme étant sans rivale (1). 

J'ai vu aussi la Muette de Porlici, ouvrage qu'on appelle ici 
Fenella , et qui nulle part assurément n'est mis en scène avec 
plus de luxe et de magnificence qu'à Saint-Pétersbourg. Mais je 
me sens saisi d'une tristesse mortelle toutes les fois qu'il faut en- 
tendre cette musique, dont l'esprit est l'opposé du goût et de 
l'art , bien qu'il soit impossible d'y méconnaître des beautés 
détachées , aiusi que le cachet d'un certain talent. Cette œuvre 
est là comme un oracle de génie pour prédire la chute désor- 
mais inévitable de l'art , et annoncer l'esprit infernal du moyen- 
âge, qui tieut notre époque dans ses griffes (2). 

Le célèbre pianiste Carl Mayer n'a donné aucun concert 
pendant l'hiver dernier. Vous allez me demander si c'est faute 
d'avoir du succès; nullement, et c'est plutôt par un mo- 
tif tout opposé, s'il faut en croire le bruit qui s'est répandu, et 
qui , du reste , paraît très-vraisemblable. On dit qu'au der- 
nier concert [donné par Carl Mayer, ce viituose avait distri- 
bué beaucoup plus de billets que la salle ne pouvait contenir de 
personnes, et que les amateurs désappointés allèrent se plain- 
dre au ministre de la police qui manda l'artiste dans son cabi- 
net. Il paraît qu'alors a eu lieu une scène dans laquelle le pia- 
niste oublia probablement qu'il se trouvait à Saint-Pétersbourg: 
ce qu'il y a de certain, c'est que le ministre de la police a in- 
timé à M. Mayer la défense de donner aucun concert dans 
cette ville. 

MM. Gerke et Schreinzer, jeunes pianistes allemands, out 
joué souvent l'hiver dernier et ont obtenu beaucoup de succès. 
{Journal de Musique de Leipzig.) 

(1) Voir la Gazette Musicale, numéros 2 jusqu'à 5, chapelle 
Sixtine, par M. Mainzer. 

(2) Jede Ansicht muss angehoert werden. Goethe. 
(Il faut écouter toutes les opinions.) 



REVUE CRITIQUE. 

La Mer, Lied. Imitation de l'Allemand, par H. Nougier, 
musique de J. Dessauer. Prix : 3 francs (1). 

Puisque nous ne craignons pas de critiquer sans ménage- 
ment dans cette feuille des œuvres publiées indistinctement par 
tous les éditeurs, il doit nous être permis de parler avec 
éloge des efforts que fait M. Maurice Schlesinger, uniquement 
dans l'intérêt de l'art musical pour acclimater sur le sol fran- 
çais certaines productions telles que, par exemple , le Lied al- 
lemand , genre de composition du plus haut mérite , et dont il 
livre successivement au public un choix remarquable sous la 
forme tantôt de traductions , tantôt d'imitations. Dans le nu- 
méro 20 de ces feuilles , nous avons déjà fait connaître les qua- 
lités caractéristiques des Lieder et le développement progressif 
de ce genre, en classant leLied dont nous nous occupions alors, 
parmi les productions de la seconde époque de l'art allemand 
en fait de Lieder. Le morceau ci-joint appartient à la troisième 
époque que nous avons désignée dans notre article précité. Si 
la forme extérieure est ainsi suffisamment définie, il ne nous 
reste que peu d'observations à faire sur son mérite intrinsèque. 
Ce dernier Lied se distingue par un chant profondément senti 
et plein d'expression , qui s'appuie sur une harmonie aussi belle 
que caractéristique, harmonie qui accompagne jusqu'au bout 
une figure mélodique parfaitement adaptée au morceau et 
donne à l'ensemble un singulier charme. Nous devons aussi 
faire une mention particulière de la belle diction des paroles 
allemandes et faire compliment à M. Nougier quia traduit avec 
talent et bonheur. Au résumé, si ce Lied pouvait encore laisser 
quelque chose à désirer, ce serait peut-être un seule change- 
ment dans le rhylhme, qui peut sembler un peu monotone vers 
la fin de l'air. Nous espérons que les amis de l'art s'attacheront 
bientôt avec prédilection à ce genre de compositions à la fois si 
noble et si poétique. 



Fantaisies pour la Flûte avec accompagnement de 
Piano, sur des motifs àuRevenant, par A. Cottignies. 
Op. 53. Prix : 7 fr. 

Quelques motifs du Revenant sont ici arrangés avec talent 
et sans prétention , de manière à former un tout que l'on est 
convenu d'appeler fantaisie. Dans ce genre de morceaux, une 
certaine liaison des différons motifs s'obtient au moyen de 
quelques idées intermédiares, et avec le secours de quelques 
variations des motifs qui s'y prêtent le mieux , la fantaisie se 
trouve avoir une longueur suffisante. C'est ainsi qu'on parvient 
facilement à coudre ensemble une introduction, un soi-disant 
premier morceau allegro moderato, un andanie ou quasi 
adagio avec un presto ou allegro en guise de finale , et l'œu- 
vre est consommée. Quant à l'art et à la poésie, nous n'avons 
pas besoin de remarquer qu'il n'en est et ne peut-être ici au- 
cunement question. Du reste et à part toutes ces petites consi- 
dérations , le présent opuscule est tout aussi beau que les quel- 
ques centaines d'œuvres du même genre publiées par des 
compositeurs connus par de grands succès, aussi n'avons- 
nous nullement l'intention de blâmer cette production de 

(i) Nous donnons cette romance comme supplément. 



M. Cottignies , que nous connaissons comme un artiste 
fort distingué , notre seule idée étant de mettre à leur place 
toutes les compositions de ce genre. Cet ouvrage est très- 
brillant pùur l'exécutant , et il doit être d'un assez grand effet 
dans le salon ou même dans une salle de concert. 



Souvenirs théâtral; deux Fantaisies élégantes pour 
le piano, sur des motifs favoris de l'opéra Anna 
Bolendj par Czerny ; Op. 247. Prix : 6 fr. 

Nous ne savons pas ce que M. Czemy appelle une fantaisie 
élégante. Mais ce qu'il y a de certain pour nous , c'est qu'il 
faut «ne bien petite dose d'imagination , si toutefois il en faut, 
pour écrire des œuvres comme celles que M. Czerny, cet ar- 
tiste, d'ailleurs si estimable, publie aujourd'hui avec ce double 
titre quelque peu prétentieux. A l'exception des motifs aussi 
chantants que gracieux quoique peu neufs que l'auteur a cm- 
pruntés aux ouvrages de Douizetti , et qu'il n'a pas même su 
arranger avec bonheur pour former un tout musical dans l'ac- 
ception la pus ordinaire du mot, nous ne trouvons absolu- 
ment rien à louer dans cette production, rien même qui soit à 
peu près digne du nom de Czerny. 
Souvenir théâtral, trois fantaisiesélégantes pour lepiano sur : 

1° La Norma de Bellini. 

2° La Straniera. Id. 

3° Montechi e Capulelti. Id. 

Tout ce que nous venons de dire plus haut s'applique entiè- 
rement à ces trois numéros. Le seul mérite de semblables œu- 
vres est de ne pas renfermer de trop grandes difficultés et de 
fournir en même temps à ceux qui n'ont pu entendre au théâ- 
tre les opéras italiens , l'occasion de faire connaissance avec 
plusieurs motifs gracieux; c'est de la marchandise comme nous 
en voyons souvent avec le nom de Henri Herz , dans les maga- 
sins de musique , et que le public commence à apprécier à leur 
juste valeur. 



Thème original varié pour le violoncelle, avec ac- 
compagnement d'orchestre ou de piano, par Auguste 
Franchomme; Op. S. 

Ce joli thème original est reproduit par trois variations plus 
ou moins étendues qui en général sont d'une assez grande diffi- 
culté, quoique ne s'écartant jamais de la nature de l'instrument. 
Ces variations sont tout à la fois brillantes et gracieuses comme 
on avait droit de s'y attendre de la part d'un artiste aussi dis- 
tingué que l'auteur. Nous éprouvons cependant le besoin d'ex- 
primer un vœu que nous avons formé depuis long-temps et 
qui du reste est loin de nous être suggéré par l'opuscule si 
distingué de M. Franchomme. En général, nous voudrions voir 
les violoncellistes rechercher plus souvent l'occasion d'utiliser 
les cordes graves de leur instrument , ces cordes qui ont des 
sons si riches et si nobles. Il est rare que nous ne les voyions 
pas s'obstiner à faire comme les violonistes qui sont toujours 
grimpés dans les hautes régions du chevalet. 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



NOUVELLES. 

!*\ Tandis que l'Opéra fait toujours d'abondantes recettes 
avec Roberl-le-Diable, Don- Juan et même avec la Muette de 
Portici et la Tentation , qui ne sont point encore usés , l'ad- 
ministration de ce théâtre ne néglige point l'avenir. On répète 
tous les jours la Tempête, ballet, musique de Sclmeitzhofer, qui 
doit être représenté vers la fin du mois pour les débuts des jo- 
lies demoiselles Elsler. La Juive, opéra en cinq actes, poème 
de Scribe, musique A'flalevy, est en répétition. Les artistes 
parlent avec enthousiasme du premier acte de cet ouvrage , 
qu'ils ont répété ensemble il y a quelques jours , et si nous 
en croyons les personnes dignes de foi qui ont vu la parti- 
tion , la Juive est uu opéra destiné à un succès à la Robert. 

+ % La Dame Blanehe s'est trouvée rajeunie sous les traits de 
madame Masi, qui continue ses brillants débuts à l'Opéra- 
Comique. Nous avons l'espérance d'entendre incessamment, à 
l'occasion d'un bénéfice, le Barbier de Rossini, et pour nous 
donner la plus jolie des Rosine; c'est madame Masi qui la re- 
présentera ; c'est un rôle dans lequel celte artiste pourra faire 
valoir ses avantages. 

+ % L'Opéra-Allemand, sous la direction musicale de M. Che- 
lard, continue avec succès ses représentations à Strasbourg. 

*^ On lit dans le Journal des Artistes, du 29 juin : «Le 
» célèbre Paganini vient d'inventer un instrument qui doit faire 
» l'étonnement et l'admiration de tous les dilettanti. Ce grand 
» artiste cherchait depuis long-lemps à produire des sons qui 
« offrissent une ressemblance avec la voix humaine. Il croit y 
» être parvenu au moyen de l'instrument dont nous parlons, 
« et qu'il a nommé la contraviola Paganini ; il est à la viole, 
» comme son nom l'indique, ce que la double-basse est au 
» violoncelle. Paganini ne craindra point de rival pour le ma- 
» niement de cette contraviola, car lors même qu'on parvien- 
« drait à l'égaler pour l'exécution , ce qui est presque impossi- 
» ble, personne autre que lui n'aurait le bras a*sez long pour 
« tenir et parcourir le manche de l'instrument. On en con- 
« naîtra bientôt les effets. « 

Nous ne prononcerons pas sur le mérite de cet instrument 
sans l'avoir vu et entendu ; mais nous craignons que l'inven- 
tion n'en soit pas si nouvelle que le semble croire l'inventeur. 
Sans parler de la viola di spa'la encore en usage au commen- 
cement du siècle passé, viole assez lourde qu'on tenait sur l'é- 
paule et qu'on fixait à cause de son poids , au moyen d'un ru- 
ban attaché à la poitrine , nous rappellerons ici un instrument 
de l'invention de Jean-Sébastien Bach , auquel il avait donné 
le nom de viola pomposa. C'était \me viole à cinq cordes 
d'un volume plus grand et d'un son plus bas que la viole ordi- 
naire. Augmenter ou diminner le volume d'un instrument, 
ajouter ou retrancher une corde , etc. , ce sont là de ces inven- 
tions qui ne présenteut guère de difficulté que pour le choix 
d'un nouveau nom. C'est ainsi qu'on a créé une foule d'instru- 
mens qui n'ont pas survécu à leurs auteurs. On verra si la con- 
traviola Paganini aura un sort plus heureux. 

*+ La fête musicale de Magdebourg aura lieu les 2, 3,4 
juillet; M. Frédéric Schneider est chargé de la direction de 
cette solennité, qui promet d'être très-brillante. 

+ * A. Choron, le créateur et le directeur du Conservatoire 
de musique clasique qui a rendu de si grands services à l'art 
musical, vient de mourir après une longue mabidie. Nous con- 
sacrerons quelques (donnes dans notre prochain numéro à la 
biographie de cet artiste , si plein de science , de zèle et de dé- 
sintéressement. 

* Madame Quiney est de retour de son voyage ; espérons 
que le beau ciel d'Italie a donné à sa voix plus de justesse et 
plus d'agilité. 

+ * + M. Ferdinand Ries, vient d'être engagé à Aix-la-Cha- 
pelle, comme directeur des orchestres et de l'Académie de 
chant de cette ville , avec un traitement de 1,500 thalers (en- 
viron 6,000 fiv). 



Musique nouvelle , 

Publiée par Maurice Scblesinger. 

Adam, le Proscrit arrangé pour deux flûtes par Walkiers. 

7 f. 5o 

— Ouverture du même opéra arrangée par le même. 4 f. 5o 

— Le même opéra arrangé pour deux violons par Strunz. 

7 f . 50 

— Ouverture de cet opéra arrangé pour deux violons par le 
même. q f. 5 

Publiée par Richault. 

Carnaucl. Etudes, variations, préludes et morceaux divers 
doigtés avec le plus grand soin pour le cornet à piston , pre- 
mier livre. 12f. 

Publiée par Troupenas, 

Herz et Lof ont. Trois duos concertans pour piano etviolonsur 
des thèmes favoris. 

N° 1. Valse du duc deReichsiadt; n° 2. Thème de Gustave; 
n° 3. Cavatine de Zelmire. Chaque , 7 f. 50 

Publiée par A. Petit. 

Gallay œuvre 28. Troisième mélodie pour le cor avec accom- 
pagnement de piano sur un^ cavatine de la Somnambula. 

7f. 50 

— OEuvre 29. Souvenirs du Pirate de Bellini, fantaisie pour 
cor et piano. 7 1'. 50 

— OEuvre 30. Fantaisie brillante pour cor et piano sur un 
motif delà Straniera de Bellini. 7 f. 50 

Nota. La partie de cor de ces trois œuvres peut s'exécuter éga- 
lement sur le cornet à pistons. 

OUVRAGES PUBLIÉS PAR LA MAISON PLEYEL ET O . 

Achetés par Prilipp et C". 

Dizi. Toutes les OEuvrcs édites par MM. Plejel. 

Pleyel (C.) 6 mélanges pour lepiano. N° 1 à 6. 

Bauduau. Méthode de violoncelle. Première et deuxième partie. 

Kalkbrenner. OEuvres 85, 88, 92, g3, 96. 

Achetés par Henri Lemoine. 

Kalkbrenner.Op. 16,-17, 18,19,21,22; 25,26,28,30,32,33, 
34,37,39, 40, 43, 45, 46, 47, 48, 54, 56, 58, 58, 60, 64, 68, 
72, 79, 9 4, g5, 97, 98, 100, 101 , 102, 103. 

Achetés par A. Petit. 

Czerni. Premier et deuxième Décameron à deux et à quatre 
mains. 

— Op. 161. 48 études. 

— Op. 1 72 Grande sonate à quatre mains. 
Garnier. Méthode de hautbois. 



Opéras et Concerts de la semaine. 

OPÉRA. — Lundi, Guillaume-Tell, Nathalie. — mercredi, la Muette. — 

Vendredi, le COMTE Oby , la SOMNAMBULE. 
OPÉRA-COMIQUE. — Dimanche , UNE BONNE FORTUNE, le PrÉ-AUX-CLERCS 

et l' Aspirant. — Lundi, les Deux Mousquetaires, le Dilettante et le 
Pré. — Mardi , Lestocq. — Mercredi , Ludovic et la Dame Blanche. — 

Jeudi, Lestocq. — Vendredi, les deux Mousquetaires, la Dame Blanche 

et une Bonne Fortune, — Samedi , Lestocq. 
THEATRE N AUTIQDE. — Mardi , jeudi et samedi , Guillaume- Tell. 

COXC ERTS . — Champs Élysées et Jardin Turc , tous les jours concert. 

Ci-joint un supplément contenant : la Meh, Lied, paroles 
de M. Nougier , musique de Dessauer. 



MM. Les abonnés, dont l'abonnement finit 
le 3o juin, sont priés de le renouveler s'ils ne 
veulent pas éprouver de retard dans l'envoi du 
Journal. MM. les libraires , marchands de mu- 
sique et tous les bureaux de messageries en 
province acceptent les abonnemens sans aug- 
mentation de prix. 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



rie d'ÉVERAT, rue du Cadr; 



Gazette Musicale <ie Paris. 
S j^plemem an 27Y' Numéro. T^ A TVT Jl Tl 

r , (LI ED! Musique de DESSAUER. 

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M S. 1598 



GAZETTE MUSICALE 



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1" AA1MÉE. 



N° 28. 



riux de l'aeonnem. 


PARIS. 


DÉPART. 


ETRANG 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3m. 8 


8 75 


9 50 


6m. 15 


(6 50 


18 , 


1 an. 30 


33 » 


36 » 



4T« (Sfasette i&ue'tcale i>e |.3srts 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette musicale de paris, rue Richelieu, 97; 
et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à la inusiqu 
qui peuvent intéresser le public. 



PARIS. DIMANCHE 13 JUILLET 1834. 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent êire affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



EXPOSITION 

DES PRODUITS DE L'iNDUSTME. 

(4° Article.) 

Pianos. 

Avant d'aborder l'examen des pianos, disons quel- 
quelques mots sur la disposition de la salle qui malheu- 
heureuseinent n'est pas avantageuse pour les instrumens 
dont nous allons nous occuper. Si on les envisageait 
comme meuble de luxe, dont il suffirait de voir l'exté- 
rieur, il n'y aurait rien a dire, tout serait bien placé. 
Mais l'extérieur n'est qu'une partie accessoire d'un in- 
strument de musique; le mécanisme, la qualité du son 
en font le principal mérite. Pour en juger, il faut pouvoir 
l'ouvrir, l'essayer; or c'est la précisément a quoi on n'a 
pas pensé ou pensé trop tard. On avait mal calculé la 
place qu'il fallait aux facteurs exposans , les pianos sont 
arrivés en nombre, et force a été de les serrer de manière 
qu'il fut impossible d'en approcher. Enfin des retarda- 
taires sont venus envahir une partie de la place destinée 
d'abord a la circulation déjà' assez restreinte. Tous ces 
embarras auraient pu être évités , si l'on y avait songé à 
temps; mais un inconvénient attaché a la construction 
de la salle même n'en aurait pas moins subsisté, 
c'est le manque de sonorité. L'entourage de tapis, 
absorbant le son, est défavorable aux instrumens exposés. 
Juger d'un piano qu'on n'aurait entendu que l'a, ce se- 
rait juger de 'a qualité des couleurs qu'on n'aurait vues 
qu'au crépuscule. Aussi le jury a-t-il reconnu l'impossi- 
bilité de faire son examen dans le pavilion même ; il a 
choisi une salle plus convenable au Louvre, et on y a 



transporté les pianos que les facteurs ont voulu pré- 
senter au concours. Nous ne pouvons qu'applaudir à 
celte mesure, mais nous désirerions qu'a l'avenir on 
trouvât moyen d'en prévenir la nécessité , en plaçant 
les instrumens de musique dans un local d'exposition 
tel que l'exige la nature de ces objels. 

La fabrication des instrumens de musique est devenue 
une branche très-considérable de l'industrie et qui va 
encore prendre de plus grands développemens; c'est une 
branche à part, en ce que ses produits ne peuvent s'ex- 
poser a la simple vue. Il faudrait destiner aux instru- 
mens une salle particulière qui, répondant aux lois de 
l'acoustique, put faire ressortir leurs qualités de son. L'a 
les amateurs auraient les moyens de comparaison , et le 
but de l'exposition d'être un véritable concours, serait 
atteint pour les facteurs comme il l'a été pour les au- 
tres fabricans. Pour mal arranger un chose, mieux vaut 
ne pas l'arranger du tout; et nous concevrions le dégoiit 
de quelques-uns de. nos premiers facteurs qui ne vou- 
draient plus se présenter a une exposition future, si elle 
se faisait comme celle d'aujourd'hui. 

Après avoir indiqué les mesures à prendre pour fa- 
voriser les progrès de l'art et de l'industrie qui s'y 
rattache, il nous semble convenable de constater la mar- 
che qu'où a suivi pour arriver a la perfection de l'instru- 
ment qui nous occupe. 

Celui qui, le premier, plaça sous une corde tendue 
une touche munie d'une lame de cuivre, ne se doutait 
guère de l'importance que prendrait dans les siècles sui- 
vans une invention si simple dans son origine, et pro- 
bablement il ne voulait qu'améliorer le monocorde que 
le déplacement continuel des chevalets rendait d'un 






222 



GAZETTE MUSICALE 



usage incommode. Suivons pas a pas les perfection- 
nemens pour ainsi dire imperceptibles, les transfor- 
mations successives de cette idée première. 

Dans l'antiquité , le monocorde ne servait qu'a me- 
surer les proportions des sons , et pour cet effet on se 
servait de chevalets mobiles au moyen desquels on divi- 
sait la corde. Dans le moyen âge on le fit servir de plus 
à régler l'intonation du chant, et c'est alors surtout qu'on 
reconnut les imperfections de cet instrument, et les pre- 
miers efforts tendirent a remplacer par un mécanisme la 
mobilité des chevalets qu'on ne pouvait déplacer qu'à 
l'aide des mains. Ce mécanisme ne consista d'abord 
qu'en de minées morceaux de bois, sur lesquels une 
lame placée perpendiculairement tint lieu de chevalet. 
En comprimant cette touche , la lame montait vers la 
corde et non-seulement opérait la division , produite 
auparavant par le chevalet, mais la faisait résonner en 
même temps, et dispensait de la nécessité de la pin- 
cer avec le doigt. Ce moyen trouvé, on en tira parti; 
on augmenta peu a peu le nombre de ces touches , on 
multiplia les cordes, on plaça le tout dans une petite 
caisse, et voila le clavicorde inventé, bien petit sans doute, 
au son bien mince, mais toujours un premier instrument 
a touches et à cordes. Il conserva d'abord le nom de mo- 
nocorde ^ preuve évidente de son origine, jusqu'à ce que 
le nom de clavicorde prévalût. Ce fut là l'origine de 
l'innombrable famille des iustrumens à touches qui se 
sont succédés jusqu'à nos jours, et dont une grande 
quantité est tombée dans l'oubli^). 

Cependant le besoin de sons plus forts fit bientôt 
trouver des moyens différens de les produire. On inventa 
des sautereaux munis de pointes de plume qui pinçaient 
la corde dont la touche correspondante subissait la pres- 
sion du doigt. Ces iustrumens reçurent le nom d'e'pi- 
nettei, à cause de ces pointes ou épines qui attaquaient 
la corde. Le son de ces épinettes, plus fort que celui du 
clavicorde , était pourtant encore trop faibleà côté d'au- 
tres instrumens. Pour l'augmenter, on agrandit le vo- 
lume delà caisse ; on la construisiten forme triangulaire, 
ressemblant à celle de nos pianos a queue, et cet instru- 
ment prit alors le nom de clavessin. Il fut long-temps le 
roi des instrumens à touches , et n'a été complètement 
détrôné quedansla seconde moitié du siècle passé, après 

(I ) Le clavicorde pcifi ctionné existe encore dans quelques con- 
trées du nord de l'Allemagne. En France l'usage s'en est perdu 
depuis long-temps. Mais il serait inexact de prétendre avec la 
Revue Musicale (tom. VIII, p. 176), que cet instrument n'y a 
pas été introduit. Il y était connu sons un autre nom ; car c'est 
le maiiichovd'wn , décrit par Meerenue dans son Harmonie 
universelle , liv. III, des Instrumens , pag. "M 4. 



avoir lutté en vain contre son successeur, le piano, qui 
avait sur lui des avantages incontestables. Dépourvu des 
moyens de nuancer le son, le clavecin n'en rendait que 
d'uniformes, et le jeu de cet instrument, malgré diffé- 
rens registres et d'autres améliorations qu'on y introdui- 
sit, restait sec et monotone. Le piano au contraire per- 
mettait au musicien , de varier le degré de la force selon 
la manière dont il frappait les touches, et même dans 
son premier état d'imperfection il était , sous ce rapport, 
bien supérieur au clavecin le plus parfait. Cependant 
cette supériorité fut assez long-temps à être généralement 
reconnue, et le piano eut des antagonistes qui, encore 
en 1763, se moquaient de ce qu'ils appelaient une mal- 
heureuse innovation , disant que jamais le forle'-piano ne 
pourrait, dans les orchestres, tenir lieu de clavecin, et 
que son usage ne deviendrait jamais général. Cette pré- 
diction, grâce au génie de quelques facteurs habiles de 
cette époque , s'évanouit bientôt et depuis lors d'innom- 
brables améliorations ont successivement porté cet ins- 
trument au degré de perfection où nous le voyons au- 
jourd'hui. 

Nous ne ferons pas ici l'histoire du piano; cela nous 
mènerait trop loin ; d'ailleurs nous nous réservons cette 
tâche pour un travail spécial sur les instrumens à touches. 
Mais nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques 
mots sur la date de cette invention , pour rectifier les 
erreurs qui se sont propagées à ce sujet. Ceux qui pré- 
tendent que les premiers pianos parurent à la fin du dix- 
huitième siècle, ou qui, avec l'auteur d'un écrit ré- 
cemment publié , n'en font remonter l'origine que 
vers -1775, se trompent grossièrement. D'autres, attri- 
buant celte invention à Godefroy Silbertnann, célèbre 
facteur d'orgues à Freibergeu Saxe, en fixent l'époque 
vers -1740, c'est encore une erreur. Silbermann fut, il 
est vrai , un des premiers qui se mirent à fabriquer régu- 
lièrement des pianos, mais il n'en est pas lui-même 
l'inventeur. Avant lui on en avait construit plusieurs 
dans quelques villes de l'Allemagne sur le modèle de 
Scbrœter. Cet homme ingénieux qui, dans un état con- 
tinuel de gêne eut durant toute sa vie le malheur de ne 
pouvoir exécuter ses projets, avait, en -1717, conçu 
l'idée du piano , et construit deux essais inachevés qu'il 
présenta en 1721 à l'électeur de Saxe, dans l'espoir 
d'obtenir lesmoyens d'exécuter en entier son instrument. 
Schrœter n'obtint que des promesses, et, décidé enfin à 
quitter la capitale de Saxe, c'est en vain qu'il réclama 
ses modèles qu'on avait gracieusement acceptés. Peu de 
temps après , différens facteurs essayèrent la construc- 
tion de cet instrument, sans qu'il fût question de Schrœ- 
ter ; chacun se disant lui-même l'inventeur. On trouve 



223 



à ce sujet des détails étendus dans une longue lettre 
que Schrœter publia en 1 763 pour revendiquer l'hon- 
neur de sa découverte. Cette lettre , très-curieuse sous 
plusieurs rapports, contient en même temps le dessin de 
l'un de ses modèles. La mécanique, comme on le pense 
bien, est fort simple; le marteau se mouvant sur une 
espèce de goupille, était poussé vers la corde par un pi- 
lote perpendiculaire a la touche . L'autre modèle est remar- 
quable en ce que son système de construction consistait 
à placer les marteaux en-dessus des cordes. L'auteur 
n'en donne pas le dessin, disant qu'il avait depuis 
long-temps abandonné lui-même cette idée , à cause des 
imperfections résultant du peu de solidité des res- 
sorts destinés à relever les marteaux des cordes „ et a 
cause de la difficulté de remonter les cordes cassés et 
d'accorder l'instrument. Aussi les imitateurs de Schrœter 
s'en tirent-ils au système ordinaire des marteaux placés 
en-dessous, système qui a prévalu fort long-temps. De 
nos jours quelques facteurs de Vienne ont repris le sys- 
tème des marteaux en-dessus , sans être plus heureux 
dans leurs tentatives que le facteur Hillebrand (1) 
en 1783. Il était réservé a M. Pape, de triompher de 
toutes les difficultés que présente cette construction. 

Revenons un moment a Schrœter pour examiner si 
l'invention du piano lui appartient réellement. On lui 
a contesté ce mérite, on l'a même accusé de plagiat, en 
citant un essai fait avant lui en Italie, et dont on lui 
supposait la connaissance. En effet, un Italien, Barto- 
lommeo Cristofali de Padoue, avait antérieurement ima- 
giné de substituer des marteaux aux sautereaux du cla- 
vecin. En 1711 , il avait construit trois de ces instrumens, 
et un journal italien de cette année publia une descrip- 
tion de la nouvelle invention d'un gravicembalo col 
piano e forte. Il s'y trouve ajouté un dessin dont la 
comparaison avec celui de Schrœter permet de croire 
que celui-ci ne l'a pas connu. Les professeurs italiens 
s'opposant aux instrumens de Cristofali, son invention 
n'obtint pas de succès et fut complètement oublié. Ce ne 
fut qu'environ cinquante ans plus tard que des pianos- 
forté, venant de l'Allemagne, s'introduisirent en Italie 
et s'y répandirent de même qu'en Angleterre et en 
France. Les premiers instrumens de ce genre avant été 

(1) Dans YAlmanach musical de 1783. Part. I, page 5i , on 
trouve la note suivante : 

« Piano-Jbrlé composé par M. Hillebrand. La table barmo- 
» nique a toute la longueur et toute la largeur donnée à cet 
» instrument. Le clavier est placé sur un plan un peu plus 
» élevé que celui sur lequel les cordes sont tendues. Les mar- 
» teaux frappent les cordes en-dessus, au lieu que dans les 
» jorle-pianos ordinaires les marteaux les frappent en-des- 
» sous , etc. » 



construits sur le modèle de Schrœter , on a pu lui accor- 
der le titre d'inventeur, bien qu'il soit juste de recon- 
naître qu'a Cristofali appartient l'idée première de sub- 
stituer des marteaux aux sauteraux. 

Quant aux clavecins a maillets qu'un facteur de Paris, 
nommé Marius, présenta en 171 6 a l'académie, et dont 
on trouve les dessins avec la description dans le recueil 
des Machines et inventions, (tom. m, p. 83 — 90.) il 
suffit de jeter un coup d'œil sur ces dessins pour voir 
qu'ils n'ont rien de commun avec ceux de Cristofali et 
de Schrœter. Dans ces essais grossièrement conçus et exé- 
cutés, Marius était loin d'égaler le génie de ces deux 
hommes , et il est certain que ses clavecins sont hors de 
cause pour l'invention du piano (1 ). 

(1) On lit dans la Musique mise à la portée de tout le 
monde, page 1 5i et suiv. : 

« Déjà, on 171 6, un facteur de Paris , nommé Marius, avait 
» présenté à l'examen de l'Académie des Sciences deux clave- 
» cins dans lesquels il avait substitué des petits marteaux aux 
» languettes pour frapper les cordes. Deux ans après , Christo- 
u foro, Florentin perfectionna celte invention et fit le premier 
» piano qui a servi de modèle pour ceux qu'on a fails depuis 
» lors; mais il paraît que les premiers essais de ce genre furent 
» reçus froidement , car ce n'est que vers 1760 que Stumpf, 
« en Angleterre, et Silbermann , en Allemagne, eurent des 
« fabriques régulières, et commencèrent à multiplier les pia- 
» nos. En 1776, MM. Erard frères fabriquèrent les premiers 
» instrumens de Cette espèce qui aient été construits en France; 
» c?r jusque-là on avait été obligé de les faire venir de Lon- 
« dres. » 

Ce passage mérite d'être examiné avec soin. Suivons l'au- 
teur pas à pas. D'abord , quant à Marius , nous n'insisterons 
pas sur un passage contradictoire du même auteur dans la Ile- 
vue musicale de iS3o (t. vin, page 202), où il dit que 
les clavecins à maillets de Marius étaient au nombre de trois. 
L'un et l'autre est inexact , car Marius présenta quatre de ces 
instrumens , et les dessins de tous les quatre se trouvent ensem- 
ble dans le volume des Mémoires de l'Académie que l'auteur 
lui-même a cité. 

Quant à Christoforo Florentin , c'est Bartolomeo Cris- 
tofali ; il était de Padoue, et non pas Florentin; mais ce fut à 
Florence qu'il fit son instrument. Ceci ne pouvait être un per- 
fectionnement de l'invention de Marins, parce que Cristofali, 
au lieu de venir deux ans après, était venu cinq ans avant , 
en 171 1 . Aussi n'a-t-on qu'à comparer les dessins de l'un et 
l'autre, pour se convaincre que leur mécanisme n'a pas la 
moindre ressemblance. L'instrument de CristofaU n'a pas servi 
de modèle aux pianos qu'on a faits depuis lors. C'est le mé- 
canisme inventé par Schrœter, et qui est différent de celui de 
Cristofali , que les premiers facteurs ont imité. 

Quant à Silbermann , sa fabrique est au moins de vingt ans 
antérieure à 1760. Il multiplia dès 1740 les nouveaux instru- 
mens; car déjà en 1747 Frédéric-le-Grand possédait se\il forte- 
piano, de sa facture, que ce roi avait payé chacun 700 thàh rs 
(2,800 francs). Nous pourrions, au reste, nous appuyer sur 
L'auteur lui-même qui, dans un autre endroit, est parfaitement 



22& 



GAZETTE MUSICALE 



Tous les premierspianosavaient la forme du clavecin, 
c'est-à-dire, on ne fit d'abord que des pianos à queue. 
Ce ne fut que vers 1758 que Fiïederici, facteur d'orgues 
à Géra, construisit le premier piano en forme carrée. 
Poi-r le distinguer du forte-piano ou piano à queue, il 
lui donna le nom de fort-bien. Ce nom s'est bientôt 
perdu pour se confondre avec celui de forte-piano , 
piano-forte j ou , comme nous disons plus brièvement, 
piano; mais la chose est restée. Friedeiïçi trouva beau- 
coup d'imitateurs, et les pianos de forme carrée devin- 
rent plus nombreux que les autres (1). 

d'accord avec ce que nous venons d'avancer. Car nous lisons 
dans la Revue Musicale de 1820, t. vin, p. 227 : Dès 1740, 
Silbermaim et Spaett (écrivez Spatli), avaient déjà répandu 
bon nombre de pianos en Allemagne , et les clavecinistes 
s'étaient liâtes d'adopter ces instrumens , etc. 

Quant à MM. Erard , ils ne sont pas les premiers qui aient 
fabriqué des pianos en France. On en a^ait construits à Paris 
avant eux, quoique en petit nombre. Sans parler ici du cla- 
vecin à marteaux d'un'M. de Virbès, construit en 1770, nous 
citerons un facteur d'orgues, nommé de l'Epine, qui, en 1772, 
montra un forte-piano de sa facture , enrichi d'un jeu d'or- 
gues, et sur lequel on trouve une notice dans l'Histoire de 
l'Académie de celte année, t. i , p. 1G9. 

Si , pour soutenir la priorité d'Erard , on nous opposait la 
Revue Musicale de 1 830 (t. vin, page 260), où il est dit que 
Sébastien Erard fabriquait dès 1766 des pianos, dont la bonté 
lui procura une réputation européenne; il nous serait facile de 
prouver l'erreur , ou , si l'on veut , la faute typographique de 
ce. te date, en citant la Revue Musicale de 1 83 1 , page 214, qui 
nous apprend que le jeune Erard arriva à Paris vers 1768, 
pour se placer chez un facteur de [clavecins dont il devint bien- 
tôt le premier ouvrier. D'ailleurs en 1766, Sébastien Erard né 
en 1752 , n'avait que 14 ans> Nous ferons encore observer que 
l'auteur d'un article du Temps, réimprimé dans le numéro 24 
de la Revue Musicale, dit que Sébastien Erard est venu à 
Paris vers 1775, et que le premier piano sorti de ses ateliers, 
portait la date de 1778. Comment accorder toutes ces varian- 
tes? 

(2) Nous nous trouvons ici encore en opposition avec l'au- 
teur déjà cité. Il croit que les pianos carrés ont précédé les 
pianos à queue. Voie: le passage qui se trouve à ce sujet dans 
son esquisse de l'histoire du piano {Revue musicale de 1830, 
tom. vin, p. 257) : « Les moyens dont on se servit pour donner 
» au piano ^l'intensité qui lui manquait, furent de deux sortes. 
» Pour augmenter la sonorité de ['épinette, on avait élargi les 
» dimensions de l'instrument, et l'on avait fait le clavecin ; il 
» en fut de même du piano; après les petits pianos carrés, on 
» fît des pianos à queue d'une forme à peu près semblable au 
» clavecin. » 

C'est toul-à-fait le contraire de ce qui a eu lieu. La marche 
du développement du piano est l'inverse de celle du clavecin. 
Celui-ci doit son origine à l' épinette , dont on augmenta le vo- 
lume en changeant la forme carrée en forme à queue. Mais 
quand on inventa le piano, on prit pour point de départ l'in- 
strument alors le plus parfait; c'était le clavecin qu'on voulait 
perfectionner en lui donnant la qualité de nuancer leson. Aussi 



Tous les instrumens ont subi plus ou moins de chan- 
gemens pour parvenir a l'état où nous les voyons au- 
jourd'hui; mais il n'y en a aucun qui ait donné lieu a 
autant d'essais de modifications que le piano. Ce serait 
écrire un gros volume , que d'enregistrer tous ce qu'on 
a fait a ce sujet ; un livre de cette nature serait curieux 
et utile a la fois. Beaucoup de nos facteurs y trouveraient 
a des époques reculées leurs découvertes toutes nou- 
velles ; combien de choses tentées et abandonnées il y a 
long-temps, puis reprises, pour être abandonnées une 
seconde fois! Nous en avons donné et nous en donne- 
rons encore plus d'un exemple. 

Passons a l'exposition : 

Dans notre tableau comparatif des expositions précé- 
denles('l)onavul'immeiise progrès, quant aunombre des 
exposans. 11 nous reste a examiner celui des instrumens 
mêmes. A en croire les annonces brillantes des facteurs 
de piano, chacun a contribué à avancer son art , chacun 
a perfectionné quelque chose , ne fût-ce que la forme 
des X. Il n'y a guère que M. Rogez qui avoue n'avoir 
rien inventé, etson piano n'en est pas moins bon que ceux 
de beaucoup de ses confrères moins modestes. Nous ne 
nous occuperons ici que de ce qui nous semble avoir de 
l'importance. 

Parmi les cinquante-sept facteurs de piano qui se sont 
présentés cette année, se rangent en première ligne : 
MM. Erard , Pape et Pleyel. La manufacture d'Erard est 
la plus ancienne de celles qui existent aujourd'hui. 
Donnons lui le droit de préséance. 

Le mérite de Sébastien Erard est connu ; son nombril- 
leraà jamais dans l'histoire des instrumens auxquels il a 
consacré une vie entière. Si nous lui avons contesté le 
mérite d'être le premier qui ait construit des pianos en 
France, nous aimons "a reconnaître que le premier, il y 

n'a-t-on qu'à regarder les dessins, tant de Cristofali , que de 
Schrceler, sans parler de ceux de Marins, pour se convaincre 
que Ions étaient calculés pour le clavecin ou pour un instru- 
ment dont les cordes eussent la direction des touches. Les pre- 
miers facteurs de pianos ne pensèrent nullement à la forme 
carrée. L'histoire, comme on a vu plus haut, nous a conservé 
le nom du facteur qui l'adopta le premier. 

Ce que nous venons de dire rectifie en même temps l'asser- 
tion du même auteur (Revue musicale. Tom. vm , p. 258) , que 
« les premiers pianos à queue furent construits en Angle- 
« terre. » 

Ce n'est pas dans un but hostile contre un écrivain célèbre à 
juste titre , que nous avons écrit ces lignes. Nous aimons , plus 
que tout autre , à reconnaître les grands services que ses 
nombreuses recherches ont rendu à l'histoire de l'art. Mais 
nous avons dû relever quelques inexactitudes qu'il serait 
à. craindre de voir adoptées et répandues sous l'appui d'une 
grave autorité. 

(1) Voir le numéro 1 g de la Gazette Musicale. 



a apporté des perfectionnemens remarquables et puis- 
samment contribué a affranchir sa patrie du tribut qu'elle 
payait a l'étranger. Avant lui le petit nombre des pianos 
fabriqués en France ne suffisant pas aux amateurs , la 
plus grande partie venait d'Angleterre et d'Allemagne. 
Les pianos anglais l'emportaient pour la beauté du son 
et la solidité ; les pianos allemands avaient l'avantagé 
delà facilité du toucher. Réunir ces trois qualités, ce 
fut l'a où tendirent tous les efforts de Sébastien. Nous ne 
passerons pas en revue ce qu'il a fait a ce sujet ; ses prin- 
cipales inventions ont été consignées dans un écrit pu- 
blié par son neveu, et accompagné de dessins sans les- 
quels les descriptions seraient difficilement comprises. 
Jamais content de ce que d'autres admiraient comme 
parfait , Sébastien cherchait toujours de nouveaux per- 
fectionnemens, jusqu'à ce qu'il eût trouvé enfin un mé- 
canisme qui couronna tous ses travaux et dont nous al- 
lons parler ici. Ce fut en 1823 qu'il parvint a le con- 
struire; il présenta alors à l'exposition un modèle de ce 
mécanisme qu'on peut nommer un chef-d'œuvre de mé- 
canique et qu'il adopta depuis pour ses instrumens. 11 
s'était proposé un problème des plus difficiles , c'est de 
donner au pianiste le moyen de faire parler la touche a 
tel degré qu'elle fût enfoncée. On sait que dans les au- 
tres pianos aussitôt qu'on a comprimé la touche , l'échap- 
pement s'opère et le marteau retombe , et que pour faire 
parler de nouveau la touche, il faut relever le doigt et 
frapper de nouveau. Dans le nouveau mécanisme d'É- 
rard, le marteau ne retombant qu'en propoition de l'a- 
baissement de la louche, celle-ci parle a des degrés pres- 
que imperceptibles décompression et l'on n'a pas besoin 
d'en relever le doigt entièrcmentpour la faire répéter (|). 

Quant au toucher, la dernière perfection semble ici 
être atteinte et il sera impossible d'aller au-delà ; mais 
une autre question se présente, c'est celle de la solidité. 
On a reproché a ce mécanisme d'être trop compliqué 
pour pouvoir être solide. Nous ne savons pas par expé- 
rience, jusqu'à quel point ce reproche est fondé ; le 
temps seul peut en décider. 

Les instrumens exposéspar M. Pierre Erard qui di- 
rige maintenant l'établissement de son oncle, étaient 
de toute beauté. Nous ne dirons rien du piano d'or 
avec ses riches peintures et sculptures dans le style 
de Louis XIV- La description d'un instrument d'une 

(1) Voyez la description de ce mécanisme dans la notice que 
vient de publier M. P. Erard, sur les perfectionnemens ap- 
portés à la fabrication des pianos , etc. Il est à regretter que 
cette notice ne donne pas de dates précises. Les époques des 
inventions de Sébastien n'y sont que vaguement indiquées. Il 
nous semble cependant que l'auteur, plus que tout autre, de- 
vait être à même de fournir à ce sujet des reuseignemens exacts. 



telle magnificence que la vue seule peut en donner une 
idée exacte, est au-dessus de nos forces ; d'ailleurs 
nous tenons peu aux objets de pure curiosité et nous 
aurions plutôt voulu examiner l'intérieur, chose im- 
possible selon la volonté immuable de l'exposant. 
Aux autres instrumens l'accès était libre , et , grâce 
aux seins de les faire jouer tous les jours , nous les 
avons entendus assez souvent. Malgré l'emplacement 
peu favorable a la sonorité , ils produisaient beaucoup 
d'effet. 

Nous ne pourrions dire au juste le nombre des pianos 
exposés par M. Erard ; son exposition changeait conti- 
nuellement d'aspect par l'arrivée de nouveaux instru- 
mens destinés a remplacer ceux qu'on retirait. Voici ce 
que nous avons successivement remarqué : 

Deux pianos a queue, l'un simple dans le goût des 
meubles du jour, l'autre en style gothique ; 

Un grand piano vertical a six octaves et demie; 
Un piano de nouvelle forme pour remplacer le piano 
carré dans un salon. 

Ces instrumens avaient tous le nouveau mécanisme. 
Les autres étaient a échappement ordinaire perfec- 
tionné. 

Deux pianos carrés, l'un a trois, l'autre a deux cordes; 
Trois pianos droils dont deux à cordes verticales, 
l'un a cordes obliques. Ce dernier était le seul k sept 
octaves ; tous les autres n'avaient que six octaves et 
demie, et nous aillions voulu féliciter M. Erard de ne 
pas avoir fait cette concession a un abus, qu'un facteur- 
pianiste s'obliue a répandre par ses instrumens et ses 
compositions. Nous y reviendrons plus tard. 

H serait difficile de choisir parmi ces pianos, rivali- 
sant tous par le fini du travail et des qualités supérieures. 
Notre éloge se bornera a dire que tous étaient digues du 
nom de leur facteur. 

A côté d'Erard se trouvait M. Pape. 
Depuis douze ans environ qu'il a fondé son établisse- 
ment, ce facteur distingué s'est livré aux améliorations 
de ses instrumens avec une persévérance qui lui a fait ob- 
tenir les plus hem eux résultats, mais surtout depuis 1827 
époque où il abandonna le mécanisme ordinaire pour lui 
substituer un mécanisme inverse. 

On a vu plus haut qu'à la naissance même du piano, 
Schrœter avait déjà proposé deux systèmes, l'un de 
marteaux placés en-dessous, l'autre de marteaux en-dessus, 
et que ce fut le premier qui , seul prévalut. On a vu que 
le système des cordes frappées en-dessus pendant long- 
temps a été repris avec peu de succès. Nous ignorons, si 
M. Pape a eu connaissance de ces essais, ou s'il doit cette 
idée à ses propres investigations. Quoi qu'il en soit, le 
mérite d'avoir complètement réussi où ses prédécesseurs 



G4ZETXE MUSICALE 



avaient échoué, est assez grand pour qu'il puisse sans re- 
gret abandonner celui de la priorité. 

On conçoit que le mécanisme de M. Pape devait être 
plus compliqué que le mécanisme ordinaire. Dans ce- 
lui-ci le marteau, après avoir frappé la corde, retombe 
par son propre poids. Dans le nouveau mécanisme, au 
contraire, le marteau frappant du haut en bas , il faut un 
moyen quelconque pour le relever après le coup. L'em- 
ploi d'un contre-poids, essayé par quelques facteurs , ren- 
dait la touche lourde et difficile, de sorte que la répé- 
tition accélérée d'une noie était 'presque impossible. Des 
ressorts avaient , outre les mêmes inconvéniens , celui 
de s'user, de perdre de leur élasticité , et de rendre alors 
le clavier inégal, défaut plus grand même que la lour- 
deur. Cependant il fallait opter entre ces deux moyens. 
M. Pape s'est décidé pour les ressorts qui disposés par 
lui d'une manière ingénieuse ne sont plus assujétis a 
s'affaiblir et ont la force nécessaire a leur fonction sans 
alourdir le clavier. Les touches des pianos construits 
d'après le système de M. Pape, parlent avec beaucoup 
de précision et avec assez de facilité. Il en garantit la 
solidité et un succès complet a couronné ses travaux. 

Ce qui fit persister M. Pape dans ses recherches pour 
ce système, ce furent les avantages qu'il lui reconnut , 
et qui consistent dans une harmonie plus forte et plus so- 
nore, dans la suppression du barrage en fer, et enfin 
dans le maintien plus sûr de l'accord. 

M. Pape a exposé cinq instrumens très beaux : un 
piano a queue, un vertical, deux pianos carrés et 
un d'une nouvelle construction en forme ovale. Dans 
ces pianos le nouveau mécanisme est disposé de diffé- 
rentes manières pour montrer les diverses applications 
dont il est susceptible. L'attention des amateurs se por- 
tait sur le piano ovale , petit meuble d'une élégante 
simplicité dont le son, malgré le local défavorable, avait 
une puissance étonnante en égard au volume de l'in- 
strument. Nous aimons h féliciter M. Pape de ses 
succès. 

La manufacture de MM. Pleyel , aujourd'hui une des 
plus considérables, a été établie, nous croyons, en 1809; 
mais ce n'est que depuis \ 827 qu'elle a pris un déve- 
loppement rapide et prodigieux. N'occupant alors que 
trente et quelques ouvriers , elle en a depuis augmenté 
le nombre a plus de deux cent cinquante, qui confec- 
tionnent plus de mille pianos par an. Un tel succès ne 
peut être dû quYune qualité supérieure de ses instru- 
mens. 

Le mécanisme anglais, comme nous l'avons déjà dit, 
était toujours renommé pour sa solidité, mais l'inconvé- 
nient de rendre la touche difficile à manier, s'opposait 



beaucoup a son succès dans d'autres pays que l'Angle- 
terre. Le clavier, il est vrai, parle avec précision , mais 
pour le faire parler, il faut une main vigoureuse qui 
n'est pas le partage de tout artiste ou amateur. Adopter 
ce mécanisme pour des instrumens français , c'était 
se mettre dans la nécessité de le perfectionner : voilà 
ce qu'ont tenté MM. Pleyel, et en quoi ils ont par- 
faitement réussi. Leurs pianos , rivalisent pour le 
son avec les meilleurs pianos anglais , et leur sont supé- 
rieurs pour la facilité de la touche. 

Depuis qnelques années , MM. Pleyel ont introduit 
plusieurs modifications dans la construction de leuis 
pianos. 

La table d'harmonie, partie la plus importante des 
instrumens parce que c'est d'elle que dépend la qualité de 
son , est quelquefois exposée à se fendre ou à se gercer. 
Pour prévenir cet accident, on a imaginé delà doubler. 
Le premier, que nons sachions qui ait eu cette idée, fut 
unfacteur de Brunswick, nommé Lemme(l )qui, devant, 
en 1771 , envoyer un piano a Batavia, craignit qu'une 
table ordinaire ne pût résister aux variations de la tem- 
pérature dans un si long voyage. Il colla deux tables 
en bois de sapin l'une sur l'autre, de manière à ce que 
les fibres de chacune, posées transversalement, se prê- 
tassent une résistance mutuelle. Depuis lors plusieurs 
facteurs ont suivi ce procédé. MM. Pleyel , voulant 
donner à leurs tables d'harmonie le plus de solidité pos- 
sible , ont, depuis 1 850, adopté un mode de placage en 
bois d'acajou ou autre. Tous leurs instrumens , confec- 
tionnés depuis , tant pianos que harpes, en sont munis, 
et un grand nombre de pianos, expédiés pour l'Améri- 
que, leur ont prouvé jusqu'ici la bonté de leur procédé. 

MM. Pleyel ont exposé six pianos d'un extérieur élé- 
gant et d'une excellence qualité : 

Un piano a queue à sept octaves, dont la construc- 
tion intérieure est en fer fondu , et le sommier prolongé 
aussi en fer. 

Deux -pianos carrés de six octaves et demi, le som- 
mier également prolongé en fer. Tous les pianos carrés 
sont sur des X à bascule qui maintiennent l'instrument 
toujours d'a-plomb, et l'usage de ces X devient général 
depuis l'expiration du brevet, que MM. Pleyel avaient 
pris pour cette invention. Deux petits pianos verticaux, 
appelés pianino , genre d'instrument dont la construc- 
tion diffère des pianos droits, et qui a été importé 
d'Angleterre en 1830. Ces instrumens d'un petit vo- 
lume, se recommandent par la qualité du son. 

Un grand piano vertical à deux cordes et six octaves 

(i) C'était le grand père du facteur Lemme, de Paris, qui 
vient de mourir le 5 de ce mois. 



et demie. II a une construction particulière en ce que les 
cordes et la mécanique sont placés derrière la table d'har- 
monie , qui renvoie ainsi directement le son en dehors. 

En général on ne saurait trop multiplier les essais pour 
la construction et le placement de la table d'harmonie. 
C'est la qu'il y a encore des découvertes a faire. L'a- 
coustique est en arrière pour la théorie ; la pratique ne 
marche qu'en tâtonnant, et c'est ainsi qu'elle a trouvé 
la plupart de ses résultats. 

Après avoir terminé la revue de ces célèbres facteurs, 
on demandera sans doute, auquel des trois nous accor- 
dons la préférence. A cette question embarrassante, nous 
répondrons , qu'ici bas toute perfection n'est que 
relative et qu'une perfection absolue ne sera jamais le 
partage d'aucun artiste. Des routes différentes peuvent 
conduire au même but ; il est bon que chacun poursuive 
la sienne. 11 serait malheureux que tous les facteurs con- 
struisissent leurs instrumens sur le même système, car 
leur art deviendrait bientôt stationnaire, tandis que la 
divergence de principes est une riche source de pro- 
grès. 

(La suite à un numéro prochain.) 



Réponse de Paganini. 

On lit dans Y Annotateur de Boulogne : 

Attaqué de la manière la plus grave par un article de 
votre dernier numéro, je dois vaincre ma répugnance à 
parler de moi Stu public, en vous témoignant d'abord 
mon étounement de vous voir accueillir une diatribe 
contre moi, dont vous ne connaissez pas la vie, sans 
avoir préalablement pris de sérieuses informations sur 
les faits qui me sont imputés. Depuis long- temps je suis 
habitué a voir la plus basse calomnie servir d'escorte à 
tous mes voyages et d'accompagnement obligé aux ap- 
plaudissemens que j'ai eu l'honneur de recueillir par- 
tout : mes moindres actions ont été dénaturées; ma vie 
privée a été indignement travestie par l'envie acharnée, 
et de dégoûtans et absurdes romans accrédités comme 
de l'histoire, avec une incroyable facilité. Je ne réclame 
point : je me console en regardant au dedans de moi ; 
puisse chacun en faire autant avec le même calme ! 

Mais accusé d'être le ravisseur d'une jeune personne 
de seize ans , mon honneur noirci m'impose la tâche 
pénible, mais nécessaire, de ramener les faits a la vérité. 

Levant le voile de l'initiative W , que votre mé- 
nagement a réservé pour mon calomniateur, quand vous 
me nommez tout entier, je vais à mon tour montrer 
M. Watson sous quelques-unes de ses faces hideuses. 

M. Watson, accompagné d'une miss Wells, qui n'est 



pas sa femme, et de miss Watson, sa fille, avait fait 
avec moi un traité pour donner ensemble des concerts. 
Ce traité, qui n'a point ruiné M. Watson, parce que 
depuis long-temps il l'était , a toujours été exécuté par 
moi , non-seulement avec fidélité, mais encore avec une 
grande abnégation de mes propres intérêts. Pendant 
mon dernier voyage a Londres, j'ai dû prendre a ma 
charge les dépenses d'hôtel qu'il devaient être payées en 
commun. Après compte réglé, j'ai fait a Watson remise 
de 50 liv. sterl. qui me redevait. Mis en prison par 
ses créanciers, pour la quatrième fois depuis cinq ans, 
j J ai fourni de ma poche 4-5 liv. pour le rendre à la li- 
berté. Je m'étais, par mon traité, réservé le droit de 
donner un concert d'adieux a mon bénéfice; mais, 
sur sa prière, après sa sortie de prison, j'y renonçai pour 
en donner un au nom de sa fille, afin que ses créanciers 
ne vinssent pas prendre la recette, me réservant seule- 
ment 50 liv. ; sa fille lui remit 120 liv. , produit net de 
ce concert. Telle fut, monsieur, ma manière d'agir en- 
vers Watson , dont les antécédens , que je n'ai connus 
que trop tard, indiquent si bien le caractère. En effet, 
un homme qui, depuis quinze ans, laisse languir dans 
la misère sa femme légitime a Bath, éloigne de sa mai- 
son un fils dont la mère saluait la mort comme un 
bienfait qui lui dérobait l'infamie de son père ; qui ac- 
cable des traitemens les plus inhumains sa fille, de- 
vant laquelle il se livre a tous les désordres d'une vie 
licencieuse ; cet homme, dont je n'offre ici qu'une faible 
esquisse, mérite-t-il la moindre considération et le cré- 
dit que vous accordez a ces récits calomnieux que vous 
appeliez des renseignemens officiels? 

J'arrive à l'accusation d'enlèvement , par laquelle on 
veut faire croire qu'une amourette est la raison qui a 
décidé miss Watson à venir me rejoindre a Boulogne. 

Reconnaissant a cette jeune personne de grandes dis- 
positions pour la musique, dont son père était hors d'état 
de tirer uarti, je lui proposai d'en faire mon élève et 
l'assurai qu'après trois ans d'études elle serait en état, 
par son talent, de se procurer une existence indépen- 
dante et le moyen d'être utile a sa famille, surtout a sa 
malheureuse mère. Mes propositions , tantôt rejetées , 
tantôt acceptées avec de grandes démonstrations de re- 
connaissance, demeurèrent finalement sans résultat. Je 
quittai l'Angleterre, renouvelant a Watson mes offres 
en faveur de sa fille. 

Miss Watson, âgée de 18 ans, et non de 16, avait 
déjà commencé la carrière du théâtre où elle pouvait 
espérer des succès; mais les vues intéressées de son père, 
sacrifiant son avenir au présent , s'arrangeaient mieux 
de son séjour chez lui, où les plus indigues traitemens 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



la payaient de son concours dans les concerts , où les 
plus rudes travaux du ménage la mettaient dans une 
position pire que la dernière des servantes , obligée 
qu'elle était d'obéir aux volontés de miss Wells, maî- 
tresse de son père. 

Lassée enfin de tant d'avanies, de tant de scandales, 
c'est pour s'y dérober qu'elle s'est enfuie de la maison 
paternelle , et que , se rappelant les propositions que 
j'avais faites à son père, elle venait de son propre mou- 
vement, demander protection à celui dont les conseils 
et la bienveillance lui faisaient espérer un meilleur 
avenir. 

Je n'ai donc point enlevé missWatson, ainsi que la 
fourberie de son père a osé m'en accuser , et si j'avais 
eu cette intention coupable, rien ne m'eût été plus fa- 
cile, car pendant que Watson était en prison, d'où ma 
libéralité l'a fait sortir , sa fille était libre et seule , miss 
Wells quittant sa maison toutes les nuits pour aller re- 
joindre le prisonnier. .. Mais j'ai le courage de l'avouer, 
miss Watson était sûre de trouver en moi le protecteur 
qu'elle pouvait chercher et l'assistance que lui refusait 
l'auteur de ses jours. 

En cela, monsieur, j'obéis a une impulsion de bien- 
faisance et de générosité qui mériterait, au lieu de blâme 
et d'une lâche accusation, l'éloge des âmes honnêtes, 
seules capables d'apprécier une bonne action. A ceux 
qui y voient du libertinage et des sentimens honteux , 
pitié et mépris ! 

Maintenant, monsieur, d'après cet exposé, pensez- 
vous consciencieusement qu'une jeune personne, mal- 
traitée par son père et par une étrangère qui n'a aucun 
droit sur elle, dût supporter toujours le fardeau d'une 
existence aussi indigne? Miss Watson n'est-elle pas ex- 
cusable de s'éloigner d'un séjour de désordres et de dé- 
pravation? Et ne voyez-vous pas qu'en venant ici sans 
pudeur, en compagnie de sa complice, miss Wells, 
pour reprendre sa fille, M. Watson insultait encore cy- 
niquement a la morale publique, sous l'apparence de 
faire valoir ses droits de père. 

Pour en finir, monsieur, avec cette triste affaire, je 
proclame a haute voix que ma conduite a été sans re- 
proche, mes vues honnêtes, désintéressées et conformes 
aux idées de morale et de religion qui prescrivent se- 
cours et protection a l'opprimé. Aussi aucune pensée ne 
trouble ma conscience dans tout ce qui s'est passé a 
l'égard de cette jeune personne, digne d'un autre sort 
que celui qu'elle subit. Je me sens, au surplus, assez 
fort pour rester au-dessus de tout ce que la mauvaise 
foi et la méchanceté peuvent essayer encore contre un 
homme dont quelque gloire et de lâches persécutions ! 



semblent disputer la vie , sans jamais abattre son cou- 
rage. Recevez, etc. N. Paganimi. » 

Musique nouvelle , 

Publications des Propriétaires de la Gazette 
Musicale de Pari;. 



POUR PARAITRE LE 1 er AOUT. 

PRIX : 1 FRANC 

CHAQUE LIVRAISON. 



tlDll 



iec[ue 



Receuil de Fantaisies , Rondos, Variations j Contre- 
danses j Valses > etc., sur des motifs à" opéras et 
romances favoris , composés par MM. Adam, Chau- 
lieu, Chopin, Czerni, Herz, Hommel, Huwten, 
Kalkbrenner, Méreaux, Moscheles, Pixis , Pra- 
dher, Sovikski, Stoepel, Strauss, Musard, Tol- 
eecque, Dufresne, etc., etc. 

La Gazette Musicale de Paris , publiée uniquement 
dans l'intérclde l'art, esta peine arrivée à son sixième mois 
d'existence, et déjà elle a réuni à ses opinions la majorité des 
artistes. Un pareil jounal peut et doit rendre de grands ser- 
vices à la science en lui donnant Y unité quHui manquait ; les 
propriétaires, encouragés par le succès, profiteront des béné- 
fices de cette entreprise pour éditer au plus bas prix possi- 
ble des ouvrages pour le piano, composés par les auteurs les 
plus renommés. On publiera, à dater du 1 er août, cliaque 
mois, une livraison de ta Bibliothéqne populaire du pianiste, 
qui sera du prix de i franc pour Paris, et ) franc 25 c. pour les 
cîépartemens franco. Cliaque livraison se composera de ioà /5 
pages d'impression et d'une couverture imprimée , cet ouvrage 
sera adressé gratis aux abonnés de la Gazette Musicale. 

Pour être souscripteur, il suffit de se l'aire inscrire et de 
pa\er une livraison d'avance au bureau delà Gazette Musi- 
cale de Paris, 97 , rue de Ricbelieu. 

On annoncera dans les journaux le contenu de chaque li- 
vraison ; la première, qui sera publiée le 1 er août, contiendra : 

Fantaisie sur des motifs favoris de ROBERT-LE- 
DIABLE, par Charles Czerni. 

La seconde, publiée ;le ■1 er septembre, se composera de : 

Caprice brillant sur des thèmes favoris de Ludovic, 
de Hérold et Halévj, par Charles Chaulieu. 



+ % Les mélodies de M. H. Berlioz , dont l'édition était épui- 
sée , -viennent d'être réimprimées. Les personnes qui les avaient 
demandées inutilement chez M. Scblesingcr peuvent faire ré- 
clamer les exemplaires retenus, ils leur seront remis. 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



GAZETTE MUSICALE 



mm ^jimn 



1" ANNEE. 



IV 



PIUX DE i/ABONNEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


ÉTRAKG 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3m. 8 


8 75 


9 50 


G m. 15 


16 50 


18 .. 


lan.30 


33 » 


36 » 



Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu , 97; 
et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

Ou reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à la musiqu 
qui peuvent intéresser le public. 



PARIS. DIMANCHE 20 JUILLET IS34. 



Les lettres, demandes 
et envols d'argent doi- 
vent êire affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



Le Suicide par enthousiasme. 

NOUVELLE. 

L'enthousiasme est une passion comme l'amour. Le 
fait que nous allons rapporter en fournit une preuve 
nouvelle. En ^808, un jeune musicien remplissait de- 
puis trois ans , avec un dégoût évident l'emploi de 
premier violon dans un théâtre du midi de la France. 
L'ennui qu'il apportait chaque soir a Forcheslre, où il 
s'agissait presque toujours d'accompagner le tonnelier, 
le roi et lefennier, les prétendus ou quelque autre par- 
tition de la même école, l'avaient fait passer dans l'es- 
prit de la plupart de ses camarades pour un insolent 
fanfaron dégoût et de science, qu'il s'imaginait, di- 
saient-ils, avoir seul en partage , ne faisant aucun cas 
de l'opinion du puhlic dont les applaudissemens lui 
faisaient hausser les épaules, ni de celles des artistes 
qu'il avait l'air de regarder comme des enfans. Ses rires 
dédaigneux et ses mouvemens d'impatience, chaque fois 
qu'un pont-neuf se présentait sous son archet , lui 
avaient fréquemment attiré de sévères réprimandes de la 
part de son chef d'orchestre, auquel il eût depuis long- 
temps envoyé sa démission , si la misère , qui semble 
presque toujours choisir pour ses victimes des êtres de 
celle nature, ne l'avait irrévocablement cloué devant 
son pupitre huileux et enfumé. Adolphe D*** était, 
comme on voit , un de ces artistes prédestinés à la souf- 
france qui, portant en eux-mêmes un idéal du beau, le 
poursuivent sans relâche, haïssant avec fureur tout ce 
qui n'y ressemble pas. Glurk, dont il avait copié les 
partitions pour mieux les connaître, et qu'il savait par 
cœur, était son idole. Il le lisait, joua ; t et chantait a 



toute heure. Un malheureux amateur auquel il donnait 
des leçons de solfège, eut l'imprudence de lui dire un 
jour que ces opéras de Gluck n'étaient que des cris et du 
plain-chant; D***, rougissant d'indignation, ouvre 
précipitamment le tiroir de son bureau en tire une 
dixaine de cachets de leçons, dont l'amateur lui devait 
le prix, et les lui jetant a la tête : « Sortez de chez moi, 
» dit-il , je ne veux ni de vous ni de votre argent , et 
>' si vous 'osez repasser le seuil de ma porte, je vous 
» jette par la fenêtre. » On conçoit qu'avec une pareille 
tolérance pour le goût des élèves, D*** ne dut pas faire 
fortune en donnant des leçons. Spontini était alors dans 
toute sa gloire. L'éclatant succès de \a.Festale, annoncé 
par les mille voix de la presse, rendait les diletlanti de 
chaque province jaloux de connaître cette partition tant 
vantée par les Parisiens, et les malheureux directeurs de 
théâtre s'évertuaient a tourner, sinon a vaincre, les dif- 
ficultés d'exécution et de mise en scène du nouvel ou- 
vrage. Celui de D***, ne voulant pas rester en arrière 
du mouvement musical , annonça bientôt a son tour que la 
Vestale était a l'étude. D***, exclusif comme tous les 
esprits ardens auxquels une éducation solide n'a pas ap- 
pris a motiver leurs jugemens, montra d'abord une 
prévention défavorable a l'opéra de Spontini, dont il ne 
connaissoit pas une note « On prétend qne c'est un 
» style nouveau, plus mélodique que celui de Gluck : 
» tant pis pour l'auteur , la mélodie de Gluck me 
» suffit; le mieux est ennemi du bien. Je parie que 
» c'est détestable. » Ce fut en pareilles dispositions 
qu'il arriva a l'orchestre le jour de la première répéti- 
tion générale. Comme chef tle pupitre, il n'avait pas été 
tenu d'assister aux répétitions partielles qui avaient 



230 



GAZETTE MUSICALE 



précédé celle-là, et les autres musiciens, qui, tout en 
admirant Lemoine, trouvaient néanmoins Spontini fort 
beau, se dirent à son arrivée : « Voyons ce que va dé- 
j) cider le grand Adolph.3. » Celui-ci répéta sans laisser 
échapper un mot , 'un signe d'admiration ou de blâme. Un 
étrange bouleversement s'opérait en lui. Comprenant 
bien dès la première scène, qu'il s'agissait la d'une œu- 
vre haute et puissante, que Spontini était un génie dont 
il ne pouvait méconnaître la supériorité , mais ne se 
rendant pas compte cependant de ses procédés, tout 
nouveaux pour lui, et qu'une mauvaise exécution de 
province rendait encore plus difficiles à saisir, D*** 
emprunta la partition, en apprit les paroles, étudia un 
a un l'esprit, le caractère de chaque personnage, et se 
jetant ensuite dans l'analyse de la partie musicale, suivit 
ainsi la route qui devait l'amener a une connaissance 
véritable et complète de l'opéra entier. Depuis lors on 
observa qu'il devenait de plus en plus morose et taci- 
turne, éludant les questions qui lui étaient adressées, ou 
riant d'un air sardonique quand il entendait ses cama- 
rades se récrier d'admiration: « Imbéciles! pcnsait-il 
» sans doute, vous êtes bien capables de concevoir un 
» tel ouvrage , vous qui admirez les Prétendus. » Ceux- 
ci ne doutaient pas, a cette expression d'ironie qui se 
dessinait sur les traits de D***, qu'il ne fût aussi sévère 
pour 5/70«fc«z qu'il l'avait été pour Ansaume et Lemoine,, 
et qu'il ne confondît les trois compositeurs dans la même 
condamnation. Le final du second acte l'ayant ému ce- 
pendant jusqu'aux larmes, un jour que l'exécution était 
un peu moins exécral^e que de coutume, on ne sut plus 
que penser de lui. Il est fou , disaient les uns , c'est une 
comédie qu'il joue, disaient les autres, et tous, c'est 
un pauvre musicien. D*** , immobile sur sa chaise, 
plongé dans une rêveiia profonde, essuyant furtivement 
ses yeux, ne répondait mot a toutes ces impertinences; 
mais un trésor de mépris et de rage s'amassait dans 
son cœur. L'impuissance de l'orchestre, celle plus évi- 
dente encore des chœurs, le défaut d'intelligence et de 
sensibilité des aateurs, les broderies delà première chan- 
teuse, les mutilations de toutes les phrases , de toutes 
les mesures, les coupures insolentes, en un mot les tor- 
tures de toute espèce qu'il voyait infliger a l'œuvre, de- 
venu l'objet de sa profonde adoration et qu'il possédait 
comme l'auteur lui-même, lui faisaient éprouver un 
supplice que je connais fort bien, mais que je ne saurais 
décrire. Dante seul en eût été capable, en ajoutant ex- 
près un huitième cercle a son enfer. Après le second 
acte, la salle entière s'étant levée un soir en poussant 
des cris d'admiration , D*** sentit sa fureur le sub- 
merger, et, comme un habitué du parquet, lui adressait 



plein de joie , cette question banale : « Eh bien ! 
» monsieur Adolphe , que dites-vous de ça ? — Je dis , 
» lui criaD*** pâle décolère, que vous et tous ceux qui se 
» démènent dans cette salle , êtes des sots , des ânes , des 
» brutes, dignes tout au plus de la musique de Le- 
» moine, puisque, au lieu d'assommer le directeur, les 
» chanteurs et les musiciens , vous prenez part en ap- 
» plaudissant a la plus indigne profanation dont on 
» puisse flétrir le génie. » Pour cette fois l'incartade 
était trop forte, et, malgré le talent d'exécution du fou- 
gueux artiste , qui en faisait un sujet précieux , malgré 
la misère affreuse où l'allait réduire une destitution , le 
directeur, pour venger l'injure du public, se vit forcé de 
la lui envoyer. 

D***, contre l'ordinaire des caractères de sa trempe, 
avait des goûts fort peu dispendieux. Quelques épar- 
gnes faites sur les appointemens de sa place et les leçons 
qu'il avait données jusqu'à cette époque , lui assurant 
pour trois mois au moins son existence , ammortirent 
le coup de sa destitution et la lui firent même envisager 
comme un événement heureux qut pouvait exercer une 
influence favorable sur sa carrière d'artiste en le rendant 
a la liberté. Mais le charme principal de cette délivrance 
inattendue, venait d'un projet de voyage que D*** 
roulait dans sa tête depuis que le génie de Spontini lui 
était apparu. Entendre la Vestale a Paris, tel était le 
but constant de son ambition. Le moment d'y atteindre 
paraissait arrivé, quand un incident que notre enthou- 
siaste ne pauvait prévoir, vint y mettre obstacle. Né 
avec un tempérament de feu, des passions indompta- 
bles, Adolphe cependant était timide auprès des femmes, 
et a part quelques intrigues, fort peu poétiques avec les 
princesses de son théâtre, l'amour, l'amour furieux, 
dévorant, l'amour frénésie, le seul qui put être le vé- 
ritable pour lui, n'avait point encore ouvert de cratère 
dans son cœur. En rentrant nn soir chez lui , il trouva 
le billet suivant : 

« Monsieur, s'il veus était possible de consacrer quelques 
» heures à l'éducation musicale d'une élève, assez forte déjà 
» pour ne pas mettre votre patience à de trop rudes épreuves, 
» je serais heureuse que vous voulussiez bien disposer en ma fa- 
» veur.Vos talens sont connus et apréciés, beaucoup plus peut- 
>j être que vous ne le soupçonnez vous-même ; ne soyez donc 
» pas surpris si , à peine arrivée dans votre ville, une parisienne 
» s'empresse de vous confier la direction de ses études dans 
» le bel art que vous honorez et comprenez si bien. 

HoRTENSE N***. 

Le mélange de flatterie et de fatuité ; le ton a la fois 
dégagé et engageant de cette lettre excitèrent la curio- 
sité de D***, et au lieu d'y répondre par écrit , il réso- 



DE PARIS. 



231 



lut d'aller en personne remercier la Parisienne de sa 
confiance, l'assurer qu'elle ne le surprenait nullement, 
et lui apprendre que, sur le point départir lui-même 
pour Paris, il ne pouvait entreprendre la tâche sans 
doute fort agréable qu'elle lui proposait. Ce petit dis- 
cours, répété d'avance avec le ton d'ironie qui lui con- 
venait, expira sur les lèvres de l'artiste en entrant dans 
le salon de l'étrangère. Sa grâce originale et mordante, 
sa mise élégante et recherchée ; ce je ne sais quoi enfin 
qui se fascine dans la démarche, dans tous les mouve- 
naens d'une beauté delà Chaussée-d'Antin, produisirent 
tout leur effet sur Adolphe. Au lieu de railler, il com- 
mençait a exprimer sur son prochain départ des regrets 
dont le son de sa voix et le trouble de toute sa personne 
décelaient la sincérité, quand madame N***, en femme 
habile, l'interrompit : « Vous partez, monsieur? oh! 
» mon Dieu ! j'ai été bien inspirée de ne pas perdre de 
» temps. Puisque c'est a Paris que vous allez, cominen- 
» çons nos leçons pendant le peu de jours qui vous res- 
» tent; immédiatement après la saison des eaux, je re- 
» tourne dans la capitale où je serai charmée de vous 
» revoir et de profiter alors plus librement de vos con- 
» seils. » Adolphe, heureux intérieurement de voir les 
raisons dont il avait motivé son refus si facilement dé- 
truites, promit de commencer le lendemain, et sortit 
tout rêveur ; ce jour-la il ne pensa pas a la Vestale. 

(La suite à un numéro prochain.) 



Sur les Quintes et les Octaves cachées. 

Outre la théorie sur les quintes et octaves visibles 
celles sur les quintes et les octaves cachées s'est acquis 
une célébrité toute particulière, sans que pourtant l'im- 
portance qu'on a donnée a cette question fût de nature 
à mettre sous un jour des plus brillans le bon sens qui 
a dirigé les recherches musicales. En effet, si la théorie 
des quintes et des octaves cachées n'est en elle-même 
que le développement extrême de celle des quintes 
visibles, et si, comme la première , elle repose sur le 
même principe erronné de l'uniformité dans le mouve- 
ment des parties, principe au moins fort incomplet et 
d'une vérité toute partielle, nous pouvons naturellement 
en conclure que les principes par nous précédemment 
établis devront nous apparaître aujourd'hui avec un nou- 
veau degré de clarté et d'évidence. 

Dans les numéros 8, 9 et 12 de la Gazette Mu- 
sicale, je crois avoir démontré que les théories établies 
sur les quintes et les octaves visibles reposent sur des 
bases inexactes et j'espère avoir réussi a présenter la 
question sous le jour 'qui lui convient réellement; ce que 
j'ai dit a cette occasion doit s'appliquer avec une com- 



plète anologie a ce qui me reste a dire au sujet des quintes 
et octaves cachées. Je livre donc a mes lecteurs le résul- 
tat de mes recherches; puisse cette question si fameuse 
leur paraître aussi simple qu'elle est en effet. 

Ce qui doit nous occuper avant tout, c'est d'apprendre 
a connaître le théorème des quintes et octaves cachées 
tel qu'il a été traité jusqu'à ce jour par les divers théori- 
ciens, en déclarant jusqu'à quel point, d'après nos prin- 
cipes déjà émis , nous partageons ou nous récusons l'au- 
torité des maîtres. Il devra [donc nous suffire de nous re- 
porter d'une manière générale à l'opinion des Koch et de 
Turk comme représenlans de l'ancien système ou de 
l'école de Bach, et à celle de Gottfried Weber comme 
le représentant ou plutôt le créateur d'une nouvelle 
théorie. 

Koch, dans son dictionnaire de musique explique sa 
théorie à peu près en ces termes : 

a Les quintes et les octaves cachées sont celles qui, dans la 
» marche de deux parties vers une consonnance parfaite, se 
» laissent apercevoir alors seulement qu'on remplit l'espace 
» existant entre cette consonnance et l'intervalle qui la précède 
» ( autrement dit lorsqu'on se figure cet espace rempli, voyez 
» le tableau, fig. 1 ). De semblables quintes ou octaves sont dé- 
» fendues dans les parties extérieures ; mais .si la partie du'des- 
» sus monte pu descend d'un degré, et que la basse au contraire 
» procède par quarte ou par quinte ( Voir le tableau, fig. 2 , 
» elles sont alors permises sans aucune exception. 

Turk dit ( page 87 de sa méthode sur la basse fonda- 
mentale, quatrième édition ) : 

« Outre les quintes et les octaves visibles, il en est encore 
» d'autres qu'on appelle cochées. Il est vrai que ces dernières 
)> ne sont point entendues; mais cependant une oreille bien 
» exercée les sent aisément ou, tout au moins, on se figure voir 
« ces quintes ou ces octaves cachées et les entendre réellement. 

« Ces quintes et octaves produisent au moins en partie un 
« effet désagréable; aussi nesonl-elles pas permises si ce n'est 
i) eu cas de nécessité absolue. Il faut surtout les éviter sur les 
» notes principales. On peut toujours les introduire au moyen 
» des noies de passage cl dans ce cas, il serait fort difficile de 
» de les éviter d'une manière convenable. » 

Turk parle ensuite de quintes et octaves cachées sem- 
blables a celles dont a parlé Koch , et qu'il est inutile 
de citer ici une seconde fois. 

Les lecteurs amont déjà remarqué le vague et l'en- 
tière absence de logique véritable qui caractérisent les 
théories établies par ces deux professeurs, et adoptées 
depuis par la foule. Ces défauts paraîtront encore plus 
frappans lorsque j'aurai exposé le système de G. Weber, 
dont les principes sur cette matière l'ont du moins honneur 
à son esprit logique, et suivant lequel le nombre des 
quintes impropres ou cachées va presque a l'infini. We- 
ber dislingue spécialement les espèces suivantes : A. 
Les quintes interrompues par des silences. ( Voyez le 



232 



GAZETTE MUSICALE 



tableau, fig. 3. ) Il va même jusqu'à indiquer comme 
appartenant a la même catégorie les exemples indiqués 
au tableau fig. 4, cependant il remarque, que ces quintes 
sont presque insensibles a l'oreille surtout quand les re- 
pos sont un peu prolongés. 

B. Quintes brisées. (Voyez le tableau fig. 5.) Les 
numéros 5 et 6 de cette figure, ne sont pas absolument 
vicieux puisqu'on ne les remarque que conditionellement, 
comme par exemple , lorsque le timbre des différentes 
parties est tellement semblable qu'il devient impossible 
pour l'oreille de suivre leur marche, de telle sorte qu'elle 
n'en entend plus qu'une seule dans laquelle des quintes 
apparaissent. Dans le style sévère, les quatre parties sont 
tellement différentes , que cet inconvénient ne peut pas 
pas exister. Ce principe ne pourrait donc tout auplus s'ap- 
pliquer que dans des morceaux exécutés pardes instrumens 
d'un seul et même timbre. Il est évident, qu'à propre- 
ment parler, ces quintes ne rentrent pas dans le domaine 
des quintes défendues. 

Le numéro 5 est doublement vicieux, ( voir plus bas 
ce que nous disons à ce sujet.) Le numéro 4 est incorrect 
quand le rhythme du morceau n'est pas bien accentué, 
mais surtout par la progression de la seconde à la troi- 
sième note de la mélodie parce que, dans ce cas , cette 
seconde note devient septième et qu'en conséquence il 
n'est pas naturel qu'elle suive une marche ascendante. 
Dans un mouvement rapide cependant , cet effet même 
ne pourra pas être remarqué. 

C. Quintes d'accent (Voir le tableau fig. 6), qui 
n'existent que dans l'imagination, par cela seul qu'on 
se figure comme seules existantes les notes sur lesquelles 
on appuie principalement. 

Mais si l'on peut se permettre de faire ainsi abstrac- 
tion des notes essentielles d'une composition et de se 
représenter par ce moyen des formes vicieuses, ue pour- 
rait-on pas aussi se figurer qu'un passage juste dans la 
réalité est faux? ne pourrait-on pas rêver des dissonnances 
désagréables et dire alors : Le compositeur a écrit d'une 
manière vicieuse. Est-il donc plus naturel de supprimer 
des notes par la pensée que d'en rêver de toutes diffé- 
rentes? Pauvres compositeurs ! 

D. Quintes cachées par des notes de passage. (Voir 
le tableau, fig. 7 ). 

Je le demande n'est-ce pas faire une véritable chasse 
aux quintes, que de dire : « Oui , les notes intermé- 
diaires sont ici seulement pour couvrir et masquer les 
quintes? » Qui pourrait penser qu'un homme tel que G. 
Weber ait pu prendre la peine de rechercher de sem- 
blables exemples pour essayer de les classer et de criti- 
quer chacun d'eux suivant son mérite ou son démérite ; 



ces quintes par opposition avec celles que nous plus bas 
appelons quintes d'oreille pourraient être nommées 
quintes d'ceil, si toutefois il faut absolument, pour se 
montrer savant, employer des expressions subtiles et un 
style barbare. 

E. Quintes par sauts qui ne peuvent être cachées à 
l'œil que lorsque les parties procèdent en sautant ou en 
se croisant. (Voir le tableau, fig. 8. ) Outre que cette 
espèce de quintes et octaves se rattache, à vrai dire, aux 
quintes brisées dont nous avons parlé plus haut , je sou- 
tiens de plus qu'ici encore la cause du mauvais effet 
ne repose pas sur des quintes qu'on ne découvre 
qn'après de nombreuses opérations de l'esprit, mais 
bien sur les harmonies incomplètes et étrangères l'une 
à l'autre qui se suivent immédiatement sans aucune 
transition; anssi, l'exemple précité sonnera-t-il toujours 
mal , que cet exemple renferme ou ne renferme pas de 
quintes. 

F. Quintes intercalées. Ce sont les mêmes dont j'ai 
déjà parlé d'après Koch et dont, par une singularité assez 
remarquable, la plupart des théoriciens n'ont parlé qu'à 
l'occasion des quintes et octaves cachées. M. G. Weber 
dit que ces quintes sonnent quelquefois mal et quelque- 
fois bien. Vogler les permet sans distinction, etc., etc. 
Ici encore la vérité esl bien près de nous ; mais je revien- 
drai sur ce sujet. 

G. Quintes par mouvement contraire. (Voirie tableau 
fig. 90 

Si l'on veut chercher et trouver le vice (s'il y en a) du 
premier de ces morceaux uniquement dans le rapport des 
quintes qui se suivent, il faut, je l'avoue, adopter la 
démonstration suivante de G. Weber : « Il n'y a, il est 
vrai, dans cet exemple aucun parallèle de quintes, mais 
comme le petit sol est l'image du grand, celte manière 
de conduire la basse ne diffère guère de celle qui consis- 
terait à mettre le grand sol en haut du premier accord, 
et, dans ce cas, il y aurait réellemeut parallèle de 
quintes. » 

Maintenant ne peut-on pas appliquer à cette démon- 
stration ce que M. G. Weber dit dans sa Théorie, 
vol. iv, page 73. « Voilà ce que ces messieurs appellent 
faire une démonstration ; n'est-il pas incroyable qu'on 
ose offrir de semblables clînquans comme ayant une 
valeur réelle? » 

H. Quintes d'oreille. (Voir ie tableau, fig. iO.) 

M. G. Weber s'exprime ainsi à ce sujet : II est in- 
contestable que cette succession d'accords ne produise 
pas un effet agréable ; mais vonloir en chercher la cause 
dans une suite de quintes cachées, ce serait pousser 
trop loin la rage depoursuivre tout ce qui s'appelle qu.n- 



233 



tes'; » et il donne alors plusieurs autres raisons très- 
bien imaginées, il est vrai , mais qui ne sont justes qu'a 
de certaines conditions. 

Si nous résumons les précédentes théories, observa- 
tions, démonstrations, etc., etc., sur les quintes et les 
octaves cachées, il n'en résulte qu'une chose : C'est que 
ces théories sont incomplètes, incertaines et en partie 
erronnées, et qu'en conséquence elles sont aussi souvent 
en contradiction avec elles-mêmes qu'avec la saine pra- 
tique, qui existait cependant avant qu'on ne connût les 
très-subtiles distinctions de Weber. Ce serait donc ren- 
dre un service important , s'il était possible , de mettre 
de côté tout ce long théorème en substituant a sa place 
un principe qui traçât une limite exacte des quintes ca- 
Ghées vraiment vicieuses , et qui enseignât en même temps 
à les éviter ou a les faire disparaître. Ce principe nous 
l'avons trouvé, il n'a rien de nouveau ; c'est le premier 
principe de tous les beaux-arts, le principe qui repose 
sur l'unité et la variété. Nous avons vu que la cause es- 
sentielle du mauvais effet produit par les quintes et les 
octaves visibles résidait uniquement dans l'atteinte por- 
tée a ce principe; nous retrouvons le même motif pour 
les quintes et les octaves cachées, et la même observa- 
tion résulte de toute succession parallèle, c'est-a-dire 
que ces successions, à quelque espèce qu'elles appartien- 
nent, sont vicieuses ou mal sonnantes a proportion qu'il y 
existe a la fois une trop grande uniformité dans le mou- 
vement des parties, et une trop grande variété harmo- 
nique, autrement dit, des accords étrangers les uns aux 
autres. Si nous examinons tous les exemples cités comme 
vicieux parïurk, Koch et Weber, nous trouverons 
que ces quintes ou ces octaves cachées sont d'autant 
moins vicieuses qu'on y remarque, ou , seulement un 
mouvement semblable ou parallèle, l'uniformité, ou 
bien seulement absence d'analogie et de rapports entre 
les différens accords ; mais qu'en même temps, l'exemple 
est doublement vicieux, quand les deux fautes se trou- 
vent réunies. C'est ainsi, par exemple, que je trouve 
tout-a-fait vicieuses les successions de quintes de la fi- 
gure 5, successions interrompues par des pauses, parce 
que ces pauses ne suffisent pas pour rendre insensible 
l'uniformité des mouvemens. Mais ces mêmes successions 
et principalement les trois premières deviendraient dou- 
blement mauvaises, si la première note de la troisième 
partie était un fa dièze; parce que dans ce casles tonalités 
ré majeur et ut majeur, étrangères l'une a l'autre au 
plus haut point, deviendraient trop rapprochées. Je 
regarde comme insignifiant les exemples i et 2, d'après 
le dernier principe que je viens de donner , et en outre 
parce qu'ici il n'existe réellement pas de mouvement 



parallèle. Il en est de même à l'égard des n os 4, 5 et 6, 
mais je signale comme répréhensibles sur tous les points 
la progression et la constitution harmonique du n° 5. — 
Les prétendues quintes d'accent doivent être regardées 
comme mauvaises, celles du n° 27, sous le double rap- 
port de l'harmonie et du mouvement, celles des n os 6et9, 
sous le seul rapport des mouvemens, et seulement en- 
core s'il est permis de dire : Oui , je me figure telle ou 
telle irote hors de l'accord. Quant aux quintes citées sous 
les lettres D et E je me suis déjà expliqué à leur égard. 
Les quintes et octaves intercalées ainsi que les nomment 
Koch et Tiirk ne sont , suivant l'opinion de Weber , 
reconnues comme vicieuses que lorsqu'elles pèchent 
contre l'harmonie, autrement ajoute-t-il, tous les mor- 
ceaux d'harmonie renfermeraient des fautes. Que les 
quintes par mouvement contraire ne soient pas a propre- 
ment parler des quintes, c'est ce qu'avoue Weber lui- 
même. Il ne faut donc chercher le mauvais effet de ces 
quintes que dans la divergence de l'harmonie , et les 
quintes rassemblées sous le n e 10 ne sont aucunement 
vicieuses. Il en est de même des quintes d'oreilles appar- 
tenant a la lettre H. 

F. STOEPEL. 



Censure Théâtrale. 

La circulaire adressée du ministère de l'intérieur aux 
directeurs de spectacles doit intéresser les personnes 
pour lesquelles la question des théâtres est une ques- 
tion importante. Nous la reproduisons. Ainsi , voila la 
censure rétablie. Voici le texte de la circulaire adressée 
à MM. les directeurs des théâtres de Paris : 

Monsieur, l'art. 1 1 du décret du 8 juin 1 806, encore 
en vigueur aujourd'hui , donne h l'administration le 
droit d'interdire les représentations théâtrales. Depuis 
quatre ans, elle s'est trouvée dans l'obligation d'appli- 
quer cet article et de défendre la représentation de plu- 
sieurs pièces. Les manuscrits ne lui étant pas commu- 
niqués, elle n'a pu, le plus souvent, prendre ce parti 
que lorsque déjà les directeurs avaient fait les frais de 
mise en scène. Il en est résulté des dommages pour eux 
et des demandes en indemnités qui n'ont pu être admi- 
ses. Les plaintes des directeurs ont fait sentir le besoin 
de régulariser cet état de choses. C'est pour arriver a ce 
but que je vous ai averti verbablemcnt, et que, survotre 
demande , je vous avertis par écrit de ce qui a été ar- 
rêté par le ministre de l'intérieur, pour l'exécution du 
décret du 8 juin 1806. 

Vous avez la faculté d'éviter tout dommage en sou- 
mettant d'avance les manuscrits des ouvrages nouveaux 



>34 



GAZETTE MUSICALE 



a la division des beaux-arts et des théâtres. Les pièces 
qui n'auront pas été soumises seront interdites purement 
et simplement, lorsque par leur contenu elles mérite- 
ront l'application du décret, et vous ne pourrez imputer 
qu'à vous seul les dommages qui résulteront d'une mise 
en scène devenue inutile. 

Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération la 
plus distinguée. 

Le chef de la division des beaux-arts et des 
théâtres, Gavé. 

La Commission dramatique s'est -présentée chez 
M. le Ministre de V Intérieur pour protester contre l'ap- 
plication du Décret de -1806, et lui demander une loi 
qui consacrât la liberté du théâtre et en réprimât la li- 
cence. Voici la lettre circulaire de la Commission : 

M. le Ministre, tout en ne nous dissimulant point 
les difficultés d'une loi pareille, a bien voulu nous prier 
de lui soumettre nos idées a ce sujet; mais il nous a 
exprimé la crainte que les Chambres n'eussent point, 
cette année, le loisir de s'occuper de cette loi. Nous es- 
pérons qu'il en sera autrement. 

Mais d'ici Ta , nous restons toujours sous l'arbitraire 
du Décret de 1 806 , et dans le cas où, aux termes de ce 
Décret, l'on voudrait arrêter un ouvrage avant sa re- 
présentation, nous avons demandé que le manuscrit de 
cet ouvrage ne fût pas livré a un commis qui pourrait 
seul et à son gré, le condamner sans appel. 

M. le ministre nous ayant priés de lui indiquer un 
moyen d'arbitrage, nous avons pensé que les auteurs 
ne pourraient avoir de meilleurs défenseurs que ceux 
qu'ils avaient déjà investis de leurs pouvoirs et de leur 
confiance. Nous lui avons proposé d'intervenir comme 
conseils et avocats entre l'autorité et ceux de nos con- 
frères qui voudraient bien accepter notre médiation , 
médiation toute officieuse et d'autant plus indépen- 
dante, que la Commission dramatique se renouvelant 
tous les ans, chacun sera appelé, tour a tour, à être 
le défenseur de ses confrères. Ne pouvant détruire l'ar- 
bitraire , nous avons cherché du moins a en amortir 
les coups. 

M. le Ministre y a consenti. Nous l'en remercions; 
mais nous ne cesserons pas pour cela de demander à lui 
et aux Chambres une loi, que ce provisoire même rend 
indispensable, une loi qui consacre la liberté et en ré- 
prime les excès. 

Signé: E. Sciube, président; Dupaty, vice-prési- 
dent; Mélesville , Ferdinand Langlé et Dumakoik, 
secrétaires. 

Pour copie conforme : les Agens des auteurs : 
Signé : J. Michel, Guyot. 



Correspondance. 

Londres, 3 juillet. 

Iht JHusicali 

DANS L'ABBAYE DE WESTMINSTER. 

Comme parmi les détails qui nous sont parvenus sur cette 
fête, il s'en trouve qui, par leur spécialité, n'offriraient pas un 
grand intérêt à nos lecteurs , nous nous bornons à en extraire 
ici les observations les plus saillantes, en les faisant précéder 
du programme de la fête et du tableau comparatif de la com- 
position de l'orchestre de \ 784 et de l'orchestre de cette année. 

PROGRAMME DE LA FÊTE. 



nti.m Antlie 



ïfllEEIÎERE J3URKTEE. 
(antienne), de Haendel. — Créatii 



in Haydn. — Morceaux 
choisis !e Satmon , oratorio de Haendel. 

DEUXIÈME JOnRWtE 

Coronatinn autlicin (antîeune\ de Haendel. — Air tiré de Davide Pénitente , par Mo- 

zar t. — Morceaux choisis de la messe en ut pal' Beethoven. — Morceaux choisis de la 

2 e messe de Haydn.- — Morceaux choisis de Josua , oratorio de Haendet. Morceaux 

choisis de la t " inesse de Mozart . — L'oratorio d'Israël en Égrpte , par Haendel . — 

TROiSiÈBÏS JOVRSIÈ3. 

Quatuor et choeur de Haydn. — Merccauy choisis de Judas Maccabaeus, oratorio 

de Haendel. — Motif de Mozart. — Air de Mozart. — Gloria de Pergolèse. — Réci- 

tatif etairde-HdcwW. — Choeur de Léo. — Air de Mozart . — Morceaux choisis du 

Christ au Mont des Oliviers, par Beethoven. — Anlhem (antienne), de Purcell. — 

Solos et chœurs par Haendel. — Airs de Pcrgolèse. — Sextuor et choeur de Haydn. — 

Solo et quatuor de Hummcl. — Choeur de Haendel. 

TABLEAU COMPARATIF. 





1834 


1784 


Dessus. Femmes. 


1834 


1784 


Violons 


80 


95 


113 


11 




52 


26 


— Jeunes g.irçons. 


32 


47 




18 


21 




74 


48 


Contre-basses. . . . 


18 


15 




70 


83 


FKltes 


10 


6 


Basses 


108 


84 


Hautbois 


12 


26 















12 


37 




397 


273 




10 


12 


Artistes de l'Opéra Ita- 








8 


12 




5 


2 


1 romnones 


S 


6 


lnstrumens .... 


223 


250 




2 


— 










2 


— 










5 


4 










2*3 


250 


Total. . . 


625 


525 



« Il est curieux de voir par ce tableau qu'en 1784, on a pu 
réunir à Londres g5 artistes pour la partie du violon , tandis 
que, moins de cent ans auparavant, Lulli put à peine en ras- 
semblera à Paris ; et qu'il ne s'en est trouvé cette année-ci 
à Londres que 80, lorsque, d'un autre côté, il s'est présenté 
un plus grand nombre d'exécutans pour les chœurs et pour les 
instrumens à vent. Il estencore assez remarquable qu'en 1784 
on ait eu 26 hautbois et 27 bassons , tandis que les clarinettes 
imnquaient entièrement 

« L'empressement avec lequel le public de nos jours se porte 
en foule aux représentations musicales, comme celle de West- 
minster, prouve qu'il connaît parfaitement cette propriété spé- 
ciale inhérente à la musique sacrée, et notamment au choral, de 
croître en effet a\ec le nombre des exécutans. C'est celte pro- 
priété particulière qui donne à la musique une sorte de vitalité 
à laquelle ne peuvent pas prétendre les autres arts. De quelque 
génie qu'elle soit empreinte, la création la plus remarquable 
en poésie ou en peinture finira par nous paraître monotone et 
fastidieuse si le charme n'en est pas entièrement renouvelé par 
quelque circonstance propre à le varier ; tandis qu'en musique 
la composition la plus ancienne et avec laquelle nous sommes le 
plus familiarisés acquiert , par le seul choix d'une localité plus 
propice, par une augmentation extraordinaire du nombre 
d'exécutans , une fraîcheur et une puissance dont nous l'aurions 
à peine crue susceptible. La perfection de la composition (en 



DE PARIS. 



tant que l'on comprend par-là l'expression des senlimens in- 
times par un arrangement scientifique et poétique des tons) a 
peut-être été poussée à son plus haut degré. Pour ce qui nous 
regarde, du moins, nous sommes persuadés que, difficilement, 
le géniede l'homme saurait surpasser les créations sublimes de 
Bach, de Haendel et celles de quelques autres maîtres dont 
les noms sont dignes de figurer à côté de ceux-ci. Mais la per- 
fection de l'exécution est une chose spéculative de sa nantie; 
et , comme nous ne connaissons pas les limites des effets ni des 
sensations , nous devons nous résigner à ne voir réaliser nos 
rêves sous ce rapport que dans quelque sphère plus parfaite 
que celle où nous vivons aujourd'hui. A une époque qui ne se 
distingue pas, quant aux arts , par une grande puissance créa- 
trice, peut- être n'est-il pas de pensée plus consolante pour 
ceux qui sont voués au culte de la musique que l'idée de (et in- 
térêt nouveau que d'anciens œuvres ont le pouvoir d'acqué- 
rir par suite de quelques circonstances favorables. En cllét, la 
centième audition d un morceau nous semble quelquefois être 
la première, et des choses qui nous avaient échappé dans les 
exécutions précédentes, nous frappent comme de nouvelles dé- 
couvertes 

n Aucun son n'a frappé l'oreille des auditeurs avant le 
commencement de la séance, et, à peine, a-t-on entendu accor- 
der un instrument dans le cours de l'exécution; mais, avant 
la fin du second acte, nous en avons ressenti 1 inconvénient ; 
les sons de plusieurs instrumens à cordes étaient déjà faux. 

« Nous avons entendu la création dans son entier; toutes les 
conditions se trouvaient réunies pour que l'exécution d'une 
composition de ce genre ne laissât rien à désirer; un chœur 
nombreux, correct et expressif ; un orchestre riche et choisi; 
et cependant nous ne saurions franchement nous déclarer par- 
tisan de cet œuvre. Comme composition de musique sacrée, il 
offre trop de passages frivoles. Qu'on en compare le style à 
celui de l'une des productions instrumentales de 3Ioza>-l ou de 
Beethoven , et l'on verra tout ce qu'il perd à ce rapproche- 
ment. La musique de Haydn est entièrement dépourvue de 
passion et de grandeur, et ses effets ne nous touchent que su- 
perficiellement au lieu de pénétrer dans Pâme el d'agir sur no- 
tte organisation daus ce qu'elle a de pins intime. Un seul mor- 
ceau , des « sept derniers mots » de Haydn , vaut , à notre avis 
toute la création, et ce qui, plus que sa valeur intrinsèque, 
rend cet oratorio recommandable, c'est l'importance qu'il avait 
au moment de son apparition; car il montrait d'une manière 
décisive tout le parti que l'on pouvait tirer d'une grande masse 
de voix ; c'est l'influence qu'il était destiné à exercer sur l'art 
de la composition comme modèle de perfectionnement livré 
aux méditations des auteurs contemporains. Si nous excep- 
tons un ou deux effets , nous avouons qu'il nous est indifférent 
d'entendre ou uon des morceaux tels que ceux-ci : « le Sei- 
gneur est grand » , et « les Cieux racontent ri) 

« Un vieux amateur , qui a assisté aux deux fêles nuuicales, 
el dans le jugement duquel nous avons la plus grande con- 
fiance , nous assure que les solos furentmieux chantés en 17S4, 
mais que les chœurs ont été mieux exécutés en dernier lieu. 
Il nous semble assez naturel que, dans un espace de 50 ans, la 
tradition du style de Haendel, quant aux solos, se soit affai- 
blie. Toutefois, ce n'est point cette circonstance ni à ce que 
l'âge a diminué les moyens de plusieurs chanteurs dont on a 
remarqué les pénibles efforts pour soutenir leur ancienne répu- 
tation, que l'on doit attribuer les imperfections qui ont frappé 
l'auditoire dans l'exécution des solos. On ne peut pas amener 
nos chanteurs anglais, grands cl petits, à terminer leurs phra- 
ses d'une manière simple. Neuf fois sur dix, nous sommes 
obligés d'entendre un suite de notes insignifiantes (« rigma- 
role r>y notes), avant que le chanteur se décide àarticuler réel- 
lement sa cadence , quoique rien ne soit plus contraire à l'in- 
tention du compositeur, et rien plus monotone quel' uniformité. 
Aussi n'avons-nous pas jugés dignes de notre critique un cer- 
tain nomhre de solos dont l'exécution était non-seulement en- 
tièrement dépourvue de mérite, mais encore ne cadrait pas 

(1) Nous sommes loin d'approuver ce jugement sur Haydn , 
mais il nous semble assez curieux pour le donner à nos lec- 
teurs. 



avec le caractère de la fêle. 



ci Haendel n'aurait jamais eu les qualités qui le distinguent, 
s'il n'eût pas vécu en Angleterre , et s'il n'eût pas étudié ces 
modèles d'uue expression vigoureuse et pénétrante que l'on 
trouve dans les compositions de Purcell et dans celles de ses 
contemporains. En Italie, Haendel eût été un autre Léo; en 
Allemagne, un autre Bach; mais, en Angleterre, il a réuni 
aux meilleures qualités du style des autres pays l'énergique 
expression de sentiment et de situation qui appartient spéciale- 
ment à une époque reculée de l'art anglais (V 

« Beethoven figure certainement aussi bien à côté de Haen- 
del, que Mozart auprès de Sébaitien Bach : il existe entre 
ces génies une consanguinité non méconnaissable, et le raffine- 
ment de l'instrumentation moderne a si peu énervé le style de 
Beethoven que, daus ses chœurs, les masses colossales de tons 
produisent un effet qui n'est absolument en rien inférieur à 
celui des chœurs de Haendel lui même. Mais le système vocal 
de Beethoven repose surunebase extrêmement simple , tandis 
que son système instrumental est d'uue grande profondeur et 
atteste une habileté à laquelle aucun autre compositeur n'a ja- 
mais pu atteindre; et bien que l'effet procède en général du 
même principe dans les œuvres de Haendel et de Beethoven , 
cependant l'originalité si vraie de ce dernier lui demeure en- 
tièrement en propre. Le superbe « Gloria » de sa messe en ut 
nous a suggéré ces observations , el certes, on ne pouvait pas 
choisir un moiccau d'introduction plus digne aux ouvrages 
de cet illustre compositeur de nos jours 

« Jusqu'à présent , l'air de bravoure d'une facture tant soit 
peu suraunéc, dont on avait fait choix dans la cinquième messe 
de Haydn pour mademoiselle Grisi, n'a encore élê dit par 
aucune cantatrice comme il devrait l'être; et il n'est donc pas 
surprenant que mademoiselle Grisi ait été obligée Trie se ras- 
seoir sur son siège sans avoir produit d'effet. Nous en sommes 
très-fàché pour elle; mais nous ne saurions, entre autres, 
approuver la singulière tentative qu'elle a faite de terminer cet 
air par une cadence, et, moins encore, applaudir à la manière 
peu habile dont elle s'en est acquittée. Du reste, cette artiste 
a de quoi se consoler par le succès aussi grand que mérité 
qu'elle obtient à l'Opéra 

« L'O.-atorio d'Israël en Egypte vient justement d'attein- 
dre sa quatre-vingt-seizième année , ayant été composé en 1^38, 
et il a encore autant de fraîcheur que s'il eût été écrit hier. Le 
génie de Haendel s'est élevé , dans cet œuvre sublime et solen- 
nel un monument impérissable de sa grandeur. Quoique tous 
les oratorios de Haendel brillent par la magnificence de son 
talent , il n'en est aucun qui présente un sujet aussi difficile, 
traité avec une supériorité plus évidente et une abondance de 
ressources plus remarquable qu'Israël en Egypte. C'est le seul 
de ses œuvres qui l'emporte sur le Messie , et qui doit avant 
tous les autres s'offrir à l'esprit de quiconque nomme son au- 
teur 

L'intérêt de celle composition est concentré dansl'idée d'une 
multitude : aucun caractère n'y est soutenu comme dans quel- 
ques autres drames de Haendel , et aucun air remarquable n'y 
est interposé , afin que l'attention ne soit pas délournée des 
situations frappantes qui se déroulent dans le récit sacré des 
chœurs. Haendel était ici, pour ainsi dire, dans son élément ; 
c'était là une tâche à son goût, et daus aucune autre composi- 
tion, il n'a déployé plus de verve et de vigueur. C'tst en écou- 
tant ce bel ouvrage daus son entier, que l'on est surtout frappé 
de l'étonnaule variété des formes des fugues, dccille que pré- 
sente la structure des choeurs , et que l'on reconnaît que cet 
œuvre sublime surpasse tout ce qui a jamais été réalisé eu mu- 
sique. Dans son Israël en Egypte , Haendel est aussi plus mo- 
derne que dans aucun autre de ses oratorios. Dans ces deux- 
chœurs « il répandit une profonde obscurité » et « les ténèbres 
les ont enveloppés, » ce grand maître nuus a donné des pro- 
gressions d'harmonie tout-à-fait dignes de Mozart et de 
Beethoven. Et puisque nous parlons ici des effets modernes 
de l'ouvrage, nous ne devons pas négliger de faire remarquer 

(1) Cet article est écrit par un Anglais. 



236 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



sous ce rapport', la couleur que H.tendel a donnée à l'instru- 
mentation , eu soutenant les notes des instrumens à cordes. 

« La singulière beauté dulaegage de l'écriture sainte^ auquel 
rien ne saurait être comparé sous le rapport de la grandeur 
poétique, ne se fait jamais mieux senlir que lorsqu'il est uni à 
une musique telle que celle de Haimdel etde Haydn , et chanté 
avec l'expression et l'énergie que réclame ce texte magnifique. 
I.a richesse et le choix exquis des images , le cours abondant 
de ces paroles puissantes^ la vérité et l'énergie des descriptions, 
combinés avec le majestueux éclat du sujet, frappent l'esprit 
des impressions les plus variées, et remplissent l'âme de subli- 
mes et de sainies émotions. 



NOUVELLES. 

* t Voici la liste des récompenses décernées par le jury aux 
facteurs de pianos : M. Pape , première médaille d'or; 
MM. Ro'ler et Blanchet, deuxième médaille d'or ; M. Pleyel 
et M. Erard, rappel de la médaille d'or, obtenue par eux à la 
dernière exposition. Le ministre a accordé en outre à ces deux 
habiles facteurs, la croix de la Légion-dTlonneur. 

% A l'Opéra on a intercallé dans Gustave un nouveau bal 
masqué , c'est un spectacle assez brillant pour y faire courir les 
habitans de Paris et les étrangers. Cette innovation égaiera 
les habitués de l'Opéra, et procurera au Directeur au moins 
vingt recettes fructueuses. 

* La Tempête qui fera briller la jolie et gracieuse demoi- 
selle Fanni Esler, sera représentée à l'Opéra du 10 au 1 5 août 
au plus tard. 

* L'Qpéra-Comique est en bonne veine, le public s'y porte 
de nouveau, et il fait d'excellentes recettes : ce n'est plus Les- 
locq seul qui a ce privilège ; le Chaperon Rouge remis nouvel- 
lement au répertoire, plaît infiniment aux habitués de ce théâ- 
tre qui applaudissent la musique si fraîche de M. Boyeldieu. 

* La première représentation : cVUn Caprice de femme , 
opéra en un acte, attribué à M. Paer , aura lieu demain 
lundi, à l'Opéra-Comique; d'avance ou dit beaucoup de bien 
de cet ouvrage. 

* Le théâtre Nautique nous donnera, clans le courant de la 
semaine, un ballet de M. Blache, intitulé : le Nouveau Robin- 
son. Cette activité fait honneur au Directeur, dont le zèle est 
récompensé par les brillantes recettes de Guillaume Tell. 

% Mademoiselle Francilla Pixis , a fait ses premiers débuts 
au théâtre de Carlsruhe . elle a chanté avec M. Heitzinger, le 
troisième acte A' Othello en italien. Notre correspondant nous 
dit que le public a été transporté et n'a pu assez admirer la 
beauté de la voix de cette jeune cantatrice et son jeu plein d'é- 
nergie; elle a été rappelée après la représentation. Il est bon 
d'apprendre aux habitans de Carlsruhe quemademoiselle Pixis 
a étudié à Paris et que mesdames Malibran et Grisi lui ont 
servi de modèles. 

* Madame Pasta vient d'être engagée à Milan pour vingt 
représentations de la saison prochaine à raison de 4o,ooo fr. 
Milan possédera ainsi en même temps les deux plus grandes 
cantatrices du monde. 

* Madame Filipo witz , violoniste, que nous avons entendue 
cet hiver à Paris, obtient beaucoup de succès h Londres sur- 
tout dans les ouvrages de Mayseder qu'elle joue remarquable- 
ment bien. 

% On vient de publier à Manheim un ouvrage fort inté- 
ressant. C'est un recueil de chansons populaires allemands 
{Volkslieder) avec des notes historiques et littéraires, par M. de 
Erlb.ich, 4f°l-i n -8 . 

* Il y a quelques années, on exécuta à Norwich en Angle- 
terre le Messie de Haendcl. Parmi les auditeurs se trouva 
R. Hardingham, gentleman sur lequel la musique n'avait ja- 
mais fait la moindre impression ; mais , dans cette occasion, elle 
produisit sur lui des effets si puissans qu'avant la lin même du 
concert, le pauvre homme avait perdu sa raison qu'il n'a plus 
recouvrée depuis Burney raconte des cas semblables dans sou 
History o/Music. 



+ * + Le ministre de l'intérieur, à Bruxelles , vient , à l'occasion 
du prochain anniversaire des journées de septembre 183o , de 
publier le programme d'un concours littéraire et musical , au- 
quel sont appelés tous les artistes belges résidant soit en Bel- 
gique , soit en pays étranger. Les étrangers établis en Belgique 
depuis dix ans , pourront aussi être admis à concourir. Le sujet 
désigné pour le concours de poésie est : Le triomphe de Vin- 
dépendance nationale. Les destinées de la Patrie. Le genre 
et la forme de cette composition sont laissés au choix des au- 
teurs. Chaque pièce ne pourra être moindre de cent vers , 
ni dépasser le nombre de deux cents. Le sujet du concours 
musical est une cantate patriotique , mêlée de chœurs avec ac- 
compagnement d'orchestre. Les paroles de la cantate sur les- 
quelles la musique devra être composée ont déjà été publiées 
par les journaux belges. Des médailles en or, de la valeur de 
600 fr. et de la valeur de 3oo fr. , seront accordées , à titre de 
récompenses nationales, à ceux qui, au jugement de la commis- 
sion désignée à cet effet , auront présenté les meilleurs ouvra- 
ges. Ces compositions poétiques devront être adressées au mi- 
nistre de l'intérieur à Bruxelles avant le 1 er septembre, et les 
partitions avant le 45 août. L'œuvre de musique qui aura 
obtenu la préférence sera exécuté dans un local fermé pendant 
les fêtes de septembre ; le ministre de l'intérieur se réserve de 
faire publier, s'il y a lieu , aux frais de l'état, les morceaux de 
musique et de poésie qui auront été envoyés au concours. 

+ * + Les auteurs dramatiques et les compositeurs de Berlin, 
MM. Spontini et Raupach à leur tête, ont, avec l'autorisation 
du roi de Prusse, formé une association dans le but de deman- 
der à la diète germanique une loi qui leur assure désormais les 
droits d'auteurs dont jouissent leurs confrères en France. A 
l'appui de leur demande, ils feront valoir ce fait que, parmi 
les comédies représentées en Allemague dans les quarante der- 
nières années , il en est une , entr'autres , qui a eu plus de qua- 
rante mille représentations , et qui , cependant , n'a rapporté à 
son auteur que la modique somme de 200 thalers (environ 
800 francs. 



Musique nouvelle , 

Publiée par Troupenas. 

Herz. Op. 74. Second concerto pour le piano 12 fr. 

Adam. Six petits airs sur Lestocq, pour le piano. 6 fr. 

Publiée par madame Rieou Choron. 

Choron. Le Prix , cantate , partition. Prix : 6 fr. Parties sépa- 
rées, chaque 75 cent. 

Publiée par B. Laite. 

Grisard. Hélène , romance. 2 fr. 

Publiée par Dclahalite. 

Labarre. L'Aspirant de marine , tous les morceaux de chant 
avec accompagnement de piano et de guittare. 



Opéras et Concerts de la semaine. 

OPÉRA. — Lundi, Fei'.n.vnd CObtez; Nathalie. — Mercredi, Gustave. — 

Vendredi, le premier acte de MARS ET VÉNUS ; le DlEU ET LA BAYADERE; l'acte 

des Naïades. 

OPÉRA-COMIQUE. — Dimanche, l'ASCÉLUS; le CHAPERON. — Lundi, UNE 

Bonne Fortune; le Chaperon. — Mardi , Lestocq. — Mercredi, l'Angelus ; 

le PRÉ-AUX-CLERCS. — Jeudi, LESTOCQ. — Vendredi, LUDOVIC et la DAJIE 

Blanche. ■ — Samedi , Lestocq. 
THÉÂTRE NAUTIQUE. — Mardi, jeudi et samedi, GUILLAUME- Vell. 
CONCERTS. — Champs Élysées et Jardin Turc , tous les jours concert. 



Ci-joint un supplément contenant les exemples pour l'arti- 
cle : sur les quintes et les octaves cachées, et un galop pour 
le piano, par Kalliwoda. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



Sii[>pJesïienl au 29f Numéro. 



Gazette Musicale de Paris. 
GALOP deRALLIWODA 



l'. année 2d Juillet 1834. 



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Gazette Musicale de Paris. 
TABLEAU EXPLICATIF DES QUINTES et OCTAVES CACHEES. 



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16 50 
35 » 



■Ca (Sasette iltustcale i>« fjaris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 



On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, nie Richelieu , 97; 
et chez tous les libraires ec marchands de musique de France. 

Ou reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à esposcr, et les avis relatifs ?i la musical 
qui pcuieut intéresser le public. 

PARIS. DIMANCHE 27 JUILLET (834. 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adressas au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



Le Suicide par enthousiasme. 

(SUITE). 

Madame N*** était une de ces femmes adorables 
(comme on dit au café Anglais, chez Tortoni et dans trois 
ou quatre autres foyers de dandysme) qui , trouvant dé- 
licieusement originales leurs moindres fantaisies, pen- 
sent que ce serait un meurtre de ne pas les satisfaire et 
professent en conséquence une sorte de respect pour 
leurs propres caprices, quelque absurdes qu'ils soient. 
« Mon cher Fr***, disait y a quelques mois , une 
» de ces charmantes créatures à un dilettante célèbre, 
» vous connaissez Rossini, dites-lui donc de ma part 
» que son Guillaume Tell est un chose mortelle; que 
» c'est à périr d'ennui, et qu'il ne s'avise pas d'écrire 
» un second opéra dans ce style, autrement madame 
» M***** et moi, qui l'avons si bien patronisé, l'ab- 
» bandonnerions sans retour. » — Une autre fois : 
« Qu'est-ce donc que ce nouveau pianiste polonais, dont 
» tous les artistes rafolleut et dont la musique est « 
» bizarre? Je veux le voir, amenez-le moi demain. — 
» Madame, je ferai mon possible pour cela, mais je 
» dois vous avouer que je connais peu l'auteur des 
o mazourkas et qu'il n'est point à mes ordres. — Non , 
» sans doute, il n'est pas à vos ordres, mais il doit être 
» au mieses. Ainsi , je compte sur lui.?» Cette singu- 
lière invitation n'ayant pas été acceptée, la souveraine 
annonça à sujets que M. Chopin était un petit original 
jouant passablement in piano, mais dont la musique 
n'était qu'un logogriplie perpétuel fort ridicule. 

Une fantaisie de celte nature fut le seul motif de la 
lettre passablement impertinente qu'Adolphe reçut de 



madame N***, au moment où il s'occupait de son dé- 
part pour Paris. La belle Hortense était de la plus 
grande force sur le piano et possédait une voix su- 
perbe , dont elle se servait aussi avantageusement qu'il 
est possible de le faire, quand l'ame n'y est pas. Elle 
n'avait donc nul besoin des leçons de l'artiste provençal; 
mais l'apostrophe que celui-ci avait, en plein théâtre, en- 
voyée à la face du public, avait, comme on le pense 
bien, retenti dans la ville. Notre Parisienne en enten- 
dant parler de toutes parts, demanda et obtint sur le 
héros de l'aventure des renseignemens qui lui parurent 
piquans. Elle voulut le voir aussi; comptant bien , après 
avoir à loisir examiné Y original , fait craquer tous ses 
ressorts, joué de lui comme d'un nouvel instrument, lui 
donner un congé illimité. 11 en arriva tout autrement, ce- 
pendant au grand dépit de la jolie simia parisiensis. 
Adolphe était fort bien ; de grands yeux noirs pleins de 
feu , des traits réguliers qu'une pâleur habituelle cou- 
vrait d'une teinte légère de mélancolie, mais où brillait 
par intervalles l'incarnat le plus vif selon que l'enthou- 
siasme ou l'indignation faisaient battre son coeur ; une 
tournure distinguée et des manières fort différentes de 
celles qu'on aurait pu lui supposer, à lui qui n'avait 
guère vu le monde que par le trou de la toile de son 
théâtre ; son caractère emporté et timide à la fois, où se 
rencontraient le plus singulier assemblage, de raideur 
et de grâce, de patience et de brusquerie , de jovialité 
subite et de rêverie profonde, en faisaient, par tout ce 
qu'il y avait en lui d'imprévu, l'homme le plus ca- 
pable d'enlacer une coquette dans ses propres filets. 
C'est ce qui arriva, sans préméditation aucune de la 
part d'Adolphe cependant; car il y fut pris le premier. 



238 



GAZETTE MUSICALE 



Dès la première leçon , la supériorité musicale de 
madame N*** se montra dans tout son éclat; au lieu 
de recevoir des conseils elle en donna presque à son 
maître. Les sonates de Steibelt, le Hummel du temps , 
les airs de Païsiello et Cimarosa qu'elle couvrait de bro- 
deries par fois d'une audacieuse originalité , lui fourni- 
rent l'occasion défaire scintiller successivement chacune 
des facettes de son talent. Adolphe, pour qui une telle 
femme et une pareille exécution étaient choses nouvel- 
les, fut bientôt complètement sous le charme. Après la 
grande fantaisie de Steibelt, l'orage, où Hortense lui 
sembla disposer en se jouant de toutes les puissances de 
l'art musical : « Madame, lui dit-il tremblant d'émo- 
» tion , vous vous êtes moquée de moi en me deman- 
» dant des leçons ; mais comment pourrais-je vous en 
» vouloir d'une mystification qui m'a ouvert a l'impro- 
» viste le inonde poétique, le ciel de mes songes d'ar- 
» tistes, en faisant de chacun de mes rêves autant de 
» sublimes réalités ? Continuez a me mystifier ainsi, 
» madame, je vous en conjure, demain, après-demain, 
» tous les jours, et je vous devrai les plus enivrantes 
» jouissances qu'il m'ait été donné de connaître de ma 
» vie. » L'accent avec lequel ces paroles furent dites 
par D***, les larmes qui roulaient dans ses yeux, le 
spasme nerveux qui agitait ses membres , étonnèrent 
Hortense bien plus encore que son talent n'avait surpris 
le jeune artiste. Si les cadences , les traits , les harmonies 
pompeuses, les mélodies découpées en dentelle, en 
naissant sous les blanches mains de la gracieuse fée, 
causaient a Adolphe une sorte d'asphixie d'admiration, 
la nature impressionnable de celui-ci, sa vive sensibilité, 
les expressions pittoresques dont il se servait pour ex- 
primer son enthousiasme , ne frappèrent pas moins vi- 
vement Hortense. Il y avait si loin de ces suffrages pas- 
sionnés, de ce joies si vraiesde l'artiste, aux bravos tièdes 
et étudiés des merveilleux de Paris, que l'amour-propre 
tout seul aurait suffi pour faire regarder sans trop de ri- 
gueur un homme d'un extérieur moins avantageux que 
notre héros. L'art et l'enthousiasme se trouvaient en 
présence pour la première fois, le résultat d'une pareille 
rencontre était facile a prévoire. Adolphe, ivre fou 
d'amour, ne cherchant ni de cacher, ni même à mo- 
dérer les élans de sa passion toute méridionale , déso- 
rienta Hortense et déjoua sans s'en douter le plan de dé- 
fense médité par la coquette. Tout cela était si neuf pour 
elle... Sans ressentir réellement rien qui approchât de 
la dévorante ardeur de son amant, elle comprenait ce- 
pendant qu'il y avait la tout un monde de sensations 
(si non de sentimens) , que de fades liaisons contractées 
antérieurement ne lui avaient jamais dévoilé. Ils furent 



heureux ainsi , chacun à sa manière , pendant quelques 
semaines; le départ pour Paris était, comme on le pense 
bien , indéfiniment ajourné. La musique était pour 
Adolphe un écho de son bonheur profond, le miroir où 
allaient se réfléchir les rayons de sa délirante passion, 
et d'où ils revenaient plus brûlans a son oceur. Pour 
Hortense, au contraire, l'art musical n'était qu'un dé- 
lassement sur lequel elle était blasée dès long-temps ; il 
ne lui procurait que d'agréables distractions , et le plaisir 
de se montrer a son amant sous un jour avantageux était 
bien souvent le mobile unique qui pût l'attirer au piano. 
Tout entier a sa rage de bonheur, Adolphe dans les 
premiers jours avait un peu oublié le fanatisme qui jus- 
qu'alors avait rempli sa vie. Quoiqu'il fût loin de parta- 
ger les opinions parfois étranges de madame N*** sur le 
mérite des différentes compositions qui formaient son 
répertoire, il lui faisait néanmoins d'étonnantes conces- 
sions, évitant, sans trop savoir pourquoi, les points de 
doctrine artistique où un vague instinct l'avertissait 
qu'il y aurait eu entre eux unedivergence trop marquée. 
Il ne fallait rien moins qu'un blasphème affreux , comme 
celui [qui lui avait fait mettre a la porte un de ses ;élè- 
ves, pour détruire l'équilibre que l'amour violent de 
D*** établissait dans son cœur avec ses convictions des- 
potiques et passionnées sur la musique. Et ce blasphème, 
les jolies lèvres d'Hortense le laissèrent échapper. C'é- 
tait par une belle matinée de printemps ; Adolphe, aux 
piedsde sa maîtresse, savourait cebonheur mélancolique, 
cet accablement délicieux qui succède aux grandes crises 
de volupté. L'athée lui-même, en de pareils instans, 
entend au dedans de lui s'élever un hymne de recon- 
naissance vers la cause inconnue qui lui donna la vie ; 
la mort , la mort rêveuse et calme comme la nuit , sui- 
vant la belle expression de Moore est alors le bien auquel 
on aspire , le seul que nos yeux voilés de pleurs célestes 
nous laissent entrevoir pour couronner cette ivresse sur- 
humaine. La vie commune, la vie sans poésie, sans 
amour, la vie en prose, où l'onmarcheau lieu de voler, 
où l'on parle au lieu de chanter , où tant de fleurs aux 
couleurs brillantes sont sans parfum et sans grâce, où le 
génie n'obtient que le culte d'un jour, et des hommages 
glacés, où l'art trop souvent contracte d'indignes al- 
liances ; la vie enfin , se présente alors sous un aspect si 
glacé, si désert et si triste que la mort, fût elle dépour- 
vue du charme réel que l'homme noyé dans le bonheur 
lui trouve, serait encore pour lui pleine de charmes en 
lui offrant un refuge assuré contre l'existence insipide 
qu'il redoute par-dessus tout. 

Perdu en de telles pensées, Adolphe tenait une des 
mains délicates deson amie, imprimant sur chaque doigt 



DE PARIS. 



239 



de petites morsures qu'il effaçait aussitôt par des baisers 
sans nombre ; pendant que de son autre main Hortense 
bouclait en fredonnant les noirs cbeveux de son amant. 
En écoutant cette voix si pure si pleiue de séduc- 
tions, une tentation irrésistible le saisit a 1 improviste. 
«Oh! dis-moi l'élégie de la Vestale , mon amour, tu 
» sais : 

Toi que je laisse sur la terre 
Mortel que je n'ose nommer (i). 

» Chantée par toi celte prodigieuse inspiration doit être 
» d'un sublime inouï. Je ne sais comment je ne te l'ai 
» pas encore demandé. Chante, chante-moi Spontini ; 
» que j'obtienne tous les bonheurs ensemble ! — Quoi , 
» c'est cela que vous voulez? répliqua madame N***, 
» en faisant une petite moue qu'elle croyait charmante, 
» cette grande lamentation monotone vous plaît ?.. . Oh 
» Dieu ! que c'est ennuyeux ! quelle psalmodie ! Pour- 

» tant , si vous y tenez » 

La froide lame d'un poignard en entrant dans son 
cœur ne l'eut pas déchiré plus cruellement que ces pa- 
roles. Se levant en sursaut comme un homme qui dé- 
couvre un animal immonde dans l'herbe sur laquelle il 
s'était assis, Adolphe fixa d'adord sur Hortense des 
yeux pleins d'un feu sombre et menaçant ; puis, se pro- 
menant avec agitation dans l'appartement les poings 
fermés, les dents serrées convulsivement, il sembla se 
consulter sur la manière dont il allait répondre et enta- 
mer la rupture; car pardonner un pareil mot était chose 
impossible. L'admiration et l'amour avaient fui; l'ange 
devenait une femme vulgaire; l'artiste supérieure re- 
tombait au niveau des amateurs ignorans et superficiels 
qui veulent que l'art les amuse, et n'ont jamais soup- 
çonné qu'il eût une plus noble mission ; Hortense n'était 
plus qu'une forme gracieuse sans intelligence et sans 
ame; la musicienne avait des doigts agiles et un larynx 
sonore... rien de plus. Toutefois, malgré la torture af- 
freuse qu'Ado 1 plie ressentait d'une pareille découverte, 
malgré l'horreur d'un aussi brusque désenchantement, il 
n'est pas propable qu'il eût manqué d'égards et de mé- 
nagemens en rompant avec une femme dont le seul 
crime après tout était de n'avoir qu'une organisation 
inférieure a la sienne, d'aimer le joli sans comprendre 
le beau. Mais incapable comme était Hortense de croire 
a la violence de l'orage qu'elle venait de soulever , la 
contraction subite de tous les traits d'Adolphe, sa pro- 
menade agitée dans le salon, son indignation a peine 
contenue, lui parurent choses si comiques qu'elle ne 
put résister a un accès de folle gaieté, et laissa échapper 

(1) Cet air est toujours supprimé à la représentation. 



un bruyant éclat de rire. Avez-vous jamais remarqué 
tout ce que le rire éclatant a d'odieux dans certaines 
femmes?... Pour moi il est l'indice le plus sûr de la sé- 
cheresse de cœur, de l'égoïsme et de la coquetterie. Au- 
tant l'expression d'une joie vive a de charmes et de pu- 
deur dans quelques femmes, autant elle est chez d'autres 
pleine d'une indécente ironie. Leur voix prend alors un 
timbre incisif, effronté, impudique, d'autant plus haïs- 
sable que la femme est plus jeune et plus jolie; en pa- 
reille occasion, je comprends les délices du meurtre , et 
je cherche machinalement sous ma main l'oreiller d'O- 
thello. Adolphe avait sans doute la mêmemanière de sentir 
à cet égard. Il n'aimait déjà plus madame N*** l'instant 
d'auparavant , mais il la plaignit d'avoir des facultés aussi 
bornées ; il l'eût quittée avec froideur , mais sans ou- 
trage. Ce rire méphistophélique auquel elle s'abandonna 
sans réserve au moment où le malheureux artiste sentait 
sa poitrine se déchirer, l'exaspéra. Un éclair de haine 
et d'un indicible mépris brilla soudain dans ses yeux ; 
essuyant d'un geste rapide et son front couvert d'une 
froide sueur et l'écume sanglante qui s'échappait de ses 
lèvres : « Madame, lui dit-il d'une voix qu'elle ne lui 
» avait jamais vu prendre, vous êtes une sotte. » 
Le soir même il était sur la route de Paris. 

(La suite à un numéro prochain.) 



PARALLELE 

ENTRE 

GEORGE FR1ED0IC I1AENDFL ET JEAN SÉBASTIEN BACH. 

La biographie de ces deux princes de la musique offre 
a la fois des rapports intimes de ressemblance, et les 
contrastes les plus tranchés. Nous croyons qu'une juste et 
courte appréciation des uns et des autres pourra être de 
quelque intérêt pour nos lecteurs. 

Haendel etBaib , nés tous deux a uneépoqueoù toute 
originalité artistique sommeillait depuis de longues an- 
nées ; tous deux morts presque en même temps et dans 
un âge déjà avancé, déployèrent tous deux aussi, jus- 
qu'à leur dernier soupir, un génie vigoureux et actif. 
Us naquirent l'un et l'autre de pareils peu fortunés, gran- 
dirent avec une apparence de santé assez chétive , et 
furent cependant l'un et l'autre d'une constitution puis- 
sante et robuste. Chez Haendel comme chez Bach, un 
talent émiiicnl pour la musique se manifesta dès les pre- 
mières années de leur vie avec une énergie irrésistible ; 
tous deux dans leur enfance reçurent une éducation mu- 
sicale basée sur des principes sévères et profonds ; tous 
deux furent instruits par des organistes distingués et 
s'acquirent eux-mêmes une grande réputation par leur 



260 



GAZETTE MUSICALE 



talent sur l'orgue. Une même destinée les appela tous 
deux a une brillante réputation ; une gloire immense 
répandit au loin leurs deux noms immortels , et nous les 
voyons comblés de distinctions par les plus grands 
princes de leur époque; tous deux reçoivent avec re- 
connaissance une telle faveur, mais sans pour cela re- 
noncer le moins du monde à leur carrière musicale. 
Tous deux se sentent entraînés vers toutes les formes 
usitées de leur art sublime, tous deux travaillent dans 
tous les genres les plusdifférens, mais tous deux consa- 
crent de préférence leur génie au genre le plus élevé, le 
plus riche, le plus vaste, et travaillent avec amour sur 
des sujets religieux. Tous deux , hommes d'une aus- 
tère probité, attachés corps et ame a leur religion, 
poussent peut-être, à une époque avancée de leur car- 
rière, la dévotion jusqu'au mysticisme , sans pourtant 
cesser d'être animés par les plus purs principes de leur 
croyance, et sans négliger ni l'un ni l'autre aucun de 
leurs devoirs d'hommes et de citoyens. Tous deux per- 
dent la vue dans leur vieillesse sans devenir infidèles au 
culte de leur art. Tous deux s'endorment tranquillement 
et pleins de l'idée de Dieu , peu compris par leurs con- 
temporains, mais entourés du respect et de considération 
générale, et destinés a l'admiration et aux hommages de 
la postérité... Voila certes bien des points de ressem- 
blance, et cependant ces deux immortels compositeurs 
diffèrent entre eux autant comme hommes que comme 
artistes. 

L'esprit inquiet et passionné de Haendel, esprit qui le 
poussa an loin a l'étranger , le jeté jeune encore dans le 
tumulte du monde et dans un genre de vie où il se com- 
plut pendant plus de la moitié de sa carrière , toujours 
heureux de sa manière de vivre, soit qu'il eut a com- 
battre ou a aimer, soit qu'il eut à prendre l'offensive ou 
a se tenir dans les bornes delà défense personnelle. Tout 
ce qui sort de la voie ordinaire, tout ce qui impose aux 
hommes, les saisit et les domine, tout cela, il voulait 
apprendre a le connaître aussi bien comme homme que 
comme artiste; il apprit a tirer de toute chose une in- 
struction pour son génie ou son caractère sans jamais se 
laisser dominer par rien. Porté par son goût particulier 
a avoir affaire au peuple au milieu duquel il vivait, il 
ne lui répugnait nullement de traiter avec les grands 
dirigeant le même peuple, mais il ne voulait se laisser 
gouverner ni par les uns ni par les autres, quelque disposé 
qu'il pût être a les servir fidèlement. Ce qu'il voulait, 
c'étail de chercher en toute chose un enseignement pour 
sa vie ou pour son art, habile qu'il était a ramener tout 
a sa propre expérience. Ce but, il ne s'en laissa jamais 
détourner , et il le poursuivit avec une persévérance 



peut-être sans exemple. Aussi fit-il les expériences les 
plus variées, dont les unes purent lui faire entrevoir un 
bonheur céleste, et les autres le plongèrent dans un 
abîme de douleur. Ce fut seulement lorsqu'il arriva à un 
âge déjà mur qu'il commença a tenir un compte exact 
de lui-même et des choses ; alors il choisit ce qui conve- 
nait le plus a son individualité, et le choix qu'il venait 
de faire, il s'y tint constamment jusqu'à sa mort, après 
'être procure, d ans la carrière qu'il avait élue, plus de 
gloire que nul autre avant ou après lui. Il resta garçon , 
mourut riche, et repose aujourd'hui encore à Westmin- 
ster-Abhey , sous un monument magnifique. Sa vie fut 
celle d'un grand de ce monde. 

Et Bach, au contraire! Du moment qu'il eut le bon- 
heur d'être placé comme organiste à Armstadt, avec un 
traitement annuel de soixante-dix ou quatre-vingt tha- 
lers, ses prétentions se trouvèrent satisfaites. Il ne 
s'inquiéta plus de se procurer un poste plus brillant, mais 
il ne refusa pas de se rendre a tous les appels qui lui fu- 
rent faits sans qu'il les eût recherchés, disposé qu'il était 
a les regarder comme autant de bienfaits de la provi- 
dence. Dans chaque nouvelle place qu'il obtint, tous 
ses efforts tendaient a s'en acquitter de son mieux. Il y 
consacrait jusqu'à son talent de compositeur. C'est ainsi 
qu'en qualité d'organiste il écrivit des morceaux pour 
l'orgue ; que comme compositeur de l'église de Weimar, 
il composa des psaumes et des cantates religieuses, et 
qu'enfin , comme maître de chapelle de la cathédrale de 
Leipzig et directeur d'un chœur nombreux et exercé, il 
écrivit ses œuvres si difficiles et si savantes avec un 
grand nombre de parties ; œuvres que souvent nous ne 
pouvons pas dignement apprécier avec le seul secours 
de l'oreille , quelque exercée que puisse être cette der- 
nière, et qui réclament alors l'intermédiaire d'un second 
sens, celui de la vue, comme jadis plusieurs des princi- 
pales sculptures de l'antiquité exigeaient qu'on les exa- 
minât avec les yeux et avec les mains. Maintes fois il 
arriva que des vois et des princes voulurent entendre le 
grand artiste , et alors celui-ci se rendait bien modeste- 
ment où on l'appelait ; il obéissait aux ordres du souve- 
rain, puis, avec la même modestie toujours inaltérable, 
il revenait avec un contentement parfait à son étroite 
demeure. Qu'il fût le plus grand organiste du monde , 
c'est ce qu'il ne pouvait ignorer; c'était chose trop évi- 
dente et reconnue avec trop d'unanimité. Qu'un grand 
talent sur l'orgue fût précisément alors ce qui pouvaitt 
procurer le plus de gloire et d'argent, particulièrement 
en France, en Angleterre et en Hollande, où l'instru- 
ment était en brillante faveur, c'est ce que savait tout le 
monde, et ce que, sans aucun doute, il savait aussi 



241 



bien que les autres , et cependant la seule idée ou un 
simple désir de mettre un pied hors de sa patrie n'entra 
jamais dans son esprit. Il se maria fort jeune encore , 
éleva toute une colonie d'eufans , mourut pauvre, et fut 
enterré dans le cimetière de Leipzig on ne sait pas 
même où. Sa vie fut exactement celle d'un patriarche. 

La différence qu'on remarque dans les œuvres de ces 
deux grands artistes provient de la différence qui exis- 
tait entre leur génie intime et leur vie extérieure. Mais 
en quoi diffèrent, à proprement parler, leurs ouvrages? 
On pourrait se contenter de répondre ces seuls mots : 
En tout absolument j, si ce n'est qu'une telle réponse 
n'apprendrait exactement rien. Nous allons essayer d'ex- 
pliquer cette différence. 

Dans toutes ses créations Haendel voulait produire de 
l'effet, et cet effet il voulait qu'il fût éprouvé par un 
grand nombre d'auditeurs, pourvu cependant qu'il pût 
avoir confiance en leur sentiment musical. Pour arriver 
à ce but il se servait de tous les leviers, et il employait 
tous les moyens, ceux-là même dont on n'avait encore 
aucune idée, sans pourtant mettre jamais à profit des 
ressources triviales ou communes. Bach au contraire 
n'avait qu'un but; c'était de produire une œuvre aussi 
complète et aussi bonne que possible. Quant à l'effet , 
il s'en rapportait au mérite de son œuvre et au bon sens 
des auditeurs éclairés. Comme moyens, il n'employait 
que ceux qui étaient en usage de son temps et bien re- 
connus pour appartenir à l'art pur; mais il savait en 
tirer un rare parti et se les rendre propres par une mer- 
veilleuse facilité, et une excessive habitude de combi- 
naison harmonique. Cependant le style de Haendel était 
populaire , mais dans la noble acception de ce mot ; et 
ce n'était que dans quelques parties principales de ses 
grands ouvrages (comme par exemple dans le amen du 
Messie) qu'il déployait , comme dernier signe de triom- 
phe , les innombrables trésors de son immense érudi- 
tion. Le style de Bach n'était rien moins que populaire, 
en prenant toujours ce mot dans la même acception; et 
il n'y avait qu'un petit nombre d'occasions particulières 
(comme dans de certains passages de ses composiu'ons 
sur la passion) où il se montrait gracieux et désireux 
d'être populaire autant que cela entrait dans ses moyens. 
Les chants de Haendel, même dans les chœurs les plus 
nourris , sont constamment coulans, faciles et expres- 
sifs; ceux de Bach, au contraire, sont toujours traités 
avec art, et souvent baroques, également difficiles pour 
les exéculans comme pour les auditeurs. Chez tous les 
deux , l'orchestre joue un rôle important ; mais Haendel 
cherche toujours du nouveau et choisit avec discerne- 
ment ses motifs dans l'intérêt de l'effet général , tandis 



que Bach s'inquiète moins de cet effet que de compléter 
une richesse harmon'que dans telle ou telle phrase dé- 
tachée. Pour tout dire en un mot, quand Haendel tra- 
vaillait, il avait devant les yeux ce qu'il allait créer ; il 
voyait, pour ainsi dire, ses motifs errer devant lui, et 
son but était de pouvoir faire partager à ses auditeurs 
l'impression dont il était affecté. Une fois son image 
trouvée , il renonçait volontiers à faire parade de sa 
science , et il aurait craint, par des ornemens trop nom- 
breux , de faire perdre de vue l'idée principale. Bach , 
tout au contraire, se sentait bien aussi vivement animé; 
mais cette émotion était tout intime, de sorte que, 
pour exprimer son idée et la faire partager au public, il 
croyait ne pouvoir jamais assez faire, ou du moins ne 
croyait-il pas pouvoir faire jamais trop. 

Haendel nous rappelle souvent Pierre Rubens dans 
ses plus belles créations, et Bach nous fait penser invo- 
lontairement à maître Albrecht Durer. 



I Adolphe Nourrit à Lyon. 

Nos lecteurs apprendront avec plaisir que M. Nourrit, 
applaudi journellement a Paris , comme un des meil- 
leurs ténors de l'époque, vient d'obtenir un brillant 
succès à Lyon, En constatant ce fait , nous ne pouvons 
nous empêcher de livrer a leur hilarité, l'épitre sui- 
vant extrait du Journal de Commerce de Lyon : 
HOMMAGE A NOURRIT. 

Ainsi que nous le disions avant-hier, un banquet a 
été offert mardi, par une réunion d'artistes du Grand- 
Théâtre, à M. Adolphe Nourrit qu'ils s'estiment si heu- 
reux de pouvoir admirer et étudier pendant un séjour 
qui, pour ces artistes comme pour le public, sera ton- 
jour de trop courte durée. 

Les convives, non compris le héros de la fête, étaient 
au nombre de vingt, parmi lesquels on cite MM. Gus- 
tave-Blès, Lecomte, Vadé-Bibre , André, Crémon , 
Brumann, Donjon, Cherblanc ; Georges Hainl , Bon- 
dard, Martin, Finart, et plusieurs personnes qui ne 
sont point attachées au théâtre. 

Le banquet a été donné dans un des salons du célèbre 
restaurateur Dulel ; ce salon, fort élégamment décoré 
aux couleurs nationales par les soins de M. Forgues, 
jeune tapissier distingué par son bon goût , portait , au- 
dessus d'une jardinière établie sur la cheminée, un tro- 
phée allégorique formé d'inslrumens de musique, d'une 
partition de Maver-Béer et de la romance de la Folle 
que M. Nourrit chante et joue avec tant de perfection. 
Les portraits de nos plus fameux compositeurs sur- 
montées d'une couronne de chêne, se faisaient remar- 



242 



GAZETTE MUSICALE 



quer dans chacun des panneaux de la tapisserie ; et en 
face du siège que devait occuper M. Nourrit, apparais- 
sait le portrait de ce grand artiste, couronné de même. 

La table , simplement mais artistement ornée , pré- 
sentait le plus joli coup d'œil. Dans la serviette de cha- 
que convive, se trouvait un bouquet symbolique de 
fleurs artificielles, choisies, arrangées d'après les prin- 
cipes un peu classiques , un peu arbitraires et un peu 
vagues, de ce que l'on nomme le langage des fleurs. 
L'idée n'en était pas moins heureuse et délicate, et 
M. Nourrit a paru extrêmement flatté de son bouquet qui 
était ainsi composé : acanthe-an; platane génie ; e'glan- 
frVze-poésie; roseaux-m\\s\<\\\Q ; pied-d' alouette-\és,he\.é ; 
cèdre- force ; rose à cent feuilles-gràce; //«-hardiesse; 
amflra/ît/ïe-immortalité. 

Nous ne parlerons pas de la manière dont M. Nourrit 
a été introduit par l'un des commissaires du banquet, 
du plaisir que lui a causé l'aspect de la salle ainsi dé- 
corée, de l'émotion visible qu'il a ressentie à un si tou- 
chant accueil , ni de la gaîté franche et de l'amical aban- 
don qui a régné pendant un excellent repas où Dutel a 
soutenu dignement sa renommée d'artiste culinaire plein 
de savoir _, de goût et d'habileté. Ce sont là de ces choses 
que tout le monde sait d'avance, ou que l'on devine si 
ou ne les sait pas. Nous nous hâterons donc d'arriver au 
dessert, parce qu'alors M. Vadé-Bibre s'est présenté 
accompagné de deux de ses camarades, MM. André et 
Martin, et a donné lecture des vers suivans , d'une voix 
que trahissait une agitation bien naturelle. 

Plus de faux dieux , plus de Mythologie! 
La Fable a fui devant la vérité; 
De ses tristes héros , sans physionomie , 
Le vieux Olympe est déserté; 
Et le vrai Dieu , c'est le génie. 
Le génie ! En ces lieux il brille tout entier , 
Nourrit nous l'apporta des rives de la Seine , 
Et des plus beaux talens dont s'illustra la scène , 
Il est bien plus que l'héritier. 
Et du chant et de la parole, 
Du cœur et de l'esprit , de Famé et du savoir , 

Unissant le rare pouvoir, 
Dans un rôle, Nourrit ne saurait voir un rôle. 
Il voit l'homme partout , tel qu'il fut , tel qu'il est ; 
Sur le fait , la nature à lui se laisse prendre ; 
Et toujours il sait nous la rendre 
Ce qu'elle doit être en effet. 
Nommer Masaniello , Robert , Arnold, Orphée, 

C'est , hélas! à peine effleurer 
La liste des héros dont il sut s'emparer , 
Qu'il rend si vrais à notre ame échauffée, 
Que , sous ses traits , il nous faut admirer, 
Et qui lui sont un glorieux trophée. 
Ah! de son admirable voix , 



Nous qui pouvons ressentir la puissance, 
Prosternons-nous ! Notre faiblesse immense 
Se borne à l'applaudir et mille et mille fois, 
Par devoir encor moins que par reconnaissance , 

Et cherche en vain à concevoir 

Comment cette voix si sublime , 

Ensemble ou tour à tour , exprimé 
Ou l'amour ou la haine , ou l'horreur^oule crime, 

Ou la rage ou le désespoir !... 
Artistes, mes amis , quand, dans ce jour prospère, 

Nous le possédons avec nous , 
Disons-lui qu'il est notre Dieu et notre père, 

Que nous sommes à ses genoux !... 
El lorsque nous posons cette simple couronne 

Sur son front noble et radieux, 

Que c'est l'élève qui la donne 

Au maître qu'il chérit le mieux. 
Disons , quand près de lui nous avons tout à craindre , 
Qu'à marcher sur ses pas nous bornons tous nos vœux , 
Qu'au plus parfait modèle on ne saurait atteindre , 
Qu'en le suivant, de loin , nous serons trop heureux. 

Amis , dans un guerrier d'immortelle mémoire , 
Et qui réalisa la fable des Titans , 
L'Europe agenouillée a redouté vingt ans 

Le Napoléon de la gloire. 
Nourrit , marchant sous d'autres étendards , 

Et gagnant mainte autre victoire , 

Est le Napoléon des arts. 

Il eslimpossible de se faire une idée de l'enthousiasme 
et des applaudissemens excités par cette épître où 
M. Vadé-Bidre a payé en vers faciles, spirituels et 
exempts delà boursouflure a la mode, le juste tribut 
d'admiration dû à un artiste qui est incontestablement le 
premier chanteur, et le premier tragique de l'époque. Il 
est impossible de peindre l'attendrissement de M. Nour- 
nit , qui allait jusqu'aux larmes , qui lui a pendant long- 
temps interdit l'usage de la parole, et qui ne lui a permis 
qu'après plusieurs minutes, de répondre a peu près en 
ces termes : 

« Messieurs et chers camarades , l'émotion me maîtrise 
a un tel point que je ne sais comment vous exprimer ma 
reconnaissance pour l'accueil fraternel que je reçois au- 
jourd'hui de vous. Je n'ai qu'à me louer des artistes du 
théâtre de Lyon , et de l'appui que j'ai trouvé dans le con- 
cours de leurs talens. » 

Nouveaux applaudissemens, nouvel enthousiasme; 
les toasts, portés et rendus, se succèdent avec la plus 
franche cordialité et l'épanchement le plus vrai. 

Des chansons, des romances sont ensuite chantées par 
MM. Guslave-Blès , Martin et Donjon. M. Nourrit ne 
veut pas être en reste, et par une galanterie pleine de 
délicatesse et d'à-propos, il choisit une romance dont 
la musique est l'œuvre de M. Bédard, ex-musicien de 



243 



l'orchestre du Grand-Théâtre. Les paroles et la musique 
ont fait grand plaisir : le chanteur a été ravissant et les 
acclamations ont redoublé de force et d'intensité. Le roi 
de la fête venaitde lancer le bouquet, la soirée s'est né- 
cessairement terminée la. Une députation a reconduit 
M. Nourrit a son hôtel, et les connives en en retirant, 
n'ont pu se défendre de dire encore combien ils avaient 
éprouvé de bonheur dans cette réunion dont le souvenir 
ne s'effacera ni de leur mémoire ni de leur coeur. 



IE£AIHE DOTAI. DE L-OFÉRA-COIHIÇUE. 



Un Caprice de Femme , 

Paroles de M. Lcsguillon , musique de M. Pafr 



Reprise du Revenant. 

MUSIQUE DE GOMIS. 

Depuis la réouverture du théâtre de la Bourse , nous avons 
vu défiler sous nos yeux bon nombre de débulans et d'opéras , 
témoignages irrécusables du zèle et de la bonne volonté de l'ad- 
ministration ; mais sans Lestocq , aucune pièce, aucun artiste, 
n'influe d'une manière décisive sur le chiffre des recettes, dia- 
gnostic certain et infaillible de la prospérité d'une direction 
théâtrale. Nous sommes , il est vrai , dans le moment le plus 
difficile de la saison, et il faut un attrait bien vif et bien puis- 
sant pour que le public surmonte sa répugnance contre les cha- 
leurs du mois dejuillct.Si un Caprice de Femme, dont la pre- 
mière représentation a eu lieu jeudi dernier ne brille pas de 
qualités assez saillantes pour faire courir la foule au théâtre 
Feydeau, du moins cette pièce d'un mérite incontestable fera 
compter au caissier quelques bonnes recettes, et prendra au 
répertoire un rang distingué. 

La donnée du Caprice de Femme est simple , claire, pas 
trop neuve, et ne manque pas de vérité. Madame de Surville , 
la femme au caprice , qui sans doute a la cervelle un peu trou- 
blée par la sentimentalité transcendante des œuvres morales de 
M. Sand et compagnie, s'ennuie à périr du plat et vulgaire 
bonheur du ménage. Son mari riche, spirituel, jeune, plein 
d'amour et d'attentions pour elle , a le malheur d'être , dans le 
commerce delà vie, d'une facilité de rapports désespérante. Il 
a le travers d'avoir confiance en sa femme et de la laisser vivre 
à sa guise. Madame de Surville ne peut supporter le prosaïsme 
de celte monotone existence ; il lui faut de la jalousie pour juter 
un peu de variété et delà jalousie bien conditionnée; car sans 
jalousie, chanle-t-ellc, il n'est point d'amour véritable. Survient 
M. de Valbrun , fat quelque peu sot, qui se croit amant ohligé 
de toute jolie femme. Madame de Survillc le choisit, vu le peu 
de danger , pour en faire l'objet de la jalousie de son mari, et 
celui-ci, bien loin de s'émouvoir des éloges affectées de M. de 
Valbrun, qu'il entend sorlir de la bouche de sa femme, fait 
inviter ce même Valbrun à la soirée qui doit avoir lieu re jour- 
là même pour la fête de madame de Surville. M. de Valbrun 
répond au billet d'invitation par une déclaration d'amour. 
Cette lettre tombe entre les mains de M. de Surville , qui ne 
peut s'empêcher, pour complaire à sa femme, de commettre 



son premier acte de jalousie en la décachetant. Déjà il est surle 
point de prendre la jalousie au sérieux, lorsqu'il entend sa 
femme développer à une vieille gouvernante sa théorie de co- 
quetterie conjugale. De ce moment M. de Surville veutreudre 
la leçon qu'on prétendait lui donner ; il feint une jalousie pro- 
fonde, et, devant toute la société assemblée. ïi fait une scène 
à sa femme qu'il oblige à le laisser seul avec Valbrun. Une 
discussion s'élève entre les deux rivaux, mais sur leur adresse 
à tirer le pistolet , cl celte quere'le se formule en un pari de 
cinq cents francs. Une double détonation se fait bientôt enten- 
dre; madame de Surville se trouve mal; toute la compagnie est 
en émoi, puis tout s'explique, et madame de Surville se pro- 
met bien de mieux choisir ses capiices à l'avenir. 

Comme on vient de voir, ce n'est pas la morale qui manque 
à cet opéra , qui d'ailleurs est écrit avec esprit. Le dialogue a 
du trait , de la finesse , mais il est long , et la marche de la pièce 
n'est pas complètement musicale. A quelques rares exceptions 
près, les auteurs d'opéras comiques mettent peu d'esprit 
dans leurs poèmes; félicitons M. Lesguillon d'avoir évité ce 
parti pris , si c'en est un ; nous le féliciterons bien davantage 
si nous le voyons dans ses prochains ouvrages imiter l'admira- 
ble coupe musicale des libretti italiens auxquels messieurs ses 
confrères ont voué le plus profond mépris. 

Si le nom de M. Pacr avait été le moins du monde un mys- 
tère, avant le lever du rideau les premières mesures de l'ou- 
verture auraient aisément fait reconnaître un artiste expéri- 
menté. En général , la conduite des morceaux , l'instrumenta- 
tion , la disposition des voix décèlent dans ce petit ouvrage le 
compositeur consommé : l'instrumentation surtout est écrite 
avec un soin remarquable, et si lajraîcheur et l'originalité des 
mélodies, comme en savait faire dans son bon temps l'auteur 
d'Agnese , d' Achille , et d'une foule d'autres opéras qui ont 
fait le tour de l'Europe, était venu se joindre à toutes les qua- 
lités que nous nous sommes plus à énumérer, le Caprice d'une 
Femme serait un petit chef-d'œuvre. Mais il ne faut pas oublier 
que M. Paer a écrit son premier ouvrage en 1784, et il est 
vraiment étonnant qu'en 1834 ^ puisse encore trouver des 
chants pleins de charme et de grâce comme en renferme cette 
partition. Cependant il est un reproche grave que je ne puis 
m'empêcber d'adresser àcet illustre maître. Comment M. Paer, 
si éminemment musicien, si véritablement italien , qui sait si 
parfaitement écrire pour les voix, a-t-il pu se résoudre à com- 
poser un opéra tout entier sans une seule basse, un opéra où 
l'on n'enlend que des voix aiguës, soit hommes, soit femmes, 
des soprani et des tenoriPLe rôle de Surville réclamait impé- 
rativement une basse-taille ou tout au moins un baryton ; l'é- 
crire pour Lcmonuier, c'était détruire à plaisir tout l'effet des 
morceaux d'ensemble. M. Paer se devait à lui-même, et aux 
saines doctrines musicales qu'il a soutenues et mises en prati- 
que toute sa vie , de ne pas donner un si mauvais exemple. Je 
sais bien que M. Paer peut répoudre qu'il n'est pas rigoureu- 
sement vrai de classer Lemonnier parmi les ténors, et que celte 
seule observation écorne mon raisonnement. — D'accord ; mais 
si Lemonnier ne peut être ténor , il est encore bien moins basse- 
taille; s'il chante peu dans le haut, il ne chante pas du tout 
dans le bas , et ma remarque subsiste. L'air de madame Casi- 
mir est parfaitement écrit pour faire briller toutes les richesses 
de sa voix. Son succès y a été complet. Que madame Casimir 
me pardonne de troubler un peu ses triomphes, mais c'est 
précisément parce que la nature l'a douée de facultés meryeil- 



2A4 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



leuses qu'il faut lui faire entendre des avis sages et même un 
peu sévères. C'est un bien mauvais moyen de prouver l'intérêt 
que l'on prend à un artiste en lui criant toujours bravo , bra- 
vissimo ! A mon avis, madame Casimir se confie beaucoup 
trop à la beauté , à la facilité de sa xoix. Plus je l'entends , et 
plus en l'écoutant il m'est difficile dc'recnnnaîlrejcnjellc la véri- 
table artiste. Je suis frappé de facultés extraordinaires , de pro- 
diges d organisation, et rien au-delà. C'est bien pour le présent, 
mais pour l'avenir! Combien de voix magnifiques ont disparu 
et se sont subitement éteintes après un petit nombre d'années 
de pratique , tandis qu'un chanteur qui connaît et ménage les 
ressources de son art peut s'assurer une carrière dix fois plus 
longue. Madame Casimir n'a qu'à regarder auprès d'elle , et 
elle en verra un bien frappant exemple dans son camarade 
Ponchard, qui , avec une organisatien frêle et une voix faible, 
chante depuis long-temps, chantera plus long-temps encore, 
parce qu'il connaît à fond et qu'il sait ménager les ressources 
de son instrument; parce qu'il sait trouver daus l'élude et les 
pratiques de l'art, et malgré les désavantages de son organisa- 
tion, les moyens certains de se faire applaudir, même à côté 
de la voix si saisissante, si ferme et si brillante de madame 
Casimir. Moins habile que Ponchard, madame Boulanger ne 
sait pas si bien dissimuler les ravages du temps sur son organe. 
Sa voix a perdu de son éclat et de sa souplesse dans les sons 
élevés; elle fait des efforts trop visibles et malheureusement 
vains pour rattraper ce qu'elle ne retrouve plus; et si elle n'y 
prend garde , elle remplacera ses notes fugitives par des cris 
peu harmonieux. Il faut que madame Boulanger change de 
diapason comme elle a su si à propos changer d'emploi, et le 
résultat de ce petit sacrifice d'amoar-propre ne sera pas moins 
heureux pour cette estimable artiste. 

Somme toute , si la pièce nouvelle n'est pas appelée à un 
succès de vogue, elle figurera long-temps sur l'affiche et sera 
toujours accueillie avec faveur. 

Ou a repris dans la même soirée le Revenant de M. Gomis. 
L'originalité un peu recherchée de cette musique si différente 
de ce que l'on entend chaque jour, produit toujours son effet, 
et les mélodies quelquefois étranges inventées par le composi- 
teur sont tout-à-fait enharmonie avec la couleur fantastique du 
sujet. C'est un des bons ouvrages du répertoire. Boulard a 
daus cette pièce un rôle tout-à-fait dans ses moyens. Il le dit 
et le chante de la manière la plus convenable. 

On annonce comme fort piochain le début à' Inchindi dans 
une pièce nouvelle expressément écrite pour lui et pour le 
jeune débutant Couilcrc. 

Correspondance part[culère. 

Turin, le 19 juillet. 

Sous le titre de Eran due ed ora son tre, Ricci a écrit ici 
vers la fin du dernier printemps , un opéra dont les 
aventures de Menegbino ont fourni le sujet. Cette composition, 
qui ne manque pas de savoir-faire , a eu assez de succès , bien 
que l'on n'y remarque rien de bien nouveau, et qu'il ne se 
trouve pas dans toute la partition un seul morceau qui soit 
susceptible d'être chanté clans un concert. Les deux buffi-can- 
tanti , Scaleze et Frezzolini méritent d'être honorablement cités 
parmi les exécutans. Je ne puis encore vous dire les noms des 
artistes engagés pour la saison prochaine au théâtre royal 
de Carignan : toutefois , on dit que la troupe sera bien 
composée. Dès que j'aurai obtenu des renseigiiemens plus po- 
sitifs à cet égard , je ne manquerai pas de vous les communi- 
quer. 



Pugni, l'auteur del giorno de Saint-Micheli s'est esquivé 
de Milan.au grand déplaisir de ses créanciers, qui, néan- 
moins , lui souhaitent toute sorte de prospérité afin de conser- 
ver l'espoir d'en être payés un jour. L'Italie n'est pas aujour- 
d'hui un pays convenable pour ceux qui se distinguent de la 
masse commune en travaillant pour la gloire seule. Puisse la 
fortune sourire ailleurs à Putrni ! 



NOUVELLES. 

%* Rien de nouveau à l'Opéra, si ce n'est le départ du direc- 
teur; ce voyage de courte durée est, dit-on, le prélude d'une ab- 
sence beaucoup plus prolongée , qui aurait pour but l'organisa- 
tion de l'Opéra de Londres, que M. Yéron doit entreprendre 
pour la saison prochaine. 

* + + MM. Beir et Adam sont chargés par le ministre d'orga- 
niser le concert d'instrumens à vent, quiaura lieumardi 2gjuil- 
let, dans le Jardin des Tuileries, à huit heures du soir. Plus de 
deux cents artistes des théâtres royaux exécuteront l'ouverture 
de la Muette, de Guillaume-Tell , delà Gazza ladra , et le 
chœur des buveurs du Revenant de M. Gomis ; ce dernier 
morceau a produit un effet imposant aux répétitions. On parle 
aussi avec éloges de la Marseillaise arrangée pour inslrumens à 
vent par M. Adam, et des solos pour cornet à piston, introduits 
dans ce chaut national, et exécutés par M. Dufresnes. Nommer 
cet habile artiste , c'est faire son éloge. 

%* Un petit opéra sans importance, V -Angélus , continue à 
être donné àl'Opéra-Comiqut'. Il existe un trop grand nombre 
d'amateurs de très-petite musique, pour que nous ne puissions 
prédire un succès de vente à l'éditeur qui fera l'acquisition de 
celte bluette. 

* + * Mardi, représentation gratis à l'Opéra, c'est Gustave 
avec son nouveau bal , qui fera les frais de cette représentation ; 
le public gratis applaudira autant que le public payant qui, 
comme chacun sait, ne manque pas aux appels de la rue Le- 
pelletier. 

* + * Avant le nouveau Robinson , le théâtre Nautique don- 
nera une représentation extraordinaire qui se composera de 
Guillaume Tell , précédé d'un grand et brillant concert. On 
prétend que le directeur veut nous faire entendre quelques 
symphonies de Beethoven, nous le croyons; car pourquoi ne 
pas profiter d'un bon orchestre ctd'un chef habile? 

* + * L'Opéra-Comique a repris le Revenant de M. Gomis ; 
c'est une reprise malheureuse quenous blâmons. Une adminis- 
tration habile comme celle deM. Crosnier, aurait dû attendre 
l'hiver pour montrer un des meilleurs ouvrages de l'époque, 
mis eu scène avec tout l'éclat qu'il mérite, et exécuté par les 
artistes de talent nouvellement engagés à ce théâtre. Nous es- 
pérons que l'administration suivra mire conseil, car le Reve- 
venant, tel qu'il est exécuté a l'Opéra-Comique, n'est qu'une 
triste parodie de l'opéra de M. Gomis. 

*„* Notre correspondant de Carlsruhe nous mande que ma- 
demoiselle Francilla Pixis continue à exciter l'admiration des 
habitans de cette ville; dans son second début , elle s'est mon- 
trée sous le costume d'homme , on donnait le troisième acte de 
Romeo et Giulietta , où. elle a déployé, dans son chant, comme 
daus son jeu, du goût et du sentiment, et le nombreux pu- 
blic qui assistait à celte représentation, lui a témoigné toute sa 
satisfaction par des salves d'applaudissemens. Le 24 juillet, 
elle a dû continuer ses débuts par le rôle de Rosine, dans le 
Rarbier de Séville. Cettejeune cantatrice donnera , le 2g de ce 
mois, une représentation sur le théâtre de Bade, qui se com- 
posera d'un concert suivi du troisième acte d' Otello. 

%* On nous écrit de Boulogne : Les concerts recommencent 
dans celui de M. et madame Pagliardini, artistes fort estimés 
ici ; nous avons eu l'occasion d'admirer l'exécution sur le piano 
pleine de force et d'énergie deM. Albert Schilling. Nous avons 
été fâchés de voir que le jeune artiste si plein de moyens a choisi 
de variations de Herz. Un véritable talent comme M. Schilling 
devrait abandonner ce genre aux femmes et à ceux incapables de 
produire de l'effet avec delà musique, plus élevée; ce sontles 
œuvres de Beethoven, Weber, Hummel , Moscheles ou Cho- 
pin , qui lui conviennent, et qui feraient envisager son talent 
sous son véritable point de vue. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



P.™. — Inifr 



c .l'ÉVEKAT, rue du Cadra» , u° 16 



GAZETTE MUSICALE 



mm &<Am2. 



1" ANNÉE. 



N° 31. 



PRIX DE 1,'ABOPiNEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


ÉTRAKG 


fr. 


Fr. e. 


Fr. c. 


3 m. 8 


8 75 


9 50 


6m. 45 


46 50 


18 » 


i an. 30 


33 .» 


36 » 



€a (Saadte iitusicalt ï>* |3aris 
Parait le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu , 97; 
et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

)n reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à la musique 
qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 3 AODT 1834. 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent êlre affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



EXPOSITION 

DES PRODUITS DE i/lNDUSTRIE. 

(5 e Article.) 



Pianos. 

(suite.) 

A la veille de la clôture , et lorsqu'on commençait 
déjà à déplorer l'absence de ces habiles facteurs , 
MM. Roller et Blanchet ont enfin répondu à l'appel de 
l'art et payé largement leur tribut. On sait que ces fac- 
teurs ont choisi une spécialité, en ne construisant que les 
instrumens nommés piano droit, et piano transpositeur. 

Les pianos en forme verticale ont eu long-temps à 
lutter contre la prévention du public. On leur repro- 
chait, non sans raison, un mécanisme moins solide, 
un accord plus difficile, et d'autres inconvéniens attachés 
à la nature même de leur construction. Cependant cette 
forme avait un avantage sur celle des autres pianos: c'est 
de se prêter à uu plus grand nombre d'emplacemens. 
Dans un petit appartement , où quelquefois un piano or- 
dinaire , à cause de sa largeur et de sa profondeur, est em- 
barrassant; le piano vertical n'occupant que la moitié de 
la place se range très-commodément. L'importance de 
ce résultat engagea plusieurs facteurs à de nouvelles re- 
cherches pour lui ôter ses défauts. Leurs efforts ont enfin 
obtenu le plus grand succès; car aujourd'hui le piano 
vertical est porté à un degré de perfection qui doit satis- 
faire aux exigences des artistes. 

Lorsqu'on commença à construire les premiers pianos 
verticaux , on les fit en forme presque pyramidale , c'est- 
à-dire qu'on prit pour modèle les pianos à queue , dont 



on plaça la caisse perpendiculairement. Cette idée était la 
plus simple et celle qui devait se présenter d'abord. Ce n'é- 
tait d'ailleurs une innovation que dans l'application au 
piano; carie clavecin perpendiculaire ou vertical existait 
plus de deux cents ans auparavant (1). On ignore quel est 
lefacteur'qui, le premier, a construit un piano vertical (2); 
mais c'est en Allemagne qu'on en a fait les premiers 
essais. Cette forme une fois établie, on modifia ces in- 
strumens de mille manières, tant pour l'extérieur que 
pour le mécanisme et la distribution intérieure. Dans les 
derniers temps on s'est surtout occupé à diminuer le 
volume, et à en construire d'une dimension aussi petite 
que possible sans nuire à la qualité du son. MM. Rol- 
ler et Blanchet semblent sous ce rapport avoir atteint 
des limites qu'on ne saurait dépasser. L'instrument au- 
quel ils ont donné le nom de piano droit, n'a que trois 
pieds de hauteur sur une largeur de quatre pieds et 
une épaisseur de huit pouces, non compris la saillie du 
clavier qui est de sept pouces. C'est une victoire que d'a- 

(i) On lit dans la Rev ue musicale (tome \"I1T , page i93), 
que Rigoli , de Florence-, inventa, vers 1620 le clavecin 
vertical. Nous ferons observer que la forme verticale du cla- 
vecin existait déjà en 1536. Car on la trouve dans la Musurgia 
de Luscinius dont la première édition parut à l'époque que 
nous venons d'indiquer. 

(2) M. Fétis , dit (Revue musicale, tome VIII , p. 202), que 
le troisième clavecin à maillet, de Marins était vertical. Le 
dessin qu'on trouve dans les machines et inventions approu- 
vées par l'Académie Royale des Sciences (loin. III, p. 87), 
représente cet instrument pris par-devant et en perspeclive 
qui, mal exécutée, peut au premier abord induire en erreur. 
Mais on n'a qu'à lire le texte qui l'accompagne, et à examiner 
le mécanisme de la touche pour se convaincre que ce clavecin 
était horizontal comme tous les autres du même facteur. 



2/ïG 



GAZETTE MUSICALE 



voir obtenu dans ces dimensions un instrument a trois 
cordes et à six octaves , dont le son intense et plein ne re- 
doute pas la comparaison avec celui de pianos beaucoup 
plus volumineux. Aussi voyons - nous avec plaisir 
que l'usage des pianos droits se répand parmi les ama- 
teurs. En effet, rien de plus commode qu'un petit meu- 
ble musical de cette espèce qu'on transporte facilement 
et qui se place partout où l'on veut. Ce fut a l'exposi- 
tion de -1827 que MM. Roiler et Blancliet produisirent 
leurs premiers essais des pianos droits. Depuis lors ils y 
ont apporté de nombreures améliorations, et ils convien- 
nent eux-mêmes que ces pianos d'essai ne sauraient don- 
ner qu'une idée incomplète du degré de perfection où 
ces mêmes instrumens sont parvenus aujourd'hui. 

Les artistes sont encore redevables à M. Roiler 
d'avoir fait revivre l'idée de remplacer, par un procédé 
mécanique, les difficultés de la transposition. 

Il y a assez long-temps que des facteurs se sont occu- 
pés de cette idée. Des clavecins avaient déjà reçu un 
mécanisme transpositeurs. On trouve mentionné un cla- 
vecin d'un Nicolas Ramarino où, par le changement de 
ressorts, le même clavier servait a plusieurs tons différens 
par degrés semi-toniques. Le P Kircher en a fait la dis- 
cription dans le premier volume de sa Musurgie. 

Charles Luyton , organiste de la cour de l'empereur 
Rodolphe II , possédait un clavecin curieux qui avait été 
construit à Vienne, en 1589. Les touches supérieures 
étaient divisées ou doubles, pour exprimer la différence 
des dièzes et bémols (de sorte que, par exemple, ut dièze 
et rébémol étaient produits par des cordes différentes). 
En outre le clavier était mobile, et pouvait se transposer 
sept fois ; ce qui faisait, d'après l'arrangement de ce 
clavier, une transposition de trois tons (1). 

. L'auteur dont nous avons tiré cette note, ne donne 
pas le nom du facteur de l'instrument. C'est au reste le 
plus ancien exemple d'un clavier mobile dont nous 
ayons connaissance. 

Il paraît cependant que ce mécanisme ne trouva pas 
beaucoup d'imitateurs, et que quelques essais isolés, 
faits postérieurement, n'ont pas réussi à en généraliser 
l'usage. 

Plus tard, on imagina un autre procédé. C'était de 
faire un chevalet mobile, au moyen duquel on pût, en 
raccourcissant ou allongeant l'ensemble des cordes, chan- 
ger à l'instant tout l'accord de l'instrument. Mais l'u- 
sage de ce chevalet, plus compliqué et moins sûr que 
celui du clavier mobile, fut bientôt abandonné, et l'on 
est revenu au premier procédé dont la simplicité doit 
garantir le succès. 

(I) Praetorius, Syntagma mus. t. II, p. 64 et 65. 



C'est , nous croyons , en Allemagne que les pianos 
ont reçu d'abord le mécanisme transpositeur.Un homme 
ingénieux pour la construction des instrumens , sans être 
lui-même facteur, le chambellan Bauer a Berlin fit con- 
struire, vers 1786, un piano pyramidal , de huit pieds 
et demi de hauteur, qui, au moyen de registres, pré- 
sentait huit changemens de sons et dont le clavier mo- 
bile se transposait de deux tons (1). 

Plus tard, ce mécanisme a été reproduit a Vienne, 
où, en 1823, le facteur Muller se lit donner un brevet 
d'invention. Ce fut dans la même année que M. Roiler 
présenta a l'exposition son piano transpositeur, dont on 
reconnut le mérite en lui décernant la médaille d'ar- 
gent ; mais la priorité sur le facteur de Vienne lui 
appartient, car son brevet porte la date de 1820. 
M. Roiler a depuis encore perfectionné son instrument, 
et tel qu'il le présente aujourd'hui, il semble ne rien 
laisser a désirer. Si jusque la les pianos a mécanisme 
transpositeur n'ont été faits qu'en petit nombre, ils se 
répandent maintenant, et semblent, grâce a cet habile 
facteur, être destinés a un succès complet. 

Dans le piano transpositeur de M. Roiler, le clavier 
mobile, mis en jeu par une clef, se transporte a droite 
ou a gauche sous les cordes ; de sorte que, par exemple , 
la touche qui frappe Y ut passe sous Y ut dièze ou ré bé- 
mol, et domine ainsi un autre système total, sans que 
le doigté éprouve le moindre changement. Pour baisser 
le ton, il suffit de porter le clavier de droite à gauche ; 
et alors, suivant le nombre de degrés qu'on lui fait par- 
courir, la gamme d'ut se change en celle de si au pre- 
mier degré, de si bémol au second, et ainsi de suite. On 
peut obtenir a l'aigu la même variation : chaque tour 
de clef élève d'un demi-ton, si c'est en haut, et baisse 
d'un demi-ton , si c'est en bas. Chacun de ces degrés 
est d'un demi-ton, et a quelque degré que l'on s'arrête, 
le clavier se trouve invariablement fixé. 

Ce mécanisme , simple par lui-même et tout-a-fait 
isolé du corps et des cordes de l'instrument, ne nuit en 
rien à sa solidité. 

Nous engageons les personnes qui n'auraient pas 
vu le piano transpositeur , a visiter les ateliers de 
MM. Roiler et Blancliet. Elles jugeront par elles mêmes 
de l'excellence de ces instrumens. 

MM. Roiler et Blancliet viennent d'obtenir la mé- 
daille d'or. C'est justice; et nous aimons aies en féli- 
citer. 

Parmi les pianos verticaux, il y en avait un qui atti- 
rait l'attention par un écriteau, sur lequel on lisait: 

(1) Gcrber, nouv. Dict., art. Bauer. 



Piano à sons prolongés d'après un nouveau système de I 
dilatation. Cet instrument était Je M. Éder, de Rouen. 
Nous avons puisé dans le prospectus très-détaillé qui en | 
rendait compte, de quoi expliquer a nos lecteurs ce 
nouveau système. 

Dans le piano de M. Éder, la fonte de fer remplace 
la charpente en bois. Il n'eut d'abord en vue que la so- 
lidité du fer supérieure a celle du bois, et permettant 
d'employer des cordes plus grosses que les cordes ordi- 
naires. Bientôt le fer lui parut offrir un avantage plus 
précieux par sa dilatabilité , pour la durée de l'accord. 
On sait que dans les salles de concert fortement échauf- 
fées , les pianos baissent sensiblement de ton. C'est 
l'effet d'une double distension, les cordes s' allongeant 
par la chaleur, et le bois au contraire se resserrant sur 
lui-même. M. Éder croit avoir trouvé dans la charpente 
en fonte le remède à cet inconvénient. La membrure 
(dit le prospectus), qui supporte les sommiers auxquels 
sont attachées les extrémités des cordes , étant elle-même 
susceptible de dilatation par l'action de la chaleur; il 
en résulte que, lorsque les cordes s'allongent par l'éléva- 
tion de la température, ou se contractent par son abais- 
sement, les sommiers, suivant le mouvement de lu fonte 
et obéissant a sa propriété dilatable ou contractile , s'é- 
cartent ou se rapprochent, en sorte que les cordes, res- 
tant toujours a peu près également tendus, le piano 
reste a peu près constamment au même diapason. 

Nous ne savons pas jusqu'où M. Eder a poussé ses 
expériences dans des salles échauffées. Mais le pavillon 
n°4-, avec l'alternative d'un courant d'air, et d'une 
chaleur étouffante, produites par l'influence des specta- 
teurs , fournissait une belle occasion d'épreuve; et 
nous ne saurions conclure favorablement, attendu que le 
piano en question était bien discors au moment où nous 
l'avons essayé. Au reste, M. Éder aurait tort de se croire 
l'inventeur de la charpente en fonte. Plusieurs facteurs 
l'ont employée, il y a long-temps. Ils en sont revenus 
au bois, et nous pourrions citer un facteur très-célèbre 
de la capitale , qui , après avoir pris un brevet pour cette 
construction, il y a vingt et quelques années, n'a pas 
tardé à mettre son modèle au rebut. 

Un mérite moins contestable du piano de M. Éder, 
c'est la prolongation du son, obtenue, selon lui, par 
une manière de barrage plus favorable aux oscillations 
du corps vibrant. Nous avons déjà dit , dans un article 
précédent, que pour la table d'harmonie il reste encore 
dfs expériences à faire. Nous engageons M. Éder a 
p oursuivre les siennes. 

Le prospectus parle encore d'une mécanique de nou- 
velle invention, que M. Éder aurait voulu appliquer à 



son instrument; mais que les délais fixés pour l'exposi- 
tion ne lui ont pas permis d'achever. Ilpartage en cela le 
sort de beaucoup de ses confrères qui , pressés par le 
temps et pris au dépourvu , n'ont pu exécuter ce qu'ils 
avaient voulu présenter de neuf. 

M. Cluesmann a exposé une nouvelle invention, qui 
ne pourrait manquer de succès , si elle présentait réelle- 
ment Yimmense avantage qu'en proclame l'inventeur. 
Malheureusement, elle n'est pas a l'abri d'objections 
difficiles à détruire. 

Le piano, dit M. Cluesmann, laissait jusqu'ici quel- 
que chose a désirer; c'était de pouvoir l'accorder soi- 
même sans le secours d'un accordeur. Regardant le ma- 
niement de la cheville pour tendre les cordes , comme 
principal obstacle a la facilité de l'accord, M. Clues- 
mann croit y avoir remédié par un procédé aussi simple 
au ingénieux , en substituant a ces chevilles des vis de 
pression qui , très-faciles a tourner avec une clef pareille 
à celle d'une montre, permettent de tendre ou de déten- 
dre les cordes d'une manière presque imperceptible. Au 
moyen de ces vis de pression, tout le monde pourra, 
selon lui , dorénavant accorder soi-même son piano ; 
pour cela, il ne faudra qii avoir l'oreille juste. 

C'est comme si l'on disait : pour cela il ne faut que. . . 
savoir accorder. 

L'accord du piano présente des difficultés ; mais elles 
consistent moins dans l'adresse a manier la cheville 
(adresse toute mécanique, qui s'acquiert bientôt avec un 
peu d'habitude), que dans l'opération qu'on appelle 
partition et tempérament. Il faut pour cela non- 
seulement une oreille juste, mais une oreille bien exer- 
céeà celte sorte de travail. L'avantage des vis dépression 
se réduit donc a n'être qu'un moyen plus commode pour 
la partie purement mécanique de l'accord ; et cet 
avantage sera encore limité aux cas où il s'agit de petites 
nuances de hausse ou de baisse. Car, comme il faut tour- 
ner trente fois la vis de pression pour obtenir le résultat 
d'un seul tour de cheville; on conçoit que l'usage des 
vis deviendra au contraire incommode toutes les fois 
qu'il s'agira de tendre ou de détendre les cordes consi- 
dérablement. Pour monter une corde nouvelle, il fau- 
drait des tours innombrables de la vis dépression. Aussi 
M. Cluesmann a-t-il reconnu la nécessité de conserver 
les chevilles pour cet effet. Dans ses nouveaux pianos, 
la corde s'attache au mécanisme destiné à être mû par 
lavis de pression; puis elle est roulée, comme d'ordi- 
naire, sur une cheville, qui sert à la fixer. Ce n'est 
qu'alors, après avoir été accordécprcalablcinent au moyen 
de cette cheville, qu'on emploie la vis de pression puni 
rectifier l'accord , ou pour le saisir au degré le plus par- 
fait. 



248 



GAZETTE MUSICALE 



Remplacer les chevilles d'un côté pour les replacer de 
l'autre, et puis venir nous vanter l'avantage de ce chan- 
gement qui consiste a empêcher les cordes de se relâcher, 
inconvénient inséparable du système de chevilles em- 
ployé jusqu'ici : c'est , il faut en convenir , une singu- 
lière contradiction. Nous craignons que le système de 
M. Cluesmann ne soit pas si favorable au maintien de 
l'accord qu'il voudrait le faire croire. Car, dans les pianos 
ordinaires, les cordes sont invariablement fixées d'un 
côté, tandis que dans les siens, elles peuvent se relâcher 
des deux côtés. 

M. Cluesmann a pris un brevet d'invention. Nous 
croyons qu'il aurait pu se dispenser d'en faire les frais, 
car nous doutons fort que ses confrères se fussent empa- 
rés de son invention. Il en sera comme de tant d'autres 
qui ont été abandonnées par les inventeurs eux-mêmes 
avant l'expiration du brevet. 



Le Suicide par enthousiasme. 

(SUITE). 

Ce que pensa la moderne Ariane en se voyant ainsi 
délaissée, nul ne lésait. En tout cas, il est probable que 
le Thésée, qui devait la consoler et guérir la cruelle 
blessure faite a son amour-propre, ne se fit pas attendre. 
Hortense n'était pas femme a demeurer ainsi dans l'inac- 
tion. Ilf allait un aliment à la dévorante activité de son 
esprit et de son cœur. C'est la phrase consacrée, au 
moyen de laquelle ces dames poétisent et veulent justifier 
leurs écarts les plus^prosaïques. Quoi qu'il en soit, dès 
la seconde journée de son voyage, Adolphe complète- 
ment désenchanté était tout entier au bonheur de voir 
son projet favori, son idée fixe, sur le point de devenir 
une réalité. Il allait se trouver enfin a Paris au centre du 
monde musical , il allait entendre ce magnifique orches- 
tre de T Opéra, ces chœurs si nombreux, si puissans, 
entendre madame Branchudans la Vestale Un feuil- 
leton de Geoffroy, qu'Adolphe lut en arrivant à Lyon, 
vint exaspérer encore son impatience. Contre l'ordinaire 
du célèbre critique, il n'avait eu que des éloges à donner. 
« Jamais, disait-il, la belle partition de Spontini n'a 
» été rendue avec un pareil ensemble par les masses et 
» avec une inspiration aussi véhémente par les acteurs 
» principaux. Madame Branchu, entre autres, s'est 
» élevée au plus haut degré de pathétique , cantatrice 
» habile, douée d'une voix puissante, tragédienne con- 
» sommée, elle est peut-être le sujet le plus précieux 
» dont ait pu s'enorgueillir l'Opéra depuis sa fondation ; 
» n'en déplaise aux partisans exclusifs de madame Saint- 
» Huberti. Madame Branchu est petite malheureuse- 



» ment ; mais le naturel de ses poses , l'énergique vérité 
» de ses gestes et le feu de ses yeux font disparaître ce 
» défaut de stature ; et dans ses débats avec les prêtres 
» de Vesta, l'expression de son jeu est si grandiose 
» qu'elle semble dominer le colosse Derivis de toute la 
» tête. Hier, un entr'acte fort long a précédé le troisième 
» acte. La raison de cette interruption insolite dans la 
» représentation était due a l'état violent où le rôle de 
» Julia et la musique de Spontini avaient jeté la can- 
» tatrice. Dans la prière (ô des infortunés) , sa voix 
» tremblante indiquait déjà une émotion qu'elle avait 
» peine a maîtriser; mais au final (de ces lieux prêtresse 
» adultère) , son rôle tout de pantomime ne l'obligeant 
» pas aussi impérieusement a contenir les transports qui 
» l'agitaient, des larmes ont inondé ses joues , ses gestes 
» sont devenus désordonnés, incohérens, fous., et au 
» moment où le pontife lui jette sur la tête l'immense 
» voile noir qui la couvre comme un linceul , au lieu 
» de s'enfuir éperdue, ainsi qu'elle avait fait jusqu'alors, 
» madame Branchu est tombée évanouie aux pieds de 
» la grande Vestale. Le public, qui prenait tout cela 
» pour de nouvelles combinaisons de l'actrice a couvert 
» de ses acclamations la péroraison de ce magnifique 
a final; chœurs, orchestre, tamtam, Dérivis 1 , tout a 
» disparu sous les cris du parterre. La salle entière était 
» bouleversée. » — Un cheval ! un cheval ! mon royaume 
pour un cheval! s'écriait Bichard Ilf. Adolphe eût donné 
la terre entière pour pouvoir à l'instant même quitter 
Lyon au galop. Il respirait a peine en lisant ces lignes ; 
ses artères battaient dans son cerveau a lui donner des 
vertiges, il avait la fiè'vre. Force lui fut cependant d'at- 
tendre le départ de la lourde voiture, si improprement 
nommée diligence , où sa place était retenue pour le len- 
demain. Pendant les quelques heures qu'il |dut demeurer 
dans les murs de Lyon , Adolphe n'eut garde d'entrer 
dans un théâtre. En toute autre occasion , il s'en fut 
empressé; mais certain aujourd'hui d'entendre bientôt 
le chef-d'œuvre de Spontini dignement exécuté , il vou- 
lait jusque-la rester vierge et pur de tout contact avec les 
muses provinciales. On partit enfin D***, enfoncé dans 
un coin de la voiture , tout entier à ses pensées , gardait 
un farouche silence, ne prenant aucune part au caque- 
tage de trois dames fort attentives à entretenir avec deux 
militaires une conversation suivie. On parla de tout 
comme a l'ordinaire; et quand vint le tourdela musique, 
les mille et une absurdités débitées à ce sujet purent à 
peine arracher a Adolphe ce laconique a parte : « Bec- 
» casses ! ! » Il fut obligé pourtant , le second jour du 
voyage , de répondre aux questions que la plus âgée des 
femmes s'avisa de lui adresser. Impatientées toutes les 



DE PARIS. 



249 



trois du mutisme obstiné du jeune voyageur et des sou- 
rires sardoniques qui se dessinaient de temps en temps 
sur ses traits , elles décidèrent qu'il parlerait et qu'on sau- 
rait le but de son voyage. « Monsieur va a Paris sans 
» doute? — Oui, madame. — Pour étudier le droit? 

» Non , madame. — Ah ! monsieur est étudiant en 

» médecine? — Vous vous trompez, madame. » L'in- 
terrogatoire finit la pour cette fois , mais il recommença 
le lendemain avec une insistance bien propre a faire 
perdre patience à l'homme le plus endurant. « Il paraît 
» que monsieur va entrer a l'école polytechnique? — 
» Non madame. — Alors , monsieur est dans le com- 
» merce ? — Ohj mon Dieu non, madame. — A la 
» vérité , rien n'est plus agréable que de voyager pour 
» son plaisir, comme fait monsieur, selon tonte appa- 
» rence. — Si tel a été mon but en partant, je crois, 
» madame, qu'il me sera difficile de l'atteindre pour 
» peu que l'avenir ressemble au présent. » Cette repar- 
tie faite d'un ton sec, imposa enfin silence a l'imperti- 
nente questionneuse, et Adolphe put reprendre le cours 
de ses méditations. Qu'allait-il faire en arrivant a Paris... 
n'emportant pour toute fortune que son violon et une 
bourse de deux cents francs , quels moyens employer 
pour utiliser l'un et épargner l'autre... Pourrait-il tirer 
parti de son talent. . . Qu'importaient après tout de pareilles 
réflexions, de telles craintes pour l'avenir... N'allait-il 
pas entendre la Vestale? N'allait-il pas connaître dans 
toute son étendue le bonheur si long-temps rêvé? Dût-il 
mourir après cette immense jouissance, avait-il le droit 
de se plaindre... n'était-il pas juste au contraire que la 
vie eût un terme, quand la somme des joies, qui suffit 
d'Ordinaire à toute la durée de l'existence humaine, est 
dépensée d'un seul coup ? 

C'est dans cet état d'exaltation que l'artiste provençal 
arriva à Paris. A peine débarqué, il court aux affiches ; 
que voit-il sur celle de l'Opéra? les Prétendus. « Inso- 
lente mystification, s'écria-t-il , c'était bien la peine de 
me faire chasser de mon théâtre, de m'enfuir devant la 
musique de Lemoine , comme devant la lèpre ou la peste, 
pour la retrouver encore au grand Opéra de Paris. » Le 
fait est que cet ouvrage bâtard, ce modèle du style rococo, 
poudré, brodé, galonné, qui semble avoir été écrit ex- 
clusivement pour les vicomtes de Jodelet et les marquis 
de Mascarille, était alors en grande faveur. Lemoine al- 
ternait sur l'affiche de l'Opéra avec Gluck et Spontini. 
Aux yeux d'Adolphe, ce rapprochement était une pro- 
fanation ; il lui semblait que la scène illustrée par les 
plus beaux génies de l'Europe, ne devait pas être ou- 
verte a d'aussi pâles médiocrités ; que le noble orchestre, 
tout frémissant encore des mâles accens d'Iphigénie en 



Tauride ou d'Alceste , n'aurait pas dû être ravalé jus- 
qu'à accompagner les fredons de Mondor et de la Dan- 
dinière. Quant au parallèle de la Vestale avec ces misé- 
rables tissus de Pont-Neuf, il s'efforçait d'en repousser 
l'idée ; cette abomination lui figeait le sang dans les 
veines. Il y a encore aujourd'hui quelques esprits ardens 
ou extravagans (comme on voudra), qui ont exactement 
la même manière de voir a ce sujet. 

Dévorant son désappointement , Adolphe retournait 
tristement chez lui quand le hasard lui fit rencontrer un 
de ses compatriotes, auquel il avait autrefois donné des 
leçons de violon. Celui-ci, riche amateur, fort répandu 
dans le monde musical, s'empressa de mettre son maître 
au courant de tout ce qui s'y passait et lui apprit que les 
représentations de la Vestale, suspendues par l'indispo- 
sition de madame Branchu , ne seraient vraisemblable- 
ment reprises que dans quelques semaines. Les ouvrages 
de Gluck eux-mêmes , quoique formant habituellement 
le fond du répertoire de l'Opéra, n'y figurèrent pas, 
pendant les premiers temps du séjour d'Adolphe a 
Paris. Ce hasard lui rendit ainsi plus facile l'accomplis- 
sement du vœu qu'il avait fait, de conserver pour Spon- 
tini sa virginité musicale. En conséquence, il ne mit 
les pieds dans aucun théâtre, s'abstint de toute espèce 
de musique, n'assistant ni aux revues de la garde, ni 
aux messes solennelles de Notre-Dame, se bornant à 
chercher une place qui pût la faire vivre , sans le con- 
damner cependant à recommencer la vie de galérien qui 
lui avait été si odieuse en province. Il s'agissait pour 
cela de trouver un emploi dans un des trois théâtre ly- 
riques. Il se fit entendre successivement aux différens 
chefs d'orchestre. M. Persuis qui conduisait l'Opéra et 
celui sur lequel il comptait le moins , fut le seul qui 
l'encouragea et lui donna des espérances. Adolphe lui 
plut, son talent d'exécution sans être très-remarquable 
le rendait cependant fort propre a tenir avantageuse- 
ment son rang parmi les violons de l'Opéra. Persuis 
l'engagea à revenir le voir, lui offrant ses conseils, 
avec l'assurance que la première place vaccante à l'or- 
chestre serait pour lui. Tranquille de ce côté, et deux 
élèves que son protecteur lui avait procurés facilitant 
ses moyens d'existence, l'adorateur de Spontini sentait 
redoubler son impatience d'entendre la magique parti- 
tion. Chaque jour il courait aux affiches, chaque jour 
son attente était trompée. Le 22 mars, arrivé le matin 
au coin de la rue Richelieu , au moment ou l'afficheur 
montait sur l'échelle, après avoir vu placarder succes- 
sivement le Vaudeville , l'Opéra-Comique, le Théâtre- 
Italien], la Porte-Saint-Martin , Adolphe vit déployer 
lentement une grande feuille brune qui |portait en tète: 



250 



GAZETTE MUSICALE 



Académie Impériale de Musique et faillit tomber sur 
le pavé en lisant enfin ce nom tant désiré : La Vestale. 
(La suite à un numéro prochain.) 



La Musique sur les côtes de l'Afrique. 

A Inhamban. \ille située aux bords de la rivière du 
même nom, et qui forme, sous le rapport de la sa- 
lubrité, un des meilleurs établissemens portugais sur 
celte partie des côtes orientales de l'Afrique, les natu- 
rels du pays, qui doivent a leur vaillance d'être restés 
libres, ont une danse très-sauvage, et c'est ordinaire- 
ment au son du tambour qu'ils se livrent a ce plaisir. 
Leur principal instrument est la marimbah. Il consiste 
en dix morceaux ou baguettes d'un bois très-dur qui 
sont fixés dans un cadre. Une petite calebasse creusée 
sert a chaque baguette de moyen de résonnance. Le tout 
ressemble a peu près a une harmonica. Faut-ïl recon- 
naître encore aujourd'hui dans les dix baguettes de la 
marimbah la gamme primitive d'une double octave telle 
qu'elle existait jadis dans ces contrées et dans toute 
l'Asie orientale? Il est bien a regretter que, lorsqu'il 
s'agit de musique, les relations même de nos voyageurs 
les plus modernes soient toujours si imparfaites. — Un 
autre instrument qui s'appelle Cassanga , est encore 
plus répandu chez les naturels d'Inhamban. Il consiste 
en une caisse vide dont le dessus est garni d'un certain 
nombre de baguettes en fer de diverse longueur et que 
l'on frappe des doigts. Les voyageurs ont trouvé ce 
même instrument a Quilimare , ville située sur le 
bord de la rivière portant le même nom. A l'occasion 
d'une noce, on a vu les habitans placer le fiancé sur 
quelques barres de bois posées en travers sur l'orifice 
d'un puits, et, pendant qu'on l'arrosait abondamment, 
les spectateurs sauiaient autour de lui au son de la Cas- 
sanga, en chantant et en exprimant leur joie par de 
grands baltemeus de main. 

(Voyage du capitaine Oiven.) 



Revue Critique. 

Krakowiak. Grand rondo de concert pour le piano, 
avec accompagnement d'orchestre. Prix : i5 fr. et 
7 fr. 50 cent, pour le piano seul. 

Si nous ne nous trompons pas, cet œuvre tire son tilre po- 
lonais des principaux motifs que nous y rencontrons, et qui, 
composés à la manière des chants des environs de Cracovie, se 
distinguent des mazourkas soit par nue ressemblance frappante 
avec les ranz suisses , soit par la légèreté du rhydime en deux 
quarts, soit eufiu parnne nuance touteparliculièrcdevive gaieté. 



Les habitans de la pro\incc , qui a pour capitale la ville de Cra- 
covie, sont, pour le plus grand nombre des montagnards. De 
là, ces chants qui se développent eu longues phrases mélodi- 
ques qui, comme celles des ranz , doivent résonner au loin 
dans la Vallée et par-dessus la montagne; et aussi ces autres 
chants si gais, si naïfs , entremêlés de danses et de dialogues , 
tandis qu'au contraire , la mazourka , plus calme et d'une gaieté 
plus sérieuse, s'adresse aux habitans plus maniérés des pays 
plats. Dans l'œuvre que nous signalons aujourd'hui à l'atten- 
tion du public, M. Chopin donne un exemple caractéristique 
de ces deux principaux genres de chants nationaux , ce qui 
seul donne déjà à sa production un cachet tout particulier, et 
ne rend que plus intéressante la piquante originalité du spiri- 
tuel compositeur. Pour ce qui touche à la disposition du mor- 
ceau , cette fois encore nous ne saurions donner as c ez d'éloges 
à la manière caractéristique et savante dont sont traités les in- 
strumens accompagnans, non plus qu'à l'unité intime des pen- 
sées ou à la manière tout artistique dont elles sont liées 
entre elles. Ecrit entièrement à la manière de Hummel, cet 
ouvrage est tout-à-fait concertant , et ne saurait être exécuté 
sans que l'orchestre fût complet. A ne onsidérer que les dif- 
ficultés toujours nouvelles de la partie principale, difficultés 
qui se succèdent sans cesse et ne sont interrompues que par 
quelques tuttis, on pourrait peut-être se sentir quelque peu 
tenté de reprocherau compositeur d'avoir écrit un trop grand 
nombre de traits ; ce serait cependant tomber dans une grande 
erreur. Dans tout le cours du murceau, les motifs principaux 
reviennent si continuellement, soit dans leur totalité, soit dans 
de nombreuses imitations, et, au moyen de ces traits si riches 
ainsi que de tournures harmoniques toujours nouvelles, ils ac- 
quièrent une si admirable variété qu'on ne peut s'empêcher de 
les repasser d'un bout à l'autre avec un intérêt sans cesse re- 
naissant. L'art du contrepoint , réuni à tant de poésie et à un 
goût si délicat , est ce que la composition musicale peut offrir 
de plus élevé ; arriver là, c'est se montrer le digne émule des 
plus grands maîtres. Cet ouvrage est encore un de ceux oui, 
pour être bien exécutés, exigent une étude sérieuse et appro- 
fondie,ain^iqu'unecompréheusion intime du géniede M.Cho- 
pin. En effet, supposé que l'on joue exactement et en mesure 
tous les traits de ce rondo , dont au reste l'exécution est généra- 
lement facilitée par une soigneuse indication du doigté, on ne 
produira encore aucun effet si on ne possède en même temps 
le secret de ces nuances si profondes et si délicates qui prêtent 
un tel charme au jeu de l'auteur. Ici nous ferons remarquer 
aux nombreux amis de ses compositions, que M. Chopin se sert 
avec un art et un succès tout particuliers de la grande pédale. 
Il y a un grand nombre d'effets qu'il serait tout-à-fait impos- 
sible de rendre si l'on ne suivait pas exactement toutes les in- 
dications qui ont rapport à cette pédale. Puissent les vrais amis 
del'art musical , qui dans le vain clinquant et le déluge de rou- 
lades produits par presque tous les compositeurs modernes , ne 
trouvent nécessairement pas assez d'occasions de surmonter 
les difficultés véritables, ne pas se laisser effrayer par l'essor 
immense que vient de prendre M. Chopin; qu'ils travaillent 
avec zèle , et ils ne tarderont assurément pas à se rendre mai 
très des plus rebutantes difficultés. Qui veut, peut. 



DE PARIS. 



Bibliothèque populaire du pianiste, l re livraison. 
Fantaisie élégante sur des motifs de Robert le- Diable, 
par Charles Czerny. 

prix : 1 FR. 

Celui-là est riche qui sait faire de ce qu'il possède l'usage le 
meilleur et le plus convenable. Sous ce rapport, M. Czerny 
compté sans contredit parmi les compositeurs modernes doués 
delà plus riche organisation. Eu effet, s'il ne possède pas une 
inépuisable faculté d'invention , il n'en a pas moins écrit plus 
de trois cents œuvres qui toutes contiennent des détails assez 
neufs et assez inléressans pour pouvoir être jouées arec plaisir; 
c'est qu'il n'existe pas de bagatelles, si petites qu'elles puissent 
paraître , auxquelles M. Czerny ne sache prêter du charme et 
de la nouveauté, plus souvent en effet comme arrangeur que 
comme compositeur ; or, s'il arrive que M. Czerny rencontre 
des motifs comme ceux qu'il vient de choisir dans l'inimitable 
Robei tle-Diable de Meyerbeer , pour les arranger en fantai- 
sie , on peut affirmer que cette œuvre appartient aux morceaux 
les plus distingués de ce genre , et qu'elle mérite le plus bien- 
veillant accueil. 



Le Souvenir de Paganini, premier concerto pour le 
violon, avec accompagnement de grand orchestre, 
par Charles Guhr. OEuvre -15. 

(Ce concert est composé dans le genre de Paganini et 
arrangé pour l'exécution ordinaire.) 

Dans une courte préface le compositeur fait observer que 
pour jouer son concerto dans le genre qui lui convient l'exé- 
cutant doit avoir lu l'ouvrage qu'il a publié sur l'art de 
jouer du violon à la Paganini, d'où il suit que l'acquisition 
de cet ouvrage sera nécessaire à tous ceux qui voudront jouer 
ce concerto dans le style du célèbre violoniste. Le violon doit 
être monté d'un demi-ton , de manière à ce que les cordes don- 
nent là bémol , mi bémol , si bémol , fa naturel, ce qui doit 
produire les effets si souvent remarqués dans l'exécution de 
Paganini. Le fragment de concerto, — car nous devons le 
nommer aiosi puisqu'il n'est composé que d'un morceau au 
lieu de trois, renferme principalement tous ces raffinemensqui 
constituent la manière de Paganini, tels quePizzicati,dcs traits 
en staccato et des passages en double corde d'une assez grande 
difficulté. Ce morceau renferme-t-il cette inspiration, cette 
originalité particulière aux compositions de Paganini? c'est ce 
dont nous ne saurions décider maintenant, puisque nous ne 
connaissons encore que la partie principale et que nous n'avons 
pas encore eu l'occasion d'entendre l'accompagnement de l'or- 
chestre. Toutefois les chants ne nous paraissent pas très-neufs , 
et ils ne pourraient être relevés que par le mérite de l'instru- 
mentation. Maintenant, quant à la question de savoir jusqu'à 
quel 'point ce fragment de concerto convient à l'exécution en 
gênerai , nous croyons devoir faire remarquer que cette exé- 
cution ne sera jamais qu'une imitation du jeu de Paganini, 
imitation dont ont soin de se garderies artistes indépendans; 



et par conséquent le compositeur est exposé à n'être pas payé 
de la peine qu'il s'est donnée, puisque assurément la plupart 
des exécutans ne pourront choisir ce morceau sans s'exposer 
au reproche de l'imitation. Quant à ceux qui désirent la réali- 
sation du système Paganini, cette œuvre ne pourra que leur 
être agréable. 

M. Guhr parait avoir senti lui-même l'inconvénient que 
nous venons de signaler puisqu'il a composé une seconde par- 
tie principale dans laquelle les sons de flageolet, les Pizzicationt 
été !ai-.sés de côté, et dans cette forme, la composition est des- 
tinée à recevoir un meilleur accueil des violonistes quoiqu'il 
nous paraisse renfermer beaucoup trop de difficultés, et qu'à 
l'exception du chant principal et de l'Adagio , on ne rencontre 
que bien peu de motifs neufs ou agréables. Nous attendrons 
cependant, pour prononcer notre jugement définitif sur celte 
production, que nous l'avons entendue complètement. 



Trois airs nationaux, allemand, anglais, tyrolien, 
variés pour le piano, par Fr. Stœpel. Op. 3-4. 

Trois airs écossais , variés pour le piauo , par le 
même. Op. 37. 

Le principal méiite de ces deux opuscules consiste dans la 
manière heureuse dont ont été variés ces thèmes si bien choisis. 
La suiiedes idées principales sur lesquelles reposent les varia- 
tions est heureusement conduite jusqu'à la dernière note des 
variations sous des formes plus ou moins gracieuses, riches ou 
élégantes , suivant la différence des motifs et suivant le carac- 
tère propre à chacun d'eux. Le numéro \ a pour thème une 
chansonnette bien connue de Weber (Wiegenlied) et la pre- 
mière variation principalement est variée avec autant de sim- 
plicité que de grâce. Nous rencontrons dans le thème, à la qua- 
trième mesure, quelques accords vicieux. Le reproche doit -il 
retomber sur Weber? Nous devons le croire, car M. Stoepel 
a donné dans cette feuille le développement d'une théorie 
qui lui est particulière sur les quintes et les octaves, et où il 
traite cette matière avec tant d'esprit et de profondeur qu'une 
telle faute ne lui pourrait guère échapper. 

Le second motif Tlie Ploug Boy est celui qui a fourni les 
développemer.s les plus larges. Le numéro trois, dans V allegro 
animato , par son caractère de simplicité originale, caractère 
qui distingue généralement tousles véritables chants tyroliens, 
se fait aussi remarquer par une élégance soutenue. Les trois 
airs écossais , quoique plus difficiles à varier à cause de leur ca- 
ractère étrange, qui diffère entièrement du style musical que 
nous connaissons, ne sont pourtant pas traités a\ ec moins de 
bonheur. En somme, ces opuscules se recommandent auprès 
des pianistes d'une force moyenne. 



252 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



NOUVELLES. 

* t * On répète à l'Opéra, bien lentement, la Tempête; nous 
présumons que le directeur, qui compte beaucoup sur ce bal- 
let, ne veut point le sacrifier aux chaleurs, et qu'il aime mieux 
nous le faire attendre un peu plus long-temps. Les échos des 
coulisses nous apprennent que les décorations et les costumes 
sont magnifiques , et on ne sait assez vanter le talent mimique 
de l'aînée des demoiselles Elsler et la beauté de la cadette; déjà 
ou la nomme « la belle Fanny. » 

*** Emmeline , et le Barbier de Séville se répètent toujours 
à l'Opéra-Comique pour les débuts de madame Masi et de 
M. Inkindi; nous espérons voir bientôt ces deux ouvrages , qui 
ne sont point d'urgence à ce théâtre puisqu'il fait de bonnes re- 
cettes malgré les chaleurs , toutes les fois que Lestocq , ou un 
Caprice de Femme se trouvent sur l'affiche. 

+ % Mademoiselle Taglioni est attendue à Paris vers le 20 de 
de ce mois; la Sylphide ne reparaîtra pourtant point avant les 
débuts des demoiselles Elsler, qui n'auront lieu que vers la fin 
du mois. 

.,,% M. Boyeldieu est à Bordeaux ; on le fête par la représen- 
tation de ses opéras, des aubades et des festins. Puisse cette 
admiration si méritée influer sur l'état de sa santé, et nous 
rendre bieutôt un de nos plus spirituels compositeurs. 

* + * Mademoiselle Francilla Pixis n'a pas été moins heureuse 
à son troisième début qu'aux deux précédens , c'est dans le rôle 
de Rosine du Barbier de Séville, qu'elle a reparu le 24 juillet 
devant lepublic de Carlsruche qui, selonnotre correspondant, 
a fait éclater ce jour-là un enthousiasme presque inoui dansles 
annales du théâtre de cette ville. C'est surtout dans la scène de 
la leçon, où mademoiselle Pixis a chanté le grand air « / tuoi 
frequenti palpiti (le même par lequel Rubini a , dans la Stra- 
niera , transporté les dilettanti) , qu'elle a été couverte d'un 
tonnerre d'applaudissemens qui s'est répété quatre à cinq fois. 
Décidément, celte jeune cantatrice est devenue l'idole des habi- 
tans de Garlsruhe, qni ne s'attendaient guère à trouver en elle 
tous lestalens réunis qui embrassent les différens genres. Pas- 
sionnée dans Desdemona , mélancolique et languissante dans 
Ronjeo; elle était enjouée el naturelle dans Rosine; tout 
promet un brillant avenir à mademoiselle Pixis. 

%* Les spectacles gratis ont été très-suivis ; mais celui qui 
avait attiré le plus de monde est le théâtre Nautique. Il était 
curieux de voir ces masses entassées les unes sur les autres , ap- 
plaudir Guillaume Tell et les Ondines, c'est un grand succès 
pour M. Henri , car vox populi, voxDei , et il n'est pas aisé de 
se faire comprendre sans le secours de la. parole, par une réu- 
nion populaire qui , difficilement , saisit l'action d'un ballet. 

*% Le grand concert de la Socité Helvétique donné il y a 
peu de jours à Genève avait attiré beaucoup de monde. Voici 
les morceaux qui composaient cette fête musicale dont l'i xécu- 
tion a laissé beaucoup à désirer : Grande messe de Beethoven ; 
l'hymne du soir de Lamartine, musique de Grast de Genève ; 
Ave verum de Mozart ; Hymne de Weber , dédié à la Société 
Helvétique. 

t * + Un service funèbre , en l'honneur de M. Choron, sera 
célébré le g août, en l'église de la Sorbonne. Ses élèves , réunis 
aux meilleurs artistes de Paris , exécuteront à grand orchestre 
le superbe Introït de la messe de morts de Jomelli , et le Re- 
quiem de Mozart. L'orchestre sera dirigé par M, Girard. 

4 + Pour le consoler sans doute d'avoir contribué, comme 
membre de la commission des auteurs, à l'empêcher déjouer 
le rôle de Figaro , M. Scribe a fait pour M. Inchindi un opéra 
en un acte; intitulé le Chalet, opéra dans lequel l'ex-chanteur 
italien doit remplir un rôle de soldat allemand. On dit que la 
musique de cet ouvrage a été confiée à M. Adam. M. Couderc 
y remplira également un rôle. Néanmoins, il n'est point 
décidé que le Barbier de Séville ne soit représenté au bé- 
néfice de Baptiste. 



Publications des Propriétaires de la Gazette 
Musicale de Pari?. 



I-N VENTE. 



PRIX : i FRANC 

CHAQUE OUVRAGE. 

Bibliothèque Populaire 

Receuil de Fantaisies , Rondos, Variations , Contre- 
danses > Valses , etc. , sur des motifs d'opéras et 
romances favoris , composés par MM. Adam, Chau- 
lieu, Chopin, Czerni, Herz, Hummel, Hunten, 
Kalkbrenker, Meb.ea.ux, Moscheles, Pixis, Pra- 

DHER, SOVIMSKI, StOEPEL , StRAUSS, MuSARD, Tol- 
BECQXIE, DuFRESNE, etC. , etC. 

La Gazette Musicale de Paris , publiée uniquement 
dans l'intérêtde l'art, esta peine arrivée à son sixième mois 
d'existence, et déjà elle a réuni à ses opinions la majorité des 
artistes. Dn pareil journal peut et doit rendre de grands ser- 
vices à la science en lui donnant V unité qui lui manquait ; les 
propriétaires, encouragés parle succès, profiteront des béné- 
fices de cette entreprise pour éditer au plus bas prix possi- 
ble des ouvrages pour le piano , composés par les auteurs les 
plus renommés. On publiera, à dater du 1 er août, chaque 
mois, une livraison de la Bibliotheq ne populaire du pianiste, 
qui sera du prix de i franc pour Paris, et i franc 25 c. pour les 
départemens franco. Chaque livraison se composera de ioà i5 
pages d'impression et d'une couverture imprimée , cet ouvrage 
sera adressé gratis aux abonnés de la Gazette Musicale. 

Pour être souscripteur, il suffit de se faire inscrire et de 
payer trois livraisons d'avance au bureau de la Gazette Musi- 
cale de Paris, 97 , rue de Richelieu. 

On annoncera dans les jou.nîux le contenu de chaque li- 
vraison :1a première, qui vient d'être publiée, contient : 

Fantaisie sur des motifs favoris de ROBERT-LE- 
D!ABLE,par Charles Czerny. 

La seconde, publiée Jie i eT septembre , se composera de : 

Caprice brillant sur des thèmes favoris de Ludovic, 
de He'rold et Hale'vj, par Charles Chaulieu. 



Plusieurs fautes se sont glissées dans les Numéros 29 et 30 , 
du Suicide par Enthousiasme : 

Au lieu de : qui sefacine , lisez : quifacine. 

— Au mieses , lisez : aux miens. 

— Ce joies, lisez: ces joies. 
~r- De cacher, lisez : à cacher. 

— Un aspect si glucé, lisez : un aspect si morne. 

— Dépourvudu charme, lisez : dépourvu de t attrait. 

— // la plaignit, lisez : il la plaignait. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



J 



Paru. — lœpri 



: U'EVERAT, me d« Cadran , n» 16. 



GAZETTE MUSICALE 



Œ>IM iPéimn^ 



1" ANNÉE. 



N° 32. 



PRIX DE l'aBONJXEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


ÉTRANG 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3 m. 8 


8 75 


9 50 


6m. 15 


16 50 


18 » 


lan.30 


33 » 


36 » 



<Ta (Ô&zttte iïlttsical* i>e jjparto 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

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et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

Ou reçoit les réclamations des personnes qui oui des griefs à exposer, et les avis relatifs à la musique 
qui peuveut intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 10 AOUT 1834. 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adressas au Directeur 
rue Richelieu, 97. 



REPLIQUE 

A UN ARTICLE DE LA REVUE MUSICALE. 

Le n° 50 de la Revue musicale contient , en sept co- 
lonnes, une réponse de M. Féiis à trois notes de la Ga- 
zette musicale , où l'on relevait quelques inexactitudes 
échappées a M. Fétis en divers endroits. 

La polémique , sur des questions de dates et sur des 
matières en apparence minutieuses, n'intéresse qu'un 
petit nombre de lecteurs. Cependant, lorsqu'il s'agit de 
recherches historiques , l'exactitude est de première né- 
cessite; aussi nous croyons-nous obligés de répondre 
a l'article de M. Fétis , pour soutenir les faits sui- 
vans : 

Marias a fait quatre Clavecins à maillets, en 1716. 
Tous quatre se trouvent a la suite l'un de l'autre, avec 
les quatre dessins, dans le recueil des Machines et In- 
ventions approuvées par l'académie des Sciences, 
tome m, pages 83, 85,87 et 89, n° 172-175. Le 
Clavecin brisé du même facteur, construit en 1700, (et 
dont M. Fétis a tort de faire le quatrième, pour prouver 
qu'il avait raison de n'en compter que trois) se trouve 
dans le même recueil, tome I, page 193. M. Fetis nous 
reproche de l'avoir confondu avec les Clavecins à 
maillets. La preuve du contraire , c'est que nous ne 
l'avons pas compté avec les quatre, dont il aurait néces- 
sairement alors fait le cinquième. 

QuantàCristofali,(qne nousaurions su gré a M. Fétis 
de nepasavoiraltéré en Cristo/o/f toutes les foisqu'il nous 
a cités; à moins que ce ne soit là encore une paccadille ty- 
pographique ) la date de 1711 est incontestable, de 



même que le nom, tel que nous l'avons donné. C'est le 
Giornale de' Letterati d'Italia , tomo quinto , Anno 
MDCCXI. (1) qui contient, page 144- -159, la 
description et le dessin dont nous avions parlé. 
Cet article, intitulé : Nuovainvenzione d'un Gravecem- 
balo col piano , e forte etc, est mentionné dans les biblio- 
graphies de Forkel et de Lichtenthal ; mais ni l'un ni 
l'autre n'ont indiqué la date. M. Fétis qui , à l'aide de ces 
guides, a siheureusement découvert la lettre de Suhrceter, 
aurait pu de même y trouver l'indication du journal 
italien. Quant a la date, Waltherla lui aurait fournie, de 
même que le nouveau Dictionnaire deGerber, aux articles 
Cristo/fl//. Nous dirons plus : M. Fétis n'aurait eu qu'à 
consulter son propre Dictionnaire biographique des musi- 
ciens, actuellement sous presse, et qui, confectionné (nous 
l'espérons) non sans le secours de ces deux devan- 
ciers, doit contenir cette date. Au lieu de cela, M. Fé- 
tis nous oppose trois passages d'auteurs italiens pour 
soutenir la date de 1 71 8 et le nom de Cristo/on ou Cris- 
tq/ôro. Nous pourrions de beaucoup enrichir ces cita- 
tions ; nous pourrions aussi en fournir une nuée d'autres 
pour le nom de Cristo/à/;; mais le Giornale de Letterati 
seul suffit. Dans les recherches historiques il faut 
remonter aux sources , multiplier les citations d'auteurs 
qui n'ont fait que se copier l'un l'autre, c'est étaler un 
luxe d'érudition, souvent assez peu coûteux. 

Quant à Schrccter, M. Fétis ne devrait pas prononcer 
sur sa réclamation , sans avoir lu la lettre qui la con- 
tient. Si cette réclamation a été faite un peu tard, cela 

(1) In Vinezia, MDCCXI. Appresso Gio. Gabriello Ertz. 

in-12". 



254 



GAZETTE MUSICALE 



ne prouve nullement qu'elle ne soit pas valable. Schrœ- 
ter la fit , lorsque de tout côté on proclamait Sibermann 
comme l'inventeur des pianos. Ce fi.it alors qu'il se dé- 
termina a protester contre cette injustice du public. 
Personne de ses contemporains ne l'a refuté ; au con- 
traire ce fut depuis la publication de cette lettre qu'on 
lui fit réparation d'honneur en le nommaut l'inventeur 
du piano. 

Nous avions été assez téméraires pour affirmer, contre 
l'opinion émise par M. Fétis, que tous les premiers pia- 
nos furent construits en forme de clavecin. M. Fétis , 
pour réfuter ce fait, qui s'appuie sur des autorités irrécu- 
sables , se met en trais de déclamation. « Je suis, dit-il, 
» l'histoire vivante du piano... Avant huit ans , j'étais 
» organiste du chapitre noble de Sainte-Waudru a 
» Mons ; et chez les chanoinesses de ce chapitre qui 
» étaient toutes allemandes et de grandes familles , il 
» n'y avait que des pianos de Silbermann, de Stein, de 
» Spacth et d'autres ; tous étaient carrés , et quelques- 
» uns remontaient a l'année -1760. » Comment M. Fétis 
ne s'est-il pas aperçu qu'ici, au lieu de nous combattre, 
il est parfaitement d'accord avec nous, qui avions 
dit que le premier piano carré n'a été fait que 
vers 1758. Pour nous réfuter, il faudrait citer un piano 
carré d'une date antérieure. — M. Fétis finit sa longue 
phrase en ajoutant : J'affirme donc que le piano carre' 
est le premier , non qu'on a fait, mais qui a été en usage. 
Remarquez la finesse de la distinction ! mais elle s'ac- 
corde peu avec un passage de M. Fétis lui-même (et 
qu'iln' aurait pas dû oublier, parce qu'il l'avait retrouvé 
dans une de nos notes), où il affirme que, dès -1740, 
Silheimann et Spath avaient déjà répandu bon nombre 
de pianos en Allemagne, et que les clavecinistes s'étaient 
liâtes d'adopter ces instrumens (1). Tout ce bon nom- 
bre de pianos , qu'on s'était hâté d'adopter, assuré- 
ment furent en usage : M. Fétis soutiendrait-il que ce 
ne furent pas des pianos a queue? 

Notre réplique deviendrait trop longue, si nous vou- 
lions entrer en discussion sur tous les autres raisonne- 
mens de notre adversaire. Nous abandonnons volontiers le 
sabot du facteurDe l'Épine : nous ne reviendrons pas sur 
la confusion des dates parfaitement justifiée par des fautes 
d'impression. Nous souhaitons seulement que les épreu- 
ves du Dictionnaire biographique des musiciens soient 
plus soigneusement revues que les colonnes des journaux, 
où M. Fétis a le malheur d'être si mal servi par les com- 
positeurs. 

Nous passons a l'attaque que M. Fétis a dirigée con- 

(I) Revue musicale de 183o, tom. vin, p. 22j. 



tre nous. Nous l'avons réservée pour la fin de notre ré- 
plique, parce que c'est la le point le plus curieux. 

Nous avions dit que dans le clavicorde, la lame de la 
touche montait vers la corde, etnon-seulement opérait la 
division produite auparavant par le chevalet (du mono- 
corde); mais la faisait résonner en même temps , et dis- 
pensait de la nécessité delà pincer avec le doigt. 

M. Fétis croit trouver ici une des plus singulières 
inadvertances que puisse faire un écrivain. « Ainsi, 
» voila (dit-il) qu'en, frappant une corde en des points 
» différens, on en varie les intonations , en même temps 
» qu'on les fait résonner ! les facteurs de pianos avaient 
» toujours cru que l'attaque d'une corde en différens 
» points de sa longueur ne fait d'autre effet qu'une di- 
» versité dans la qualité ou dans l'intensité du son, et 
» que, si l'objet qui la frappe reste fixé sur elle comme 
» un chevalet, aucun son ne peut être produit, à moins 
» que, concurremment, un autre mode d'impulsion 
» quelconque ne soit donné a la corde. 11 était réservé 
» a mon critique de leur faire connaître une autre 
» théorie. » 

Nous voyons en effet , et non sans étonnement , qu'il 
nous était réservé d'apprendre quelque chose a M. Fétis, 
et de lui faire mieux connaître un instrument dont il 
ignore complètement la nature. 

Lorsqu'on parle du clavicorde, venir objecter les pia- 
nos, c'est singulièrement confondre deux choses d'un 
principe tout-a-fait différent. 

Dans le piano la corde est frappée par un corps qui la 
quitte aussitôt après le coup. Cette corde reposant des 
deux côtés (sur les deux chevalets) , la longueur de sa 
partie vibrante est déterminée par ces deux points de 
repos. Que le marteau la frappe en divers endroits, l'in- 
tonation ne variera pas ; il n'y aura Ccomme le dit très- 
bien M. Fétis) que diversité dans la qualité ou dans l'in- 
tensité du son. Il n'en est pas de même dans le clavicorde. 
Ici, du côté opposé au chevalet de la table, les cordes sont 
entrelacées de bandes de drap ; la longueur de la partie 
vibrante de la corde qui doit donner le son n'est déter- 
minée qu'au moment où la lame perpendiculaire de la 
touche vient atteindre cette corde. Il faut que cette lame 
reste appuyée contre la corde, parce que c'est elle qui 
fait le second point d'appui de cette corde, sans quoi on 
n'obtiendrait pas de son. Loin d intercepter la vibration 
elle la soutient par la pression du doigt sur la touche. 

Dans les anciens clavicordes il y avait moins de cor- 
des que de touches. M. Fétis, qui devrait au moins his- 
toriquement connaître cette circonstance mentionnée 
par une foule d'auteurs, comment l'expliquerait-il, sans 
admettre qu'une même corde pût servir a plusieurs tou- 



ches, et par conséquent varier l'intonation selon lesdif- 
férens points où les lames venaient attendre cette 
corde ? 

Le clavicorde étant aujourd'hui connu de peu de per- 
sonnes, et les dictionnaires de musique n'en donnant 
qu'une idée incomplète , nous nous proposons d'en faire 
une description détaillée que nous ferons accompagner 
d'un dessin. La il sera démontré que M. Fétis a eu par- 
faitement raison... lorsqu'il a dit qu' il faut bien com- 
prendre la nature des choses dont on parle. 



Le Suicide par enthousiasme. 

(suite et fin.) 

(\ ) A peine Adolphe eût-il jeté les yeux sur l'affiche qui 
lui annonçait la Vestale pour le lendemain, qu'une sorte 
de délire s'empara de lui. Il commença une folle course 
dans les rues de Paris, se heurtant contre les angles des 
maisons, coudoyant les passans, riant de leurs injures, 
parlant, chantant, gesticulant comme un échappé de 
Charenton. Abimé de fatigue, couvert de boue, il s'ar- 
rêta enfin dans un café, demanda a dîner, dévora, sans 
presque s'en apercevoir, ce que le garçon avait mis devant 
lui et tomba dans une tristesse étrange. Saisi d'un effroi 
dont il ne pouvait pas bien démêler la cause, en pré- 
sence de l'événement immense qui allait s'accomplir 
pour lui , il écouta quelque temps les rudes battemens 
de son cœur, pleura, et laissant tomber sa tète amaigrie 
sur la table, s'endormit profondément. La journée du 
lendemain fut plus calme; une visite à Persuis en abrégea 
la durée. Celui-ci en voyant Adolphe lui remit une lettre 
avec le timbre de l'administration de l'Opéra; c'était sa 
nomination a la place de second violon. Adolphe remer- 
cia son protecteur, mais sans empressement ; cette faveur 
qui, dans un autre moment, l'eût comblé de joie, n'était 
plus à ses yeux qu'un accessoire de peu d'intérêt ; quel- 
ques minutes après il n'y songeait plus. Il évita de parler 
à Persuis de la représentation qui devait avoir lieu le 
soir même ; un pareil sujet de conversation eût ébranlé 
jusqu'aux fibres les plus intimes de son cœur ; il l'épou- 
vantait. Persuis ne sachant trop que penser de l'air sin- 

(1) Nos lecteurs auront sans doute remarqué une absurdité 
des plus choquantes au commencement du dernier numéro de 
cette nouvelle. Bien qu'un musicien ne soit pas tenu d'avoir 
une connaissance très-approfondie des temps héroïques de la 
Grèce, il ne lui est pas permis toutefois d'être ignorant là- 
dessus au point de donner à Ariane Thésée pour consolateur 
au lieu de Bacchus. L'auteur espère donc qu'on ne se sera pas 
mépris sur la cause de ce quiproquo, auquel une distraction, 
bien intempestive à la vérité, a pu seule donner lieu. 



gulier et des phrases incohérentes du jeune homme, s'ap- 
prêtait de lui demander le motif de son trouble, Adolphe 
qui s'en aperçut se leva aussitôt et sortit. Quelques tours 
devant l'Opéra, une revue des affiches qu'il fit pour se 
bien assurer qu'il n'y avait point de changement dans le 
spectacle ni dans les noms des acteurs, lui aidèrent à 
atteindre le soir de cette interminable journée. Six heures 
sonnèrent enfin ; vingt minutes après Adolphe était dans 
sa loge ; car j'ai oublié de dire que pour être moins trou- 
blé dans son admiration extatique et pour mettre encore 
plus de solennité dans son bonheur, il avait, malgré la 
folie d'une telle dépense, pris une loge pour lui seul. 
Nous allons laisser notre enthousiaste rendre compte lui- 
même de cette mémorable soirée. Quelques lignes qu'il 
écrivit en rentrant, a la suite de l'espèce de journal d'où 
nous avons extrait ces détails, montrent trop bien l'état 
de son âme et l'inconcevable exaltation qui faisait le fond 
de son caractère ; nous les donnerons ici sans y rien 
changer. 

23 mars, minuit. 

« Voilà donc la vie! je la contemple du haut de mon bon- 
heur... impossible d'aller plus loin... jo suis au faite... 
redescendre ?... rétrograder?... non certes , j'aime mieux 
partir avant que de nauséabondes saveurs puissent empoi- 
sonner le goût du fruit délicieux que je viens de cueillir. 
Quelle serait mon existence, si je la prolongeais?... celle de 
ces milliers de hannetons que j'enlends bourdonner autour 
de moi. Enchaîné de nouveau derrière un pupitre, obligé 
d'exécuter alternativement des chefs-d'œuvre et d'ignobles 
platitudes , je finirais comme tant d'autres par me blaser ; 
cette exquise sensibilité qui me fait percevoir tant de sensa- 
tions , me rend accessible à tant de sentimens inconnus du 
vulgaire, s'émousserait peu à peu; mon enthousiasme se 
refroidirait, s'il ne s'éteignait pas tout entier sous la cendre 
de l'habitude. J'en viendrais peut-être à parler des hommes 
de génie, comme de créatures ordinaires; je prononcerais 
les noms de Gluck et de Spontini sans lever mon chapeau. 
Je sens bien que je haïrais toujours de toutes les forces de 
mon âme ce que je déteste aujourd'hui; mais n'est-il pas 
cruel de ne conserver d'énergie que pour la haine? La mu- 
sique occupe trop de place dans mon existence. Cette passion 
a tué , absorbé toutes les autres. La dernière expérience que 
j'ai faite de l'amour m'a trop douloureusement désenchanté. 
Trouverais-je jamais une femme dont l'organisation fût 
montée au diapason de la mienne ?... non , je le crains, elles 
ressemblent toutes plus ou moins à Ilortense. J'avais oublié 

ce nom Ilortense comme un seul mot de sa bouche 

m'a désillusionné!... Oh humiliation ! avoir aimé de l'amour 
le plus ardent , le plus poétique, de toute la puissance du 
cœur et de l'âme, une femme sans âme et sans cœur, radi- 
calement incapable de comprendre le sens des mots amour, 
poésie!... sotte, triple sotte! je n'y puis penser encore sans 

sentir mon front se colorer 

J'ai eu hier la tentation d'écrire à Spontini pour 

lui demander la permission de l'aller voir; mais cette dé- 
marche eût-elle été bien accueillie, le grand homme ne 



256 



GAZETTE MUSICALE 



« m'aurait jamais cru capable de comprendre son ouvrage 
» comme je le comprends. Je ne serais vraisemblablement à 
» ses yeux qu'un jeune homme passionné qui s'est pris d'un 
» engouement puéril, pour un ouvrage mille fois au-dessus de 
« sa portée. Il penserait de moi ce qu'il doit nécessairement 
u penser du public. Peut-êlre même attribuerait-il mes élans 
» d'admiration à de honteux motifs d'intérêt , confondant 
» ainsi l'enthousiasme le plus sincère avec la plus basse flat- 
« teriu. Horreur!... Non, il vaut mieux en finir. Je suis seul 
« dans le monde, orphelin dès l'enfance, ma mort ne sera un 
» malheur pour personne. Quelques-uns diront : Il était fou. 
» Ce sera mon oraison funèbre... Je mourrai après demain... 

» On doit donner encore la Vestale que je l'entende une 

» seconde fois !... Quel oeuvre !,.. comme l'amour y est 
u peint!... et le fanatisme !... Touscesprêtres-dogues, aboyant 
» sur leur malheureuse victime... Quels accords dans ce final 
» de géant... Quelle mélodie jusque dans les récitatifs... Quel 

» orchestre il se meut si majestueusement... les basses on- 

u dulent comme les flots de l'Océan. Les instrumens sont efes 
« acteurs, dont la langue est aussi expressive, que celle qui se 
» parle sur la scène. Derivis a été superbe dans son récitatif 
« du second acte; c'était le Jupiter tonnant. Madame Branchu, 
» dans l'air « impitoyables dieux » , m'a brisé la poitrine; j'ai 
» failli me trouver mal. Cette femme est le génie incarné de la 
» tragédie lyrique; elle me réconcilierait avec son sexe. Oh 
» oui , je la verrai encore une fois, une fois... cette Vestale... 
ii production sui humaine, qui ne pouvait naître que dans un 
ii siècle de miracles comme celui de Napoléon. Je concenlre- 
» rai en trois heures toute la vitalité de vingt ans d'existeuce... 
» après quoi.. .j'irai... ruminermon bonheur dans l'éternité, n 

Deux jours après , a dix heures du soir, une détpnna- 
tion se fit entendre au coin de la rue de Rameau , en face 
de l'entrée de l'Opéra. Des domestiques en riche livrée 
accoururent au bruit et relevèrent un jeune homme bai- 
gné dans son sang qui ne donnait plus signe de vie. Au 
même instant une dame qui sortait du théâtre, s'appro- 
cliant pour demander sa voiture, reconnut le visage san- 
glant d'Adolphe, et s'écria : « Oh! mon Dieu, c'est le 
a malheureux jeune homme qui me poursuit depuis Mar- 
» seille ! » Hoitense (car c'était elle) avait instantané- 
ment conçu la pensée de faire ainsi tourner au profit de 
son amour-propre la mort de celui qui l'avait froissé, 
par un si outrageant abandon. Elle y réussit complète- 
ment. Le lendemain on disait chez Tortoni : « Cette 
madame N*** est vraiment une femme délicieuse ! a son 
dernier voyage dans le Midi , un Provençal en est de- 
venu tellement fou, qu'il l'a suivie jusqu'à Paris, et s'est 
brûlé la cervelle a ses pieds, hier soir, à la porte de 
l'Opéra. Voila un succès qui la rendra encore cent fois 
plus séduisante. » 

Pauvre Adolphe ! 

Hector Berlioz. 



La Musique des anciens Romains. 

C'est chez les Grecs que les peuples*de l'Etrurie et 
de Rome avaient appris l'art musical et l'art dramati- 
que; mais, bien que les plus grands et les plus redouta- 
bles dominateurs des Romains, Jules César, Auguste , 
Caligula et Néron , aient prêté un puissant appui k la 
musique, cet art n'atteignit jamais chez les Romains k 
un haut degré de perfection ; presque toujours il ne jeta 
qu'un éclat pâle et contre nature; les Romains s'appe- 
laient eux-mêmes et étaient en effet Ijrici sine lyrâ-, 
c'est ce dont on peut se convaincre en jetant un coup- 
d'ceil sur l'histoire musicale de leur théâtre a cette épo- 
que. Tite Live nous apprend que c'est k l'année 364, 
avant la naissance de Jésus -Christ, que remontent les 
premières traces indiquant l'origine d'une musique théâ- 
trale, musique qui, du reste, ne s'adaptait encore ni aux 
vers ni aux paroles, mais dont on bornait l'usage a l'ac- 
compagnement de la danse. Nous voyons en outre dans 
le même auteur que les Romains avaient emprunté cet 
art aux Etruriens, et que l'usage des instrumens a cor- 
des ne fut guère connu que deux cents ans plus tard ; 
encore était-ce des femmes nommées psallriœ et samhu- 
cestriœ qui s'en servaient pour accompagner leurs chants. 
Sous le consulat de Manlius, le vainqueur des Gaulois, 
on attira enfin à Rome, pour l'entrée triomphale de ce 
guerrier, une multitude de musiciens grecs , et Suétone 
rend compte d'une fête publique célébrée sous l'empire 
de Jules César, dans laquelle 22,000 tables étaient 
dressées dans les rues de Rome, et où il se trouvait 
alors dans la ville de dix a douze mille chanteurs, chan- 
teuses et instrumentistes. Auguste ne se montra pas 
moins favorable à la musique, bien que personnellement 
il ne paraisse pas avoir été un ami véritable de l'art. Il 
organisa d'innombrables spectacles, et il ordonna en 
outre que toutes les comédies et tous les concerts de- 
vaient être examinés et autorisés par de certains édiles 
nommés a cet effet, avant qu'il fût permis de les livrer 
au public. C'est de son temps qu'on commença à témoi- 
gner sa satisfaction ou son mécontentement par des bat- 
temens de mains ou par des sifflets. Cet empereur ré- 
compensait richement les artistes distingués , et il était 
toujours le premier a manifester son approbation par des 
applaudissemens. Après sa mort , la musique commença 
k déclieoir; mais sa décadence fut complette, lorsque, à 
cause d'un meurtre commis en plein théâtre, non-seule- 
ment les acteurs et les musiciens, mais même un grand 
nombre de spectateurs eurent été exilés. 

Caligula rappela à Rome les musiciens avec les ac- 
teurs, et il les combla de bienfaits. Il fit aussi venir des 
musiciens de l'Orient. Enorgueilli de sa belle voix , ce 



tyran avait la manie de vouloir se faire passer pour 
Apollon; il poussa même ce caprice jusqu'à faire dorer 
sa barbe, a l'occasion d'une grande fête, pour rendre 
ainsi plus frappante sa ressemblance avec le dieu de la 
musique. Mais quelque passionné qu'ait pu être Cali- 
gulapourla musique, il fut encore surpassé a cet égard 
par le parricide Néron qui monta sur le trône soixante 
ans après la naissance de Jésus-Christ. Aussi Bossuet, 
dit-il en parlant de ce monstre , que si son penchant 
pour la guerre avait égalé celui qu'il sentait pour l'art 
musical , il aurait éclipsé tous les héros connus dans le 
monde. 11 passait la plus grande partie de son temps a 
exercer sa voix , et dans la troisième année de son 
règne , il parut comme chanteur de Naples. Il entra dans 
cette ville sous le costume d'Apollon, suivi d'une foule 
des plus célèbres musiciens venus avec lui sur des mil- 
liers de chars splendides, dont les chevaux et les mulets 
étaient ferrés d'argent et dont les serviteurs étaient cou- 
verts des plus riches étoffes decamésia. Il chanta la plu- 
sieurs jours de suite devant uue innombrable multitude 
d'auditeurs, et les applaudissemens qu'il y reçut lui in- 
spirèrent une prédilection particulière pour cette ville. Au 
moment de son entrée en scène un tremblement de terre 
se fit sentir, et il eut l'effronterie de croire que la terre 
tremblait par la puissance de son art. Accompagné d'une 
suite de cinq cents personnes, Néron se rendit ensuite 
en Grèce pour prendre part aux luttes musicales ; il 
remporta la victoire et cet honneur le gonfla tellement 
de vanité qu'il fit mettre en pièces les statues et tous les 
autres monumens attestant les victoires remportées par 
d'autres artistes. A son retour, et suivant la coutume 
des vainqueurs dans les jeux olympiens, il entra dans 
plusieurs villes, par une ouverture pratiquée tout exprès 
dans la muraille. A Rome, il fit son entrée sur le char 
triomphal d'Auguste, et a l'instar des conquérans traî- 
nant a leur suite les rois qu'ils avaient vaincus, il atta- 
cha à son char Diodore , célèbre joueur de harpe , sur 
lequel il ava't remporté la victoire. En signe de triom- 
phe il portait sur sa tête une couronne olympique, et 
dans la main une couronne pythique. Devant lui mar- 
cbaieut mille huit cents personnes avec des couronnes 
aux mains, et sous chacune de ces couronnes on avait 
pris soin d'indiquer où elle avait été gagnée, quel 
était le nom de l'artiste vaincu , et quel était le chant 
qui avait assuré la palme au vainqueur. Malgré toute 
cette vanité, et quoiqu'il eût constamment auprès de lui 
un phonascus , ou directeur de voix , qui devait être at- 
tentif a ce que l'empereur ne se fatiguât pas trop à par- 
ler, il paraît non-seulement que sa voix était loin d'être 
remarquablement belle , mais même qu'elle était faible et 



enrouée. Il est aisé de comprendre que la conduite de 
l'empereur n'était pas propre a inspirer aux Romains un 
amour bien vif pour l'art divin de la musique, ni par 
conséquent a faire arriver cet art à un degré de splen- 
deur bien éclatant ; il faudrait nous étonner au contraire 
de ce qu'un cœur aussi féroce que celui de Néron eut 
pu comprendre cet art si doux, la propriété exclusive 
des bous , si nous ne savions que Néron n'apprit la mu- 
sique qu'arrivé a l'âge de dix-sept ans lorsqu'il était 
déjà empereur; il ne l'étudia pas avec soin, fïdeliter , 
comme dit Ovide; elle n'était pas enracinée en lui; il 
ne la comprenait ni ne l'aimait a proprement parler, 
mais il en mésusait et l'outrageait même. Ce tyran, par 
sa conduite insensée et ses folles prodigalités, avait pré- 
paré la ruine de la musique ; l'avarice de Galba , son 
successeur, rendit plus prochaine la décadence de cet 
art qui tomba enfin dans un oubli complet lorsque les 
irruptions de barbares qui ébranlèrent l'Europe toute 
entière eurent amené un temps de désolation. Rome 
pillée et saccagée tomba entre les mains de nations bru- 
tales et ignorantes ; ses monumens furent détruits; ses 
théâtres devinrent la proie des flammes; les artistes 
tombèrent victimes du désastre commun ; et des siècles 
de ténèbres suivirent l'époque si brillante du gouverne- 
ment des Césars. 



Revue Critique. 

Second Concerto, pour le piano, avec accompagne- 
ment d'orchestre ; par H. Herz. Op. 74-. Prix : 20 fr. ; 
42 fr., et7fr. 50 c. 

Ah! quel joli titre, papa. Le grand sceau royal porté par la 
gloire sur des guirlandes de roses. — Mais non , Constance , tu 
te trompes. Il est impossible de porter sur des guirlandes de 
roses tous ces drapeaux, étendards, sceptres, couronne... et 
que sais-je encore? Et les tables de Moïse!... Mais non, en- 
fant, qui pense donc aujourd'hui à Moïse? c'est la Charte. 
Hein! Sa Majesté comme cela dans les nuages, et M. Herz 
ceint de lauriers , n'est-ce pas -vraiment chob.e curieuse? Julie , 

regardc-donclebeau evgne Mais, chers enfans, ce n'est pas 

pour le litre , quelque magnifique qu'il [misse être, que je vous 
ai apporté cet ouvrage ; je désirerais l'entendre. Votre maître 
me dit toujours que -vous lisez fort bien à livre ouvert , et le 
marchand de musique m'a assuré que vous y trouveriez une 
foule de vieilles connaissances. Soyez-en bien certain, me di- 
sait-il , quoique le tout compte trente et une pages , si vos de- 
moiselles n'aiment que ce qui ressemble à des pensées; si elles 
retranchent tout ce qu'il y a là de rabâchage sans idées, ni 
âme ni talent , tout le reste se réduit h bien peu de chnse. Ah ! 
tant mieux, papa, j'aime cela! Il faut qu'un morceau soit 



258 



GAZETTE MUSICALE 



court, alors on n'est pas exposé à perdre de vue la pauvre pe- 
tite idée qui sert de motif et qui, comme cela se voit si sou- 
vent, d'abord simple et naïve, en dépit de son humble nature, 
apparaît tout à coup comme un mendiant travesti en brillant 
chevalier, ou comme un roi quand il ouvre... les chambres. 
Moi, chère Julie, j'aimerais encore mieux qu'on voulût bien 
adopter une fois pour toutes la coupe de la contredanse ou du 
galop. Tu sais... les charmans galops de M. Herz ! Encore une 
fois, chers enfans, jouez-moi le concerto. Jouez-le bien; je 
suivrai autant que possible l'accompagnement du quatuor à la 
main, afin de pouvoir en faire un rapport fidèle à notre ai- 
mable et spirituelle Olympia qui , dans sa dernière lettre , m'a 
demandé mon opinion avec tant d'instances. 



Lettre à Olympia. 

Paris, août 1834. 

Tu m'écris , ma chère Olympia , que , depuis quelque temps , 
il s'est opéré une véritable révolution à Toulouse, ou plutôt 
dans le goût musical des amateurs de cette ville. Tu me mar- 
ques qu'on ne vent plus ni jouer ni entendre la musique de 
Herz, si ce n'est dans les soirées dansantes. Je vois dans ta 
lettre qu'on le trouve trivial , usé , dénué enfin de poésie comme 
d'originalité; tu ne peux te dissimuler que, dans l'opinion de 
tes compatriotes, il passe maintenant pour un compositeur 
froid , commun ; et dont la marche , au lieu d'être progressive , 
ressemble plutôt à celle d'une écrevisse. Tu refuses de te ran- 
ger à une semblable opinion, toi , notre chère Olympia , qui , 
il y a seulement peu d'années , nous fis passer des instans si 
agréables avec les variations sur le motif de la violette de 
Caraffa, sur les ravissantes mélodies de Méhul et surdifférens 
autres thèmes ; tu ne peux croire à un jugement si sévère, et 
tu veux avant tout connaître mon opinion personnelle qnoi- 
qu'un certain pressentiment , bien intime et bien secret , te dise 
peut-être que tu as tort de te défier de la sentence des Toulou- 
sains. Tu désires savoir ce que je pense sur la nouvelle compo- 
sition de Herz, parce que lu supposes que je puis considérer 
l'art d'un point de vue peut-être plus élevé que celui de la foule, 
et , parce qu'en outre , tu ne doutes pas du profond respect 
qui m'anime également pour l'art et pour la vérité. Je saisis 
avec empressement cette occasion de m'entretenir avec toi , 
notre aimable amie , et je vais essayer de te donner une analyse 
de cette nouvelle production de M. Herz, je veux dire son 
deuxième concerto. 

Le premier morceau , allegro moderato , commence par un 
motif assez commun et long de huit mesures {tutti, piano) , 
encore la première moitié de ces huit mesures pourrait-elle 
bien être une réminiscence du Freischùtz de Wcber et la se- 
conde moitié, un souvenir du concert en mi bémol de Ries. 
Après que cette phrase a été répétée^»;* confunco par tout 
l'orchestre , M. Herz se sert de quelques accords heurtés et de 
quelques formes de chants passablement usées pour nous con- 
duire à un second motif qui contraste avec le premier par un 
chant , si non bien neuf, du moins agréable et assez riche d'ef- 
fet. Après ce motif, qui du reste ne se développe pas avec 
assez de simplicité ni de naturel , mais dont en revanche le 
rhythme porte à faux , parce que l'auteur a voulu se maniérer, 
viennent encore des idées de remplissage qui garnissent plus 



d'une page, et sont au moins fastidieuses parce qu'elles n'ont 
pas le moindre rapport avec le fond principal de la composi- 
tion, et parce qu'en outre, le tutti se prolonge jusqu'à sa- 
tiété. 

Le premier tutti se termine enfin après un long, bien long 
diminuendo , rallentando et pianissimo , ainsi que l'usage s'en 
est établi depuis long-temps, afin que l'exécutant puisse entrer 
en matière avec une emphase convenable au mîyen d'un^Tor- 
tissimo eon fuoeo. L'idée choisie pour cet effet est très-conve- 
nable et peut être rangée parmi les plus heureuses pensées de 
M. Herz , si toutefois , un mauvais plaisant de musicien 
ne vient pas troubler notre joie et trahir , d'une manière 
barbare, les sources auxquelles elle a été emprunté note pour 
note; pour ma part, ma chère Olympia, malgré le cas que je 
fais de celte idée, je ne puis m'empêcher, en critique sincère, 
de faire remarquer que je la considère comme un véritable 
hors d'œuvre ; en effet , elle est tellement isolée , tellement éloi- 
gnée du sens complet de l'œuvre , que M. Herz lui même n'y 
revient plus une seule fois, de si loin que ce puisse être, et 
qu'au moyen d'une phrase gracieuse, mais connue, chantée 
par les hautbois et les clarinettes, il abandonne cette idée pre- 
mière pour la remplacer par un cantabile de cinq lignes à l'ar- 
rangement duquel on doit quelques éloges. Maintenant, 
M. Herz dans son tutti revient aux quatre susdites mesures de 
Weber ; non pas qu'il en veuille tirer quelque parti , non sans 
doute, mais simplement parce qu'elles lui servent de fil con- 
ducteur pour arriver aux quatre susdites mesures de Ries. Il 
paraît que ces quatre mesures ont eu le honneur d'être jugées 
par M. Herz comme dignes d'être travaillées en concerto; car, 
dans les quatorze mesures qui suivent, on les retrouve sans 
cesse dialoguées entre le dessus et la basse et revêtues de ces 
formes si connues dont M. Herz a fait un tel abus qu'avec la 
meilleure volonté du monde, il ne sait plus en trouver de nou- 
velles. Au surplus, si malgré tout ce que je viens de dire , on 
ne peut méconnaître dans ce premier solo une certaine habi- 
leté de style ainsi que des efforts incontestables pour dire ou 
exprimer quelque chose , c'est un soin dont le compositeur pa- 
raît s'être débarrassé pour remplir sa septième page. Tout ce 
que nous y voyons ne se compose que de traits de pacotille 
comme il en vient tous les jours sous les doigts de tout pianiste 
qui sait développer son accord de dominante , jusqu'à la neu- 
vième mineure. Nous voyons ensuite apparaître le second mo- 
tif principal dont j'ai déjà fait mention à l'occasion du premier 
tutti, et cette fois, il est développé dans un dessin à triolet, 
très-chantant d'une grande clarté et d'un fort bon effet; mais, 
à compter de la page dix , il est tellement noyé dans les doubles 
notes et les octaves franchies par les deux mains , que nous 
avons grand besoin d'avoir recours à l'aide secourable de l'or- 
chestre pour ne pas perdre tout-à-fait le fil des idées. Quant 
aux notes que tu trouveras sur les pages 11 , 12 et 13, je ne 
t'en entretiendrai pas , parce qu'elles mêmes ne disent absolu- 
ment rien. C'est un brouhaha de notes et de suifes harmoni- 
ques de toutes les tonalités usitées, des sauts périlleux de dan- 
seur de corde , comme savent en faire ceux-là seulement qui ne 
se proposent pas un but plus élevé , que d'exciter les transports 
et les applaudissemens des badauds émerveillés quand arrive 
la fin du trait. La manière dont il termine son morceau pour- 
rait cependant faire honneur au discernement de M. Herz 
Arrivé à la treizième page, il s'est subitement rappelé que son 
concerto commençait en ut mineur. Dans son saint enthou- 



259 



siasme de poète, il avait totalement perdu de vue celte circon- 
stance insignifiante, pendant toute la durée du premier mor- 
ceau. Certes, c'est bien là une de ces preuves incontestables 
d'une imagination brûlante qu'il serait injuste de reprocher à 
M. Herz, d'autant plus que le feu n'est pas ce qui l'incommode 
le plus souvent ; quoi qu'il en soit , il a su se modérer, et il a 
pris la résolution héroïque de ne pas terminer son morceau 
comme les romantiques qui , dans leur odieux mépris pour 
toutes les règles, ne craignent pas de finir une œuvre dans un 
tout autre ton que celui qui leur a servi de point de départ; 
aussi M. Herz finit-il par une belle gamme en ut majeur. Voilà 
qui est plus classique que les classiques ; car les grands maîtres 
du seizième siècle terminaient presque toujours leurs morceaux 
mineurs par l'accord majeur. 

Dans l'andatino qui sert de seconde partie à son concerto, 
M. Herz prouve d'une manière irrésistible combien peu, au 
besoin, il est homme à s'inquiéter des règles, fussent-elles 
même des plus raisonnables , des plus naturelles et des plus in- 
dispensables ; et cela, parce qu'il se sera laissé [dire qu'un 
homme de génie n'a besoin d'aucunes règles , que les règles 
tuent l'imagination dans son plus noble essor, que, pour être 
originale, une œuvre doit être composée à l'exclusion de toutes 
règles, etc., etc., etc. L'orchestre commence un chant fort 
bien écrit, chant , qui, dès l'abord, paraît être d'origine alle- 
mande , mais qui peu à peu prend une couleur de mélodie 
anglaise. Le rhythme et la mélodie de ce motif reposent sur 
huit mesures; mais après nous en avoir donné la première 
moitié , au lieu de développer avec grâce et simplicité les quatre 
dernières mesures qu'on retrouve trois lignes plus bas avec ces 
mots : in tempo , la compositeur paraît s'être laissé emporter 
sur les ailes de son indomptable imagination, et n'avoir pas 
trouvé le temps de soigner son sujet. Il intercale donc deux 
mesures qui ne sont qu'une répétition des deux mesures pré- 
cédentes, et il commence aussitôt les variations du motif. La 
première de ces variations fait sans contredit honneur à M. Herz, 
mais il n'en est pas ainsi de la seconde qui commence à la 
page 1 6, et se prolonge pendant plus de trois pages en inter- 
minables arpèges qui ne signifient absolument rien , et dont le 
but unique paraît être de faire oublier, autant que possible, 
l'idée principale. 

Si, dans le rondo, les unissons de cors et de trombonnes 
interrompus par des notes détachées des basses ne témoignent 
pas d'ungénie musical des plus brillans , ils prouvent du moins 
qu'avant de commencer son morceau, M. Herz a dû se faire à 
peu près le raisonnement suivant : Je veux donner pour rondo 
une valse animée en 3/8. Cette valse doit-être gracieuse, aima- 
ble, dansante. Mon andantino était déjà composé dans ce genre, 
de même que mon premier morceau, si on en excepte l'intro- 
duction du premier solo et quelques autres passages pour les 
doigts; il faut donc que je commence mon rondo par quelque 
chose de sérieux, ou pour mieux dire , par quelque chose qui 
ressemble à l'apparition romantique de quelque spectre. Ce 
n'est pas chose difficile , car il ne faut pour cela ni suite dans 

les idées ni invention ni esprit et voilà le romantique 

trouvé (I). L'introduction se trouve créée et la valse commence 



(I) On comprend bien que c'est un musicien qui parle! 

Note du rédacteur. 



aussitôt animée, gracieuse et brillante. Cette valse n'est pas 
seulement très-jolie, et elle ne prouve pas uniquement que 
M. Herz peut , à l'occasion , remplir une page et demie d'idées 
gracieuses et bien liées entre elles, elle démontre encore que 
ce compositeur est un fidèle observateur de la nature. Car, 
vois-tu chère Olympia, il a introduit dans son rondo un petit 
effet d'écho qui est bien une chose véritablement délicieuse. 
Tu n'es pas assurément sans avoir entendu parler, l'hiver der- 
nier, du fameux quadrille des échos composé par Muzard , des 
Champs-Elysées d'hiver. Eh bien ! cela n'était rien encore. 
Examine-moi bien l'écho de M. Herz, si tant est que tu veuilles 
jouer cette œuvre , tu verras que c'est une invention toute char- 
mante. Je ne te dirai rien de précis sur les dix pages de rondo 
qui suivent; car, ici , M. Herz a donné à son imagination val- 
sante un essor si libre , qu'avec la meilleure volonté du monde , 
il me serait impossible de suivre un ordre tant soit peu régu- 
lier, et de garder quelque suite dans la représentation des idées 
et des sentimens du compositeur. Des bonds immenses, des 
traits en triolets longs d'une page entière , parmi lesquels ce- 
pendant on en trouve quelques-uns d'un fort bon effet , comme 
par exemple , page 24 , à la dernière ligne et page 26, à la li- 
gne 4 ; des croisemens, des embrouillemens de mains et de 
doigts, pour finir, un trille avec un point d'orgue ad libitum, 
prestissimo , pianissimo , dolcissimo , rallenlandissimo , après 
quoi on en revient encore une fois au joli motif de la valse: 
voilà tout ee que je puis te dire de plus exact sur les dix pages 
en question. Ensuite, quand la valse est arrivée à fin , le tapage 
recommence de plus belle, et de telle sorte même, qu'il ne 
m'est pas possible de t'en donner une idée. Il faut le voirpour le 
croiVe.Toutcsles régions du pianu, au-delà même, je crois, delà 
septième octave , sont en mouvement à la fois , et nous avons 
une série interminable de leggiero, con fuoeo , pianissimo 
fortissimo, sempre piu di fuoeo , con bravura e sempre 
crescendo , molto crescendo jusqu'à ce qu'enfin le pauvre 
pianiste, épuisé et harassé, succombe à tant d'efforts et ter- 
mine piteusement la brillante représentation avec l'accord 
parfait d'ut dans ses divers renversemens. 

Te voilà à même, ma chère Olympia, d'après ce rapport 
fidèle, de te former une opinion sur cette nouvelle création de 
M. Herz. Ta belle ame et ta riche imagination t'avaient fait , 
sans doute, rêver tout autre chose pour une œuvre aussi im- 
portante qu'un concerto ! Laisse-moi concevoir l'espérance 
qu'une de tes prochaines lettres me fournira l'occasion d'admi- 
rer la grandeur et l'élévation de tes idées ; quant à moi, tu vois 
que tu m'as imposé aujourd'hui une tâche bien triste et bien 
décourageante. 



La Confession, romance. Paroles de M. Arthur Je 
Lucy, musique de Ferdinand Paer. 

(Nous donnons ci-joint \cfac simile (le l'autographe de celle romance.) 

Les œuvres d'un vétéran de l'art musical tel que M. Paer 
sont au-dessus de toute critique. S'il y a lieu d'eu parler sous 
celte rubrique, ce ne peut être que pour leur payer noire faible 
tribut d'éloges et de reconnaissance. Aussi croyons-nous ne 
dire que la vérité, et rien que la vérité, en disant que nous 
avons reconnu dans cette romance les gracieuses mélodies du 



GAZETTE MUSICALE DE PAKîS. 



chantre italien, accompagnées par des harmonies pures et ca. 
ractéristiques dignes d'un génie allemand. Puissent de telles 
œuvres malheureusement trop rares aujourd'hui servir de mo- 
dèles aux nombreux compositeurs de romances! Là , on recon- 
naît dans le moindre trait la réunion si précieuse du savoir et 
de l'art. Là , l'expression la plus vraie se joint toujours à la 
grâce et à tous les charmes de la bonne musique. 



Grande valse brillante pour le piano, par Fréd. Chopin. 
Op. 18. Prix : 6 fr. 

Nous annoncions dernièrement une production de M.Cho- 
pin, ses quatre dernières mazourkas , ouvrage qui, malgré 
toute la richesse des idées , malgré toute la fraîcheur et la nou- 
veauté qu'on y admire, se distingue cependant par une grande 
simplicité et ne contient que peu ou point de difficultés. Nous 
devons cette fois encore louer les mêmes propriétés aujour- 
d'hui si rares , dans la valse que nous recommandons à nos 
lecteurs. Il nous paraît donc suffisamment prouvé que lorsque 
cet artiste écrit des passages difficiles il n'y est pas poussé par 
un vain caprice, mais bien par le sens et le caractère du mor- 
ceau, ainsi que cela devrait toujours avoir lieu dans une créa- 
tion de l'art. Cette valse est des plus brillantes , quoique par- 
ticulièrement convenable à la danse, et elle mérite de se trouver 
bientôt sur les pianos dont les pupitres n'ont pointl'habitude de 
porter de la musique vulgaire. Même les amateurs qui préfèrent 
une belle sonate de Beethoven à des variations ou fantaisies de 
certains auteurs à la mode (et Dieu merci le nombre commence 
à grossir) , même cts amateurs, disons-nous , joueront avec 
plaisir et satisfaction la valse de M. Chopin. 



Musique nouvelle, 

Publiée par Mebsucnier. 

H'ùnten (François). Op. 65. Trois éùrs italiens sur des motifs 

de JMercadante, Pacini et Bellini , "variés pour le piano, 

chaque, 5 fr. 

Publiée par Ph. Petit. 

Massini. Le départ de l'Helvétie , tyrolienne, avec accompa- 
gnement de piano. 2 fr. 
Lhuillier. Le sommeil de l'enfant, romance. 2 fr. 
Bruguiere (Edouard). La Fiction , romance. 2 fr. 
Duchambge (Madame Pauline). Le Page, romance. 2 fr. 



NOUVELLES. 



On lit dans le numéro 30 de la Revue Musicale : 
a Certes, je suis loin de croire qu'il ne puisse m'èlre échappé 
» d'inexactitudes; il serait même difficile que je les eusse évi- ' 
» tées , ayant rédigé seul , ou à peu près , les premières années j 
m de la Revue musicale, et fourni une immense quantité d'ar- j 
« ticles pour les autres ; ayant remué dans ce recueil toutes les i 
« questions d'histoire, de théorie, de pratique et de littéra- j 
» ture de la musique , produit dans tout cela des multitudes i 
» de documens inconnus , des théories nouvelles , et fondé une 
» philosophie de l'art et de In science qui n'existait pas: ayant 
» enfin, nonobstant mes occupations de professeur, mes tra- 
» vaux d'artistes et la rédaction de grands ouvrages qui vont 
» être mis au jour, écrit, dans la Revue ou dans d'autres jour- 
ii naux, environ huit mille pages d'impression en moins de 
» huit années; souvent en voyage, privé de livres, et sans 
» autre secours que ma mémoire. Je le répète, il serait impos- 
» sible qu'il ne me fut pas échappé d'erreurs. » 

Voilà un aveu de M. Félis dont il est bon de prendre note. 

+ * + A,vant hier , plus de trois mille personnes ont assisté , 
dans l'Eglise des Invalides , au service funèbre de Choron. 
Cet empressement à aller entendre les graves accords de Jo- 
melli, Mozart etPalestrina , si différons desflons-flons stupides 
qui nous poursuivent de toutes parts, dénote un goût réel pour 
la musique dont le public de Paris ne paraissait guère suscep- 
tible. Les exécutans étaient au nombre de deux cent cinquante. 
Plusieurs morceaux ont été fort bien rendus. Nous reviendrons 
sur cette solennité remarquable. 



Publications des Propriétaires de la Gazette 
Musicale de Paris. 



EN VENTE. 

PRIX ". 1 FRANC 

CHAQUE OUVRAGE. 

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Receuil de Fantaisies , Rondos, P ariations , Contre- 
danses , Valses, etc., sur des motifs d' 'opéras et 
romances favoris , composés par MM. Adam, Chau- 
ltexi, Chopin, Czeray, Herz, Hcjmmel, Huntew, 
Kalkbrenner, Méreatjx, Moscheles, Pixis , Pra- 
dher, Sowimski, Stoepel, Strauss, Musard, Tol- 

BECQUE, DUFRESNE, etC. , etC. 

La Gazelle Musicale de Paris , publiée uniquement 
dans l'intérètde l'art, esta peine arrivée à son sixième mois 
d'existence, et déjà elle a réuni à ses opinions la majorité des 
artistes. Un pareil journal peut et doit rendre de grands ser- 
vices à la science en lui donnant l'unité qui lui manquait ; les 
propriétaires, encouragés parle succès, profiteront des béné- 
fices de cette entreprise pour éditer au plus bas prix possi- 
ble des ouvrages pour le piano , composés par les auteurs les 
plus renommés. On publiera, à dater du \" août, chaque 
mois, une livraison de la Bibliotheqne populaire du pianiste, 
qui sera du prix de i franc pour Paris, et i franc 25 c. pour les 
déparîemens franco. Chaque livraison se composera de ioà i5 
pages d'impression et d'une couverture imprimée , cet ouvrage 
sera adressé gratis aux abonnés de la Gazette Musicale. 

Pour être souscripteur, il suffit de se faire inscrire et de 
paver trois livraisons d'avance au bureau de la Gazette Musi- 
cale de Paris, 97 , rue de Richelieu. 

On annoncera dans les jou.niux le contenu de chaque li- 
vraison : la première, qui vient d'être publiée , contient : 

Fantaisie sur des motifs favoris de ROBERT-LE - 
DIABLE, par Charles Czerny. 

La seconde , publiée le 1 er septembre , se composera de : 

Caprice brillant sur des thèmes favoris de Ludovic, 
de He'rold et Hale'vy, par Charles Chaulieu. 

Ci-joint un supplément contenant le^àc simile de la Confes- 
sion , romance de M. F. Paër. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



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GAZETTE MUSICALE 



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1" ANNÉE. 



n° 33. 



PRIX DE L'ABONNE». 


PARIS. 


DÉPART. 


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Fr. r. 


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36 » 



-C& <&&%vtis iïtitsicaU- be fDarts 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne an bureau de la Gazette Musicale de Parts , rue Richelieu , 97$ 
et chez tous les libraires et u arebands de musique de France. 

)n reçoit les réel ajn.it ion s des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à la iniisiqu 
qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE M AOUT 483-4 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent êlre affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



EXPOSITION 

DES PBODUITS DE l'iNDUSTWE. 

(6° Article.) 



Pianos. 

(suite et fin.) 

Nous avons trouvé les pianos de M. Henri Herz con- 
stamment fermés, toutes les fois que nous nous sommes 
rendus a l'exposilion. Un journal , dont le rédacteur 
semble avoir subi la même fatalité, allait jusqu'à dire, 
que M. Herz avait emporté les clefs à Londres où il était 
allé exposer son talent. Quoi qu'il en soit, n'ayant pu 
voir l'intérieur de ces inslrumens , nous ne saurions af- 
firmer s'ils avaient plus de sept octaves. Il est certain 
qu'ils n'en avaient pas moins. C'est ici le lieu de dire 
quelques mots sur ce malheureux perfectionnement. Il 
nous semble qu'on aurait mieux fait de ne pas franchir 
la limite des six octaves; les touches qu'on a ajoutées 
hors de la dansla basse, sont déjà un abus. L'oreille n'en 
distingue pas assez les sons qui ne rendent qu'un bour- 
donnement confus. Toutefois, cette innovation était ex- 
cusable; ces touches delà basse, frappées avec leurs oc- 
taves supérieures, peuvent servir à les renforcer, et ce 
n'est que de cette manière qu'il faudrait les employer. 
Mais les touches ajoutées dans le dessus, a quoi servi- 
raient-elles? Une corde, qui n'a pas la longueur conve- 
nable pour vibrer, ne peut pas rendre un son. Toute 
chose a ses bornes que lui pose la nature ; vouloir les 
dépasser, c'est s'obstiner à poursuivre l'impossible. 
Quelques facteurs ont essayé de ne pas rester en arrière 
de M. Herz. Nous avons vu avec plaisir que le nombre 



en était très-petit, et que les plus célèbres convenaient 
eux-mêmes de l'abus de cette innovation. Il est a es- 
pérer qu'elle sera abandonnée, et que M. Herz s'opiniâ- 
trera seul à fabriquer des pianos a sept octaves. lia dé- 
claré qu'il ne composera dorénavant que pour des pianos 
de cette étendue. Dans ce cas, le public ferait bien de lui 
laisser sa musiqne et ses instrumens. 

M. Mercier est, selon la Notice de l'exposition, du 
petit nombie de ceux qui ont le mieux réussi à amélio- 
rer la confection du piano. M. Mercier (poursuit la No- 
tice) a eu l'heureuse idée de joindre à son piano une 
pe'dale } dont l'emploi est de diminuer le son à volonté 
et par gradation , de manière à produire au besoin des 
sons fantastiques . L'un de ses pianos a été acheté pour 
S. A. la princesse royale de Suède, et M. Mercier a 
pris le titre de facteur de S. M. le roi de Suède et de 
Norvège. Nous ne savons jusqu'à quel point les sons 
fantastiques ont pu influencer le choix de Son Altesse 
Royale. Ceux de nos lecteurs qui voudraient connaître 
un piano à sons fantastiques, devront se rendre chez 
M. Mercier, ce sont là de ces choses dont la description 
serait au-dessus de nos forces. 

Parlons plutôt d'un autre piano qui n'a de fantastique 
que le nom. 

slpythmolamprotériquel 

Tout le monde a vu ce mot élégamment affiché à 
côté d'un piano de M. Langrenez ; tout le inonde a pu 
le lire... peut-être. Mais le mot n'est pas de nature à 
être retenu par tout le monde. Aussi, avons-nous en- 
tendu parler, à dix pas de là, du piano alitique , apilique , 
aprotique, apolanterniqueet autres en ique , tels que la 
mémoire des spectateurs, et surtout des spectatrices, 



GAZETTE MUSICALE 



pouvait les reproduire. En effet , on ne reprochera pas 
au mot le manque de longueur. Cependant , n'en déplaise 
à M. Langrenez, ou au professeur de grec qui lui a 
forgé le mot , il est trop court d'une syllabe pour être 
régulièrement composé. Nous nous chargeons de lui 
restituer la syllabe qui manque , toutes les fois que nous 
aurons a nommer l'instrument de M. Langrenez. 

Le piano apythmcnolamprote'rique ( on désirera sans 
doute connaître les qualités supérieures qui lui ont valu 
une épithète si extraordinaire) , est un piano en forme 
carrée, dont le dessous est à jour , et laisse aux sons les 
moyens de se reproduire en entier , ce qui imprime à ces 
pianos une grande force d'harmonie. De la le nom qui 
veut dire sans fonds et plus clair. Si M. Langrenez 
n'est pas le premier a construire des pianos sans fonds > 
au moins lui revient-il le mérite d'avoir, le premier, 
introduit un mot pour indiquer cette construction. Les 
autres qualités particulières du piano apjthmenolam- 
prole'riijue n'ont pu trouver place dans la composition 
du mot. D'abord le mécanisme est en cuivre pour plus 
de solidité. Puis une bavre de fer , placée presque tout 
autour du piano , empêche le bois de se déjeter. Cette 
barre est introduite dans le bois même et n'augmente , 
comme nous assure M. Langrenez, en rien la lourdeur 
de l'instrument, ce qui prouverait qu'il a résolu le pro- 
blème curieux, de rendre le fer aussi léger que le bois. 
Nous arrivons a la qualité la plus merveilleuse des pia- 
nos apjthme'nolamprotériques. Leur construction toute 
particulière les met a l'abri des variations de l'atmo- 
sphère, et ils conservent très -long-temps l'accord. 
Voilà qui est vraiment précieux On conçoitque M. Lan- 
grenez devait avoir a cœur de prouver l'infaillibilité du 
procédé par la justesse permanente de l'accord. Aussi 
l'avons-nous toujours trouvé infatigablement occupé a 
accorder son piano apythménolamprotérique. 

M. Wetzels a exposé deux pianos, dont un a queue, 
l'autre en forme verticale. Un troisième , que le temps 
n'avait pas permis d'achever, n'a pu être apporté qu'au 
Louvre pour le soumettre au jugementdujury. Nous igno- 
rons, si c'est celui-ci qui a valu a son auteur le rappel de 
la médaille d'argent- mais nous dirons qu'il est pourvu 
d'une nouvelle mécanique, pour laquelle M. Wetzels a 
pris un brevet d'invention. Les marteaux frappent en des- 
sus et se relèvent sans le secours de ressorts. M. Wetzels 
s'occupe dans ce moment d'y mettre la dernière main , 
et nous nous proposons d'examiner plus tard cet instru- 
ment, quand il sera complètement fini. 

Le piano a queue exposé était d'une bonne facture, 
mais il était éclipsé par son voisin de forme verticale. 
Celui-ci, d'un extérieur volumineux, se distinguait par la 



puissance du son , et c'est ce qui avait engagé M. Wet- 
zels à lui donner un nom particulier que nous ne sau- 
rions approuver. Le prospectus annonçait un piano-or- 
chestre , nom qui devait nécessairement induire en 
erreur les personnes qui le lisa'ent. Car on devait s'atten- 
dre a voir un piano organisé, imitant plusieurs instru- 
mens; ou enfin représentant en quelque sorte un orchestre; 
tandis que c'était tout bonnement un piano (magnifi- 
que, il est vrai ,) et que le nom, dans l'intention du 
constructeur, n'exprimait qu'une force de son ca- 
pable de lutter contre tout un orchestre. A part, la 
critique du mot, l'instrument ne mérite que des 
éloges. En général, M. Wetzels se distingue par ce 
zèle pour l'art, qui est un sûr garant de progrès. 

MM. Kriegelstein et Arnaud ont exposé deux pianos 
carrés, l'un orné avec beaucoup d'élégance, l'autre 
d'un extérieur plus simple, mais tous deux d'une con- 
struction des plus satisfaisantes. Le piano orné avait la 
mécanique en-dessus des cordes , dans l'autre elle était 
placée comme a l'ordinaire. Un travail soigné recom- 
mandait particulièrement ces instrumens, et la décision 
du jury, en décernant la médaille d'argent à ces habiles 
facteurs, n'a fait que justifier les prévisions des artistes 
qui avaient touché ces pianos. 

MM. Bell, père et fils, de Londres, dont l'établisse- 
ment de Paris date de 1852, se sont présentés a l'expo- 
sition avec un beau piano a queue. Facteurs anglais ils 
préfèrent naturellement la mécanique anglaise ; mais ils 
ont su lui ôter sa lourdeur , et leurs instrumens se distin- 
guent par la facilité du clavier. MM. Bell annoncent sur 
leur prospectus qu'ils ont, depuis 1825, établi les pianos 
de la maison Pleyel. C'est en effet une bonne recom- 
mandation. 

Parmi les pianos dont le brillant extérieur attirait les 
regards des passans , nous avons remarqué un piano 
carré en palissandre, de M. Richter , et garni d'incrusta- 
tions en cuivre d'un goût exquis. Le luxe extérieur n'est 
souvent destiné qu'a cacher la médiocrité d'un instru- 
ment ; mais joint a des qualités réelles , comme dans 
celui dont nous parlons, il en relève la valeur. 

M. Richter, nous aimons a le reconnaître, est un de 
ces.hommes modestes qui, uniquement occupés d'obte- 
nir des perfectionnemens , dédaignent de recourir au 
charlatanisme pour les faire valoir. Il a simplifié le mé- 
canisme de ses pianos ; il y a introduit des améliorations 
sans jamais se soucier de prendre un brevet. Si M. Rich- 
ter ne fait pas de bruit dans le monde musical, ses instru- 
mens y font beaucoup d'effet. 

M. Taurin, abandonnant le système suivi jus- 



DE PARIS. 



qu'ici dans la construction du piano, a cherché a eu 
établir un autre, tout-a-fait différent. Affranchir la table 
d'harmonie du poids dont elle est chargée par la pres- 
sion des cordes, poids qui l'empêche dans sa fond ion , 
de recevoir et de développer le son, voila l'objet princi- 
pal de son système. 

Dans son piano, les cordes sont fixées sur des sup- 
ports particuliers , réunis par le haut pour former le 
sommier des chevilles, la table d'harmonie est placée 
derrière ces supports et reçoit le son par des conducteurs 
qui représentent l'ame d'un violon; ces conducteurs ont 
juste en longueur la distance qui se trouve entre le der- 
rière des supports et la table d'harmonie , de sorte que 
celle-ci , n'étant rapprochée qu'au point de contact, con- 
serve toute son élasticité. M. Taurin assure obtenir un 
son, dont la durée est double de celle des meilleurs pia- 
nos connus. On ne saurait porter un jugement décisif sur 
ce système d'après le modèle d'essai non achevé , qui se 
trouvait a l'exposition. M. Taurin s'occupe , dans ce 
moment, de la construction d'un piano auquel il appli- 
quera plusieurs modifications. Nous nous réservons de 
rendre un compte détaillé de cet instrument aussitôt qu'il 
sera fini. 

Le récent établissement de [ lusieurs manufactures 
dans la province, prouve assez combien le goût musical 
se répand en France, et promet pour l'avenir une propa- 
gation plus active encore. Nons ne parlons pas de quel- 
ques facteurs isolés qui confectionnent avec peine quel- 
ques pianos par an, mais de véritables fabriques tellesque 
celle de M. Boisselot a Marseille , qui , occupant quarante 
h quarante-cinq ouvriers, fait sa besogne eu gros. 

Il n'y a pas plus de quatre ans que M. Boisselot a fondé 
son établissement, et déjà il a acquis une importance 
que voudraient atteindre beaucoup de ses confrères de 
la capitale. On nous assure que centà cent vingt pianos, 
de différais formats, sortent annuellement des ateliers 
de M. Boisselot, parmi lesquels un certain nombre a la 
destination de l'étranger. Ce résultat est d'autant plus 
beau qu'il n'est dû qu'au véritable mérite. Le piano à 
queue, qui figurait a l'exposition, fait preuve du soin 
que ce facteur met a la confection de ses inslrumens; 
belle qualité de son, égalité et facilité de la touche, 
construction soignée dans tous les détails et garantissant 
la solidité; voila ce que nous avons constaté en exami- 
nant cet instrument. Aussi des artistes distingués, qui 
en ont joué , ont-ils exprimé leur entière satisfac- 
tion. 

C'est la première fois que la province envoyait 
des piauos a l'exposition. Le début de M. Boisselot 
méritait, ce semble, un encouragement distinctif. 



Nous ignorons les motifs du jury qui a cru ne devoir lui 
décerner qu'une mention honorable. 

Nous terminons ici la revue des pianos admis a l'ex- 
position. Il nous aurait fallu doubler ou tripler nos co- 
lonnes, si nons avions voulu consacrera chacun des 
facteurs un examen spécial. Parmi ceux que nous avons 
passés sous silence, il y en a quelques-uns qui ont fait 
de bons inslrumens, sans néanmoins présenter rien 
d'assez remarquable pour motiver une mention parti- 
culière. 



BIOGRAPHIE. 



Une notice complète sur la vie, les travaux et les ou- 
vrages de Choron tiendrait une place honorable et im- 
portante dans l'histoire de la musique en France, et il est 
fort a désirer que la publication de ses ouvrages iné- 
dits soit précédée d'un travail de cette nature, fait 
avec le soin et le développement que méritent les im- 
menses services qu'il ne cessa de rendre a l'art qu'il cul- 
tivait avec tant de dévouement et d'amour. Dans l'im- 
possibilité de remplir dignement cette tâche, nous con- 
sacrerons quelques colonnes à raconter brièvement les 
principaux faits d'une vie si courte et si bien remplie. 

Alexandre-Etienne Choron naquit a Caen, où £011 
père était directeur des fermes, le 21 octobre 1771 ; il 
fit d'excellentes études classiques au collège de Juilly, 
qu'il avait terminées à l'âge de 15 ans , après s'être ren- 
dues familières la langue et la littérature grecque et ro- 
maine. Unepassiun irrésistible l'entraînait vers lesétudes 
musicales ; ma s son père qui le destinait a une autre car 
rière l'obligeait h diriger ses travaux vers un but tout 
différent et entravait ses goûts par toutes sortes d'obs- 
tacles. Avec un caractère aussi ardent, aussi tranché que 
l'était celui de Choron, ces obstacles ne servaient qu'à 
irriter sa soif d'instruction musicale, et dans l'impossibi- 
lité où il se trouvait d'obtenir un maître qui lui apprît 
les élémens pratiques, absolument privé de livres et de 
conseils , il parvînt a se créer, pour ainsi dire, un mode 
de notation au moyen duquel il parvint à écrire les airs 
qu'il entendait, et, cela, avant d'être en état délire deux 
lignes de la notation usuelle. Puis il se procura quelques 
livres des théoriciens de l'école deRameau, qui lui don- 
nèrent quelques idées de composition. Son premier 
maître fut l'abbé Rose, qui lui avait été désigné par 
Grétry; mais ce fut Boncsi qui, en lui faisant connaître 
les traditions des écoles italiennes, dont il était lui- 
même disciple, jeta dans son esprit les premières se- 
mences de cette admiration presque exclusive des an- 



264 



GAZETTE MUSICALE 



ciens maîtres de Venise , de Milan , de Naples et de 
Rome, de Rome surtout; car il vénérait le chef de l'é- 
cole romaine, le grand Palestrina, presqu'a l'égal d'un 
dieu. 

Choron parvint aux connaissances pratiques de la mu" 
sique par un procédé tout opposé a celui que l'on suit 
ordinairement : il dit lui-même, dans un de ses écrits, 
qu'il est descendu des sommités ■philosophiques de la 
science au détail des opérations techniques. En effet, il 
n'est pas d'ouvrage important sur la théorie musicale dont 
il n'eût fait presque une étude spéciale. Il s'était imposé 
la tâche de pouvoir les lire tous dans la langue originale, 
et dans ce seul but il avait acquis une connaissance ap- 
profondie des différentes langues littéraires. Plusieurs 
lui étaient devenues aussi familières que sa langue mater- 
nelle, et à une époque où les langues de l'orient étaient 
presque abondonnées, il remplil a plusieurs reprises les 
fonctions de suppléant pour le cours d'hébreu au collège 
de France. 

Ces travaux ne suffisaient pas a la prodigieuse acti- 
vité d'esprit dont Choron était dominé; il se livra avec 
ardeur et succès a l'étude des sciences physiques et ma- 
thématiques, qui toujours ont eu pour lui beaucoup d'at- 
trait. Monge se l'attacha pendant un assez long espace 
de temps a titre d'élève particulier, et c'est sous la di- 
rection de ce célèbre mathématicien, qu'il fut répétiteur 
pour la géométrie descriptive a l'Ecole Normale en 1795, 
et qu'il exécuta tous les plans, calculs et autres travaux 
de détail pour l'organisation de l'École Polytechnique , 
alors nommée École centrale des Travaux Publics. A la 
création de cet établissement, il y entra comme chef de 
brigade. 

Tous ces travaux ne pouvaient distraire Choron de 
ses occupations favorites, et il commença en 1804 la 
série de ses nombreuses publications mus'cales, tantôt 
comme auteur , tantôt comme éditeur ou traduc- 
teur. C'est malheureusement au prix de sa fortune, 
que Choron a payé le rang qu'il s'est acquis parmi les 
plus habiles théoriciens , parmi les écrivains les plus es- 
timés. Un seul but le guida pendant tout le cours de sa 
laborieuse carrière, le développement et le progrès de 
l'art musical. Peu soucieux de gloire, d'honneurs et de 
fortune, c'est a l'accomplissement de cette pensée uni- 
que qu'il a tout sacrifié. Pour faire dignement un exa- 
men raisonné de ses divers écrits, il faudrait posséder 
les connaissances si variées et si nombreuses, qui pla- 
çaient si haut cet artiste justement célèbre. Cette tâche 
est au-dessus de nos forces et nous devons nous conten- 
ter d'une simple mention. Son premier ouvrage , 
publié en 1804 avec Éiocchi a pour titre : Prin- 



cipes d'accompagnement des écoles d'Italie, Paris, 
in-f°. Entre cet ouvrage et les principes de composition 
des écoles d'Italie, il donna, mais seulement comme 
éditeur, un grand nombre d'œuvres de musique sévère 
et classique, principalement des maîtres d'Italie les plus 
fameux. C'est tout au plus si, de nos jours, de telles en- 
treprises auraient le succès dont elles sont si dignes, et 
ces publications datent de 50 ans. Les Principes de com- 
position des écoles d'Italie > Paris, 1808, 3 vol. in-f ., 
sont un immense faisceau des matériaux les plus riches et 
les plus estimés ; il n'a manqué a ce magnifique ouvrage, 
devenu rare aujourd'hui, qu'un peu plus d'homogénéité. 
Il faut ajouter de nouvelles éditions du Musicien prati- 
que d'slzopardij ainsi que du Traité des voix et des in- 
strumens d'orchestre de F rancœur , et la traduction du 
Traité élémentaire d'harmonie et de composition d'Al- 
hrechtsherger, en 2 vol, in-8°, qui a eu deux éditions. 

Tel était a peu près le riche bagage scientifique de 
Choron a l'époque ou la mort de Framery le fit entrer a 
l'Institut avec le titre de correspondant. Trois artistes 
seulement composaient alors la section de musique , 
Grétry, Gossec et Méhul, tous trois incapables, malgré 
leur mérite incontestable en d'autres genres, de rédiger 
un rapport sur un point quelconque de théorie de l'art 
tant soit peu épineux. Choron fut donc chargé des tra- 
vaux académiques de la section musicale, comme l'avait 
été Framery , et fit plusieurs rapports a l'Institut, entre 
autres, celui sur \esprincipes de la versificationdeScoppa, 
qui passe a juste titre pour un chef-d'œuvre et a propos 
duquel l'Académie fut obligée de reconnaître son inca- 
pacité de rien faire de semblable. Choron devait espérer 
que ce corps savant échangerait a la première occasion le 
titre de correspondant qu'il lui avait donné en celui 
démembre titulaire. Il n'en fut pas ainsi. L'Académie 
des beaux-arts, alors comme aujourd'hui, est ainsi con- 
stituée que s'il existait en France un Zarlin, un _]\Iar- 
purg ou un P. Martini, ils verraient se fermer sur eux 
les bivalves académiques, pour parler comme Choron, 
tandis qu'on les ouvrirait avec fracas pour tels immortels 
dont la renommée s'étend de la rue Feydeau a la place 
de la Bourse. 

Pour peu qu'une idée neuve, originale, hardie, mais 
par-dessus tout utile, s'offrît a l'intelligence de Choron, 
son esprit, d'une activité infatigable, s'en emparait avi- 
dement, l'embrassait avec chaleur et ne l'abandonnait 
qu'il ne l'eût mise en œuvre. Mais de cette activité même, 
de ce besoin de travailler incessamment au progrès de la 
pratique comme delà théorie de l'art, naissaient aussi de 
nouvelles idées, et la possibilité de donner une forme 
complète aux idées précédentes s'évanouissait. De là est 



DE PARIS. 



advenu le nombre considérable de travaux commencés 
que Choron a laissés après lui. Un certain nombre pour- 
tant n'eût pas été perdu, car Choron n'abandonnait 
guère une idée qu'il ne l'eût analysée et recomposée sur 
toutes les faces; c'est seulement alors qu'il fallait revêtir 
d'un corps la pensée qu'il se laissait envahir par une plus 
nouvelle. Ce serait, en effet, une perte immense et irré- 
parable que la perte de Y introduction à l'étude générale 
etraisonnëe de la musique. « Cet ouvrage, dit M. Choron 
» dans une notice de ses travaux, fruit de quarante à 
» cinquante ans de recherches , offrira une théorie en- 
» tièrement nouvelle de l'art, déduite de l'analyse phi- 
» losophique des facultés musicales de l'entendement hu. 
» main, dans laquelle sont exposées les lois générales de 
» la formation de tous les idiomes de musique et celles 
» des opérations propres à chacun deux. » Ailleurs en- 
core, M. Choron fait allusion à cet écrit , auquel il attri- 
buait la plus haute importance et qui doit servir de con- 
clusion et de complément^ tout ce qu'il avait fait jusque- 
la ; il dit : « L'application que par forme d'exercice j'ai 
» fréquemment renouvelée des méthodes que peut fournir 
» cette science (l'analyse de l'entendement) a des sciences 
» déjà faites, m'a mis a portée d'entreprendre avec suc- 
» ces, a l'aide de l'analogie, des opérations du même 
» genre, et par la de donner l'existence à une science qui 
» n'existait point encore; la théorie métaphysique de la 
» musique. Plusieurs années de méditations assidues et 
» d'observations sur nos facultés et sur les propriétés 
» musicales m'ont amené à créer un corps de doctrines 
» dans lequel je détermine à priori les lois générales et 
» constitutives des divers idiomes ou systèmes de mu- 
» sique, ainsi que les règles de détails propres a l'exer- 
» cice de l'art de chacun d'eux; et ce qui prouve l'excel- 
» lence de ma méthode et la solidité de mes principes, 
» c'est que toutes les connaissances que j'en déduis, sont, 
» en ce qui concerne notre système particulier, parfaite- 
» nient conformes aux règles de l'école, qu'elles servent 
» ainsi a confirmer, àéclaircir et à développer.» Plusieurs 
artistes érudits et l'un surtout , M. Fétis , dont la parole 
doit faire autorité en ces matières, ont conçu quelques 
uns des principes fondés par Choron et regardent cet ou- 
vrage comme devant ouvrir une nouvelle voie a la théorie 
de l'art. 

Il reste a dire un mot du Dictionnaire des Musiciens 
pour achever cette revue succinle des écrits de Choron , 
relatifs à la théorie et a l'histoire musicale. Le Diction- 
naire historique des musiciens, artistes et amateurs, 
morts ou vivons, publié en 1810, en 2 vol. in-8° par 
Choron et M. F. Fayolle, a été, en grande partie, extrait 
et traduit de la biographie allemande de Gerber.Ce livre, 



bien qu'imparfait et exécuté a la hâte, a été fort utile dans 
notre pénurie de littérature musicale française. Le temps 
ajoute nécessairement chaque jour de nouvelles imper- 
fections a des recueils de cette nature, jusqu'à ce qu'un 
recueil nouveau et plus complet vienne les remplacer 
pour avoir à son tour le même sort. Ce qui ne vieillira 
pas, c'est le sommaire remarquable de l'histoire de la 
musique que Choron plaça a la tète du premier volume, 
et qui présente un tableau rapide et succinct des transfor- 
mations successives de l'art et des vicissitudes des diver- 
ses écoles. Ce Dictionnaire est devenu rare, et voici l'a- 
necdote qu'on dit a ce sujet. Les libraires-éditeurs, 
comptant sur la curiosité ou l' amour-propre des artistes 
nommés clans ce livre, en avaient fait un tirage nom- 
breux ; cinq cents exemplaires environ furent vendus 
d'abord , et le reste de l'édition resta quelque temps 
chez ces libraires. On était alors aux dernières années 
de l'empire; aucun vaisseau, destiné au long cours, ne 
pouvait sortir sans une cargaison vraie ou feinte de 
marchandises françaises. Un capitaine , pressé de partir 
et embarrassé d'achever la cargaison , acheta à bon 
compte la masse des volumes restant, moyennant quoi il 
put mettre à la voile; mais, peu soucieux de littérature 
musicale, il n'eut pas plus tôt perdu de vue les côtes, 
qu'il jeta la biographie musicale à la mer. Que ce fait 
soit réel ou controuvé , il est certain que le Dictionnaire 
historique des musiciens est recherché et se trouve ra- 
rement. 

(La suite au numéro prochain.) 



CONCOURS 

DU CONSERVATOIRE DE MUSIQUE DE PARIS. 

Les concours du Conservatoire sont terminés. Dans 
toutes les branches de renseignement, des élèves dis- 
tingués sont venus réclamer la récompense de leurs tra- 
vaux et de leur talent. Beaucoup trop, peut-être, l'ont 
obtenue depuis plusieurs années; le jury du Conserva- 
toire se montre trop indulgent et trop faible dans la ré- 
partition des prix. Certainement, il est souvent guide 
par des considérations toutes bienveillantes, toutes 
paternelles, dans la confidence desquelles on ne peut 
mettre le public; mais il n'en est pas moins vrai qu'il 
abuse de la facilité de partager les récompenses, et qu'il 
met souvent, sur la même ligne, des élèves dont l'exé- 
cution offre des différences de talent très-tranchées. 

Quoi qu'il en soit, les concours de cette année ont 
encore démontré l'utilité de ce bel établissement et les 
soins qu'apporte, a la bonne direction des études, son 
illustre directeur Chérubin), 



266 



GAZETTE MUSICALE 



Le chant, le violon, le piano ont remporté les plus 
nombreuses couronnes. Mademoiselle Nau, élève de 
madame Damoreau, que le Conservatoire compte main- 
tenant avec orgueil au nombre de ses professeurs de 
chant (car la révolution de 1850 a aboli la loi salique, 
qui régissait les chaires du Conservatoire comme le 
trône de France); mademoiselle Nau a partagé un prix 
que nous aurions voulu lui laisser entier, tout en désirant 
dans son chant plus d'âme, plus de force, plus de vie. 
M. Sainton, M. Villain, tous deux élèves de M. Ha- 
beneck , ont remporté les deux prix de violon; made- 
moiselle Grange, élève de M. Adam; M. Ravina, élève 
de M. Zimmermann, se sont distingués parmi les six 
premiers prix de piano décernés par le jury, primi inicr 
pares. 

Le concours de composition a offert une singularité. 
Sur neufs concurrens , quatre n'ont pas terminé leur 
composition et ont déserté le concours, preuve de mo- 
destie et d'un désir de bien faire qui, selon nous, est 
d'un bon augure pour leurs succès futurs. Cinq des 
concurrens étaient élèves de M. Reicha ; quatre de 
M. Halevy, qui a succédé l'an dernier a M. Fétis, au- 
jourd'hui directeur du Conservatoire de Bruxelles . 

Nous donnons ci-après la liste complète des élèves 
couronnés et le nom de leurs professeurs ; on trouvera 
parmi ceux-ci bien des noms chers a tous ceux qui ai- 
ment et cultivent la musique; élèves jadis du Conser- 
vatoire, ils rendent aujourd'hui a une nouvelle généra- 
tion ce qu'ilsont reçu decellequi les aprécédés; héritage 
de gloire et de talent, qui , loin de se morceler en se di- 
visant, s'augmente et s'aggrandit toujours. Il n'y a point 
de majorats dans les beaux-arts; la succession est ou- 
verte à tous, et, dans ce vaste ei beau domaine, la part 
de chacun peut toujours s'étendre. 

Concours du contrepoint et de la fugue. 

Pas de premier prix. 

Deuxième prix : M. Roger, élève de M. Halevy. 

Concours de solfège, pour les hommes. 
Premier prix partagé entre : 

M. Carteret, élève de M. Lebel; M. Crohavé, élève 
de M. Goblin ; M. Collin, élève de M. Alkan aîné; 
M. Gautier, élève de M. Lebel; M. Gceury, élève de 
M. Bien Aimé. 

Deuxième prix partagé entre : 

M. GilleUe, élève de M. Besozzi; M. Coinchon, élève 
de M. Bien Aimé; M. Membre, élève de M. Alkan 
aine. 

Accessit: M. Delurme, élève de M. Leborne. 



Concours de Solfège pour les femmes. 
Premier prix partagé entre : 

Mademoiselle Sebille, élève de mademoiselle Millin ; 
mademoiselle Klotz, élève de mademoiselle Millin ; ma- 
demoiselle Baillard, élève de madame Delsarte; made- 
moiselle Fargueil , élève de monsieur Moreau; ma- 
demoiselle Paquier , élève de mademoiselle Millin ; 
mademoiselle Hanoy, élève de mademoiselle Millin. 
Deuxième prix partagé entre : 

Mademoiselle Lefebvre, élève de M. Moreau; made- 
moiselle Séraphin , élève de mademoiselle Barbé ; made- 
moiselle Gillette , élève de madame Delsarte ; mademoi- 
selle Maillard , élève de M. Moreau ; mademoiselle 
Picard, élève de madame Delsarte; mademoiselle Jous- 
selin , élève de mademoiselle Goblin ; mademoiselle 
Manière , élève de madame Wartel ; mademoiselle 
Muller, élève de madame Wartel. 

Accessit: mademoiselle Laborde, élève de mademoi- 
selle Gobelin; mademoiselle Desprez, élève de madame 
Wartel ; mademoiselle Jancigny, élève de mademoiselle 
Millin. 

Concours d'rarmonie et accompagnement réunis 

pour les hommes. 

Pas de premier prix. 

Le deuxième, partagé entre : 

MM. Ladé et Prudent, élèves deM. Dourlen. 

Même concours pour les femmes. 
Premier prix : mademoiselle Hervy, élève de M. Ri- 
faut. 

Deuxième prix : mademoiselle Vierling , élève de 
M. Rifaut. 

Concours de contrebasse, classe de M. Chaft. 

Premier prix partagé entre : 
MM. Perré et Delpire. 

Concours d'orgue, classe de M. Benoist. 
Premier prix : M. Alkan aîné. 
Deuxième prix : M. Lefebvre. 

Concours de violon , classe de M. Habeneck. 
Premier prix : M. Sainton. 
Deuxième prix : M. Villain. 
Concours de harpe, classe de M. Nadermann. 
Pas de premier prix. 
Deuxième prix :M. Godefroid. 
Concours de vocalisation pour les hommes et les 
femmes. 
Premier prix partagé entre : 
Mademo'selle Cuniard, élève de madame Empaire; 



mademoiselle Calvé, élève de M. Garaudé; mademoi- 
selle Hirne, élève de M. Henri; mademoiselle Fargueil, 
élève de M. Panseron. 

Deuxième prix partagé entre : 
Mademoiselle Charlet, élève de madame Empaire ; 
mademoiselle Lemesle, élève de M. Henry, M. Puig, 
élève de M. Garaudé. 
Concours de violoncelle , classe de M. Norblin. 
Premier prix : M. Pilet. 
Deuxième prix : M. Seligman. 

Concours de flûte, classe de M. Tulou. 
Pas de premier prix. 
Deuxième prix : M. Forestier. 

Concours de hautbois, classe de M. Vogt. 
Premier prix : M. Verroust. 

Concours de clarinette, classe de M. Berr. 
Premier prix : M. Lamour. 
Deuxième prix : MM. Lecerf et Stainmelz. 

Concours de cor, classe de M. Da.uprat. 
Premier prix : M. Forestier. 

Concours de basson, classe de M. Gébauer. 
Pas de premier prix. 
Deuxième prix : M. Yvon. 
Concours de chant pour les hommes et les femmes. 
Premier prix partagé entre : 
Mademoiselle Nau , élève de madame Damoreau- 
Cinti ^'mademoiselle Calvé, élève de M. Martin. 
Deuxième prix partagé entre : 
Mademoiselle Melotte, élève de M. Bordogni; ma- 
demoiselle Hirne, élève de M. Ponchard; mademoi- 
selle Henchoz , élève de M. Bordogni ; mademoiselle 
Vernhet, élève de madame Dainoreau; mademoiselle 
Fromont, élève de madame Damoreau; M. Puig, 
élève de M. Ponchard. 

Concours de piano pour les hommes , classe de 
M. Zimmermann. 

Premier prix partagé entre : 
M. Ravina, M. Alkan 5 m e et M. Pas de-Loup. 

Deuxième prix partagé entre : 
M. Petit Anatole, M. Govia et M. Lefebure. 
Concours de piano pour les femmes , classe de 
M. Adam père. 
Premier prix partagé entre : 
Mademoiselle Drake , mademoiselle Vierling et ma- 
demoiselle Grange. 

Deuxième prix : Mademoiselle Decussy. 



THÉÂTRE NAUTIQUE. 



Le Nouveau Robinson, 

BALLET COMIQUE DE M. BLACHE, 

Musique de M. Hanssens. 

Jusqu'au moment où la troupe de l'Opéra allemand 
se sera partagé avec les danseurs de M. Henri la scène 
du théâtre Ventadour, notre journal, tout musical, ne 
peut prendre un intérêt Lien vif aux représentaiions 
données sur ce théâtre; aussi est-ce seulement pour mé- 
moire que nous donnons ici place a quelques lignes sur 
le nouveau Robinson. . 

Le nouveau Robinson de M. Blache, c'est un natura- 
liste attaché a une expédition anglaise, souffre-douleur 
de tous les aspirans de l'équipage , espèce de jocrisse 
renforcé qu'ils se plaisent à rendre victime de leurs 
cruelles mystifications. Le reste de la pièce se compose 
d'une chèvre, d'un singe, d'un perroquet et de quel- 
ques danseuses déguisées en marins. A notre avis, le 
nouveau Robinson a un double défaut assez grave ; c'est 
d'avoir trop peu de gaieté et trop de luxe de mise en 
scène pour une charge, et pas assez de pompe pour un 
ballet. Il y avait pourtant, dans cette donnée, le sujet 
d'une excellente bouffonnerie dans le genre des panto- 
mimes anglaises ; il ne fallait pour cela que trois ou qua- 
tre acteurs au plus , mais quelque peu davantage de 
verve et d'imagination comique. 

M. Hanssens a placé, a la tête du même ballet, une 
ouverture, que sans doute il avait en portefeuille, et 
dont les dimensions sont presque incommensurables. 
Cette ouverture a dû donner beaucoup de mal a l'auteur 
quand il l'a écrite , et ce travail a été peut-être une étude 
fort utile des formes et des idées de Weber; mais elle ne 
va pas du tout devant un ballet comique. En général, la 
musique tout entière de M. Hanssens a été faite un peu 
trop sérieusement. Nous désirons que cet artiste nous 
fournisse au plus tôt une meilleure occasion d'apprécier 
son talent de compositeur, qu'on dit très-remarquable. 

Cette bluette sans importance, et dans laquelle, pour 
la première fois, a ce théâtre, l'eau est réellement mise 
en scène, a toujours prouvé la bonne volonté et l'activité 
des directeurs, et l'excellente mise en scène du Guil- 
laume Tell fait bien augurer du grand ballet chinois 
qu'on monte en ce moment. 



PROTESTATION 
De MM. les auteurs et compositeurs dramatiques . 

Voici le texte de la Protestation qui a été délibérée, 
et, plus tard , rédigée par les membres de la commission 
dramatique. 



268 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



ATTENDU : 

1°Que l'article 7 de charte de 1850, deuxième pa- 
ragraphe, porte textuellement : 

« La Censure ne pour/ a jamais être rétablie; » 

2° Qu'il a été entendu par le ministère et les Cham- 
bres que ce mot : Censure, impliquait a la fois et la 
presse et les théâtres , puisque ces derniers ont été dès 
lors affranchis des mesures préventives qui pesaient sur 
eux et que les précédens gouvernemens avaient conser- 
vées; ■ 

Qu'ainsi le décret de 1806 s'est trouvé abrogé de fait 
et incompatible avec les libertés publiques; 

5° Que le 19 janvier 1831 , le ministre de l'intérieur, 
parlant au nom du gouvernement et apportant à la 
chambre des députés un projet de la loi pour la répres- 
sion des délits commis par la voie des représentations 
théâtrales, disait à la tribune : 

« Loin de nous la pensée , pour le but limité que 
» nous avons voulu atteindre , de recourir aux moyens 
» préventifs qui jureraient et avec l'ensemble de nos 
» lois et avec nos propres convictions. La censure 
» pourrait exister encore ; mais nous la tenons pour 
» morte : elle a été tuée par les censeurs ; » 

Que, plus loin, il propose a la chambre « de faire juger 
» les délits du théâtre par la belle institution du jury. » 
— Qu'il dit encore : « A certaines époques on a traité 
» de la même manière les différens modes d'exprimer sa 
)> pensée; et que la Censure théâtrale marchait de front 
» avec la Censure politique; et l'on sait que le despo- 
» tisme ne s'amuse pas à graduer les libertés ; l'unifor- 
» mité lui plaît et il la met dans toutes les sortes d'arbi- 
» traire ; » 

Qu'enfin, discutant les moyens de répression, il ajou- 
tait : « L'administration , a laquelle nous ne reconnais- 
» sons pas le droit d'empêcher la représentation d'une 
» pièce de théâtre , sera cependant officiellement préve- 

» nue Après la première représentation, le juge 

a d'instruction pourra suspendre la pièce ; » 

4° Qu'ainsi la pensée du gouvernement était bien d'as- 
similer les théâtres a la presse , reconnaissant que ces 
deux modes de publication étaient indivisibles et devaient 
être soumis a la même juridiction. 

Par tous ces motifs , et s'appuyant sur le respect dû 
à la charte jurée par les trois pouvoirs de l'état, les 
membres soussignés de la commission des auteurs et 
compositeurs dramatiques, en vertu du mandat qu'ils 
ont reçu de leurs confrères , protestent contre toute ap- 
plication occulte, déguisée ou ostensible du décret de 
1 806 ou de tout autre décret ou ordonnance gai serait 
illégalement invoquée contre la liberté du théâtre, et dé- 



clarent qu'ils s'opposeront a l'arbitraire par tous les 
moyens qui sont en leur pouvoir. 

Par ces protestation et déclaration , les auteurs drama- 
tiques se retranchent donc derrière la charte jusqu'à la 
promulgation d'une loi spéciale sur les théâtres, loi qui, 
aux termes de l'art. 7 du pacte fondamental de l'état , 
ne peut jamais être préventive. 

Formulé et délibéré en assemblée générale. 

Paris, ce mercredi 5 août 1 834-. 

Les membres de la Commission dramatique : 
Lemercier , Fontan , Alexandre-Dumas , Ferdinand- 

Langlé, Frédéric-Soulié, Meiville, Maillan, Duma- 

noir _, Fictor-Hugo , de Longpré, Piccini , Alboise, 

Arnould. 

Pour copie conforme. 
Les agens des auteurs : 

Gutot, J.-Michet. 



NOUVELLES. 

\ La mort vient de répandre le deuil flans une des familles 
les* plus honorables de l'Alsace, et d'enlever au monde musical 
un des plus dignes interprètes de nos grands maîtres. Made- 
moiselle Caroline Hartmann, cette musicienne consommée 
et qui occupait un si haut rang parmi les amateurs de France, 
a cessé de -vivre. Dès l'âge le plus tendre , elle captivai! déjà les 
suffrages de tous les connaisseurs par le (aient avec lequel elle 
'surmontait les plus grandes difficultés sur le piano. Elle avait 
reçu des leçons (le nos premiers maîtres et , en dernier lieu, 
elle avait complété son éducation musicale sous la direction de 
M. Liszt, Chopin, Pixis, etc. La maison de son père était le 
rendez-vous de tous les artistes distingués qui passaient en 
Alsace, et tous payaient leur tribut d admiration au grand 
mérite de mademoiselle Hartmann. II est vivement à regretter 
que la mort , en frappant indistinctement autour d'elle , enlève 
aux arts leurs plus termes soutiens , et nous déplorons en par- 
ticulier la perte qu'ils viennent défaire, parce que c'est surtout 
en province que les progrès de l'art musical ont besoin d'être 
secondés par l'influence et l'exemple de quelque talent supé- 
rieur. 

4 % C'est toujours pour la fin du mois que l'on nous promet 
à l'Opéra, le ballet de la Tempéle : musique, décorations, mise 
en scène , tout marche au gré des auteurs, 

Les répétitions de la Juive se poursuivent au même théâtre 
avec une grande activité : chaque jour révèle de nouvelles 
beautés dans cette partition, dont les derniers actes justifient 
l'opinion favorable que l'on avait conçue de cet ouvrage dès les 
premières répétitions. 

+ + Madame Amélia Masi, de l'Opéra-Comique,a eu l'honneur 
de*présentcr à la reine des Français un recueil de romances et 
de nocturnes, dont S. M. a daigné agréer la dédicace. Une mu- 
sique suave , gracieuse et légère assure la vogue à cette nou- 
velle production. 

S. M. a fait prévenir madame Masi, qu'elle devait faire par- 
tie des artistes appelés aux concerts delà cour. 

* + On a organisé à Cheltenham , près de Londres , des con- 
certs en plein air, à l'instar de ceux des Champs-Elysées , sous 
le nom de Évening Musical Promenades. La foule se porte à 
ces réunions. 

* Il y a dans ce moment à Marseille un théâlre italien qui 
est*très-peu suivi à cause de la médiocrité des chanteurs et des 
cantatrices. 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



. — I*^ri 



: .l'ÉVERAT, rut du Cadra», ■* 1*. 



a>m zpdamn®* 



n° 8â. 



PRIX DE l'aDONNEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


ÉTltA!<G 


fr. 


Fr. ,-. 


Fr. c. 


3 m. f. 


8 75 


9 50 


6 m. )5 


16 5u 


18 .. 


1 an. 30 


35 » 


36 » 



£» (&«zette iïtusicale i>* {paris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu , 97; 
et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

)o reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs 
qui peuvent intéresser le public. 



musique 



PARIS. DIMANCHE 24 AOUT 1S3'(. 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adresses au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



BIOGRAPHIE. 

CHORON. 
(suite et fin.) 

Choron a suivi dans sa carrière d'artiste absolument 
la même marche que dans ses études musicales. Au lieu 
de se faire de la pratique, comme un point de départ 
pour s'élever ensuite a la théorie, nous l'avons vu, au 
contraire, descendre de la philosophie de l'ait, aux 
procédés techniques ; de même , il a commencé par être 
historien et théoricien, pour devenir maître de chapelle 
et professeur. 

Ses connaissances mathématiques l'avaient fait atta- 
cher, en 1815, a la rédaction du bulletin d'encourage- 
ment pour l'industrie nationale; vers ce temps, Bigot 
de Préameneu, alors ministre des cultes, lui donna la 
direction de la musique dans les fêtes publiques et les 
cérémonies religieuses, et le chargea en même temps de 
rédiger un vaste projet pour la réorganisaiion des maî- 
trises et des chœurs de cathédrales dans tout l'empire. 
Ces plans, qui devaient rendre a la France quatre- 
vingts institutions musicales dont la révolution l'avait 
privée, furent présentés par lui à Napoléon qui les ap- 
prouva, et l'ordre de les mettre immédiatement à exé- 
cution, allait être donné, lorsque arrivèrent les désas- 
tres de la campagne de Russie et la chute de l'empereur. 
La rentrée desBouibonsfitperdre a Choron lesemplois qu'il 
tenait du gouvernement ; et il ouvrit alors une école pu- 
blique de musique qui , faible dans ses commencemens , 
s'est élevée successivement par la seule capacité du fon- 
dateur, jusqu'à devenir une institution nationale, jus- 



qu'à se montrer la redoutable et heureuse rivale du Con- 
servatoire royal de musique. Les succès obtenus par cette 
école sont dus a la supériorité des procédés de la méthode 
concerta/île, sorte d'enseignement mutuel inventé par 
Choron autant qu'au zèle infatigable, al'invincible per- 
sévérance de cet habile professeur. Un arlicle de Neu- 
koinin, inséré dans la Gazette musicale de Leipzig 
de 1825, fait connaître la date précise, sinon de l'inven- 
tion , du moins des premiers essais de la méthode con- 
certante. Neukomm nous apprend qu'en 18H, Choron 
donnait a Paris, dans une école de musique, des leçons 
gratuites d'après les principes de l'enseignement mutuel 
appbqué à l'art musical , et qu'incontestablement la 
gloire de cette invention appaitient a cet artiste. Neu- 
komm lui-même avait été témoin [de ces essais ; et 
frappé des grands avantages que semblait lui présenter 
cette méthode, il la recommandait vivement a celles 
d'Allemagne. Ce pays a profité de ces sages avis; au- 
jourd'hui l'enseignement mutuel appliqué, a la musique, 
est en usage dans des centaines d'écoles allemandes ; et 
Choron , après avoir donné pendant vingt ans des 
preuves innombrables, et presque miraculeuses des ré- 
sultats de son invention , a vu la sienne mourir avec 
lui; mais n'anticipons pas. 

En \ 800 , Choron avait publié une méthode d'instruc- 
tion primaire pour apprendre en même temps à lire et à 
écrire; des expériences publiques en avaient constaté 
l'utilité, piincipalement sur de grandes réunions d'en- 
fans : le souvenir de ces essais le fit appeler dans la com- 
mission chargée d'introduire l'enseignement mutuel 
dans les écoles primaires , et ses idées servirent de base 
aux procédés qui furent adoptés. Modifiant ses idées 



270 



GAZETTE MUSICALE 



premières, il dressa pour les écoles tous les syllabaires 
et tableaux de lecture dont on se sert encore aujourd'hui 
dans la plupart de ces établissemens. Les travaux de 
rette nature ne donnent'a leurs auteurs.ni beaucoup de 
gloire ni beaucoup de profit; mais par ces raisons même 
ils convenaient parfaitement h l'ame généreuse et bien- 
faisante de Choron, et c'était pour lui de douces dis- 
tractions de ses occupations habituelles. 

Appelé , de 1 81 5 a 1 8 1 7 , a la direction de l'académie 
royale de musique, Choron apporta dans cette admini- 
stration ce zèle constant, cette ardeur désintéressée qu'il 
mettait dans les grandes comme dans les petites choses; 
peut-être était-il moins bien doué de cette souplesse de 
forme indispensable pour conduire un corps aussi diffi- 
cile a manier qu'une troupe d'opéra; toutefois il signala 
dignement son passage a ce théâtre, et il a laissé a ses 
successeurs un exemple difficile a imiter ; car vingt mois 
lui suffirent pour remettre au répertoire douze ouvrages 
anciens et en monter sept nouveaux. L'état de décadence, 
chaque jour plus sensible où se trouvait a l'Opéra toute 
la partie du chant, lui lit songer aux moyens de remédier 
à ce mal et de restaurer les études relatives a cet art. 
Point n'était besoin comme aujourd'hui de procéder par 
suppressions; le Conservatoire n'existait pas ; de sottes 
rancunes l'avaient effacé des budgets; et cette admirable 
école instrumentale , qui permit a Paris d'enfanter en 
quelques heures des orchestres formidables et presque 
miraculeux, n'était plus qu'un vain nom. Trop préoc- 
cupé delà faiblesse insignifiante du chant dans cet éta- 
blissement, Choron peut-être était sous le poids de 
quelques préventions mal fondées relativement aux au- 
tres parties de celte institution. Toujours est-il que le 
projet de réorganisation, qu'il proposa au ministre, fut 
un véritable service rendu a l'art ; car il consistait à in- 
troduire en France le régime si simple , si économique et 
si fécond en résultats des anciens conservatoires d'Italie. 
Malheureusement, l'intérêt de l'art et l'intérêt des ar- 
tistes ne sont pas si intimement liés que l'un ne soit 
parfois contraint de céder h l'autre : l'intérêt des artistes 
l'emporta. Choron proposait deux choses : un pension- 
nat pour le chant et un budget normal pour tout l'éia- 
blisscment de 68,000 francs, et rien de plus. Tel n'était 
pas le compte des artistes qui voulaient compter leur do- 
tation par centaines de mille francs. Il est besoin -d'ex- 
pliquer comment un plus gros budget nuit a l'art : c'est 
facile. Dans l'organisation d'un conservatoire, telle qu'elle 
existe aujourd'hui, et que Choron voulait réformer, il 
faut beaucoup de maîtres, et partant un gros budget 
pour mi petit nombre d'élèves. Chaque professeur don- 
nant au plus trois leçons par semaine, d'une heure cha- 



cune, et n'a J mettant que huit élèves au plus dans sa 
classe , il en résulte qu'il faut qu'un élève soit grande- 
ment favorisé lorsqu'il reçoit trois quarts d'heure de 
leçons par semaine; le reste du temps, il est livré a ses 
propres forces. Pour trois-cents élèves, par exemple, il 
faudra donc une prodigieuse quantité de professeurs, et 
les leçons n'en seront pas moins peu fréquentes et de pe- 
tite durée. — A. ce mode vicieux, Choron voulait sub- 
stituer le régime italien que ses études sur l'histoire de 
la musique lui avaient fait connaître et apprécier. Dans 
un ancien conservatoire, il n'y avait que deux mai.ies 
titulaires: un décomposition, un de chant; les maîtres 
d'instrumens venaient du dehors. Ne nous occupons que 
du chanl. Ce maître unique donnait chaque jour une 
heure de leçon a laquelle assistait la totalité des élèves, 
quelque fût leur nombre. La leçon se passait ainsi : les 
plus torts d'entre les élèves, occupant des places à part, 
recevaient directement la leçon du professeur qui expo- 
sait les règles, donnait des exemples , les faisait exécu- 
ter par les élèves-maîtres , indiquait les défauts et les 
moyens de les corriger. Cette hciue écoulée, les élèves 
se formaient en autant de subdivisions qu'il y avait dV- 
lèves-maîtres , et chacun de ceux-ci redisait a sa section 
la leçon qu'il avait reçue lui-même. Le professeur assis- 
tait a cette seconde leçon. Puis aux momens d'étude, 
d'autres subdivisions se formaient. Par cette méthode, 
chaque élève avait donc un travail journalier de deux 
heures, et son attention était d'autant plus excitée qu'il 
devenait maître a son tour. Ainsi , cela se passait a JNa- 
plcs dans le dix-septième etle dix-huitième siècle, et les 
bons chanteurs sortaient de ces écoles par douzaines. 
Pour les autres éludes, on suivait la même marche. Ces 
explications suffisent pour montrerla différence des deux 
enseignemens. 

Le pensionnat que Choron voulait former d'après ces 
principes, et le composer de soixante-dix a quatre-vingts 
chanteurs des deux sexes, ne fut point établi : plus tard 
il fut organisé dans des proportions plus restreintes ; mais 
l'enseignement adopté fut maintenu. L'un et l'autre sub- 
sistent aujourd'hui; c'est tout ce qu'on en peut dire. 

A la sortie de l'administration de l'Opéra , Choron 
fut choisi pour diriger une fraction de ce pensionnat 
destinée à régénérer les chœurs des théâtres ; on lui 
donna le nom d'école royale et spéciale de chant. Plus 
de deux cents choristes sont effectivement sortis de cette 
éccle; mais bientôt cet habile professeur, tout honteux 
du rôle subalterne auquel on l'avait réduit, voulut don- 
ner â son institution un but plus noble et plus utile. Il 
lui fit prendre le nomde Conservatoire de musique reli- 
gieuse , et depuis 1830, celui de Conservatoire de mu- 



DE !>A£iS. 



271 



sicjue classique. Voici en quels termes Choron explique 
ce but qu'il a si bien rempli, et qui , chaque jour, sem- 
blait grandir avec son zèle et son amour de l'art; il 
embrasse : 

1° La conservation des œuvres classiques de musique, 
c'est-à-dire le soin de choisir et de recueillir, principa- 
lement parmi les grandes compositions vocales en tout 
genre des maîtres de toutes les écoles et de toutes les gé- 
nérations , les portions de leur œuvre dignes d'être con- 
servées à la postérité, d'en faire l'objet d'études spéciales 
et de les faire exécuter avec toute la perfection dont elles 
sont susceptibles. 

2° Le perfectionnement du chant national et l'accrois- 
sement de la civilisation par l'enseignement universel 
de la musique élémentaire et la propagation générale du 
chant choral ; le perfectionnement des méthodes, et l'in- 
struction de jeunes professeurs destinés a seconder les 
vues des législateurs relatives à l'introduction du chant 
dans l'enseignement primaire. 

En -1 826 , Choron construisit à ses frais, dans son 
institution, une salle de concert où , pendant plusieurs 
années, ses élèves ont fait entendre les chefs-d'œuvre 
des anciennes écob s religieuses, des Palestrina, des 
Hœndel, des Cléri, des Carissimi , etc. ; tout Paris 
courut entendre ces productions exécutées par de jeu- 
nes enfans avec une supériorité d'ensemble désespérante 
pour des artistes consommés, et dont on n'avait point 
encore eu d'exemple dans nos écoles. Depuis 1825, il 
avait été nommé maître de chapelle a la Sorbonne ; et 
chaque dimanche, chaque jour de fêle, les dilettantides 
quartiers les pins éloignés se pressaient en foule dans 
l'étroite enceinte de cette église, naguère vaste et déserte, 
où, pour la première fois, furent entendus le Miserere 
d'Allegii, le Slabat mater a deux chœurs de Palestrina, 
compositions du style le plus religieux et le plus sévère, 
et d'une telle difficulté qu'elles avaient semblé jusqu'a- 
lors condamnées a ne pas sortir de l'enceinte de la cha- 
pelle pontificale. 

La perfection d'exécution où Choron savait conduire 
ses élèves était due principalement à la gravité, à la sé- 
vérité et surtout à la bonne direction de leurs études 
premières. Sa méthode concertante les amenait graduel- 
lement, rationnellement et sans fatigue, depuis les plus 
simples rudimensdela gammejusqu'aux combinaisons de 
tons et de mesure les plus compliqués; ces leçons n'étant 
jamais chantantes, mais seulement charitables, ils deve- 
naient lecteurs malgré eux ; chantant toujours en parties ; 
et, dès l'origine de leur éducation, la justesse et la me- 
sure n'étaient qu'un jeu pour eux; enfin, par l'habitude 
qu'ils acquéraient delà musique sévère des écoles classi- 



ques, ils se jouaient des plus grandes difficultés du style 
moderne. Basée sur les principes des écoles italiennes, 
Choron a rendu sa méthode concertante également utile 
au maître et à l'élève , sous le rapport de la durée des 
études, non pas en essayant de l'abréger extraordinaire 
ment , ce qu'il savait impossible; mais en donnant à un 
seul professeur le moyen d'enseigner simultanément l'art 
de lire la musique à un nombre quelconque d'élèves, 
quel que soit le degré d' avancement de chacun d'eux. 

Tous ces procédésd'enseignement, Choron les a écrits 
et développés dans les ouvrages nombreux qu'il a publiés 
sur la musique élémentaire, le chant choral , etc.; mais 
ce qu'il n'a pu mettre dans des livres, ce qui est mal- 
heureusement mort avec lui , c'est cet enthousiasme 
communicatif, cette ferveur de conviction qu'il faisait 
naître comme h son insu chez tous ceux qui l'écoutaient; 
c'est cette influence toute personnelle et presque magi- 
que sons laquelle il plaçait ses auditeurs ou ses élèves- 
Choron a présenté sans aucun doute un des phénomènes 
musicaux les plus extraordinaires, car lui qui jamais 
n'avait été un praticien consommé, il savait obtenir des 
niasses les plus rebelles, les plus inertes, une perfec- 
tion d'ensemble telle qu'un chef consommé ne l'obtient 
souvent pas d'artistes de profession. 

Il faut pourtant reconnaître que, préoccupé de la 
perfection de l'ensemble, Choron a trop négligé rensei- 
gnement individuel du chant. Soit que les procédés mé- 
caniques lui fussent inconnus, soit qu'il eût une con- 
fiance irop grande dans les résultats de ses méthodes, 
il n'a pas cherché a développer chez quelques artistes 
qui lui doivent leur éducation les dons naturels qui de- 
vaient en faire des chanteurs remarquables. A l'excep- 
tion de Dupiez, nous ne connaissons pas un chanteur 
de premier rang sorti de celte institution; mais, en re- 
vanche, quelle foule d'excellens musiciens, de chan- 
teurs de second ordre, de professeurs distingues a-t-il 
pu compter au nombre de ses élèves ! Nous citerons 
seulement Janscnnc , Wartel , Tbénard , Hébert, 
Am. Boulanger, Hippolyie Monpou, mesdames Du- 
prez , Massy, etc. , etc. 

Les trois dernières années de la vie de Choron ont dû 
être bien affreuses; car il est mort a la peine, luttant 
contre son mauvais sort , contre l'indifférence, il fau- 
drait dire contre l'ingratitude de l'administration; mais 
toujours occupé de l'avenir , de l'avancement et Je la 
propagation de l'art musical. Après avoir perdu sa place 
de maître de chapelle a la Sorbonne par suite de la révo- 
lution de 1850; après avoir vu son budget de 56,000 f. 
réduit a i 5,000 par l'ignorance et le mauvais vouloir 
d'un ministre, par la jalousie honteuse de ses confrères, 



272 



GAZETTE MUSICALE 



il ne s'occupait encore que des moyens de se créer de nou- 
velles ressources. Dans la prospérité, tout ce qu'il pouvait 
gagner élaitemployé a des publications d'ouvrages classi- 
ques capitaux, dont il forma un riche répertoire pour ses 
cours et ses concerts. Lorsqu'il se vit frappé dans ce 
qu'il avait de plus cher, ses élèves et son école , il forma 
un projet gigantesque, et dont les suites pouvaient être 
incalculables si ses forces ne l'avaient pas trahi. Les 
fonds alloués a l'entretien des chœurs des cathédrales 
ayant été rayés du budget en 1832, Choron entreprit 
d'organiser seul les chœurs de chant, non pas seulement 
dans les églises , mais dans les écoles publiques , dans 
les corps militaires, etc. Il avait composé dans ce but 
des morceaux a quatre parties qui pouvaient s'exécuter 
a une, deux, trois ou quatre , et qu'il faisait apprendre 
séparément à chaque genre de voix, puis les réunissait 
successivement les uns aux autres. Les résultats qu'il 
obtint par ces procédés tiennent véritablement du pro- 
dige. A La Rochelle, où se fit son premier essai, six 
jours lui suffirent pour créer un chœur de quatre-vingt 
dix chanteurs en quatre jours. Il en fit de même à Char- 
tres et a Luçon. A Nantes il organisa trois chœurs en 
une semaine, un de quatre-vingt, un de cent dix, et 
un de cent soixante, pouvant se réunir ou former 
plusieurs masses. Arrivé a Angers un dimanche matin , 
il ne put commencer ses opérations que le lendemain a 
trois heures et demie, et a cinq heures trois quarts, un 
chœur de trois cents cinquante voix exécuta un motet a 
la Vierge, a sept parties, dont quatre réelles. De retour 
a Paris , il fit deux réunions semblables a Saint-Sulpice 
et à Notre-Dame dans l'une desquelles on ne comptait 
pas moins de huit a neuf cents chanteurs. Ces masses de 
chanteurs, qu'après quelques heures d'exercice, Choron 
faisait chanter en parties avec un ensemble étonnant, se 
composaient habituellement non pas d'amateurs ou d'ar- 
tistes, mais de simples ouvriers, de gens du peuple, 
sans aucune culture musicale. Après de telles merveilles 
Choron ne doutait pas qu'on ne lui donnât a instruire 
les enfans des écoles d'indigens, et il se proposait de 
donner un concert au bénéfice des parens pauvres, dans 
le milieu du Champ-de-Mars avec une niasse de trente 
mille voix , et Choron aurait réussi s'il eût vécu. 

Tant de fatigues , une activité d'esprit qui semblait 
croître avec l'âge ; l'indifférence du ministère et de la 
chambre des députés pour ses élèves qu'il nourrissait 
littéralement de ses deniers (i) achevèrent de briser le 

(1) Celui qui écrit ces lignes a vu de ses yeux la preuve po- 
sitive que peu de temps avant sa mort, Choron fut obligé de 
vendre une petit rente, la dernière qui lui restait, pour sub- 
venir aux dépenses de son établissement. 



corps de ce malheureux artiste, car son ame avait tou- 
jours confiance dans l'avenir. Lorsqu'il sentit la mort 
approcher,, il voulut dicter une note pour recommander 
au ministre tout ce qui lui était cher, son épouse, qui, 
depuis longues années, s'était vouée aux travaux les 
plus rudes du pensionnat; M. Nicou son élève, devenu 
son gendre et son suppléant, et par-dessus tout l'avenir 
de l'école qu'il avait créée. Ses dernières paroles n'ont 
pas été entendues ; le conservatoire de musique clas- 
sique est supprimé... Qui doit -on accuser de cet acte de 
vandalisme? 

Choron, avant de mourir, a fait lui-même son épita •• 
plie. Cet homme dont la vie fut un continuel dévoue- 
ment, et qui jamais ne mentit à sa conscience, a voulu 
faire graver sur son tombeau ce qu'il pensait de lui- 
même : il ne sera démenti par personne. 

ALEXANDER STEPHANUS 

CHORON, 

E VALESIO OR1UNDUS, 

NATUS CADEMI, DIE 1\ S 1 "'' 5 1771 

LU TERIS BONIS ARTIBUSAC SCIENT LIS ACCURATE ET FELICITER STUDU1T; 

SED MDSICAM SACRAM ET DIDACTICAM 

PRJISERTIM EXCOLDIT, 

RELLIGIONI ATQUE PUBLÎC/E UTILITATI 

PR.ECIPUE CONSULENS 

BONIS ET BONO TOTUS INTENTUS ET FAVENS 

SE IPSUM AC SUA PRORSUS ABNEGAVIT. 

QUAM MULTA AD N1MIDM ARTIS DAMNUM IMPI.RFECTA RELINQUENS 

VARIIS rUBLICIS MUNEIUBUS FUNCTUS 

OBIIT DIE 28 JBNI1 \ 834. 

ORATE TRO EO. 

La liste complète des ouvrages de Choron formera un 
article important dans la bibliographie musicale. Nous 
avons cité les principaux ouvrages de théorie, voici 
ceux relatifs a l'enseignement pratique : 

Cours élémentaire de solfège et de chant; plusieurs cahiers 
contenant les premières leçons de solfège et plusieurs suites de 
leçons élémentaires à uuc, deux, trois et quatre voix, des meil- 
leurs auteurs , à l'usage des écoles primaires. 

Méthode de plain-chant. 

Exercices comparés de plain-chant et de musique élémen- 
taire à l'aide desquels on peut apprendre l'un par l'autre ou 
l'un indépendamment de l'autre, en ce qu'ils ont de commun, 
la musique et le chant ecclésiastique. 

Méthode concertante transcendante à quatre parties, d'un 
degré différent de difficulté , qui peuvent s'exécuter ensemble 
ou séparément, à l'usage des écoles spéciales, maîtrises de ca- 
thédrales , etc. 

La même élémentaire a trois parties à l'usage des pension- 
nats, maisons d'éducation de l'un et l'autre sexe, des sémi- 
naires, des écoles primaires, etc. 

Méthode élémentaire d'orgue, à l'aide de laquelle un élève, 
possédant les connaissances élémentaires de musique et de 



forte-piano, peut apprendre à loucher l'orgue et à composer 
ou improviser pour cet instrment. 

Méthode transcendante d'orgue, par M. Rink, organiste 
de la cour de Darmstadt , traduite de l'allemand. 

Il a composé un grand nombre Je morceaux de mu- 
sique d'église, beaucoup de romances dont une surtout, 
la Sentinelle, est devenue populaire. Il laisse inachevé : 

Exposition abrégée des principes fondamentaux de la mu- 
sique, ou Précis élémentaire des loi* constitutives de tous les 
idiomes ou systèmes de musique , avec leur application au sys- 
tème ecclésiastique, reste de la musique grecque, et au système 
européen moderne. 

Manuel encyclopédique de musique. 

Traité de contre-point antique , par Fux , nouvelle traduc- 
tion, avec des notes. 

Traité de composition moderne, par J. Preindl , traduit de 
l'allemand , avec des notes. 

Considérations sur la situation actuelle de la musique, et 
pa t culièrement de la musique vocale en France. 

Introduction a l'étude générale et raisonnée de la mu- 
sique. 

Le répertoire des contrapuntistes : Extrait méthodique 
des écrivains les plus estimés sur l'art du contre-point. 



JUGEMENT DU TRIBUNAL DE COMMERCE 

Dans l'affaire de l'Académie Royale de Musique et 
l'Opéra- Comique contre les Concerts aériens des 
Champs-Elysées. 

On se rappelle que MM. Véron et Crosnier, en leur qualité 
de directeurs de l'Académie Royale de Musique et de l'Opéra- 
Comique , avaient cité devant le tribnnal de commerce M. Mas- 
son de Puilneuf, fondateur des concerts des Champs-Elysés 
pour s'entendre condamner 1° à cesser désormais de faire exé- 
cuter, dans ses concerts les ouvertures et autres morceaux ap- 
partenant aux répertoires de ces deux théâtres, et 2° à leur 
payer 80,000 francs à titre de dommages et intérêts, à raison 
du préjudice causé jusqu'à ce jour. Voiri le texte du jugement 
rendu le 20 août dernier dans celte affaire. 

Le Tribnnal , 

« Attendu que les droits des auteurs ont été réglés par les 
lois des 13-1 9 janvier, 19 juillet , 6 août 1791, et 19 juillet 1793; 

» Que la propriété littéraire et celle des 'oeuvres musicales 
sont sous la protection de ces lois , qui ne sont pas abrogées ; 

» Attendu que, aux termes de l'ait. 1 er du décret rendu par 
la Convention nationale le 1 g juillet 1793, les auteurs d'écrits 
en tous genres, les compositeurs de musique, doivent jouir 
seuls, durant leur vie entière, du droit exclusif de vendre, 
faire vendre cl distribuer leurs ouvrages, et d'en céder la pro- 
priété en tout ou en partie; 

>> Que leurs héritiers ou cessionnaires doivent jouir du même 
doit durant l'espace de dix ans après la mort des auteurs; 

» Qu'aux termes de l'art 3 de la loi des 1 3-1 g janvier 1791, 
et de l'art. 1 er de la loi des 1 cj jdillel-6 août de la même année, 
les ouvrages des auteurs vivons , soit qu'ils fussent ou non gra- 
vés ou imprimés, ne peuvent être représentés sur aucun théâ- 



tre public daDs toute l'étendue du royaume , saus le consente- 
ment formel ou par écrit des auteurs ou celui de leurs héritiers 
ou cessionnaires; 

» Attendu que Crosnier et Véron sont propriétaires du réper- 
toire des théâtres de l'Opéra et de l'Opéra-Comique ; qu'ils ont 
r-n outre traité avec les différens auteurs des ouvrages par eux 
ajoutés à ce répertoire; qu'ils ont seuls le droit de faire jouer 
et représenter, en tout ou en partie, ceux de ces ouvrages qui 
ne sont pas tombés dans le domaine public; 

» Que les auteurs , en se réservant ou en cédant le droit de 
faire graver et vendre leurs ouvrages , n'ont pu céder le droit 
de les faire représenter, puisqu'il était aliéné par eux au profit 
des administrations théâtrales, avec lesquelles ils avaient pré- 
cédemment contracté ; 

» Que les éditeurs, en achetant le droit de graver et de ven- 
dre des ouvrages déjà représentés, ne peuvent transmettre à 
ceux qui les achèteut que l'usage permis par la loi ; 

» Qu'eu vain, Masson de Puitncuf prétend qu'il ne représente 
pas les ouvrages ou qu'il ne les fait exécuter qu'en partie ; 
qu'un concert, érigé en spéculation permanente, ouvert aux 
mêmes heures que les théâtres, ayant ses affiches, ses bureaux, 
ses employés, et où le public est admis en payant , est une 
entreprise placée sous la dénomination généiique de spectacles 
publics ; 

» Que s'emparer, sans droits, d'une partie de la chose d'au- 
trui , ce n'est pas moins porter une atteinte au droit de pro- 
priété; 

» Que les directeurs de l'Opéra et de l'Opéra-Comique, qui 
montent à grand frais à leurs risques et périls, des ouvrages 
dont le succès est incertain, éprouveraient un préjudice con- 
sidérable, s'il était permis à tout entrepreneur de spectacles , 
de choisir, sans aucune chance de perte, tout ou partie des 
pièces favorablement accueillies , et d'en tirer profit , eu les fa - 
sant exécuter en public; 

» Attendu que Crosnier agit encore comme subrogé aux 
droits des auteurs, suivant conventions du 27 mai 1834, enre- 
gistrées le 18 juillet suivant; qu'aux termes de ces conven- 
tions , les auteurs signataires se sont formellement interdit le 
droit d'autoriser l'exécution de tout ou partie de leurs ouvra- 
ges sur aucun théâtre de la capitale ni dans aucun concerlpu- 
blic et payant, durant les cinq aunées qui suivront la pre- 
mière représentation, sauf les motifs arrangés en conlredauces 
ou mis eu variations ; 

» Que ces conventions sont d'ailleurs conformes aux réglc- 
mens pris par l'autorité administrative le a5 avril 1807 ; 

« En ce qui louche la demande en dommages et intérêts; 

» Attendu que Crosnier et Véron ont toléré pendant long- 
temps l'exécution des œuvres musicales qui fait l'objet du pro- 
cès : qu'ils ne peuvent ainsi imputer qu'à eux-mêmes le tort 
qu'ils ont pu éprouver; 

« Par tous ces motifs, 

» Fait défense à Masson dePuitneuf d'exéculerou faire exécu- 
ter à l'avenir, dans ses concerts publics , tout ou partie des ou- 
vrages dépendant des répertoires des théâtres de l'Opéra et 
de l'Opéra-Comique, dont la première représentation ne re- 
monte pas à cinq années de ce jour ; sinon et faute par lui de 
se soumettre au présent jugement , le condamne par toutes les 
voies de droit , et même par corps, à payer aux demandeurs la 
somme de 200 fr. par chacune des contraventions qui seraient 
commises et régulièrement constatées ; 



274 



GAZETTE MUSICALE 



« Déclare Véron , Crosnieret Cerflierr non reccablcs clans 
leurs demandes en dommages et intérêts; ordonne l'exécution 
provisoire nonobstant appel, à la charge par Crosnier et Véron 
de fournir caution, que le Tribunal fixe à 3o,ooo fr. ; con- 
damne Masson de Puitneuf en tous les dépens. 

Sans nous engager iei dans l'examen et la critique détaillée 
des motifs de ce jugement, dont appel sera probablement in- 
terjeté , nous nous permettrons seulement de dire qu'il nous 
semble basé sur une perpétuelle confusion du droit de repré- 
senter des ouvrages dramatiques, et du droit d'exécuter quel- 
ques morceaux de musique dépendans de ces ouvrages. 

De cette confusion , si elle était consacrée , naîtrait une ques- 
tion nouvelle et fort importante, laquelle s'agiterait entre les 
compositeurs et les éditeurs de musique. En effet, la propriété 
de ces derniers, propriété acquise et exploitée à grands frais, ne 
se trouverait-elle pas singulièrement restreinte, si les directeurs 
de spectacle pouvaient l'entraver cl la frapper d'interdit? Em- 
pêcher l'exécution de l'ouverture , ou d'un morceau quelcon- 
que d'un opéra, n'est-ce pas en empêcher jusqu'à un certain 
point la vente? Croit-on, par exemple, que le galop de Gus- 
tave eut joui d'une vogue si populaire , et par conséquent d'un 
si grand débit, si tous les orchestres de Paris n'en eussent si 
souvent fait retentir les airs ? 

Nous appelons l'attention sur celte considération , qui, dans 
l'intérêt même de l'art et des artistes, ne doit pas être né- 
gligée. 



Revue Critique. 

Douze Libuetti, par F. L. Berlhé. 

La première question que beaucoup de lecteurs ne manque- 
ront pas d'adresser à l'auteur de ces deux volumes est celle-ci: 
« Pourquoi n'avez-vous pas fait lire, recevoir, mettre en mu- 
sique et représenter vos librelti, au lieu de les publier ainsi 
tout nus? » Pourquoi? répondra l'auteur; et mou Dieu vous 
ignorez donc qu'il faut être connu pour pouvoir se faire con- 
naître au théâtre; vous ne savez donc pas que les directeurs 
nient qu'il faille faire un premier ouvrage avant que d'arriver 
au second, et qu'ils n'admettent pas de commencement à la 
carrière de l'écrivain dramatique , soit poète, soit musicien. » 
Supposons un compositeur inconnu qui, poussé par une mal- 
heureuse fantaisie , aurait écrit un grand opéra ; il voudra le 
faire lire. « Qu'a-t-il fait? demande le directeur. — Rien, il 
commence. — En ce cas , qu'il aille àl'Opéra-Comique. » Notre 
homme se présente au second théâtre lyrique. « Qu'a-t-il fait ? 
demande le directeur. — Il a fait un ouvrage qu'il vous ap- 
porte. — Mais, auparavant, a-t-il été joué sur quelque théâtre? 
— Non , il commence. — En ce cas, qu'il aille au Vaudeville.» 
Le malheureux descend encore. Arrivé au Vaudeville avec son 
manuscrit : « Qu'a-t-il fait? demande le directeur. — Rien , il 
commence. — En ce cas, je n'en veux pas; que ne fait-il des 
romances pour montrer un peu comment il écrit. » Le pauvre 
auteur fait des romances; il arrive plein d'une trop juste mé- 
fiance chez un éditeur de musique.» Qu'avez-vous fait? lui 
jette encore à la léte celui-ci. — Fiien , je commence; et, pu- 
bliées par vous, je pense que ces romances pourraient me 
faire connaître rapidement. — Monsieur, je ne puis me char- 
ger de l'édition des œuvres d'un auteur absolument inconnu ; 
faites des contredanses , vous pourrez peut-être avec quelques 



protections les fiire exécuter aux Cham; s-Elysées. » Heureu- 
sement pour M. Berthé, les contre-danses n'ont pas de parole--; 
il aura en conséquence évité cette dernièie humiliation. Quoi 
qu'il en soit, des dégoûts de la nature de ceux que je -viens 
d'indiquer auront sans doute obligé l'auteur des douze librelti 
à les faire imoiimei'; s'exposant ainsi à voir quelque homme 
en réputation sans idées profiter des idées de l'homme sans 
réputation. 

La manière dont M. Berthé envisage son sujet est, à notre 
avis, la véritable et la seule bonne. Il reconnaît avec toute 
l'Europe musicale qu'un libretto n'est pas et ne peut même 
pas être un ouvrage littéraire, et que celui qui vent travailler 
pour la si eue lyrique doit d'abord prendre pour devise : lotit 
pour la musique. Aussi, plusieurs des nouveaux librelti qui , 
malgré les modestes prétentions de l'auteur , ne sont point dé- 
pourvusd'un mérite dramatique qui en rend la lecture atta- 
chante, nous ont-ils paru admirablement disposés pour le 
compositeur. Imogine est celui que nous sommes portés à citer 
de préférence ; le choix du sujet, tiré du fameux roman de 
Lewis (Le Moine), le sombre intérêt qui s'attache au principal 
personnage , ces superstitions du moyen-âge si pleines d'une 
sauvage poésie, la manière dont les chœurs sont jetés dans 
l'action, et, enfin, la belle scène du repas nuptial, font de cet 
ouvrage une bonne fortune pour le compositeur.'Eu outre, 
notre attention a été spécialement attirée par Imagine parce 
que nous savions que l'auteur du ballet de Proserpitie et de 
tant d'autres productions remarquables, M. Schneilzhoeffer , 
avait déjà écrit la musique des deux premiers actes. La partition 
de la Tempête, qu'il termine en ce moment, l'a détourné 
quelque temps d'une oeuvre si bien en harmonie avec la nature 
de son talent. Espérons queM. Schneilzhoeffer s'empressera de 
terminer Imogine, et que , rendant à l'auteur toute jns'ice , le 
directeur de l'Opéra se décidera à la monter. 



Messe solennelle à trois voix (chœurs ad libitum), a 
grand orchestre ou accompagnement de piano ou or- 
gue, par A. de Garaude. Prix : -13 f. la partition de 
piano. 

L'élat où se trouve aujourd'hui en France la musique n li- 
gieuse, est des plus déplorables. Naguère encore, nous avions 
des écoles destinées à l'étude de cette branche si importante de- 
là musique; nous avions des temples consacrés pour en perpé- 
tuer la splendeur ; aujourd'hui , temples et écoles sont déserts 
oufermés. Lamusique est bannie des églises, au moins decelles 
du chef de l'état , et cela , non pas parce que , comme le faisait 
jadis le pape Marcellus , on l'a jugée indigne de la majesté des 
lieux saints , mais bien parce qu'on l'a considérée comme ne 
valant pas le vil métal qu'elle aurait coûté. Le dernier appui 
de cet art sublime n'est plus ; Choron vient de mourir, infati- 
gable dans les efforts qu'il s'était imposés pour mener à bien 
sa sainte entreprise, et, maintenant, rien n'est plus rare que de 
rencontrer dans les riches magasins de musique des composi- 
tions qui, comme celle que nous annonçons, soient destinées 
| à honorer le Créateur. Tandis qu'en Angleterre, bien qu'ace i- 
blés sous le poids des affaires les plus épineuses, soit de lin- 
térieur, soit de l'extérieur , le roi et les grands du royaume ne 
dédaignent nullement de présider des fêtes musicales qui du- 
rent des journées entières; tandis que le peuple anglais , ce 



même peuple qu'on est si disposé à représenter comme totale- 
ment dépourvu de tout sentiment de l'art, se précipite en foule 
sous le majestueux portique de Westminster pour écouter avec 
ferveur et recueillement les saintes hymnes qui lui ont été lé- 
guées par les bardes pieux des siècles passés; taudis que, dans 
les églises de la Suisse et de toute l'Allemagne . des hymnes 
pures et harmonieuses retentissent répétées par <Jes milliers de 
voix à l'occasion de ces fêtes si solennelles où des fou'cs in- 
nombrables d'artistes cl d'amateurs se réunissent à l'envi les 
uns des antres pour exécuter dignement les chefs-d'œuvre de 
toutes les époques ; tandis qu'enfin , dans ces divers pays , des 
chants de prière et de reconnaissance éclatent malin et soir sur 
les bines des écoles... notre peuple à nous, le peuple français 
sait à peine maintenant ee que sont le chant et la musique, et 
ne peut plus être flatté que par le frivole caqueta ge et les chants 
papillotes de nos modernes opéras! Et qu'on ne vienne pas 
('ire .-Nous ne sommes pas , nous'ne deviendrons jamais musi- 
ciens ! Ce ne serait qu'une misérable et calomnieuse excuse. 
Donnez, vous grands personnages qui dirigez les rênes de l'é- 
tat, donnez seulement la musique à votre peuple, et vous ne 
tarderez pas à vous convaincre que ce peuple n'est pas seu'e- 
ment passionné pour l'honneur et la liberté, mais qu'il est en 
même temps impressionnable à lanvgique influence des beaux- 
arts. Au reste , que peuvent faire nos paroles el nos vœux? Qui 
voudra écouler les unes et exaucer les autres? Retournons 
donc à l'œuvre qui nous occupe. Ce n'est pas sans être animés 
d'un vif sentiment d'attente favorable que nous en avons entre- 
pris l'examen ; car il y a long-temps que M. de Garaudé nous 
est connu comme excellent professeur el en même temps comme 
praticien habile. Nos espérances ont cependant été dépassées. 
Dans tout le cours de sou ouvrage, M. Garaudé a prouvé qu'il 
est un de ces compositeurs qui ne se contentent pas de connaî- 
tre les secrets les plus cacliés de leur art, mais qui en même 
temps unissent l'originalité à lagiâce et à la profondeur de 
l'expression; aussi a-t-il su imprimer à son œuvre un cachet 
si nob'e et si religieux que nous n'hésitons pas à recommander 
vivement auprès de toutes les églises où l'on s'occupe encore 
de musique, cette messe quiesttrès-courte et facile d'exécution. 
Une seule chose, il faut le dire , nous a choqués dans cette pro- 
duction . c'esL la prosodie vicieuse d'un grand nombre de mots 
Indus; c'est ainsi que nous trouvons : Laudamus propter ma- 
gnum qui st'des, etc., etc., ce sont là toutes fautes impardon- 
nables. En supposant qu'il soit permis de chanter en français 
sans s'embarrasser de cette soi te de difficulté, la langue latine 
est plus exigeante, cl demande au moins qu'on ait égard à la 
quantité dans les mots qu'on emploie. 

Puisse M. Garaudé nous gratifier encore souvent de produc- 
tions aussi distinguées que celle-ci ! 



être un peu lourde et embarrassée. Parmi l'es "varia lions, nous 
citerons spécialement la seconde et la quatrième qui se distin- 
guent par une certaine nouveauté de formes; cl nous ajoute- 
rons que l'ouvrage dans son entier prouve un compositeur ha- 
bile el travaillant avec autant de soin que d'amour de son art. 
En général , cette fantaisie ne présente pas de grandes diffi- 
cultés, et, bien exécutée, elle doit produire un très-bel effet. 



Fantaisie et variations pour le piano , par Fr. Kalk- 
brenner. Op. -125. Prix : 7 fr. 50 c. 

Cet opuscule est une des plus jolies productions qui soient 
sorties de la plume de M. Kalkbrenner depuis quelque temps. 
Rien que composé dans la forme aujourd'hui si usée de 
l'air varié , il se recommande cependant par quelques particu- 
larités intéressantes. L'introduction prépare fort convenable- 
ment l'auditeur au thème de la Sicilienne de Bellini , motif 
empreint d'un sentiment profond , mais dont l'allure est peut- 



Tr.ois valses sentimentales pour le piano, par Charles 
Keller. Prix : 5 fr. 

Quoique très-convenables à la danse et présentant souvent 
des effets aussi neufs qu'inléressans sous le rapport de l'har- 
monie comm: sous celui delà mélodie, ces valses n'en sont 
pas moins à notre avis un peu trop difficiles , un peu trop em- 
preintes d'une certaine recherche; nous pourrions même dire 
un peu trop précieuses. Nous croyons, par exemple, pouvoir 
reprocher de la recherche au compositeur, lorsque clans le nu- 
méro I , à la neuvième mesure , au lieu de reprendre tout natu- 
lellement sa pensée principale, il préfère se perdre dans une 
figure qui n'est ici nullement à sa place, qui est entièrement 
étrangère, et dont l'effet n'est rien moins qu'agréable. La fin 
du même numéro eslaussi maniérée et n'est pas d'un effet plus 
heureux. Dans le n° i , le sol naturel , qui se trouve dans la se- 
conde el la troisième mesure de la basse , serait plus convena- 
blement représenté par.un_/« double dièze. Le n° trois est celui 
qui nous satisfait le mieux. Il est exempt des défauts que nous 
venons designa'cr, cl se recommande par une grande fraîcheur 
aussi bien que par des idées neuves et agréables. Nous désirons 
voir M. Relier consacrer sa muse à des sujets plus élevés, et 
nous sommes assurés que s'il prend ce parti, il ne pourra 
m nquer de faire preuve d'un talent très-distingué. 



NOUVELLES. 

j,* + On nous mande de Boulogne-sur- Mer que mademoi- 
selle Blahelka , pianiste d'un grand mérite , y a donné le 6 de 
ce mois un concert qui a réuni tout ce que cette ville, où se trou- 
vent beaucoup de familles anglaises, renferme de beau monde 
et d'amateurs de la bonne musique. Le choix des morceaux n'a 
rien laissé à désirer, et le public a fréquemment exprimé la sa- 
tisfaction que lui faisait éprouver le talent des artistes. La béné- 
ficiaire , surtout, a enlevé tous les suffrages par la précision et 
la brillante facilité avec laquelle elle a exécuté les variations 
composées par Mavseder sur un thème de la Sémiramide et 
un nouveau morceau île sa composition : Ilecolleclion of En- 
gland , morceau quia élé vivement applaudi par les connais- 
seurs. Parmi les autres rxérulans, on cite avec beaucoup d'é- 
loge MM. Poignet, GodeÉroid, Chardard et [Vivien , qui ont 
donné dans ce concert de nouvelles preuves du talent distingué 
qu'on leur connaît. 

* Les concours du Conservatoire de musique de Bruxelles 
ont élé fort satisfaisons en égard au peu de temps qui s'est 
écoulé cfepnïs la restauration de cet établissement par les 
soins de M. Fétis. Le jury, présidé par M. Fétis , ne s'est pas 
montré prodigne de couronnes, et n'a décerné que les récom- 
penses qui luiront paru rigoureusement méritées. Dans la plu- 
part des classes, il n'y a point eu de premier prix, et les se- 
conds prix décernés n'ont point été partagés entre plusieurs 
élèves. 

On écrit de Marseille : 

* Due troupe de jeunes acteurs el actrices, sous le nom de- 
gymnase dramatique, attire la foule à notre grand théâtre, et 
fait des recettes qui souvent dépassent mille ècus; recette qui, 
depuis long-temps, nVt.i: réservée qu'à Robert-U -Diable . 



GAZETTE MUSICALE DE l'ARIS. 



chef-d'œuvrcde Meycr-Beer.Parmi lesjeunes talons il se trouve 
aussi un pianiste, qui a joué hier un rondo sur la Sicilienne 
de Robert le-Diable, par Kalkbrcnner ; il a produit beoucoup 
d'effet malgré une exécution plus que médiocre. Nous croyons 
que le piano à queue dont il s'est servi, et qui sort de la fabri- 
que de M. Boisselot, de notre ville, était pour beaucoup diius 
ce succès. Des basses vigoureuses, un médium d'une grande 
beauté, et les deux dernières octaves d'en haut d'un brillant et 
d'une justesse rares, ont excité de l'enthousiasme. Marseille est 
dans ce moment la seule ville de province qui puisse se flatter 
de posséder un facteur de pianos dont les inslrumens peuvent 
se mettre en ligne avec les meilleurs pianos sortis des ateliers 
des premières maisons de Paris. Nous avons appris a\cc satis- 
faction que les instruirions de ce fabricant ont eu une mention 
honorable à l'exposition de Paris. S'il continue ainsi à perfec- 
tionner ses travaux, une médaille d'or ne lui manquera pas à 
la prochaine exposition, et il l'aura méritée. 

,,,% Il paraît que madame Amélia Masi veut rompre l'enga- 
gement qu'elle avait contracté avec l'administration de l'Opéra- 
Çomique, qui, dit on , n'en remplit pas les clauses, d'abord , 
quant aux opéras traduits, it, en second lieu, quant aux rôles 
spécialement écrits pour cette cantatrice. Les i raductions éprou- 
vent diverses entraves, et aucun rôle n'a encore été écrit pour 
madame Masi. 

t * + Une observation curieuse vient d'être faite par M. le doc- 
teur Brofferio ; il s'agit d'un effet extraordinaire produit par 
la musique sur une femme âgée de 28 ans , née et élevée dans 
un petit village du Piémont, mariée depuis sept ans, n'ayant 
jamais eu d'enfans, d'un teint fleuri, d'une constitution ro- 
buste, et qui eu octobre dernier fut au bal de la fêle locale de 
son village. L'orchestre était choisi et bruyant ; c'était la pre- 
mière fo.s de sa vie qu'elle l'entendait. Par extraordinaire, 
cette tète dura trois jours ainsi que le bal, et cette femme y 
dansa constamment a"c.c un sorte d'enthousiasme ; jamais elle 
n'avait entendu une musique aussi bruyante , ni dansé avec au- 
tant de plaisir. 

Après la fêle, elle continua à entendre le son delà musique, 
cpii l'avait émue et séduite : soit qu'elle mangeât , marchât , ou 
qu'elle se couchât, ce son mélodieux étant tellement dans sa 
tète, qu'elle ne pouvait pas même dormir. Les morceaux qui 
avaient été joués étaient des mouferines ; et, comme il y eu 
avait eu beaucoup , chacune d'elles passait à son tour dans sa 
tète, telle qu'elle avait été jouée, et faisaient ainsi place à Ja 
suivante, etc. 

L'insomnie qui accompagnait cet état commença par troubler 
les digistions, ainsi que toutes les autres fonctions vitales. Des 
empiriques et plusieurs médecins instruits ayant été appelés, 
aucune médication ne put faire cesser les sons qu'elle entendait. 
Enfin, plus le trouble des fonctions digestives, la faiblesse et 
les sueurs nocturnes augmentaient, plus les sons musicaux ! 
croissaient eu intensité dans sa tête. Le docteur Brofferio, ap- ] 
pelé trois fois en consultations, trouva toujours le pouls vif, 
ii régulier et intermittent , comme on l'observe lors d'une épou- j 
vante subite. Réduite à une consomption nerveuse extrême, elle \ 
mourut au bout de six mois , sans que , pendant tout ce temps, ' 
elle ait cessé une minute d'entendre ces sons qui de\enaint 
très-pénibles à mesure que son état empirait. 

Pour amuser la société, le premier violon s'élant permis 
plusieurs lazzis désharmoniques, ces sons se répétaient égale- 
ment dans la tête de la malade, et plus sa maladie s'aggravait , 
plus ses discordances se répétaient ; cela vint au point , que, 
tenant sa tête entre ses mains , elle s'écriait : Ah ! qu'elle voix 
fausse! 

On conçoit aisément qu'une puissance quia si fortement agi \ 
sur l'organe auditif, et qui a produit un effet si extraordinaire 
sur le sengorium commune , ait pu déterminer en lui un mou- 
vement de répétition semblable aux expressions long-temps 
soutenues ; mais ce qui est inconcevable, c'est que celte im- 
pression au lieu de diminuer ait toujours été en augmentant au 
point de produire une consomption nerveuse que nous ne 
croyons pas avoir encore été observée. 

+ * t La réouverture du Théâtre-Italien se présente sous les 
auspices les plus favorables, les artistes engagés jusqu'à présent 
nous promettent une saison brillante, ce sout : MM. Rubini, 
Tamburini, Lablache , Ivanoff, Santini : et mesdames Julie 
GrisijJFink Loor et Schullz. Outre ces noms l'on nous fait espérer 



trois ouvrages nouveaux expressément composés par MM. Bel- 
lini, Donizetti et Gabassi, pour Paris. L'orchestre doit êtie di- 
rigé par M. Parisini, direttore de l'orchestre du théâtre de la 
Pei-gole, à Florence. 

t *ç Un singulier cas de somnambulisme se présente eu ce 
moment à New-Yorck. Un jeune homme de dix-neuf ans , ap- 
partenant à une estimante famille de commerçans , manifestait 
depuis long-temps des dispositions prononcées pour la musi- 
que ; il s'avisa de prendre quelques leçons de violon à l'insu de 
sesparens, qui n'avaient pas jugé à propos de favoriser sou 
goût. Mais son secret ne tarda pas à être découvert par l'inci- 
dent le plus étrange. 

Depuis plusieurs semaines on entendait, au milieu de la nuit , 
les sons d'un instrument h cordes qui partaient de la chambre 
habitée par le jeune homme. Après quelquesjours d'hésitation , 
on pénétra dans cette appartement et l'on vit le virtuose se 
piomener en chemise dans sa chambre , tenant l'archet d'une 
main et le violon de l'autre. On acquit la conviction qu'il 
venait de se réveiller par le bruit qu'on avait fait à sa porte. 
Sa confusion et le désordre du lit ne laissèrent aucun doute à 
cet égard. 

Les païens consultèrent un célèbre médecin sur cette mala- 
die. Celui-ci demanda une plume et de l'encre et prescrivit le 
traitement suivant : 

Faites- lui prendre toits les jours des leçons de musique. 

On espère que la famille sera assez sage pour suivre celte or- 
donnance, 



Musique nouvelle , 

Publiée par Rirbault. 

A. Fessr et 31. Singer. Fantaisie brillante et concertante pour 

piano et violon. 7 fr. 5o c. 

Ganz (Maurice). Op. '16. Fantaisie pour le violoncelle. 10 fr. 

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JJ'ngner (Charles). Op. 1. Grand trio pour piano, violon et 
violoncelle. 12fr. 

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pour la clarinette, avec accomp. de violon et basse ou de 
piano. 6 fr. et 5 fr. 

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Pacini , chaulée dans la Slraniera et précédée d'une mélo- 
die polonaise. 7 fr. 5o c. 

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Sowinski. Album lyrique. Mélodies polonaises, contenant dix 
morceaux de différons caractères pour le chaut, avec accom- 
pagnement de piano. 10 fr. 

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Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



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: il'EVERAT, ru c du Cadran, 1 



GAZETTE MUSICALE 



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1" ANNÉE. 



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PRIX DE l'aBO\'\£M. 


PARIS. 


DÉPART. 


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fr. 


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3m. 8 


8 75 


9 50 


6 m. 15 


<6 50 


18 ,. 


) an. 50 


53 a 


56 .. 



£a (ftaaetie iJlusicals ï>* ijjîarts 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de PAnis, rue Richelieu, 97; 
et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

>Q reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à la 
qui pei 



qui ont des griefs à exposer, et le: 
\cut iiilcresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 31 AOUT 1834. 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adresses du Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



MUSIQUE ET POÉSIE NATIONALES 

DU DANEMARCK, DE LA NORWÉGE, DE LA SUEDE, ETC. 

A la suite de l'essai que nous avons donné sur la mu- 
sique et la poésie nationales de la Pologne et de la petite 
Russie (numéros i0, "H et 14), nous avions promis 
d'ouvrir sur ce même sujet les mines si fécondes de l'Al- 
lemagne; nous croyons que le lecteur ne nous saura pas 
mauvais gré de reculer quelque peu l'accomplissement 
de cette promesse, pour lui faire parcourir certaines 
contrées du nord qui ne laissent pas d'offrir un sujet in- 
téressant d'étude à l'observateur. 

Nous n'avons point la prétention de traiter d'une ma- 
nière complète le sujet que nous avons embrassé. Com- 
ment, en effet, pourrions-nous le faire? les livres d'his- 
toire ne font mention de la musique que comme d'une 
chose très-insignifiante; on y touche à peine en passant; 
et la littérature musicale ne nous offre sur la musique 
nationale qu'un vide désespérant. Si nous n'avons pu 
rencontrer d'ouvrage qui s'occupe de cette spécialité, 
c'est sans doute qu'il n'a paru à aucun auteur jusqu'à 
présent qu'une telle matière fût aussi impoitante et 
aussi riche en conséquences que nous l'avons avancé 
dans nos articles sur la Pologne, et que nous espérons le 
prouver plus tard par l'Allemagne, la France, l'Espa- 
gne, etc. Quelques écrivains, il faut l'avouer, ont bien 
parlé de musique nationale, mais en la confondant avec 
la musique populaire ; encore donnent-ils souvent ce 
dernier nom a la musique usée, à la musique des orgues 
de Barbarie, a ce qu'on appelle la musique des rues. Il en 
est donc résulté pour nous une extrême difficulté de re- 
cherches, et il en naît en même temps une excuse toute 



naturelle pour l'insuffisance de notre travail. Mais nous 
aurons atteint notre but si nous sommes parvenus à 
éveiller l'attention sur un sujet aussi digne de la fixer, 
et si l'on juge que nous l'avons approfondi autant que 
nous le permtttiiit le petit nombre de matériaux cu'il 
nous a été possible de réunir. 

On pourrait dire de la musique nationale ce que le 
célèbre Herder (1) a dit de la musique populaire dans 
laquelle il comprend les chants des héros et les hymnes 
guerriers « qu'une petite collection de tels morceaux sur 
les guerres, les héros et les exploits de chaque peuple, 
accompagnés de leur musique, donnerait de la vie à 
ces articles de l'histoire qui sont le principal objet des 
études du philosophe.» Le chant populaire, transmis par 
le père à son fils, est un héritage de la famille; le chant 
national, le chant politique est l'héritage de la nation. 

Parmi les chants nationaux les plus anciens qui nous 
aient été conservés, nous citerons ceux des poètes Scan- 
dinaves dans lesquels se trouve peint avec des couleurs 
si vraies le caractère du pays et du temps, qu'ils suffi- 
sent pour donner une connaissance complète des usages 
et des mœurs, des sciences et de la mythologie de ce 
peuple si vieux, et du siècle où il florissait. Ces poètes se 
nommaient scaldcs; ils étaient, dans la Scandinavie, ce 
que les bardes étaient, selon J.-J. Rousseau, dans les 
Gaules : prêtres, prophètes, poètes et musiciens. 

Il y a dans les poésies des scaldes un mélange de sen- 
timens religieux, de passion pour la gloire, et d'amour; 
leurs chants guerriers et amoureux remontent aune très- 
haute antiquité et révèlent un peuple à la fois galant et 

(!) Slimmen (1er Voelkcr inLicdorn. 



GAZETTE MUSICALE 



brave, toujours également prêt a puiser ses inspirations 
dans les bauts faits d'un héros ou dans les charmes d'une 
maîtresse. 

Nous trouvons dans l'Edda (1), comme dans toutes 
les poésies nationales Scandinaves, ce même caractère de 
religion , de galanterie et de bravoure qui distingua plu- 
sieurs siècles après la chevalerie des autres pays de l'Eu- 
rope. Aventuriers et pirates, les héros Scandinaves, rois 
delaNonvége, delà Suéde, du Danemark, étaient sur 
mer ce qu'étaient les chevaliers sur terre , ne reconnais- 
sant également d'autre droit que celui du plus fort. Et 
de même que ceux-ci , entraînés par une pensée com- 
mune, se réunirent plus tard pour combattre .les enne- 
mis de leur croyance, les Sarrasins dans les croisades , 
les Maures en Espagne; ceux-là rassemblaient leurs forces 
pour dévaster les côtes et porter la guerre dans le Nord 
comme dans l'Orient ; c'est dans leurs chants même que 
nous apprenons qu'ils croisaient tantôt sur les côtes des 
Celtes, tantôt sur celles de Naples, de la Sicile et de la 
Turquie. A la suite des chevaliers marchaient des trou- 
badours, des ménestrels, des bardes, chargés de chanter 
leurs exploits guerriers, leurs tournois, leurs combats 
singuliers, leurs crimes, leurs amours et leurs belles; 
les Scandinaves avaient aussi des chanteurs qui étaient 
leurs compagnons, leurs historiens sur le champ de ba- 
taille, leurs flatteurs dans la vie paisible du château, 
conseillers non moins habiles dans les hasards de la 
guerre, que rusés et adroits dans ceux de l'amour. 

Quant au but et au sujet des chants Scandinaves, nous 
trouvons dans un ancien ouvrage danois (1) ce rensei- 
gnement précis et complet : Argumenta carniinum et 
cantilenarum danicarum fuerunt plerumque bellum 
regnorum et regum, duella gigantum , pugnce et prœ- 
clara fortium virorum facinora, illustrium personarum 
connubia, amores ,jietus \, fata ,Jormarum varice méta- 
morphoses, infortunia , errata et errantium pœnœ et 
supplicia ; atcpie harum cantilenarum multa hodièaue 
exstant vestigia. 

Mais ce n'étaient pas seulement les scaldcs qui chan- 
taient les héros ; ces derniers étaient souvent scaldes 
eux-mêmes ; ainsi , dans le quatrième siècle, Ossian , 
après avoir déposé sa lauce, chantait Trennor , Fingal , 
Oscar et ses propres exploits. Tel l'histoire nous montra 
depuis Alfred-le-Grand, pèlerin troubadour sur le sol 
ennemi; tels encore Richard -Cœur-de-Lion , poète et 
compositeur; Guillaume IX, comte de Poitou, duc 
d'Aquitaine, etThéobald, roi de Navarre, qui furent 
les bardes les plus célèbres de leur temps , le premier 

(1) Recueil de chants Scandinaves. 
(1) Ileptachordum danieum , 1646. 



dans le douzième siècle, le second au commencement 
du treizième. 

Les chants qui nous restent sur les héros de la Suède, 
de la Norwége et du Danemarck, ont été presque tous 
composés par eux-mêmes ; dans le nombre se trouve un 
document précieux appartenant au neuvième siècle et 
connu sous le nom A' Ode de Régner Lodhrog. Ce guer- 
rier fameux, poète et pirate, régnait en Danemark; 
après de longues courses sur les mers les plus lointaines, 
conduit prisonnier en Angleterre par son ennemi Ella, 
il y périt des morsures que lui firent les serpens dont on 
avait rempli sa prison. Ce fut au milieu d'horribles 
douleurs que le héros composa la complainte dont nous 
Darlons. Elle est consacrée tout entière au souvenir de 
ses grandes actions dont le récit n'est interrompu que 
par la prédiction des vengeances que tireront ses fils de 
son affreuse captivité, et par l'expression de la joie que 
lui donne l'espoir de s'asseoir bientôt a la table d'O- 
din (I); sentimens que lui arrachait sans doute la dou- 
leur, au milieu de ses inspirations poétiques. 

Nous ne pouvons résister au plaisir de citer quelques 
fragmens de ce morceau si curieusement empreint de la 
barbarie du temps où vivait Régner Lodbrog, et si re- 
marquable par un mélange bizarre d'idées héroïques et 
religieuses. 

« L'Orient m'a vu; j'y préparais une proie sanglante aux 
loups dévoraus. 

h Je me suis battu à Fépée le jour de ce grand combat où 
j'envoyai dans le palais d'Odin les peuples de Helsingue. 
« Puis nos vaisseaux légers nous portèrent à Ifa, où le fer de 
nos lances , fumant de sang ennemi , entrait clans les cui- 
rasses les mieux trempées , où les buucliers se brisaient sous 
les coups de nos épées. 

» Je me suis battu à l'épée ce jour où , près d'un cap de l'An- 
gleterre , j'ai vu dix mille de mes ennemis couebés sur la 
poussière ; de nos glaives tombait une rosée de sang ; volupté 
aussi douce pour moi que si mes bras avaient serré le corps 
céleste d'une belle femme! 

w Je me suis battu à l'épée ce jour où la puissance de mon 
bras fit naître le dernier crépuscule pour ce jeune homme si 
fier de sa belle chevelure. 

» Quelle est la destinée d'un brave, si ce n'est de tomber l'un 
des premiers au milieu d'une grêle de flèches? il traîne une 
existence ennuyeuse , celui que n'a jamais blessé le fer en- 
nemi ; le lâche ne sait pas faire usage de son cœur 

» Prompt et hardi dans le combat doit être celui qui aspire à 

se faire aimer de sa maîtresse 

» Je me suis battu à l'épée.... mais j'éprouve aujourd'hui 
qu'un destin inexorable pèse sur la vie de l'homme. Dcvais- 
je croire ciu'il serait réservé à Ella de mettre fin à une aussi 
belle carrière, lorsque , demi-mort , je faisais couler encore 
des flots de sang. 
» Je me suis battu à l'épée mais mon cœur tressaille de 

(f) Dieu des Scandinaves. 



DE PAiiiS. 



« joie ; car, dans le palais d'Odin , se préparc un feslin pour 
u nie recevoir; assis bientôt dans sa splendide demeure, j'y 
» boirai de la bière avec lui dans le ciâne de nos ennemis. 
» Le brave ne redoute point !a mort. Des paroles d'effroi ne 
» sortiront point de ma bouche , en me présentant au banquet 
.. d'Odin. 

» Je me suis battu à l'épée Ah! si mes fils savaient à 

u quelles tortures on m'a livré , qu'ils souhaiteraient avec ar- 
n deur de voler à de satiglans combats! La mère que je leur ai 
» donnée , leur a fait des cœurs de braves ^1 ). 

>i Je me suis battu dans cinquante-un combats ; je n'ai pu 

» rencontrer un roi plus vaillant que moi mais il est temps 

« que je finisse; Odin m'envoie ses déesses pour m'introduirc 
» dans son palais ; je vais, assis à une place d'honneur, boire 
u de la bière avec les dieux. Les heures de ma vie sont écou- 
« lées;je meurs en riant. » 

La musique de cette ode , comme celle de presque 
toutes les chansons Scandinaves anciennes, est empreinte 
d'un caractère qui rappelle le plain-chant grégorien ; elle 
respire une élévation d'âme mêlée d'une sombre teinte 
de tristesse; elle a en même temps de l'expression, de 
la profondeur et de la grâce. On l'a publiée a Bruns- 
wick dans un recueil de chants populaires, fait avec 
goût et talent, et qui porte le titre de bardale (2). 

Au milieu du onzième siècle vivait en Norwége He- 
rald le vaillant, un des plus illustres de ces aventuriers, 
qui croisa sur les mers du nord, sur la Méditerranée et 
sur les côtes d'Afrique. Fait prisonnier et retenu quel- 
que temps esclave a Constanlinople, il composa, comme 
Régner Lodbrog, une ode dans laquelle il chante sa 
gloire et ses combats; mais il s'y plaint que sa vaillance 
et sa supériorité sur les autres guerriers n'aient pu tou- 
cher le cœur d'Elissif, filie de Jarislas, roi de Russie. 

Mallet , dans l'ouvrage que nous avons cité, nous 
donne, page \o6\, une traduction de cette ode dont les 
passages suivans nous ont surtout paru remarquables : 

« Mes navires ont fait le tour de la Sicile- nous étions alors 
« biillans et magnifiques... cependant une fille de Russie me 
u méprise ! 

» Dans ma jeunesse, je me suis battu avec les peuples de 
» Dronlheim. Ce fut un terrible combat: je laissai leur jeune 
u roi mort sur le champ de bataille... Cependant une jeune 
« fille de Russie me méprise! 

a Je sais faire huit exercices; je combats vaillamment ; je 
» me tiens fermement à cheval ; je suis accoutumé à nager; 
» je sais courir en patins; je lance le javelot; je m'entends à 
« ramer... Cependant une jeune fille de Russie me méprise! 

(i) Le vœu de Lodbrog fut exaucé ; ses fils le vengèrent. 

(2) Celte ode de Lodbrog, encore chantée en Islande, se 
trouve dans la Litteratura musica lT r ormii; elle a été traduite 
en français par Mallet dans ses Monumens de la mythologie 
et tle la poésie des Celles, p. 150; chacune des vingt-cinq 
strophes qu'elle contient commence par ces mots : hiuggo ver 
men hiotvi. 



u Peut-elle nier, cette jeune fille , que le jour où, posté près 
« de la ville, dans le pajs du midi , je livrai un combat, je 
» me suis servi courageusement de mes armes?... Cependant 
u une jeune file de Russie me méprise ! 

11 Je suis né dans le brave pays de Norwége, là où les habi- 
» tans manient si bien les arcs; mais j'ai préféré conduire 
» mes vaisseaux , l'effroi des paysans , parmi les écueils de la 
« mer, et loin du séjour des hommes... Cependant une jeune 
» fille de Russie me méprise ! » 

Les scaldes qui chantaient non seulement les exploits 
des guerriers, mais encore la mythologie Scandinave, 
furent chassés plus tard par les moines; ainsi se perdit 
l'ancienne poésie. 

De même qu'il existait peu de différence dans les 
mœurs et les usages de la Suède et du Danemark, les 
chants de ces deux pays sont marqués du même cachet ; 
étudier les uns , c'est prendre une idée presque complète 
des autres. Nous citerons, sur les chants danois (I), un 
ouvrage danois qui comprend, en trois parties , les ro- 
mances, les ballades et les poésies historiques du moyen 
âge. Parmi ces derniètes, qui sont surtout du domaine 
de notre sujet, il en est une dont la mélodie ne manque 
ni de feu, ni d'un élan tout particulier; elle commence 
ainsi : 

Damark deilig vang'o.; Tange 
Lukt med Bolgen blaa. 

Dans l' Essai sur la musique , de M. de la Borde, 
nous trouvons (tome 2, p. 598) une traduction de ce 
chant, par M. Jacobi , secrétaire delà Société ro\ aie 
des Sciences de Copenhague, qui dit n'avoir pu réussir 
a s'en procurer la musique. Pour celle-ci, nous ren- 
voyons le lecteur a la collection dont nous avons parlé ; 
quant à la traduction de M. Jacobi, nous citerons ce 
commencement : 

« O Danemark! pays agréable de champs et de prairies, en- 
« touré par les flots azurés ; pays dont la jeunesse robuste est 
» toujours prête aux combats contre les Germains, les Slavons, 
u les Vandales, et partout où la gloire l'appelle! etc. 

On nous dit que les Suédois, en guerre avec la Po- 
logne, dans le quinzième siècle, avaient pris la coutume 
de chanter avant de marcher a l'ennemi, coutume qui 
était, selon Busby (1), commune à tous les peuples 
guerriers. Le privilège d'entonner le chant de combat 
appartenait, dit cet auteur, au barde qui l'avait com- 
posé 

Pendant la guerre de trente ans , guerre religieuse ; 
Gustave Adolphe, chaque matin et chaque soir, a'inu 
qu'au moment de la bataille, inspirait son armée en 

(1) Udvalgtc D.imke viser fra middcl-alderen , Udgivc al 
ryerup og Rohbek, 1814, Kjobenhavri. 

(2) General hislorv of musica. 



2S0 



GAZETTE MUSICALE 



chantant avec elle des plain-chants qui sont encore au- 
jourd'hui chantés dans les églises protestantes de l'Alle- 
magne. 

Le motif principal de la pénurie de documens dans 
laquelle nous laisse la littérature musicale sur les pays 
du Nord , est plutôt , nous le soupçonnons , le manque 
d'écrivains connaisseurs et amateurs, que le manque de 
chants dans ces pays ; c'est vers le midi, dans l'Italie et 
dans l'Espagne, que se portent les voyageurs; la Nor- 
wége, la Finlande, la Laponie, ne sont visitées que par 
des commerçans. Dans ces contrées où la nature trop 
avare refuse aux habitans même les premières nécessi- 
tés de l'homme, la vie politique est moins active, moins 
féconde en événemens que sous les climats méridionaux; 
aussi provoque-t-elle moins au patriotisme, aux actions 
héroïques, et n'appelle-t-elle point le secours de la mu- 
sique et de la poésie pour éveiller dans le cœur de 
l'homme les grands sentimens de dévouement et de bra- 
voure. Mais la vie privée y est d'autant plus riche en 
faits que la nature y a entouré de hasards et de dangers 
le cours ordinaire de l'existence. Plus uniforme que le 
midi , le nord n'en offre pas moins des beautés pittores- 
ques. Ses mois entiers de nuits sans jours , éclairées par 
l'aurore boréale, ne donnent pas peu d'aliment à l'ima- 
gination; ses soleils multiples paraissant a la fois au- 
dessus de l'horizon, même à minuit, et d'autres jeux 
de la nature produits par la mer glaciale, sont autant de 
beautés qui vous forcent à l'admiration. 

Il ne nous faudrait que ciler quelques chansons po- 
pulaires des Lapons et des Finlandais pour donner de 
la vie de ces peuples une idée plus claire et plus com- 
plète que ne le pourraient faire de longues relations de 
voyages. 

A défaut de chants nationaux , nous croyons que le 
lecteur ne verra pas ici sans intérêt quelques mots sur 
leurs chansons populaires ; nous sommes d'autant plus 
portés a en parler que nous ne pensons pas revenir sur 
ce sujet dans cette feuille. 

Les Lapons se divisent en deux classes principales , 
le montagnard et l'habitant des côtes ; le premier est no- 
made par nature et par nécessité ; il se livre à la direc- 
tion de ses rennes, qui, en cherchant sous la neige leur 
nourriture (la mousse des rennes), suivent librement la 
route qui leur convient, fixant ainsi la marche et même 
!e destin de leur maître. Son troupeau se compose de 
deux ou trois cents de ces animaux ; s'il arrive que la 
maladie le réduise à cinquante, alors il devient insuffi- 
sant pour nourrir le Lapon qui le donne en garde à 
quelque autre dont il se fait le serviteur; ou bien il 
entre dans la classe des Lapons de la côte ; il devient 



pêcheur. Là, ses habitudes changent; a cette patience 
qu'il possédait a un si haut degré dans les souffrances 
delà vie nomade, succède une étonnante intrépidité 
qui lui fait braver tous les dangers de l'Océan. Mais on 
prétend qu'il reste gravé dans son cœur un souvenir 
ineffaçable de ses montagnes , et que tous ses désirs, 
toutes ses pensées, tous ses travaux n'ont d'autre but 
que de lui donner les moyens d'y retourner. 

Quelques voyageurs font beaucoup de cas du talent 
poétique et du talent musical des Lapons. Conselt , 
voyageur anglais que conduisit à Tornéele désir de voir 
le soleil au-dessus de l'horizon, a minuit, a recueilli 
plusieurs chants lapons qui font honneur au goût de ce 
peuple dont pourtant la nature a seule formé le talent. 

Si l'on en croit Arthur de Capell Brooke, le chant 
des Lapons est au contraire insignifiant comme leur 
danse. Habillé de peaux de rennes depuis la tête jus- 
qu'aux pieds, le Lapon croit danser en levant alterna- 
tivement chaque pied et le laissant retomber à la même 
place. Ce voyageur assure avoir entendu des chansons 
laponnes qui ne contenaient que ces mots : l-es loups, 
les loups. Quelque pauvre que soit un tel poème, on le 
conçoit pourtant dans la bouche d'un conducteur de 
rennes dont toute la richesse, toute l'existence est inhé- 
rente à son troupeau et qui pour cela même est néces- 
sairement obligé de faire aux loups une guerre conti- 
nuelle. Arthur de Capell, qui fait partie du petit 
nombre d'écrivains dont l'attention s'est poitée sur la 
capacité musicale d'un peuple, dit, dans son ouvrage 
intitulé : un Hiver en Laponie et en Suède j que c'est 
par confusion des Lapons avec les Finlandais que l'on 
fait tant d'éloges des premiers sous-le rapport de la mu- 
sique et de la poésie. 

Sheffer en donne une idée très-avantageuse quand, a 
propos de la chanson finlandaise : le Voyage vers la 
bien aimée , il dit dans son ouvrage : Laponia , 
p. 282 : 

« Interea subindb visitât amans amicani suani , ad quant 
» dum lendit, canlione amaloriâ se oblectat , viœque failli 
» tœdium. Soient enim uti plerumque canlionibus ejusmodi , 
» non dira quamdam modulationem, sed quant quisque 
» putat optimam, nec eodem modo , sed alio et alio , prout 
» inter ijtsum canendunt cuique jucundissimum videtur. » 

« Ainsi l'amante -visite son amant, et pendant qu'il court 
» -vers elle, il se distrait et cliarme l'ennui de son voyage par 
» une chanson amoureuse. Le plus souvent leurs chansons ne 
h sont point soumises à une mesure, à une modulation de telle 
» ou telle sorte; chacun chante ce qui lui paraît le mieux, non 
» d'une manière uniforme, mais en variant , selon le mode 
n qu'il juge inlérieuremeut devoir être le plus agréable. i> 

Nous avons sous les yeux une traduction de la chan- 



DE PARIS. 



son que nous venons de citer; mais elle donnerait une 
bien faible idée de cette œuvre qui peint avec des cou- 
leurs si vraies la nature et la vie du peuple lapon ; nous 
préférons reproduire ici le résumé qu'en fait en peu de 
mots Herder (1). 

« Oh! que de naïveté, de naturel, de désir dans ce qu'é- 
» prouve le jeune Lapon qui se plaint de la longueur du che- 
» min ; qui invoque tout ce qui s'offre à ses regards sur la 
)> route, le soleil , les arbres, les nuages, les oiseaux; qui im- 
» plore leur secours pour l'aider à arriver promptement au 
» lac Orra où habite sa maîtresse ! Oh! qu'il est bien dans la 
)) nature qu'il revienne sans cesse sur la lenteur de sa course, 
» qu'il se plaigne d'être devancé par son âme et par sa pen- 
u sée, qu'il fasse des vœux pour découvrir la route la plus 
» courte et la plus rapide ! » 

Nous avons également admiré la beauté et en même 
temps la simplicité touchante d'une autre chanson que 
donne Sheffer et dont Herder a fait la traduction. Le 
Laponien, dans son traîneau, adresse de tendres exhor- 
tations a son renne Kulnasatz, et l'engage a courir lé- 
gèrement pour lui faire franchir les lacs; et, dans son 
rapide essor, saluant chaque nouveau lac qui se présente 
a traverser, il demande en palpitant a son cher Kulna- 
satz, si son œil n'aperçoit pas enfin sa maîtresse. 

Cette seule chanson ne suffit-elle pas pour nous pein- 
dre la physionomie du pays, avec ses lacs glacés qui le 
couvrent, et sur lesquels glissent rapidement et le renne, 
et le guide , et le traîneau ? 

On trouve encore dans Gœrner ( Dissert, de orig. et 
relig. finnorum, p. 40) une autre chanson nommée, 
chanson de l'ours de Finlande; mais retournons a la 
poésie et à la musique nationales. Celles-ci, que l'on 
chercherait en vain chez un peuple nomade , se retrou- 
vent partout où le commerce a fixé un certain nombre 
d'habitans réunis. 

En Norvvége, l'on danse et l'on chante beaucoup. 
Les danses ordinaires sont la walse, la polonaise et la 
sauteuse qui ressemble a nos contredanses. Chanteurs et 
danseurs sont toujours accompagnés par un violon, ins- 
trument qui est habituellement possédé par un membre 
au moins de chaque famille. Dans la finnmark, où le 
punch est l'unique rafraîchissement des réunions , où 
chacun apporte sa pipe sans laquelle il se croirait mal- 
heureux et ne pourrait même trouver du plaisir à boire 
son punch , où les chambres sont pleines de fumée a ne 
s'y pouvoir reconnaître, le maître de la maison porte le 
premier toast avec une chanson qui s'appelle Gammel 
Norke: vive l'ancienne Norvvége! 

Cette chanson produit sur toute la société un effet 

(I) Stimmcn der Yce'.kcr in L:edern. 



électrique ; chacun se lève, remplit jusqu'au bord son 
vaste verre qu'il choque aussitôt contre tous les autres ; 
puis les voix réunies reprennent en chœur avec un en- 
thousiasme difficile a décrire. L'évèque Nordakl Bruun 
de Bergen est l'auteur de la poésie et de la mélodie de 
ce chant, qui tient surtout son caractère national d'une 
grande simplicité jointe à une expression rare et a une 
vérité admirable. 
Il commence ainsi : 

Boer sug paa des hoêiti , elc. 

Trois couplets sont destinés à peindre les trois classes 
d'habitans du pays, leur bonheur, leur supériorité sur 
les autres peuples. 

Dans le premier, c'est le chasseur montagnard qui 
avec ses souliers de neige, court à la poursuite du renne 
dont la chasse le fait vivre : 

« Sur la cime des monts , dit-il, est l'asile des âmes satis- 
» faites ; le bruit du monde n'arrive pas jusqu'à ma demeure 
» élevée comme le ciel. » 

La vie du pasteur dans ses fertiles vallées est le sujet 
du second couplet : 

« Là, où mon troupeau trouve sa nourriture, je me ris 
» des caprices de la mode et [des renies qui font la richesse. 
» De mon humble vallée , je vois combien tombent de têtes 
» puissantes ; sur ma colline, je suis en sûreté, en vidant la 
» coupe de l'amitié. » 

Dans le troisième , c'est le pêcheur des côtes qui 

parle : 

o Je comble mon bateau de poissons, jusqu'à le faire couler; 
» je suis heureux , riche et content. Un mets suffit sur la table 
» de l'homme sobre. Il faut que le poisson nage ; je chante et 
» je bois à un heureux' succès de la pêche. 

Ce couplet est toujours accueilli avec enthousiasme 
par des hommes qui trouvent dans la pêche leur princi- 
pale branche de commerce. 

Eufin, un quatrième couplet chante à la fois la mon- 
tagne, la vallée et la pêche : 

ci Non , la Norvvége n'est pas un désci t ; la nature nous y 
» donne la gaîté. Buvons à la fortune et à la gloire de la Nor- 
» wé"e; que le succès suive partout celui qui aime et noire 
>. société et noire pays ! >> 

Joseph Mainzer. 



T3i)ATaE SOÏA1 SE L"OPERA-COIfIIÇUE. 



Le Fils du Prince, 

OPÉKA EN 2 ACTES. 

Paroles de M. Scribe, musique de M. de Fclirc. 

Ou m'a conté que M. Scribe , faligué à l'excès par une exu- 
bérance de fécondité à laquelle il ne pouvait mettre un terme, ré- 



GAZETTE SILSICALE 



solut de s'y soustraire en fuyant ses collaborateurs, en mettant 
entre eux et lui le long chemin qui sépare Paris de la Suisse ; 
que le démon dramatique ne se rébutant point pour si peu , 
mont» dans la chaise de poste du fécond et spirituel auteur, si 
bien qu'à peine arrivé à la frontière , au lieu de repos qu'il avait 
espéré de son voyage, M. Scribe se trouve avoir enfanté sans 
s'en être à peine aperçu deux vaudevilles et un opéra. Recon- 
naissant alors "qu'on lutle en vain contre sa destinée , il re- 
broussa chemin, et, pendant le retour, un opéra et deux vau- 
devilles vinrent augmenter d'autant son fonds littéraire. Le Fils 
du Prince est-il né de l'aller ou du retour, je ne le sais; tou- 
jours est-il qu'il est venu au monde dans ces momens où quan- 
doque bonus dormilat poeta. Puisque j'en suis aux cita- 
tions , 

S'il est un conte usé, commun et rebattu, c'est bien certes 
l'histoire du Fils du prince , que je vais vous conter. Le duc 
Albert de Wéimar n'a pas encore atteint sa majorité , et déjà 
fuyant les honneurs et les grandeurs il s'est enfui dans les bois 
pour v trouver le véritable amour d'opéra comique, une ber- 
bère et une chaumière. La bergère du fils du prince, c'est 
Emelinc , fille d'un officier mort au champ d'honneur (style 
d'opéra comique), avec laquelle il s'est marié secrètement sous 
le nom du comte Adolphe son cousin, franc étourdi... d'opéra 
comique. Le vieux duc, cependant, a arrêté un double mariage 
entre Albert et la princesse Blanche, entre le comte Adolphe 
et une certaine comtesse dont le nom m'échappe. Adolphe est 
aimé de la princesse Blanche , et , comme son cousin , veut rom- 
pre celte union ; il y réussit en jouant un bon tour à sen oncle : 
il se fait passer pour mort. — Vous a\ez déjà de\iué le reste. 
Emeline se désole el dévoile son mariage secret ; Blanche ap- 
prend ainsi l'infidélité d'Adolphe; courroux du vieux duc. Puis 
tout s'explique; Emeline reconnaît son mari dans le fils du 
prince qui se trouve ainsi atteint et convaincu d'avoir pris un 
faux nom , de s'être marié sans le consentement paternel ; nou- 
veau courroux du vieux duc. Enfin cet excellent prince se res- 
souvient que la scène ne se passe pas à Vienne, mais sur la 
place de la Bourse; il pardonne et unit les deux amans en dé- 
tournant les yeux. Au milieu de cette pièce , qui n'est , à vrai 
dire , qu'un prétexte à musique , est jeté un rôle de gouverneur 
ridicule assez bouffonnement joué par Féréol. 

C'est toujours une bonne fortune pour un compositeur que 
d'écrire sa musique, sa première musique surtout, sur un 
poème signé Scribe ; aussi concevons-nous aisément que 
M. de Fellrc a du s'estimer favorisé d'avoir pour ses débuts le 
Fils du Prince, toute faible qu'est cette pièce. Il est juste d'a- 
jouter que M. Scribe, dont levaient et l'adresse se révèlent 
dans les choses de moindre importance, a su tirer quelques 
situations musicales de ce fonds plus que léger. 

Ce n'est pas sans quelque embarras que nous allons faire 
connaître notre pensée sur la musique de M. de Feltre. Un dé- 
but , et surtout un début de musicien compositeur, est une 
chose difficile à juger. Il y a tant de différence entre la pre- 
mière parution d'un jeune artisle et celles qu'il produit dans la 
maturité de son talent ; il y a tant d'artistes qui promettent 
d'abord et ne tiennent jamais ; d'autres qui commencent fai- 
blement et s'élèvent si haut , qu'il est [bon d'y songer à deux 
fois avant de distribuer un éloge ou un blâme absolu. Le plus 
sage est de ne jamais prononcer sur l'avenir et de s'en tenir à 
juger le présent. Ainsi donc, la partition du Fils du Prince 
est, sans contredit , l'œuvre d'un musicien de talent; de génie, 



je ne sais , nous verrons plus tard. Dans la musique de M. de 
Feltre il y a , comme dans tous les débuts, une tendance évi- 
dente à l'imitation de quelques maîtres, une recherche trop 
palpable demojens d'effet; l'expérience peut corriger ces dé- 
fauts. Dans un art , quel qu'il soit , on ne parvient à l'origina- 
lité que lorsqu'on a acquis une entière confiance en ses propres 
forces, mais cette confiance , les artistes ne peuvent l'acquérir 
qu'en essayant des routes déjà fréquentées. Malheureusement 
la plupart se prennent d'une exclusion admirative pour telle 
ou telle individualité, et se Condamnent ainsi à rester toujours 
plagiaires ou tout au moins vulgaires imitateurs. Il y a beau- 
coup à louer 'dans la première oeuvre de M. de Feltre. En 
général , il a traité son orchestre en musicien expérimenté; les 
insl rumens divers y occupent habituellement leur place natu- 
relle, et concourent bien chacun à l'ensemble général. Si quel- 
ques passages sontun peu lourds parfois , parfois trop bruyans, 
il faut l'attribuer au peu d'habitude qu'a l'artiste de faire agir 
à volonté une masse aussi difficile à manier. Dans son ouver- 
ture, qui n'est cependant pas un des morceaux saillans de la 
partition , on aperçoit déjà les défauts en même temps que les 
qualités dont nous venons de parler. Il n'est pas douteux qu'a- 
près deux ou trois ouvrages joués on ne cite l'orchestre de 
M. de Feltre comme l'un des mieux entendus et des mieux 
conduits. Ce jeune artiste ne possède pas au même degré l'art 
d'employer, de groupper, et de faire valoir les voix ; c'est par- 
là, et un peu par l'invention, que pèchent les morceaux de sa 
pièce. L'invention est une qualité qui ne se donne pas , mais 
que le travail développe lorsque la nature en a jeté les germes 
dans l'intelligence. L'art de disposer les voix , au contraire , est 
une chose qui s'apprend , que tout musicien peut posséder en 
faisant pour l'acquérir des efforts sérieux et rationcls. 

Eu somme la musique du Fils du Prince a obtenu un succès 
mérité; plusieurs morceaux ont été remarqués et vivement ap- 
plaudis. Au premier acte , un duo d'une coupe assez singulière 
entre madame Casimir et Jansenne. Dans ce morceau , les 
solos des deux chanteurs, au lieu d'être dessinés avec régula- 
rité et de se succéder avec symétrie comme dans les duos ita- 
liens , sont séparés par un ensemble et n'ont entre eux aucune 
ressemblance mélodique ; la phrase chantée par Jansenne , sans 
être tout-à-fait neuve, est remplie d'une passion profonde et 
bien sentie, la coda est moins heureuse et ne répond pas à ce 
qui précède. Après ce duo, Couderc chante un air fait avec 
soin , et pourtant écrit dans des cordes sourdes et peu favora- 
bles; est-ce la faute du chanteur, est-ce au compositeur qu'on 
doit s'en prendre? si je ne me trompe, à tous les deux un peu. 
Des couplets en mouvement de valse écrits musicalement avec 
infiniment d'esprit et de finesse, et chantés par Féréol, ont eu 
les honneurs du bis et ceux de la soirée. II y a dans le milieu 
un motif du plus gracieux effet. Il nous reste à citer un airbril- 
lant auquel madame Casimir a prêté le charme de sa ravis- 
sante voix , et des couplets chantés avec le mauvais timbre de 
celle de Jansenne, et pourtant applaudis à triple salve, grâce 
au talent remarquable de ce jeune artisle. Un trio au second 
acte mérite encore d'être mentionné. Il est chanté par ma- 
dame Masi , MM. Couderc et Jansenne , et renferme des parties 
louables; mais il a produit peu d'effet, je crois, à cause des chan- 
teurs. La voix un peu cotonneuse de madame Masi manque de 
relief et la codavwace, dans le genre que les Italiens nomment 
nota e parola, ne convient aucunement à ces deux messieurs. 
En général, la musique de M. de Feltre. écrit avec soin eteon- 



DE PARIS. 



science, ne peut que gagner aux auditions suivantes. Le seul 
rôle de voix grave, celui du grand duc devait être joué par 
Boulard qui l'a abandonné deux jours avant la représentation. 
Ces quarante-huit heures ont suffi à Henri pour s'y montrer ce 
qu'il sait être toujours , très-convenable. 

Le théâtre de l'Opéra -Comique possède une belle et bonne 
basse taille un vrai biiffb caillante, Int-hindi, dont les débuis 
ne se feront plus attendre. C'est , dit-on , la semaine prochaine 
que sera représenté le Chalet , petit opéra en un acte, écrit 
par Adolphe Adam pour cet habile chanteur. 



Revue Critique. 

variations de conceut composées pour le [liatio j avec 
accompagnement fie quatuor, par Henri Bertini jeune, 
6p 69; prix : 9 fr. 

Nous devons commencer par avouer que nous ignorions que 
l'auteur de l'ouvrage en question eût fait un aussi grand nom- 
bre de compositions, et que , parmi celles-ci, nous ne connais- 
sions d'importantes que deux collections d'études et uu 
sextuor. Si notre jugement doit être basé sur ce soixantième 
ouvrage, nous serons forcés de dire que M. Bertini se débat 
un peu lourdement au milieu de vieilles formes, et que, où il 
cherche à paraître gracieux, il ne parvient pas à dissimuler 
une physionomie taut soit peu aigre-douce. Les variations 
dont nous parlons, pèchent contre les exigences les moins sé- 
vères de l'art , et si l'on veut donner aux passages qu'on y 
trouve le titre de brillans , on ne saurait du moins leur ac- 
corder le mérite de la nouveauté. D'ordinaire les composi- 
teurs occupent alternativement ou simultanément les deux 
mains.; ici, la main gauche e.sl traitée comme un enfant pour 
lequel on a de l'aversion. L'auteur nous paraît surtout avoir 
mal réussi dans l'adagio; on n'y trouve pas trois mesures de 
chant, pas la moindre trace du thème; il ne consiste qu'en 
formes vieillies, sans goût, sans suite et sans effet. Nous 
sommes même tentés d'appeler curieux le crescendo qui com- 
mence à la 1 I ° page et conduit à un final que nous ne saurions 
davantage recommander aux amis du bon goût. L'accompa- 
gnement du quatuor est tout à-fait insignifiant. 



les souvenirs, trois duos concerlans , extraits des bal- 
lets de l'Académie royale de Musique, par II. Brod, 
arrangés pour flûte et piano, par Walkiers; nu- 
méros 1,2, 5; prix : 6 fr. chaque. 

Nous ne saurions déterminer quelle part de gloire doit être 
réclamée par chacun des deux auteurs de cet ouvrage ; mais 
nous pouvons affirmer que l'arrangement en est bien fait et 
peut procurer quelques heures d'une agréable distraction ; il 
ne présente que peu de difficultés. 

Tivoli de Vienne , collection de valses favorites pour 
le piano, par J. Strauss ; prix : 5 fr. 
Nous avons pris en main les valses en question avec une 
prévention favorable: mais elles ont peu répondu à notre at- 
tente ; elles sont dansantes et faciles ; mais il leur manque cette 



verve agréable qui caractérise ordinairement les valses de 
Vienne, et qui a sans doute contribué à fonder la grande re- 
nommée de l'auteur. 



Trois Airs italiens variés pour le piano, par Fr. Hunten. 
Op. 65. Chaque numéro : 5 fr. 

M. Hunten continue, avec son habileté et son expérience or- 
dinaires , à arranger pour le piano des airs chantans et agréa- 
bles. Partout il fait preuve de bon goût et ne se perd jamais 
dans ces passages que l'on nomme casse-cous. Ses difficultés 
même n'offrent pas d'obstacles pour le doigté. Les trois nu- 
méros dont nous parlons appartiennent, quant à la difficulté, 
à la classe moyenne des ouvrages de cet auteur. Ce peu de 
mots seront, nous n'en doutons pas, une suffisante recom- 
mandation. 



Quatre Polonaises pour le piano a quatre mains, par 
François Schubert. Op. 75. Prix : 6 fr. 

François Schubert, dont nous annonçons aujourd'hui l'œu- 
vre 75, est encore bien loin d'être connu en France autant qu'il 
le mériterait. Nous nous expliquons cette singularité par deux 
raisons: la première, c'est que son principal mérite , celui qui 
lui a acquis une gloire immortelle, consiste à avoir créé d'in- 
nombrables compositionsdanslegenreleplus élevé des Lieder 
allemands , genre de musique quelque peu étranger au carac- 
tère français , mais qui pourtant commence à se faire jour par 
la puissance de beauté qui le caractérise; la seconde est sa mort 
prématurée qui l'a enlevé trop tôt au monde et au domaine de 
l'art. 

Les quatre polonaises qui font l'objet de cet article se dis- 
tinguent comme toutes les compositions de Schubert par la 
beauté des mélodies comme par la richesse de l'harmonie et 
l'originalité des rhylhmes; elles ne sont pas difficiles d'exécution 
et produisent cependant un très-bel effet. 



Deuxième nocturne concertant pour piano et violon, 
[par Alexis Roger. Op. -42. Prix : 7 fr. 50. 

La couverture de cet ouvrage est en beau papier jaune , le 
litre est supérieurement fait , le papier sur 1 equel on a imprimé 
les notes, est excellent et forme un fort joli cahier très-agréa- 
ble à l'œil. Malheureusement voilà tout. Si ou veut payer pour 
cela 7 f. 50 c, on reçoit par-dessus le marché: l°trois pages 
de notes décorées du litre d'introduction; 2° dix autres pages 
de notes auxque'les on a donné le nom d'Andante ou Va- 
îiazioni; 3" plus en, ore sept, autres pages de notes qu'on peut 
jouer sur le violon ; mais si les deux artistes coucertans tien- 
nent à ne pas faire avec cette production un fiasco des plus com- 
plets, ils feront bien de l'exécuter à huis-clos. Tout cela est 
désigné sous le titre modeste de Nocturne. 

Rondo pour le piano 'a quatre ma'ns et "Variations sur 
la valse favorite de François Schubert, pour le piano 
a quatre mains, par Ch. Czernv. Op. 252. Prix du 
premier ouvrage : 7 fr. 50 ; du second , 6 fr. 

Ces deux opuscules trouveront beaucoup d'amateurs , le der- 
nier surtout à cause du charmant thème qui lui sert de base 



2S4 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



Tous deux sont arrangés par M. Czerny avec le bonheur et 
la grâce qu'on lui connaît; nous nous dispenserons donc d'en 
faire un éloge plus élcndu. Aucun des deux n'est difficile d'exé- 
cution. 



NOUVELLES. 

+ * + L'Opéra nous montrera la Tempête lundi 8 septembre. 
Décorations et costumes de toute beauté, et les demoiselles 
Elsler, c'est plus qu'il n'en faut pour espérer un grand succès. 
D'avance on dit beaucoup de bien de la musique. C'est 
M. Schneitzhofer qui en est l'auteur. 

+\ La location des loges et stalles du théâtre Italien va as- 
sez grand train pour que l'on ne puisse douter qu'à l'ouver- 
ture toute la salle ne se trouve louée. MM. les retardataires fe- 
ront bien de se dépêcher s'ils ne veulent courir îisque de voir 
leurs places favorites envahies par d'autres amateurs. Cet em- 
pressement extraordinaire est dû à la composition de la troupe 
inique dans les annales de ce théâtre. Jamais Paris n'a vu une 
troupe italienne composée de noms aussi célèbres ; nous nous 
plaisons à en donner la nomenclature : 

MM. Rubini, lyanoff (primi tenori); Lablache, Tamburini, 
Santini (primi bassi); Profeti (2° bassn); Magliano (2° lenore). 
Mesdames Julie-Grisi, Fink-Loor, Schulz (primi sopranï) ; 
Brambilla (contralto); Amigo, Rossi (2° soprani). 

Pendant celte saison , trois opéras nouveaux , composés 
exprès pour les Bouffes , y seront donnés, savoir : Ernani , 
paroles de Rossi, musique de Gabussi ; J. Puritani diScozia, 
paroles de Pcpoli , musique de Bcllini; Marino Faliero, pa- 
roles de Romani, musique de Donizetti. Plus, les chefs-d'œu- 
vre de l'ancien répertoire. On remontera il Matrimonio Se- 
gretlo , ave« Lablache , Tamburini et Rubini : jamais cet 
ouvrage n'aura été joué ainsi, la Prova de l'opéra séria, 
renforcée de plusieurs morceaux, de manière à en faire uu ou- 
vrage <?o/\se pour toute la soirée (Lablache, Tamburini , Rubini 
y auront des rôles); la Gazza ladra et la Cenerenlola réuni- 
ront aussi L-îblachc et Tamburini. M. Parisini sera le nouveau 
chef d'orchestre. C'est le dernier directeur de l'orchestre de la 
Pergola à Florence. A du talent, cet artiste joint l'avantage de 
parler bien français, chose indispensable pour conduire nos 
musiciens, et dont manquait totalement Zamboni, qui diri- 
geait l'orchestre à ja saison dernière. 

* M Une bonne nouvelle pour les dilettanti, c'est l'engage- 
ment de M. Cholletet de madame Prévost à l'Opéra-Comique. 
Sous peu nous reverrons ces deux artistes sur le théâtre de la 
Bourse. 

* + Tandis que tous les journaux parient d'un opéra nou- 
veau de liossini, nous avons le regret d'assurer nos lecteurs 
que le célèbre Maestro n'a rien fait, si ce n'est quelques ro- 
mances et nocturnes français qui trouveront à leur appari- 
tion écho dans tous les salons. 

+ * + C'est vers la fin du mois d'octobre que nous aurons 
l'opéra allemand au théâtre Nautique. 

^* + Zampa , de Hérold, est traduit en Italien. Cet ouvrage 
sera bientôt représenté aux théâtres de Naples et de Milan. 

.„% Le célèbre violon Maurer a donné des concerts à Mos- 
cou qui ont obtenn un lirillant succès. 

+ % Braham , le seul grand chanteur anglais vient de 
mourir. 

*± Donizetti écrit un opéra nouveau intitulé : Maria 
Sluart. 

+ * + M. Robbrechts, un de nos meilleurs violons, composi- 
teur de talent, doit être incessamment engagé comme profes- 
seur du Conservatoire de Bruxelles. Paris regrettera cet habile 
artiste. 

+ * + M. Féréol quitte l'Opéra-Comique ; c'est avec regret que 
nous apprenons cette nouvelle à nos lecteurs. Madame Masi a 
résilié son engagement , pour se vouer de nouveau au théâtre 
italien, nous aurons une jolie femme de moins au théâtre de 
la Bourse. 

+ % Le Chalet, opéra en un acte, attribué à MM. Melesville 
et Adam , sera représenté samedi prochain à l'Opéra comique. 



t * t Depuis quinze jours l'Opéra s'occupe exclusivement de 
la Tempête. Cet ouvrage représenté, on reprendra avec acti- 
vité les répétitions de la Juive, de Scribe et Halévy. La pre- 
mière représentation de ce grand et important opéra aura 
probablement lieu dans les premiers jours d'octobre. 

Musique nouvelle , 

Publiée par J. Melssonuier. 

Hérold. Zampa. Partition réduite pour le piano. Prix net : 

3o fr. 
Gasse. Méthode de violon pour servir d'introduction à celle 

du Conservatoire. Prix net : 12 fr. 5o c. 

Grubert. Méthode de cornet à piston. ' 4 fr. 5o c. 

Hunten. Op. 65. Trois airs italiens variés pour le piano. 

N° 1. La Zaïra, de Mercadante. Prix net : 2 fr. 5o c. 

N° 2. La Niobe,dePacini. Id. 2 fr. 5o c. 

N° 3. La Norma , de Bellini. Id. 2 fr. 5o c. 

Camus. Cavatines italiennes avec les points d'orgues recueillis 

et arrangés pour la flûte avec piano. 1 , 2 et 3 , chaque : 

2 fr. 5o c. 
Bailly. Six Valses pour cornet à pistons et piano. Prix net : 

2 fr. 5o c. 
Cornette. Quinze petits airs sur Zampa, pour deux cornets à 

pistons. Prix net : 2 fr. 5o c. 

Musard fils. Venise , quadrille arrangé pour deux cornets à 

pistons. 1 fr. 25 c. 

Chollet. L'Odalisque, valse favorite du Jardin Turc, pour le 

piano. Prix net : \ fr. 5o c. 

Tulou. Le Bouquet de bal , fantaisie pour flûte avec orchestre 

ou piano. Prix cet : 5 fr. 

Dotzauer. Op. 123. Soixante-quinze leçons pour violoncelle 

pour faire suite à sa méthode. 3 e suite. Prix net : 3 f. ^5 c. 
Pilati. Op. 43. Six Airs variés pour piano. 1 re liv. Adieux à la 

Suisse, danses et galops suisses. Prix net : 3 fr. 

2 e Liv. Thème de Carafa; air anglais. Prix net : 3 fr. 

3 e Liv. La Folle, thème original. Prix net : 3 fr. 

— Venise , rondoletto sur le quadiille de Musard. Prix net : 

2 fr. 5o c. 

Monpou et Roger de Beauvoir. Le vent sur mer, pour 

piano. 4 fr. 

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— et Victor Hugo. Lesdeux Archers, pour piano. \ fr. 

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D'UN GENRE NOUVEAU. 

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D'OPÉRA. 

L'Abonné paiera la somme de 5o fr. ; il recevra pendant 
l'année deux morceaux de Musique instrumentale ou une 
partition et un morceau de musique , qu'il aura le droit de 
changer trois fois par semaine; et au fur et à mesure qu'il 
trouvera un morceau ou une partition qu'il lui plaira, dans le 
nombre de ceux qui figurent sur mon Catalogue , il pourra le 
garder jusqu'à ce qu'il en ait reçu assez pour égaler la somme 
de 70 fr., prix marqué, et que l'on donnera à chaque abonné 
pour les 5o francs payés par lui. De cette manière l'ABOINNÉ 
aura la facilité de lire autant quebon lui semblera, en dépensane 
cinquante francs par année, pour lesquels il conservera pour 
n5 t'r. de musique. 

L'abonnement de six mois est de 3o francs , pour lesquels on 
conservera en propriété pour 45 fr. de musique. Pour trois mois 
le prix est de 20 fr. ; on gardera pour 3o fr. de musique. En 
province , on enverra quatre morceaux à la fois. Affranchir. ■ 

N. B. Les frais de transport sont au compte de MM. les 
Abonnés. — Chaque abonné est tenu d'avoir un carton 
pour porter la musique. (Affranchir.) 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



■ Imprimerie iI'liVERAT, rue du GiilrMi , 



mm s>cû®>2®. 



n° 36. 



PRIX DE L'ABONNES!. 


PARIS. 


DÉPART. 


ETRABG 


fr. 


Fr. r. 


Fr. c. 


3m. 8 


8 75 


9 50 


6m. 15 


(6 50 


.18 ,, 


1 an. 30 


33 » 


36 » 



£« <3as,ette i$tusi,cAle i>* -parts 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu , 97; 
et chez lous les libraires et n arcliands de musique de France. 

>n reçoit les réelaraatiuns des personnes qui oui des griefs à exposer, et les avis relatifs a la inusiqu 
qui peuvent ' 



ut des griefs à exposer, 
Intéresser le ruLlic. 



TARIS. DIMANCHE 7 SEPTEMBRE I83'(. 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adresses au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



SERVICE FUNEBRE 

DE CHORON. 

La musique sacrée est chose rare aujourd'hui; cette 
belle branche de l'art s'amoindrit chaque jour et finira 
vraisemblablement par disparaître entièrement. Sa dé- 
cadence date de ia suppression des maîtrises; ces insti- 
tutions, utiles d'abord au culte dont elles embellissaient 
les cérémonies, étaient fort précieuses en outre pour 
l'art musical ; le grand nombre de compositeurs et de 
chanteurs distingués qui en sont sortis en fournit la 
preuve. A cette époque les compositions religieuses 
avaient un but; les auteurs qui se sentaient entraînés 
vers ce genre noble et majestueux, les admirateurs de la 
sublime poésie des livres saints, ne s'exposaient pas, en 
écrivant une messe ou un oratoire, à ne produire qu'un 
œuvre stérile pour eux , condamné en naissant à l'ob- 
scurité la plus profonde, faute d'être exécuté. Aujour- 
d'hui , supposons qu'une messe nouvelle vienne à pa- 
raître, qu'en fera le compositeur?... rien, absolument 
i'ien. Y a-t-il a Paris une seule église où il puisse trou- 
ver les chœurs et l'orchestre dont il a besoin? Pas une. 
Parmi les curés riches qui desservent les diverses pa- 
roisses de la capitale, s'en trouvera-t-il un assez ami 
de la musique pour faire venir a ses frais des exécuians 
de l'extérieur, et faire entendre dignement la partition 
inconnue?... cela est peu probable. En supposant que 
cet homme généreux se présentât, oserait-il bien se 
mettre en opposition avec l'archevêque qui défend de 
laisser chanter des femmes musiciennes dans les églises? 
il serait arrêté t< ut court dans ses bonnes intentions. La 
voix humaine est déjà bien assez bornée, sans diminuer 



encore son étendue en écrivant des chœurs sans soprani: 
Et voyez un peu quelle absurdité dans cette interdiction 
des voix féminines! On a le malheur' d'entendre jour- 
nellement dans les temples des voix aigres et fausses , 
chanter tant bien que mal a l'unisson de stupides can- 
tiques : l'archevêque ne trouve la rien à redire; instrui- 
sez ces mêmes femmes, apprenez-leur la musique, civi- 
lisez-les, et essayez alors de les réunir en un chœur dé- 
cent et exercé dans le même local où naguère elles nous 
déchiraient les oreilles : l'archevêque s'y opposera. Je 
vais plus loin; un compositeur qui voudrait, en payant 
lui-même les frais de l'exécution , faire entendre une 
messe écrite seulement pour des voix d'hommes, ou 
dont les soprani seraient chantés par des enfans, ne 
pourrait encore y parvenir. Il lui faudrait obtenir l'as- 
sentiment du curé; le curé le renverrait a l'archevêque, 
et l'archevêque refuserait son autorisation. L'auteur de 
cet article en parle par expérience. Ou dit que M. le 
curé de Saint-Roch , grand amateur de musique, a fait 
ce qu'il a pu pour l'introduire dans son église. Ses ef- 
forts jusqu'à présent n'ont pu aboutir qu'à former une 
réunion de douze ou quinze instrumensà vent. De pa- 
reils moyens sont de la plus complète inutilité pour 
l'exécution d'une messe, quelque simple qu'elle soit. Et 
cependant la musique qu'on fait à Saint-Roch obtient 
une espèce de réputation. On en parle comme d'une 
chose remarquable dont on est redevable an pasteur. 
Quinze instrumens à vent!., et pas le moindre chœur 
capable de chanter convenablement un motet à quatre 
parties! — Cela donne la mesure de la barbarie où la 
suppression des maîtrises a replongé en France la 
musique d'église. 



286 



GAZETTE MUSICALE 



Restaient la Chapelle Royale et l'école de Choron. 

Dans la première, on pouvait chaque dimanche en- 
tendre les compositions de MM. Lesueur et Chérubini, 
exécutées par un orchestre peu nombreux , mais excel- 
lent, et un assez giand chœur dont les femmes n'étaient 
pas exclues. 

« Il est avec les rois des accommodemens. » Lia der- 
nière révolution est venue y mettre ordre; plus de mu- 
sique aux Tuileries, plus de chants sacrés; les vain- 
queurs de juillet avaient prononcé l'arrêt en brisant les 
instrumens de la chapelle; depuis lors, le silence le plus 
légal n'a pas cessé d'y régner. 

L'institution de musique religieuse de la rue de 
Vaugirard, où nous allions admirer il y a quelques six 
ans les grands ouvrages de Haendel , de Marcello et de 
Palestrina, s'était cruellement ressenlie du même coup 
qui anéantit la chapelle royale; toutefois elle avait con- 
tinué d'exister, grâce au désintéressement et à l'énergie 
incroyables de son fondateur. Choron vient de mourir... 
et avec lui son école. Enfin, voila l'œuvre de destruc- 
tion accomplie; il n'y a pas dans toute l'étendue de la 
France un seul établissement pour la propagation ou 
seulement la conservation de la musique sacrée. Vous 
avez fait table rase. Barbarie !.. Le public cependant 
serait loin d'accueillir avec indifférence les efforts qui 
tendraient a empêcher la disparition radicale de l'art 
qui, dans tous les temps et chez tous les peuples civi- 
lisés, fut le plus bel ornement des temples et des céré- 
monies religieuses. La foule [qui encombrait dernière- 
ment les avenues de l'Hôtel- des- In valides pour enten- 
dre Mozart, Joinclli et Palestrina exécutés parles élèves 
de Choron , offrait dans son empressement une protes- 
tation énergique en faveur de cette | opinion. Quelques 
annonces dans les journaux avaient suffi [pour faire ac- 
courir près de neuf mille personnes que {la musique 
seule attirait dans celte église éloignée. Il n'y avait là ni 
motif de réunion politique, ni grands personnages, ni 
cérémonies pompeuses, ni spectacle d'aucune espèce ; 
on ne venait ni pour voir ni pour être vu, mais uni- 
quement pour entendre ; et ce fait remarquable , il faut 
le citer avec insistance, car il prouve un progrès sen- 
sible dans l'éducation musicale des Parisiens. Cet audi- 
toire immense, auquel on avait annoncé la messe pour 
dix heures , a dû attendre jusqu'à onze. L'absence d'une 
partie fort importante de l'orchestre, les instrumens de 
cuivre, était cause de ce retard ; le chef, M. Girard, ne 
voulait' pas commencer sans eux. Il a été forcé de le 
faire cependant , car les exécutans retardataires n'ont pas 
paru, et, sur une masse de cent cinquante instrumens 
on n'a pu compter qu'un trombonne et une trompette. 



Le chœur au contraire était au grand complet, et parmi 
les cent quarante voix qui le composaienr on remarquait 
une cinquantaine déjeunes femmes; l'aumônier des In- 
valides, moins rigide que la [dupait de ses confrères, 
avait bien voulu fermer les yeux sur cette infraction aux 
réglemens ecclésiastiques. Bien que cette cérémonie mu- 
sicale funèbre eut été montée un peu à la hâte; que les 
répétitions en eussent été fort peu nombreuses U faites 
incomplètement, le Requiem de Mozart est si connu 
des artistes; celui de Jomelli est écrit dans un style si 
large et si facile, et chacun apportait tant de bonne vo- 
lonté, que l'exécution générale a été fort satisfaisante. 
L'agnus sans accompagnement, parodié sur le motet de 
Palestrina {Alln riva), a été rendu avec une rare perfec- 
tion , sans que le chœur ait eu à se reprocher la moindre 
déviation de diapason. Chanté par une très-grande 
niasse de voix, mille ou douze cents par exemple, ce 
morceau produirait un effet écrasant. Le rhythme et la 
mélodie n'ayant presque point été employés par l'auteur, 
cet effet donnerait la mesure de la puissance véritable 
de l'harmonie, quand les accords sont choisis et mis en 
œuvre de celle manière. 

Le Lacrymosa et le Conjulatis de Mozart ont été 
également bien rendus, tant par les voix que par l'or- 
chestre. L'effet du Tuba miriim a été nul comme à l'or- 
dinaire. C'est que, malgré la profonde vénération que 
chacun ressent pour Mozart, malgré la beauté de la 
phrase mélodique qui sert de début à ce morceau , il est 
impossible de ne pas éprouver à son sujet un désappoin- 
tement foit désagréable. La poésie en est sublime et vous 
remplit d'une sainte épouvante; l'imagination grandit 
et s'élance au-devant de ce peuple innombrable que 
l'effrayante trompette de l'armée céleste vient d'arra- 
cher au sommeil de la mort et de presser tremblant aux 
pieds du souverain juge. Il estnalurelde chercher dans 
la musique que le compositeur a placée sur ces terribles 
paroles des pensées et des images non-seulement ana- 
logues , mais plus puissantes encore, surtout quand le 
compositeur s'appelle Mozart. Et pour être vrai il faur 
bien avouer que dans la composition célèbre qui nous 
occupe, ce morceau ne présente presque rien de sail- 
lant. Un seul trombonne a été destiné par l'auteur à 
rendre l'effet du formidable appel de l'archange. Pour- 
quoi donc un seul, quand trente, quand trois cents ne 
seraient pas de trop? Serait-ce parce que la poésie dit 
tuba et non pas tubœl il n'est pas possible d'attribuer à 
Mozart une aussi sotte et étrange bévue. Pourquoi , im- 
médiatement après cet appel et la phrase vocale qui y 
correspond, ce calme inattendu dans tout le morceau et 
cet accompagnement bien plus inattendu encore des 



DE PARIS. 



Imssous dans le médium?.. Il s'agit bien là de bassons! 
Il s'agit bien pour le chanteur de filer des sons quand 
nous cherchons la peinture des dernières convulsions de 
l'univers expirant. C'est la le « exorilur clanwr que vi- 
rum clangor que tubarum ■> de Virgile. Il est inconceva- 
ble que Mozart s'y soit trompé ; cela est impossible 
même, et nous aimons mieux croire que cette partie du 
Requiem n'avait été qu'esquissée par lui , et que le con- 
tinuateur n'en aura pas saisi l'esprit en la terminant. 

Plusieurs personnes en sortant se plaignaient d'avoir 
mal entendu et accusaient la maigreur de l'orchestre. La 
raison en est que toutes les fois que le nombre des exé- 
cutans ne sera pas en rapport exact avec la niasse d'air 
qui doit être mise en vibration , les auditeurs placés 
très-près de l'orchestre seront les seuls qui pourront être 
émus; tous les autres n'éprouveront que des sensations 
faibles et ne saisiront point l'ensemble ni les détails Tel 
élait le cas a l'occasion du service de Choron ; trois cents 
personnes ne suffisent pas pour répandre les harmonies, 
quelque larges qu'elles soient , dans une enceinte aussi 
vaste que celle de l'église des Invalides; il en faudrait 
six cents tout au moins. D'ailleurs on avait négligé 
d'exhausser les voix et les instrumens sur les gradins 
d'un amphithéâtre, et cette précaution est indispensable 
en pareille occasion. 

Malheureusement, tout cela coûte beaucoup d'argent, 
et les pauvres élèves de Choron , malgré l'assistance gra- 
tuite du grand nombre d'instrumentistes qui s'étaient 
joints a eux , avaient dû se mettre en frais pour la somme 
de dix huit cent francs, que les dons volontaires perçus 
a la porte n'ont pas couverts entièrement. 

II. Berlioz. 



Ferdinand Hiller. 

La musique, depuis quelques années, n'a pas cessé 
d'offrir à l'observateur plusieurs circonstances aussi cu- 
rieuses qu'intéressantes. Pendant que d'un côté, un goût 
prononcé , on peut même dire un véritable intérêt pour 
la musique, s'était si généralement répandu que l'étude 
de cet art était reconnue comme faisant une partie es- 
sentielle et nécessaire de toute bonne éducation , le goût 
musical cependant avait pris une si fâcheuse direction 
que la foule ne voulait plus entendre que de la musique 
légère et frivole, dénuée de toute forme artistique, a 
moins qu'en admettant la chance la plus favorable, 
elle ne s'adressât a ce genre de musique qui s'entoure 
du cortège de la poésie, de la peinture et de la danse , 
genre qui n'est point le plus pur et le plus élevé de 
l'art musical. Aujourd'hui , où Rossini, le plus 
jeune des grands maîtres , paraît s'être voué a une 



complète inaction; aujourd'hui , où depuis la mort de 
Beethoven, le plus sublime des génies créateurs de 
la musique , une longue et noble race de maîtres de 
l'art, paraît s'être éteinte, ne laissant pour dernier 
rejeton que le seul Meyerl/eer; aujourd'hui enfin, où 
des hommes tels que Hummel, Moscheles, Field, Kalk- 
brenner et Pixis, etc., etc., semblent avoir atteint l'a- 
pogée de leur art, il se forme sous nos yeux un cercle de 
jeunes talcns qui développent lents brillantes facultés 
avec une énergie telle que nous nous croyons en droit 
d'affirmer que nous sommes sur le point de voir s'ouvrir 
devant nous une nouvelle ère musicale. Oui , nous le 
disons avec confiance, nous croyons que commence pour 
nous une nouvelle et plus belle phase de l'art, celle où 
la plus brillante habileté pratique viendra se marier à la 
plus riche et la plus sublime poésie, celle où, au chaime 
des formes neuves et étincelantes, saura se joindre en- 
core la sagesse noble et élevée des classiques ; pour tout 
dire enfin , nous espérons voir bientôt se compléter di- 
gnement l'immense édifice musical qui a pour créateur 
les Bach, les Gluck, les Mozart , les Beethoven et les 
Paganini, et dont nous retrouvons les plus fermes sou- 
tiens dans Listz, Chopin, Hiller, Berlioz, Mendelsohn 
Schumann, Thalberg,etc, etc. Cette idée a jeté en nous 
de si profondes racines que la publication de notre feuille 
n'en est que le résultat; et si nous avons manifesté et suivi 
la résolution de poursuivre et de combattre sans me'nage- 
me/is la mauvaise musique, sous quelque forme qu'elle 
se présentât, et quels que fussent les noms auxquels 
nous dussions nous attaquer , rien ne nous semble en 
revanche plus naturel que de travailler de toutes nos 
forces à signaler la bonne musique, ainsi que les artistes 
dans lesquels nous voyous les germes d'un nouvel ave- 
nir, nous proposant de mettre au grand jour eux et 
leurs efforts, de les faire connaître, de les animer de 
nos encouragemens ou de les ramener par un juste 
blâme, s'ils venaient a s'égarer dans une fausse voie ou 
à tomber dans le découragement. Dans cet article qui 
doit servir d'introduction a plusieurs autres du même 
genre, nous nous occuperons d'une composition de 
M. F. Hiller, l'un de ces jeunes artistes sur lesquels 
nous avons fondé nos plus belles espérances, et qui déjà 
a su justifier nos prévisions avec tant de bonheur et 
avec un succès si éclatant. Cet ouvrage est intitulé : Six 
suite* il' études pour le piano-forte , et il est la quinzième 
œuvre du compositeur. Qu'il nous soit permis de jeter 
un coup d'œil sur la route suivie jusqu'à ce jour par le 
jeune artiste : cela nous mènera aux meilleurs éclaircis- 
semens qui puissent nous guider dans une juste appré- 
ciation des caractères distinctifs de son talent. 



288 



GAZETTE MtSICALE 



M. Hillerest né en 1812, à Francfort, sur le Mein. 
Ses parens, qui jouissaient d'une honorable aisance, 
surent éveiller de bonne heure ses facultés intellectuel- 
les, les observer avec sollicitude et les développer avec 
succès. Une organisation musicale des plus riches fut ce 
qui le distinguait particulièrement , et dès 1 âge de 
douze ans, il surpassait déjà toutes les espérances qu'on 
était en droit de concevoir de son travail assidu 
tant pour ce qui touche la pratique du piano que pour 
ce qui se rattache a l'étude plus sévère de l'harmonie et 
du contrepoint. Pour cette dernière branche d'instruc- 
tion, tout en profitant des autres occasions d'acquérir de 
la science, il s'était abandonné aux soins d'un professeur 
nommé Vollweiler, homme d'un savoir entendu, quoi- 
que peut-être quelque peu pédantesque. Sous la direc- 
tion de ce maître, il apprit a écrire le canon et la fugue 
d'après les règles les plus strictes de l'art. Mais 
l'organisation franche et hardie du jeune élève l'empê- 
chèrent de se laisser tyranniser par le pédaiitisrne du pro- 
fesseur ou par les règles souvent fort embrouillées de la 
science. L'anecdote suivante nous en fournira une preuve 
remarquable. A cette époque, l'auteur du présent article 
dirigeait a Francfort un cours public sur la théorie de 
l'harmonie, destiné tout a la lois aux artistes et aux ama- 
teurs. Il s'éleva un jour une discussion sur celte ques- 
tion : Quels sont les accords qu'on peut lier immédiate- 
ment ensemble? l'opinion du jeune harmoniste , âgé 
alors de douze ans, fut celle-ci : « Je pense qu'on peut 
lier immédiatement entre eux tous les accords sans 
distinction aucune. » Ce n'est pas ici le lieu d'examiner 
une telle assertion qui n'est vraie qu'a moitié, et je 
rentre dans mon sujet. 

Arrivé a l'âge de treize ans, le jeune Hiller fut 
confié aux soins du célèbre Hummel, et, pour l'étude 
du piano comme pour celle de la composition, il 
sut tellement mettre a profit les excellentes leçons 
d'un maître si distingué, que non-seulement il par- 
vint à pouvoir exécuter quelques-uns des chefs- 
d'œuvre du professeur, entièrement dans le style et avec 
la manière de ce dernier, mais que comme composi- 
teur même, ses essais furent couronnés de l'encoura- 
geante approbation de Hummel. M. Hiller alla ensuite 
passer quelques mois à Vienne ; et en t 828 , il quitta 
définitivement Francfort pour venir se fixer à Paris où, 
depuis ce temps, nous avons pu suivre tous ses progrès 
pas a pas. Dans tous les temps et a toutes les époques, 
les modèles sur lesquels se sont appuyées principalement 
les études de M. Hiller, ont été les inestimables compo- 
sitions classiques de Bach , et les sublimes créations de 
Beethoven. Ces grandes œuvres, il faut le croire, dans 



leur imposante sévérité, dans la profondeur immense 
qui distingue jusqu'à leur forme extérieure, clans leur 
idéalité si poétique et parfois si sombre, surtout pour ce 
qui touche Beethoven , sont celles qui se rapportent le 
plus au caractère de Hiller et aux créations de l'art telles 
que les a rêvées sa jeune imagination. Par suite de ses 
rapports intimes et intéressaus avec Bach, rapports dans 
lesquels a dû l'entraîner une étude assidue, pour ne pas 
dire passionnée des œuvres de ce grand maître, et avec 
la connaissance si approfondie qu'il avait acquise dès 
son enfance des formes et des règles du style sévère de la 
composition, Bâcha dû nécessairement lui apparaître 
comme le modèle le plus riche et le plus accompli qu'il 
pût se proposer, et en outre, la prédilection qu'il res- 
sentit plus tard pour le genre majestueux de la sympho- 
nie, a dû de toute nécessité l'attacher plus encore a l'é- 
tude des chefs-d'œuvre créés par Beethoven. Nous de- 
vons donc nous atteudre'a trouver dans les compositions 
de M. Hiller, comme traits caractéristiques de son ta- 
lent, la gravité d'abord , qui, lorsqu'elle se joint a Y hu- 
mour , dégénère facilement en captice, peut imprimer 
son cachet aux peintures même delà grâce et de l'amour, 
mais reste de préférence dans une sphère de croyance 
pure, de contemplation calme , de prière élevée et su- 
blime, quoique pouvant parfois aussi inspirer la crainte 
et la terreur. Une seconde qualité éminente sera l'éner- 
gie; car elle est inhérente a la première; et enfin, une 
supériorité remarquable dans la manière de créer des 
formes savantes. Après avoir, pour ainsi dire, fait nue 
analyse a priori de l'œuvre ci -dessus, il nous suffira d'un 
examen rapide pour justifier pleinement la justesse de 
notre opinion,, pour faire ressortirplus pleinement et plus 
clairement encore quelques détails imporlans , et 
nous mettre en dioit d'assurer à M. Hiller un rang dis- 
tingué parmi les plus grands et les plus habiles maîtres 
de l'art musical. 

Fa première étude allegro energico repose sur un 
trait mélodique de quatre notes qui ne donne lieu à au- 
cun développement réel de chant, mais que le compo- 
siteur a su traiter avec tant d'habileté sous le double rap- 
port du rhythme et de l'harmonie, qu'au bout de trois 
pages, il nous paraît enecreaussi neuf qu'intéres r ant. 

L'étude n° 2 est aussi originale d'invention que dif- 
ficile a exécuter d'une manière convenable. Le compo- 
siteur commence avec une basse très-étrange alternative- 
ment a deux et à trois parties, sur laquelle se développe 
la mélodie non moins étrange du dessus, et qui cependant 
éveille une inquiétude vague plutôt qu'un sentiment de 
crainte, ou celui-ci encore plutôt que la terreur. Ce mor- 
ceau nous a fortement rappelé la scène des sorcières 



dans le Macbeth de Shakespeare ,'el nous y avons reconnu 
la plus belle peinture musicale de cette magnifique situa- 
tion. L'élude est écrite en ré mineur, et se termine 
d'une manière surpi enaii.te dans, le mode majeur. On se 
sent tout a coup calmé et soulagé comme par un effet 
magique, et l'oreille se repose avec charme d'un tumulte 
sauvage au milieu duquel cependant l'ordre et la symé- 
trie n'ont pas cessé de régner. 

L'étude suivante est un andanle religioso , et offre 
un morceau aussi beau que profondément senti , dans 
lequel M. lliller se montre heureux élève de l'immortel 
Bach. Comme l'a fait presque constamment ce grand 
maître dans ses préludes de Choral , le jeune composi- 
teur a adopté pour motif principal un ancien chant de 
choral, et l'interrompant au moyen de quelques in- 
terludes, il le fait revenir comme partie de dessus, 
comme canlus firmus d'un morceau noble et gracieux. 
Celui-là seul qui s'est appliqué a de semblables travaux 
peut dignement apprécier la difficulté qu'il y a a réunir, 
dans une composition semblable une harmonie riche et 
pure a tant de mouvement dans les deux mains. Nous 
félicitons sincèrement M. Hillcr sur une telle réussite. 
11 n'y a, il est vrai, dans cette étude rien de dansant, rien 
qui charme l'oreille aux dépens du sens musical ; mais, 
en revanche, elle respire la piété, la foi , l'édification. 
• Vient ensuite un morceau molto v'wace. Nous n'a- 
vons pu trouver le caractère qui pouvait convenir à 
cette élude. Beaucoup de mouvement a la main droite , 
dans les deux mains une forme unique depus le com- 
mencement jusqu'à la fin, et des difficultés remarqua- 
bles, voila tout ce que nous pourrions signaler sur ce 
numéro. 

Le numéro S de cette suite nous offre un morceau 
remarquable sous beaucoup de rapports. Cette étude est 
composée dans un genre tout nouveau et tout autrement 
qu'on n'a coutume de le faite. Ici chaque main est consi- 
dérée isolément, et si leur réunion produit un effet 
aussi harmonieux, cela parait être l'effet du hasard plutôt 
que le résultat d'une combinaison. Pendant que la main 
droite a exécutéune figure, staccato en doubles croches, 
la main gauche, de son côté, depuis le commence- 
ment jusqu'à la fin, fait entendre un chant lié des plus 
agréables ; pendant que la main droite fait un long cres- 
cendo, la main gauche exécute un decrescendo de 
même durée. Le tout produit un effet dont l'originalité 
est égale à celle avec laquelle cela a été senti et pensé. 

Dans le dernier numéro de cette première suite, les 
deux mains se partagent alternativement l'exécution de 
deux figures d'une grande originalité. L'une, jouée d'à- 
bord par la main droite, est d'une difficulté extraordi- 



naire, et offre un excellent exercice pour ceux qui peu- 
vent embrasser au moins l'intervalle de dixième. La 
seconde forme un chant à deux parties, qui procède par 
octaves à l'unisson , et donne à l'ensemble du morceau 
une couleur toute particulière, nous pourrions dire dra- 
matique. 

Pour résumer tout ce que nous venons de dire sur les 
six premières études, nous remarquerons seulement que 
nous y trouvons la confirmation de cette opinion par 
nous ci-dessus émise : le principal caractère du talent 
de M. Hil'.er est la gravité, Vhumo.tr souvent sombre, 
rarement gai ou gracieux, et, par-dessus tout , une 
richesse rare de toutes les ressources de l'art, une pra- 
tique accomplie: le tout formant une source abondante 
d'instruction pratique pour les compositeurs et les pia- 
nistes. 

Ainsi que nous l'avons dit plus haut , l'œuvre se di- 
vise en six suites différentes, dont chaque numéro parti- 
culier nous semble ne devoirêtreni considéré ni exécuté 
sans liaison avec les autres; car tous sont réunis par 
un plan bien arrêté. Chaque morceau séparé n'est qu'un 
membre d'un grand tout qui trouve son développement 
dans une suite tout entière. La seconde suite se com- 
pose d'un andanle poco agitato qui , considéré dans 
toute son étendue, repose bien sur un motif particulier, 
mais non pas sur une seule figure principale. Quelle 
que soit l'habileté avec laquelle M. Hillcr a introduit 
cette figure avec deux formes différentes, nous ne pou- 
vons cependant lui dissimuler qu'elle nous a paru trop 
uniforme et trop dénuée de sentiment. Il en est tout au- 
trement du morceau suivant dans lequel nous trouvons 
de la vie et beaucoup de mouvement, mais cri , tout en 
demandant à être joué avec une grande rapidité, ren- 
ferme des difficultés immenses. La figure principale ap- 
paraît alternativement aux deux mains, et l'expression 
doit monter par degrés jusqu'à la peinture d'une joie 
presque délirante. Le morceau qui suit est du plus bel 
effet. C'est un adagio dans lequel le dessus à trois par- 
ties est accompagné par un magnifique chant delà basse 
et acquieil ainsi un grand intérêt. Ici encore les deux 
parties procèdent d'une manière entièrement indépen- 
dante l'une de l'autre, et n'offre ainsi un autre exemple 
remarquable pour ce genre d'étude. Cette suite se ler- 
in 'ne par un allrg o moderati qui, pour l'invention et 
l'exécution, appartient aux productions les plus dis- 
tinguer, et renferme aussi des difficultés extraordinaires. 

I! nous est impossible de suivre plus loin une analyse 
détaillée de cet ouvrage d'un si haut intérêt. Nous nous 
voyons forcés de renvoyer le lecteur à l'œuvre elle- 
même, et nous ne craignons pas de mettre sa patience à 



GAZETTE MUSICALE 



une rude épreuve. Nous nous bornerons Jonc a faire en 
général 1rs remarques suivantes : La troisième suite 
tout entière est écrite clans le style du contrepoint strict; 
le numéro premier se développe avec une vigou- 
reuse énergie; la fugue qui suit est écrite avec une rare 
supériorité et exprime des sentimens remplis de grâce et 
de profondeur, au moyen d'imitations de contrepoint 
admirablement liées enlre elles. Vient ensuite une gigue 
que nous n'hésitons pas à mettre a côté des meilleurs 
ouvrages de ce genre produits par les anciens maîtres , 
mais dont, l'exécution est aussi ires-difficile. En général , 
dans cette œuvre, les difficultés paraissent s'accroître a 
chaque pas; et si nous exceptons les études de Chopin 
et celles deKessler, nous ne connaissons aucun ouvrage 
qui offre une telle richesse de difficultés originales pour 
le piano, et dans lequel régnent cependant aussi constam- 
ment une plus grande clarté et une symétrie plus suivie. 
Mais ce que nous ne trouvons dans aucun autre ouvrage 
du même genre, c'est une telle profusion de formes 
rythmiques et harmoniques toutes-nouvelles jointes a une 
telle perfection de style musical. Puisse M. Hiller ani- 
mer ses images d'un coloris plus chaud et plus gracieux! 
et nous sommes assurés d'avoir encore à le remercier des 
plus vives jouissances que puisse procurer la perfection 
de l'art ! Avec des armes si fortes et si puissantrs on ne 
peut que sortir victorieux du combat. 

Fit. Stoepel. 



Revue Critique. 

Trio pour piano, violon et basse ; Trois Quatuors pour 
deux violons, alto et basse, par Hemi Reber. 

Beaucoup de lecteurs ignorent encore, sans doute, le nom 
de M. Reber. Nous allons tâcher de montrer quels sont ses 
droits à une attention sérieuse de la part des -vrais amis de l'art 
musical. Entré il y a quelques années au conservatoire, avec 
des idées déjà arrêtées , il en sortit , sans que les leçons qu'il y 
avait reçues eussent en aucune façon modifié ses opinions sur 
les diverses théories de la science musicale. Les professeurs 
n'aiment guère les élèves déjà forts ; il les trouvent pour l'or- 
dinaire plus ou moins rebelles aux doctrines de l'école; les ti- 
mides et crédules commençans, toujours prêts à se prosterner 
sans raisonnement devant l'autorité delà parole dumailre, 
sont bien plus faciles à gouverner. L'éducation a peu de prise 
sur les hommes d'un certain âge; il devient alors , dit Destut 
de Tracy, aussi difficile de leur inculquer de nouvelles idées, 
qu'il le serait d'écrire des caractères lisibles sur un papier 
déjà tout bai bouille d'encre. C'est un malheur bien souvent ; 
que'quefois , au contraire , il faut s'en applaudir ; dans le cas , 
par exemple, où il ne s'agirait que de barbouiller d'encre 
un papier déjà couvert de caractères lisibles. En sortant 
du Conservatoire, M. Reber se présenta au concours annuel 



de composition musicale de l'Institut. On sait que dans l'im- 
possibilité d'admettre tous ceux qui voudraient concourir, le 
choix des candidats est dé'erminé par une épreuve prélimi- 
naire à laquelle ils sont tenus de se soumutre. M. Reber ne 
fut point admis. Sans doute, le jury académique eut ses rai- 
sons pour l'exclure; il ne nous appartient pas d'élever un 
doute sur la justice de celte décision. 

Quoiqu'il en soit, le jeune compositeur, se bornant à cette 
première tentative , renonça à courre le prix de Rome, et se 
contenta d'écrire dans la retraite les œuvres remarquables 
dont nous allons nous occuper. Plusieurs exécutions incom- 
plètes et inexactes des quatuors de M. Reber ne nous avaient 
laissé entrevoir qu'en partie les précieuses qualités qni les dis- 
tinguent. On pense communément qu'un quatuor est chose 
assez facile à exécuter d'une manière passable , tt l'on s'abs- 
tient en conséquence de f.iire les répétitions qu on regarde 
comme absolument nécessaires pour toute autre musique. Celte 
grave erreur a pu être accréditée par ces pâles ouvrages por- 
tant le nom de quatuors, qui ne sont en réalilé que des sonates 
de \iolon, avec un accompagnement plus ou moins plat de 
trois instrumens à cordes. Dans l'exécution ds quatuors vé- 
ritables , tels que ceux de Haydn, de Mozart , dt Beethoven , 
de Fesca , de Schubert , etc. , il n'est point de degrés du mé- 
diocre au pire. Voilà pourquoi ceux de Reber, qui, par l'élé- 
vation du style et la profondeur de la pensée, appartiennent à 
la grande école dont nous venons de nommer les chefs, nous 
éla ; ent demeurés presque inconnus jusqu'à ce jour. Enfin, 
M. Seghcrs, homme détalent et de conscience, qui le premier 
avait découvert toute la portée du talent de Reber, a voulu le 
produire au grand jour par une exécution digne, evacte, cha- 
Lureuse, poétique, en un mot par une de ces exécutions sans 
lesquelles il n'y a pas de compositeur qui puisse se flatter de 
pouvoir être compris. MM. Listz , Urhan , Franchomme et 
Cuvillon s'étaientjoints àlui dans cette occasion, et avaient soi- 
gneusement répété deux jours à l'avance. Certes, l'auteur ne 
pouvait choisir mieux ses parrains en entrant dans la lice; aussi, 
la nombreuse société réunie dans les salons de M. Duport 
a-t-elle témoigné par les plus vives exclamations et son éton- 
nement et le plaisir qu'elle trouvait à une pareille surprise. 
M. Reber, à son début, a obtenu le plus brillant st le plus véri- 
table succès. Nous ne saurions trouver précisément une res- 
semblance entre son style et celui d'aucun autre compositeur; 
cependant aux gens qui veulent à toute force établir des paral- 
lèles et qui demanderont en parlant de Reber : à qui ressem- 
ble-t-il ? de quelles formes connues son style se rapproche-t-il ? 
A ces gens-là nous répondrons que, différant en général de 1 1 
manière de Schubert , il montre cependant avec le compositeur 
Viennois quelques points de contact dans les détails. La mé- 
lodie de Reber est évidemment dephysionomie allemande; elle 
pénètre doucement; elle est mélancolique, méditative, par 
fois d'une naïveté extrême , souvent passionnée ;mais rarement 
on la voit s'animer d'une gaieté sans mélange , et sa joie rap- 
pelle involontairement Shakespeare , quand il peint : « la pa- 
tience sur un monument, souriapt à la douleur. » Son har- 
monie est large , d'une grande noblesse et d'une hardiesse 
extrême. Par exemple , dans un passage exécuté pianissimo 
par les violons et l'alto, deux demi-tous placés l'un sur l'au- 
tre, si naturel, ut , ré bémol , sont présentés cependant de 
telle sorte qu'il ne résulte de cette quasi-discordance qu'un 
effet doux et pittoresque , extrêmement heureux. Il emploie le 



DE PARIS. 



rhythme avec originalité et finesse. L'instrumentation même, 
qui, dans un quatuor d'instrumens presque semblables, ne 
peut exister que dans l'opposition du timbre de l'alto ou du 
violoncelle avec celui d<*s violons, dans les effets de pizzicato 
combinés avec ceux de Y archet , ou dans les divers caractères 
des quatre cordes de chaque instrument, lui a fourni une mul- 
titude de contrastes piquans ou dramatiques. Il possède en 
outre, au suprême degré, l'art des modulations. Son trio de 
piano, si habilement exécuté par M. Lislz , présente une 
phrase remarquable dans son excessive simplicité qui a produit 
sur l'auditoire une sensation profonde. Elle était due unique- 
ment au choix exquis des accords qui soutenaient le chant, et à 
la conclusion inattendue de cette mélodie qui, commencée en 
ta naturel majeur, finit brusquement en la ilièze mineur. 
Ceci est de la plus grande nouveauté. Certes il est impossible 
de méconnaître dans M. Reber tous les symptômes du génie 
musici'. Nous désirons vivement qu'il nous fournisse bientôt 
l'occasion de l'apprécier dans quelque composition plus éten- 
due. En terminant , nous lui donnerons un conseil qui sera 
peut-être pour lui de quelque utilité. Il est incontestablement 
grand et beau de concevoir en entier le plan d'un ouvrage et 
d'en subordonner l'ensemble à une pensée-mère ; mais cette 
unité n'exclut point la -variété. Les différens morceaux des 
quatuors de Reber nous ont paru quelquefois trop fréres-ju- 
maux; les nuances de l'un ne tranchent pas assez sur le coloris 
de l'autre. S'il est un art dans lequel les oppositions soient im- 
périeusement exigées par la nature même de notre organisa- 
tion, à coup sûr c'est la musique. Non que nous sentions, 
comme le parterre de la Comédie-Française, le besoin de quel- 
que bouffonnerie après un drame qui a fait couler nos larmes, 
désireux de détruire ainsi nos dernières impressions par des 
impressions nouvel' es d'un genre opposé ; c'est au contraire 
pour augmenter l'effet de chacun des traits marquans de ses 
tableaux que nous engagerons M. Reber à ne pas placer une 
scène mélancolique et tendre auprès d'une seconde scène où la 
tendresse et la mélancolie dominent presque exclusivement. Ce 
défaut n'a pas beaucoup d'importance pour des compositions 
destinées comme les quatuors à être exécutées eu petit comité 
devant un auditoire attentif, qui emploie volontiers toutes les 
forces de son imagination à s'unir d'intention avec l'auteur , 
mais en toute autre circonstance il devient plus grave, et bien 
souvent on l'a vu compromettre le succès des plus magnifiques 
productions. 

Quelques morceaux de musique sacrée, pour des voix sans 
accompagnement, publiés chez SI. Richaul , ainsi que les qua- 
tuors dont nous venons de parler, nous ont paru écrits avec 
une grande pureté; ce sont de douces expansions religieues, 
comme dans notre prosaïque France on n'en peut plus aujour- 
d'hui entendre nulle part. 



Rokdo brillant pour le piano , sur la romance : la 
Jeune Fille ; par Fessy, prix : 5 fr. 

Cet ouvrage nous a appris bien des choses : i° qu'on peut 
appeler brillant ce qui n'a que de la simplicité cl quelquefois 
même de la pauvreté; 1° qu'un rondo peut se faire avec un 
an danle maéstoso et un allegro moderato; 3° que deux trio- 
lets égalent un sixlole. (Voir la dernière mesure de \' amiante 
maéstoso). 



De tout cela , comme de la possibilité défaire ra'sonnable- 
ment, un rondo brillant d'une romance sentimentale , et des 
combinaisons harmoniques comme cilles -ci la bémol, la 
bécarre, dans le chant avec sol, si, ré comme accompagne- 
ment, etc. , etc., nous n'avions certes pas eu la moindre idée, 
jusqu'au moment où l'ouvrage de M. Fcssy nous est tombé 
dans les mains. Nous nous croyons donc suffisamment auto- 
risés à le recommander aux amateurs de curiosités, en ajou- 
tant toutefois qu'il ne présente aucune difficulté et qu'il rem- 
plit scrupuleusement les neuf pages prescrites par la loi 
pour, éviter le timbre. Celte loi fiscale existe encore e« 
France ait 19 e siècle. 



Bibliothèque populaire du Pianiste , i e livraison. 
Caprice brillant sur des thèmes de Ludovic, par 
C. Chaulieu, op. 152. Prix : I fr. 

M. Chaulieu , par une longue suite de compositions pour 
le piano , s'est acquis une certaine popularité qui prouve 
qu'il connaît le goût de son public et qu'il s'est bien s'y confor- 
mer. Ses productions sont mélodieuses sans jamais renfermer 
de grandes difficultés et ne manquent pas d'une certaine tour- 
nures d'élégance. Nous aurons cependant une question à 
adresser à SI. Chaulieu, qui, nous le croyons, est l'auteur 
d'une Théorie de l'harmonie! Sur quelle base repose sa ma- 
nière d'écrire l'accord : si naturel , fa dièze , si naturel , main 
gauche ; et la , mi bémol , la , main droite ? 



fantaisie pour le piano sur la Cavatiue favorite de Pac- 
cini de la Stra/iiera , précédée d'une Mélodie polo- 
naise, parSowinski ; Op. 34. Prix : 7 fr. 50 cent. 

Les deux motifs sont très-agréables et arrangés avec beau- 
coup de goût et d'habileté pour le piano : quant à la forme de 
ce morceau, elle s'éloigne quelque peu de celle des variations , 
et nous en savons gré à SI. Sowinski. Cette composition , dont 
toutes les parties se lient parfaitement ensemble, est , eu gé- 
néral, brillante : on pourrait reprocher à l'aiùeur, que la par- 
lie de la main droite est écrite de manière à faire briller celle-ci 
un peu trop aux dépens de la main gauche. 



Souvenirs polonais, Variations brillantes, pour 
le piano, par Louis Ançot; Op. 40. Prix : 7 fr. 
130 cent. 

M. Ançot est un des imitateurs de SI. Henri Hcrz , que le 
monde ingrat aura bientôt oublié. On sait ce que nous pensons 
de celte école (si , toutefois, ce mot est ici à sa place) on en 
connaît aussi les qualités caractéristiques. Nous croyons pou- 
voir nous dispenser d'entrer dans un examen plus approfondi 
de la nouvelle composition de SI. Ançot , dont elle n'est sûre- 
ment pas le meilleur ouvrage. Il nous semble , toutefois y re- 
connaître que SI. Aurot est un pianiste habile cl un bon mu- 
sicien. 



GAZETTE MUSICALE DE S'AF.ÎS. 



NOUVELLES. 



4 ,* + C'est décidément mercredi que se montrera à l'Opéra, le 
ballet delà Tempête, ouvrage qui, à en juger par les répétitions 
générale , est destin™ à un grand succès. 

+ % Depuis un an , Robert- le- Diable a obtenu, à Vienne, 
.soixante-quatre représentations au grand théâtre royal , et 
quarante-cinq au petit théâtre de la Josephstadt. Il est à re- 
marquer que le petit chœur dansé du second acte a été bissé 
dans cette ville à chaque représentation ; l'effet de ce morceau, 
qui passe inaperçu à Paris, doit être attribué à l'excellence des 
chœurs de femmes. 

A % Mademoiselle Lngher, que nous avons applaudie l'an- 
née dernière, au théâtre Italien , est en ce moment à Livourne, 
où chaque représentation est pour cette cantatrice l'occasion 
d'un nouveau triomphe. 

+ % Valenline , tel est le litre d'un opéra en trois actes, 
poème de Planard , musique de Marliani , en répétition dans ce 
moment à l'Opéra-Comique. 

+ % Nous avons rendu compte du succès que l'opéra de 
M. Fontmichcl , llGilano,s obtenu à Marseille. Ce jeune com- 
positeur depuis peu à Paris, a fait exécuter cet ouvrage au foyer 
par les artistes de l'Opéra-Comique. Le directeur enchant é "de 
cette partition , lui a promis un poème, et bientôt nous con- 
naîtrons à Paris la musique de M. Fontmichel. 

+ * + La partition de l'Opéra : Il Bravo, de Marliani, sera 
incessamment publié, elle fera plaisir aux dilettante. 

+ * + C'est le 25 et le 26 septembre que les deux premiers 
concerts de l'association musicale belge auront lieu à Bruxelles, 
le premier soir, dnns le jardin botanique, un grand concert 
d'harmoire composé d'une réunion de plus de mille artistes et 
amateurs. Ou y exécutera de grandes ouvertures arrangées 
par Snel et Bend> r , une fanfare pour cent trompettes en dif- 
férais tons, cinquante cors et cinquante trombonnes ; des 
morceaux en échos pour deux orchestres , et la bataille de 
Waterloo par Beethoven. 

Le 26. Grand concert vocal et insliumenlal dans l'ancienne 
Eglise des Augustius, un chœur composé d'environ trois cent 
cinquante personnes, et un orchestre de deux cent ringt mu- 
siciens exécuteront des morceaux choisis du Messie de Hacn- 
del , une ouverture héroiqueavec chœur composé par M. Daus- 
soigne-Méhul, (en continuation du dernier opéra de Méhul , 
Valentine de Milan), la cantate qui vient d'obtenir le premier 
prix au concours, cl la belle symphonie en ut mineur des 
Beethoven. C'est sans contredit, la plus belle et la plus grande 
fête musicale donnée jusqu'ici en Belgique. 

+ * + Un opéra nouveau de Beissiger : le Moulin du rocher 
d'Estalièies a été représenté, le 3 d août, surle grand Opéra de 
Berlin, et a obtenu du succès, malgré la pauvreté du poème 
qui est presque incompréhensible. 

* t M. Boyeldieu est dangereusement malade à Bordeaux. Le 
correspondant qui nous communique cette triste nouvelle, 
ajoute que les médecins craignent pour les jours du célèbre 
compositeur. 

t *„ MM. Meyerbeer et Paganiui sont arrivés celte semaine à 
Paris; le premier partira demain pour Boulogne-sur-Mer; 
M. Paganini ira incessamment à Gênes, où il a l'intention de se 
retirer dans son château , qui est une des plus belles propriétés 
de ce pays. 



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>r, reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs a la musiqi 
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> ngels soft strains , or some fell dœmons roar 

g ow throe, the soûl extatic thèmes diffuse 

*•> n taies enchanting, such a lover' s use; 

ig ow sportive fingers , fairy revels show 

w n a pleasing concert with thy magie bow. 



(-1) Extrait de Monlhly-Belle Assemblée. (Traduction libre.) 

Souverain maître de l'harmonie, doué d'un charme 
mystérieux ! ô toi , véritable Apollon sous une forme à 
peu près humaine; large source de mélodies, inconnues 
jusqu'ici à l'imagination et à l'oreille, et tour à tour ri- 
vales des accords de l'ange ou des rugissemens du démon, 
tantôt l'ame en extase rêve en écoutant les doux enchan- 
temens de l'amour, tantôt le délire de tes doigts s'unit à la 
magie de ton archet pour peindre une voluptueuse 
orgie. 



De l'origine de l'Opéra. 

FRAGMENT. 

Les Grecs vers le milieu du *,5 e siècle fuyant leur pa- 
trie pour échapper a l'esclavage, apportèrent a l'Italie les 
chaînes de la plus noble domination , celle de l'art et des 
sciences; l'enthousiasme qu'ils inspirèrent alla jusqu'à 
l'exagération ; et on ne trouva plus rien de beau que ce qui 
était à la grecque. Bientôt nous voyons les Italiens con- 
sacrer leurs investigations et leurs efforts a ressusciter 
le théâtre si renommé des anciens grecs. On savait que 
chez eux la tragédie alliait l'action dramatique , la réci- 
tation des chœurs, harmonieusement rytmés, la musi- 
que, la danse et la peinture. Mais en dépit de toutes les 
recherches, on n'avait pas encore pu découvrir de quelle 
manière ces divers élémens se mêlaient entre eux pour 
concourir au plus merveilleux ensemble. Au lieu de la 
tragédie grecque qu'on poursuivait, on finit par trou- 
ver l'opéra, genre de spectacle entièrement nouveau, et 
qui fut a son origine loin de cette perfection où nous 
l'admirons aujourd'hui. L'opéra emprunta d'abord ses 
sujets aux croyances religieuses, aussi portait-il le nom 
de mystère. Le premier opéra , emprunté aux textes 
sacrés, fut représenté sur une place publique de Rome, 
en l'an 1440, c'était la conversion de saint Paul, par 
Francesco Paverini, les premiers essais de l'opéra pro- 
fane lurent un Orfée et une tragédie en musique, dont 
le cardinal Riatti , neveu du pape Sixte IV avait 
composé les vers, et qui fut représentée a 1480. 

Vers l'an 11500, les papes avaient déjà ira théâtre avec 
machines et décors, et, lorsque le cardinal Beitrand de 
Bibiena, fit représenter devant Léon X la comédie de 



2!)4 



GAZETTE MUSICALE 



la Calandra, on admira les peintures de Peruzzy. 
En 1550, quand saint Philippe de Néri vint a Rome 
pour fonder l'ordre des oratoriens , il s'empara du drame 
lyrique et le fit servir avec beaucoup de succès au but 
qu'il se proposait; En effet, connaissant le grand pen- 
chant du peuple en faveur des représentations lyriques, 
il fit travailler les meilleurs poètes sur des sujets religieux 
auxquels on donna une forme lyrico-dramalique; les 
compositeurs les plus distingues furent chargés de 
mettre en musique ces poèmes, qui furent représentés 
par les plus habiles chanteurs, et Philippe de Néri veilla 
en outre a ce que ce spectacle eut lieu principalement 
pendant le carnaval , époque qui empêchait générale- 
ment le peuple de se rendre au service divin. Ces œu- 
vres miisico-dramatiques, qui ont conservé leur forme 
jusqu'à nos jours , furent nommées alors oratorios , à 
cause de l'ordre religieux dont elles provenaient, ou 
peut-être au contraire fut-ce l'ordre lui-même qui tira 
son nom de ces ouvrages. Les compositeurs les plus im- 
portais qui travaillaient a cette époque pour le drame 
lyrique, furent : Alfonso délia Viola, Strigio , Malvezzi, 
Emilio del Cavaliero , et Orazio Vecchi di Modena, et 
leurs œuvres offrent rarement matière a l'admiration. 
S'il faut avouer que ces ouvrages n'étaient guère que de 
monotones psalmodies, on peut établir entre eux et ceux 
qui parurent cinquante ans plus tard, la même compa- 
raison qu'entre les opéras de Lully et ceux de l'immortel 
Mozart. Cet immense intervalle fut franchi ainsi que 
je vais le dire : 

A Florence, les Médicis surtout s'étaient distinguées 
par leur passion pour l'hellénisme. Eux et leurs amis 
avaient parfaitement compris combien, avec les oratorios 
et la manière dont on traitait la partie musicale dans 
les pièces religieuses ou profanes, dans les madrigaux 
et les canzonette ; combien, dis-je, on était encore 
éloigné d'atteindre a la hauteur de la tragédie des 
Grecs ; aussi , encouragés par le succès de leur aca- 
démie de philosophie grecque, établissement déjà célè- 
bre a cette époque , et riche en heureux résultats , con- 
curcnt-ils le projet d'instituer sur le même plan une 
académie pour l'élude du drame des anciens Hellènes , 
afin de pouvoir faire renaître l'antique tragédie comme 
ils avaient déjà réussi a faire revivre l'école de Platon. 
Cependant tous leurs efforts durent échouer contre la 
maladresse et l'ignorance des musiciens. Ceux-ci ne 
connaissaient, que leur contrepoint, qu'ils comprenaient 
Lien et qu'ils employaient avec habileté; mais cette con- 
naissance n'était d'âucuu secours pour le but qu'on se 
proposait , et ils ne savaient rien autre chose. Plusieurs 
d'entre eux pouvaient bien aussi avoir de la mauvaise 



volonté : l'art tel qu'on le connaissait subsistait depuis 
des siècles , et il ne manquait pas de gens qui s'en dé- 
claraient satisfaits et qui ne pouvaient concevoir rien 
au- delà. 

L'idée d'établir une académie de drame grec semblait 
presque abandonnée, lorsque survint un homme qui 
s'empara de cette idée , s'y attacha et parvint a la réa- 
liser par un rare assemblage de persévérance et d'habi- 
leté. Cet homme était Giovami de Bardi , .comte de 
Vernio, savant aussi remarquable par son esprit et sa 
vaste érudition , que par sa profonde connaissance de 
la musique. Il rassembla ses amis Giacopo, Corsi et Pie- 
tro Strozzi, Girolamo Mei el Vincenzio Galilei, le père 
du célèbre Galilée Galilei , et il proposa à leurs efforts 
réunis le problème suivant : faire des recherches con- 
cernant l'exécution des poésies dramatiques sur les 
théâtres grecs, et sous le rapport musical. Pour arriver a 
un résultat, il fut avant tout nécessaire d'introduire et 
de mettre en honneur léchant a une seule partie jus- 
qu'alors méprisé et même entièrement proscrit, il fallut 
aussi donner à ce chant une forme nouvelle qui se rap- 
prochât de la déclamation ordinaire, qui évitât toutes 
les répétitions inutiles, qui pût se prêter aisément à 
toutes les formes de la poésie, et qui fournît au chan- 
teur les moyens d'exprimer librement toutes les inten- 
tions et toutes les nuances conçues par le poète; et cette 
idée d'une musique conforme en même temps aux poé- 
sies et a leur déclamation animée, Vincenzio Galilei la 
réalisa ; il trouva ce que nous nommons le récitatif, con- 
dition principale de l'Opéra dans laquelle repose l'ori- 
gine primitive du drame lyrique. Au reste, cette inven- 
tion même fut loin d'être adoptée avec enthousiasme. 
Le premier emploi de cette forme, ainsi qu'on peut le 
supposer, n'obtint pas dès l'abord une bien grande fa- 
veur , et l'on n'osa pas l'adapter aux poésies dramatiques 
proprement dites. Les premières compositions que 
Vincenzio Galileo travailla sur ce plan, et qu'il chanta 
en s'accompagnant du Luth, furent la scène terrible où 
le Dante représente Ugolin dans la tour de la Faim, et 
plusieurs passages des complaintes de Jérémies sur la 
chute du peuple de Dieu. 

Que cette nuova musica, comme on l'appelait alors , 
fût celle-là même que l'on cherchait , c'est un point sur 
lequel on fut bientôt d'accord ; il s'agissait maintenant 
de l'approprier à la scène et de créer des pièces conve- 
nables. On ne tarda pas à y réussir également. Rinuc- 
cini , un des poètes les plus distingués de l'époque, 
s'adjoignit à l'académie ainsi que Julio Caccini, un des 
meilleurs chanteurs de Rome, et Jacopo Péri, l'un des 
composiieurs les plus estimés alors en Italie. Rinuccini 



écrivit un drame ayant pour titre Daphné, et Péri s'as- 
socia a Caccini pour le mette en musique. Ce fut l'a le 
premier ope'ra , dans le sens que nous attachons à ce 
mot, et cet ouvrage fut représenté avec un succès d'en- 
thousiasme , dans le palais de Corsi , noble Florentin , 
en présence de la cour toscane, d'un grand nombre de 
cardinaux et de plusieurs autres grands personnages. La 
réussite de cet opéra ne put se comparer qu'à l'étonne- 
ment inexprimable qu'il excita, car jamais jusqu'alors 
on n'avait vu la peinture, la poésie et la musique exer- 
cer par leur réunion un charme aussi puissant. Rinuc- 
cini écrivit ensuite le poème A' Eurydice dont Péri et 
Caccini firent la musique. Caccini composa le rôle 
d'Eurydice, et Péri se chargea du reste. L'ouvrage fut 
représenté a Florence , a l'occasion du mariage de 
Henri IV, avec Marie de Médicis , et c'est le premier 
opéra qui ait été imprimé; il parut a Venise dans l'an- 
née 1608. Dansle même temps que Péri, vivaient enltalie 
Emilio del Cavaliero et Claudio de Mouteverde, deux 
artistes qui s'essayèrent aussi avec bonheur dans legenre 
de l'opéra. Le premier refit la musique de la Daphné de 
Rinuccini et de X Ariane de Péri avec plus de succès 
encore que ce dernier, bien qu'on pût lui reprocher 
plus d'une faute sous le double rapport de la mélodie et 
de l'harmonie. 

Si Claudio de Monteverde ne put se flatter d'attein- 
dre immédiatement a la perfection de l'opéra , il contri- 
bua du moins à la préparer. Lui etLudovicode Viadana 
se firent une brillante réputation comme harmonistes, 
et, chez leurs élèves, le récitatif, comme la musique 
dramatique en général, apparut plus large et plus riche 
que chez leurs devanciers. Carissimi principalement , 
élève de Monteverde s'acquit une éclatante renommée. 
L'harmonie vigoureuse de son orchestre excitait l'ad- 
miration, ainsi que la manière habile dont ce composi- 
teur savait employer tous les instrumens connus a cette 
époque. La célébrité de Carissimi se soutint et fut encore 
rehaussée par ses élèves Cavalli et Cesti. Cavalli trouva 
X Aria, et donna ainsi à l'Opéra son plus gracieux orue- 
menl; et si les airs de Carissimi ressemblaient encore 
aux mélodies simples de nos menuets, Cesti en intro- 
duisit de nouveaux dans lesquels l'ait du chanteur put 
se développer en roulades et en fioriture. Son opéra de 
Doris nous en offre des preuves; et Burney, dans son 
histoire de la musique, nous a communiqué d'autres 
exemples du même genre. Nous trouvons aussi dès ce 
temps les airs ornés de cadences, ce qui , joint aux re- 
marques de Busby dans son histoire de l'art musical (1), 
nous donne la preuve que dès-lors l'Italie possédait 

(I) Vol. 2, page 318. 



des chanteurs fort habiles. Elle avait même déjà des 
castrats, et le premier musino de la chapelle pontifi- 
cale se retrouve vers le milieu du xvi e siècle sous le nom 
de Hieronymus Rossini. Jusque-la les parties de soprano 
avaient été chantées par des Espagnols qui employaient 
le fausset. Presque tous les dix ans, l'opéra gagna quel- 
que nouvelle beauté; en effet, vers 1690, Nicolo Lo- 
groscino trouva le finale, ou du moins il en fit un 
usage des plus heureux, et il est le premier qui nous en 
offre des exemples. C'est enfin dans les opéras d'Ales- 
sandro Scarlatli que nous trouvons les premières ritour- 
nelles précédant les airs, de sorte qu'a compter de ce 
temps lu forme de l'opéra s'est trouvée fixée telle que 
nous la connaissons aujourd'hui. Alessandro Scarlatti 
naquit en 1658, et mourut en 1758. Outre ses nom- 
breuses musiques religieuses, il composa, dit-on, 109 opé- 
ras, et c'est a lui principalement qu'on attribue l'amé- 
lioration des ouvertures qui jusqu'alors n'avaient pas eu 
le moindre rapport avec le caractère de l'ouvrage qu'elles 
précédaient. L'opéra avait été purement romantique 
dans le genre sérieux ou comique. Les opéras héroïques 
n'étaient pas encore connus ; ce genre d'opéra est une 
production des temps postérieurs, elestdû principalement 
aux Français. 

Du reste, jusqu'au milieu du seizième siècle, et qua- 
rante ans au moins aprèsl'invention de l'Opéra en Italie, 
les Français n'avaientencoreproduitaucundramelyrique; 
les Italiens avaient bien lait connaître ce genre de pièces 
en France, mais personne n'osait prendre sur soi d'écrire 
un opéra français. Il paraît pourtant que cela tenait 
moins a l'impuissance des artistes qu'à cette opinion que 
la langue française n'est pas musicale, opinion que cent 
ans plus tard J.-J. Rousseau soutint avec tout le feu et 
tout le mordant qui le caractérisaient. Lors de l'origine 
de l'opéra en Italie , on ne connaissait en France que des 
ballets dans lesquels la danse était entremêlée de récits , 
et pour lesquels on ne s'assùjétissait ni aux règles du 
goût ni a celles de l'art dramatique. Ce fut l'italien Bal- 
thasarini, connu ausà sous le nom de Beaujoyeux, qui 
introduisit les premières règles; et pour reconnaître un 
tel service, Catherine de Médicis le nomma intendant 
de sa musique, et directeur de tous les ballets ainsi que 
de toutes les représentations théâtrales a la cour. Ce fut 
ce même Ballhasarini qui, aidé de Baïf, Ronsard et plu- 
sieurs autres, mit en scène ce fameux ballet comique 
d'une magnificence si vraiment royale, et qui coûta , 
dit-on, plus de cent mille écus. Le premier essai d'un 
opéra français est dû a l'abbé Perriu et a Cambert , orga- 
niste de l'église Saint-Honoré à Paris. Le premier fit les 
vers d'une pastorale ayant pour titre : Pomone, et le se- 



206 



GAZETTE MLS1CALE 



cond en composa la musique. Celte tentalive fut cou- 
ronnée du plus brillant succès; le poète avait prouvé 
que les Français pouvaient aussi prétendre à avoir un 
drame lyrique; et la musique enchanta tellement le pu- 
blic qu'on crut ne pouvoir comparer les mélodies des 
flûtes douces qu'aux chants suaves des concurrens 
dans les jeux olympiques. Plus laid, Perrin et Carobert 
se présentèrent avec leur opéra d' 'Ariane , et dès ce mo- 
ment les Italiens ne réussirent plus a plaire aux Fran- 
çais avec leurs pièces italiennes. Perrin obtinl alors la 
permission d'établir un théâtre public destiné a l'opéra, 
et il s'installa a cet effet dans la salle de spcciacle de la 
rue Mazarine. Le marqnis de Sourdeac auquel l'art du 
machiniste et du décorateur est redevable des plus grands 
services, ne tarda pas à se faire nommer t'tulaire de ce 
privilège. Perrin fut remplacé comme poète du théâtre 
par Gilbert qui se présenta avec une pastorale dont 
Lulli avait fait la musique. Ce fut la le modeste début 
de ce grand compositeur devenu depuis si cé'èbre. Le 
succès inouï qu'il obtint , joint à la rare adresse qui le 
caractérisait, le plaça bientôt a la tête du théâtre de 
l'Opéra. Il s'adjoignit Quinault, cl en 167 2 il donna 
son premier grand opéra , les Fêtes de /' Amour, ou- 
vrage dans lequel Quinault était encore loin de promet- 
tre ce qu'il devait être un jour comme poète Ijrico-dra- 
matique. Lulli travailla constamment avec Quinault , 
et il s'engagea a lui payer -4,000 livres pour chacun des 
opéras qu'il écrirait dans l'espace d'une année. Qui- 
nault accepta ces conditions, mais il dut se soumettre a 
un soit qui n'était rien moins qu'agréable. Lulli exer- 
çait sur lui une tyrannie perpétuelle, et les beaux ou- 
vrages de Quinault n'offrent peut-être pas une strophe, 
un vers, une idée, qui n'aient été sévèrement épluchés 
par le compositeur, et pour lesquels le poète ait pu se 
dispenser d'obtenir l'assentiment du musicien. Tout ce 
qu'écrivait Quinault il devait le montrer chaque jour a 
Lulli qui l'examinait scène par scène. De son côté, Lulli 
étant lui-même un grand violoniste, fut obligé de se 
donner beaucoup de mal pour mettre les musiciens de 
son orchestre en état d'exccu'er ses œuvres. Lulli fut 
aussi le premier compositeur qui introduisit dans la mu- 
sique d'opéra la réunion des instrumens a vent avec les 
instiuinens a cordes ; avant lui les instrumens à corde 
avaient été seuls employés pour l'accompagnement. 

L'opéra subit encore une innovation aussi importante 
et s'embellit d'un nouveau charme, lorsqu'en 1681 Lulli 
fit, pour la première fois, paraître des danseuses sur le 
théâtre, dans la représentation de son opéra : le Triom- 
phe de F Amour. Ce grand maître parcourut toute sa 
carrière avec autant de gloire que de bonheur, et il la 



termina dignement en 1686 par l'opéra d' Armide qui 
passe pour son meilleur ouvrage. Les musiciens les plus 
distingués qui suivirent pas à pas la route tracée par 
Lulli, furent Destouches, Campra, Monteclair et La- 
lande. Ainsi, pendant tout un siècle, Lulli, représenté 
par ses élèves, domina sans partage la scène de l'Opéra 
français. En 1753, Rameau survint avec son opéra 
A'JIippoljte et Aricie, et cet ouvrage, comme en géné- 
ral les autres compositions du même maître, produisit 
une grande sensation dans le monde musical. Long- 
temps encore les partisans de Lulli disputèrent le succès 
du nouveau venu; on opposait les opéras de Rameau a 
Y Armide, a YAtis, et aux autres ouvrage de Lulli, et 
ces derniers étaient encore ceux qui attiraient le plus 
la foule. Mais enfin, par la création de Castor etPallux, 
Rameau s'assura la victoire, et désormais il put régner 
sans rivaux sur la scène lyrique, comme l'avait fait pré- 
cédemment Lulli. Les productions de Rameau furent 
entendues avec un tel plaisir qu'on ne pouvait croire a 
la possibilité de composer des airs plus beaux , plus rem- 
plis de charme, ou des chœurs d'un effet plus puissant; 
on s'imaginait sérieusement que les ouvrages de Rameau 
avaient poussé l'art jusque dans ses limites les plus re- 
culées. 

Cependant les Italiens étaient bien loin d'en être 
restés au point où ils étaient parvenus avec Scarlatti; 
et, comme nous le verrons lorsque nous revendrons 
a eux, ils suivaient avec ardeur et succès la roule 
déjà tracée. A l'époque où floiissait Rameau, des chan- 
teurs Italiens arrivèrent a Paris ; on les nomma Bouffons, 
et pendant le séjour de huit mois qu'ils firent parmi 
nous, ils exécutèrent la Sciva Padrona, de Pergolèse ; // 
Partagio , de Jomelli ; / Fiaggiatoni , de Léo de Vinci; 
et la pureté de ces compositions, la douceur et la simpli- 
cité des mélodies, qualités souvent réunies chez les 
divers maîtres a la vigueur et a l'éclat , ne tardèrent pas 
a effacer les ouvrages de Rameau qui ne parurent alors 
que des psalmodies traînantes bizarres et dépourvues de 
grâces. Ce fut le signal d t une nouvelle guerre. Les partis 
qui jusque là avaient [pris fait et cause pour ou contre 
Lulli et Piameau, s'unirent désormais contre l'ennemi 
commun et rombalirent vaillamment pro aris etfocis. 
Les antagonistes se rassemblaient chaque soir et cher- 
chaient naturellement à tourner en ridicule ce qui a\ aifpû 
plaire dansle camp ennemi. Bons mots, brochures, pam- 
phlets, rien n'y manqua, et tout cela fit un feu croisé 
qu'on nourrit très-vigoureusement de part et d'autre; 
mais comme ces armes furent les seules qu'on mit en usage, 
cette guerre n'eut pas de très-grandes conséquences poul- 
ies progrès de l'ait. Cependant Rameau triompha encore 



une fois en apparence; les bouffons furent congédiés et 
quittèrent Paris, en 1753. Mais ce n'était qu'un simu- 
lacre de victoire; les partisans de la musique véritable- 
ment belle, ceux qui se distinguaient par la pureté de 
leur goût; ceux qui avaient entendu avec transport les 
productions des Galuppi, des Léo, des Pergolèse et des 
Jomelli, ceux-là, dis-je, conservaient h ces composi- 
teurs un fidèle souvenir. Cette vérité fut géuéralement 
sentie et se manifesta surtout jusqu'à l'évidence lorsque 
Banian, ayant fait des paroles françaises sur l'inimitable 
Serva Padrona, de Pergolèse; il obtint le succès le 
plus franc et !e plus général. C'est ainsi que la mélo- 
die et le [chant, bannis du grand opéra, se réfugiè- 
rent chez le joyeux vaudeville qui, pendant un demi - 
siècle, et alors plus que jamais, peut-être, excita 
au plus haut point l'intérêt des amateurs de la musique 
dramatique. 

Nous louchons h l'époque où brillèrent Ducis, Phi- 
lidor et Monsigny, les véritables fondateurs de l'Opéra - 
Comique et Grétrv le plus grand-maître de cette école. 
Le Sorcier, de Philidor obtint une telle vogue qu'a la 
la première représentation de cet ouvrage, Philidor fut 
appelé a venir recevoir les applaudissemens du public , 
distinction que ce compositeur partageait seul jusque 
alors avec Voltaire, et qui n'avait étéjusque-la décernée 
it aucun maître de l'Italie. 



Nous recevons du réélire auteur de Montana et Stéphanie, 
la lettre suivante , accompagnée d'un canon énigmatiqiie, que 
nos abonnés liront avec intérêt. D'après le désir de M. Berton , 
nous y joignons le thème. Dans noire numéro prochain 
nous donnerons ce canon en partition; ce sera à la fois un 
fac simile de l'écriture de l'illustre compositeur et le mot de 
cette énigme musicale. 

A M- le Ocrant de la Gazette musicale. 
Monsieur, 

Comme vous avez institué votre Gazelle dans le but utile d'y 
traiter toutes les questions qui se rattachent à la culture de 
l'ait musical, j'ai dû. penser quêtons les genres décompositions 
pouvaient y trouver place , et je viens vous proposer aujourd'hui 
d'insérer dans l'un de vos numéros , un petit Canon énigma- 
tique composé pour l'Album de mon illustre ami Ckérubini. 

Je sais bien qu'un morceau de cette espèce a peu d'impor- 
tance ; mais cependant, comme on n'a pas toujours dédaigné 
d'insérer des jeux d'esprit de cette nature, même dans les 
feuilles littéraires et scientifiques du plus haut intérêt , je crois 
qu'un canon énigmalique ne serait pas déplacé dans une 
Gazelle telle que la vôtre. Au surplus , si l'on était obligé de 
s'excuser auprès de quelques lecteurs un peu trop sévères, 
d'avoir fait usage d'un semblable badinage harmonique, on 
pourrait rappeler à leur mémoire que plusieurs compositeurs 
et surtout les plus justement célèhres , ont pris souvent plaisir 



a de tels jeux; que, notamment, l'immortel Haydn s'en était 
fait une douée habitude ; et qu'il aurait eu du regret à se voir 
contraint de passer un seul jour sans composer quelques mor- 
ceaux de ce genre. Les murs de sa maison en étaient tapissés , 
son escalier , sa salle à manger, son cabinet , sa chambre à 
coucher, toute son habitation en était ornée; il semblait trouver 
une douce jouissance dans cette espèce de repos, de délasse- 
ment qu'il donnait quotidiennement aux élans de «on brillant 
génie! Repos simulé, qui sans laisser éteindre entièrement les 
sons de sa divine lyre , n'était qu'un prélude aux merveilles 
dont 'ce prince de l'harmonie sut embellir le domaine musi- 
ca'. En effet, Haydn n'a pas passé un seul jour de sa vie sans 
composer , et même sans lire , étudier nos auteurs classiques , 
surtout l'histoire de la musique Del padre Martini, et cher- 
cher à résoudre les problèmes harmoniques qui abondent dans 
ce bel ouvrage! Cela, peut-être, étonnera quelques personnes : 
un musicien aussi habile! un génie aussi supérieur! lire, étu- 
dier!... O.i pourrait leur faire observer que toujours les plus 
savans. les plus habiles , sont ceux qui croient ne pas tout sa- 
voir et avoir besoin encore de beaucoup apprendi e. Pour nous 
c'est là le cachet du vrai mérite , du talent réel ; téinxn , Vol- 
taire, qui, lisant quelques auteurs anciens, lut surpris dans cette 
occupation par l'un de ses amis, qui , ne pouvant contenir sa 
surprise, lui dit : « Comment, l'ous, Voltaire , vous le savant 
des savans, vous, le savoir incarné , vous lisez! — Oui, 
mon ami, répondit-il , je mets du bois au feu. » Haydi en 
faisait autant et nous n'avous pas à regretter les momens que 
ces deux féconds génies ont donnés à de telles distractions. 

Salicri, l'élève, l'ami de Gluck, de ce père de la tragédie 
lyrique , avait aussi , si l'on peut s'exprimer de cette manière , 
la monomanie canonique , qui le poursuivait à toute heure, 
en tous lieux. A ce sujet, on cite encore fort souvent à Vienne, 
en parlant de cet habile maître , le trait suivant : L'un des 
plus grands seigneurs de la cour impériale, recevant à dîner 
plusieurs notabilités étrangères, et voulant jouir du plaisir de 
leur présenter l'une des gloires musicales dont s'honore l'é- 
cole allemande, invite Salicri. Le jour de l'invitation ar- 
rivé , Saliery était encore à son piano , lorsque l'horloge de 
Saint-Eliennc vient l'avertir qu'il était plus que temps de par- 
tir; il s'arrache à ses inspirations, s'habille à la hâte , sort de 
chez lui, s'achemine vers l'hôtel du grand seigneur et y entre. 
Mais , pendant ce temps , l'heure voulue , pour servir le diuer , 
avait sonné et le ponctuel maîlre-d'hôtcl avait fait prévenir son 
excellence qu'elle était servie. Monseigneur, portant ses re- 
gards sur la foule de ses nombreux convives , y cherche vaine- 
ment Salie i; alo-s il donne l'ordre que l'on s'enquière du 
maestro; on vient annoncer que le suisse l'a vu entrer, mais 
qu'on ne sait on il a porté ses pas; nouveaux ordres de recher- 
ches; enfin après bien du soin on finit par découvrir le héros 
de la fêle dans l'embrasure d'une des croisées de la grande 
galerie, un genou à terre et écrivant sur l'autre au crayon, 
ouoi? Un canon. 

A celle nouvelle , hilarité générale; Salicri cuire au milieu 
de ce bruit en entonnant son canon pour toute excuse. 

Monseigneur, qui était un dilettante de première forée , 
voyant que le canon avait été composé en L'honneur de ses con- 
vives , s'empresse , en prenant la seconde entrée du canon , de 
joindre sa voix à celle du maestro, qui non-seulement fut ab- 
sous, mais fêté parla compagnie, comme le méritait l'auteur 
de Tarare, des Dan aides , de la Grotte de Trophonius et 



GAZETTE MUSICALE 



d'un grand nombre d'autres ouvrages -recoin mandables à plus 
d'un litre. 

Si quelques personnes ont le désir de connaître ce qui a été 
composé de plus remarquable en ce genre; elles peuvent d'a- 
bord consulter l'ouvrage que nous avons déjà ciléel qui a pour 
litre : Sloria délia musica , per Giam-Balista 'Martini , 
édition en trois volumes , in-4°, imprimée à Bologne, en 1757. 
Elles trouveront des canons énigmatiques de différentes 
espèces. Tous les carlouches placés au commencement ou à 
la fin de divers chapitres eu sont ornés ; les problèmes 
qu'offrent plusieurs de ces canons énigmatiques restent encore 
à résoudre. Cherubini fut un des premiers qui sut pénétrer 
dans les détours de ce labyrinthe harmonique ; ce fait ne doit 
étonner personne; un tel honneur appartenait de droit au 
maître des maîtres. Je pourrais citer encore une foule 
d'auteurs qui ont produit d'excellentes compositions en ce 
genre, mais en prononçant le nom de mon ami, je sens 
qu'il faut revenir au motif de ma lettre qui déjà me paraît 
un peu longue ; je reviens donc à mon canon, et vous le 
fais parvenir ; si vous trouvez bon de l'insérer dans l'un de 
vos numéros, je crois qu'il faut d'abord n'en produire que le 
thème , et, par sftite, dans l'un des numéros suivans , donner le 
mot de l'énigme, c'est à dire le canon en partition. 

CANON ÉNIGMATIQTJE. 



3È3E 



F£ 



Faire un 
-k-GL_,_ /3 _ 



non e - ni - Etna- 



g H=f^^f^f^PT~~ -gHN»-j£: 



ti- que! Mon cher Che - ru-bi - ni, c'est par 



3^gÉ 



-o- 



r^EFH 



3fe 



trop dia - ho - li-que! C'est bon pour toi qui fais la 
f>- . -19- \tn 



\-fy . ^ n • s — 



A tous nos ïrnnls 

n (9 G- 



>anls, nos ma - 1 1 n-s en 11111 - si - que! 

J'ai l'honneur d'être , monsieur, avec une parfaite considéra- 
lion, 

Le Chevalier, 

H. BERTON , 

Membre de fin lilut, officier de la Mtiop-d'Hanlft&r, 
Piofrsscur nuCjm.eivatouc. 



— On nous prie d'insérer la note suivante, extraite 
du Constitutionnel du 9 septembre : 

M. Pierre Erard, dans une nouvelle et longue note adressée 
aux journaux , a essayé de soutenir sa précédente assertion par 
laquelle il disputait la première médailles d'or décernée à 
M. Pape par le jury de cette année. Pour justifier ce qu'il avait 
avancé , M. P. Erard a imaginé de dire dans cette seconde note 
que s'il n'avait pas reçu cette première médaille d'or, c'est 
parce que le jury de 1834 avait décidé que pour économiser le 
mêlai on ne redonnerait point de médailles d'or aux fabri- 
cans qui en auraient obtenu aux expositions précédentes. 
L'explication est au moins bizarre , car la liste des récompenses 
décernées prouve évidemment qu'à cet égard le jury n'a pas 
été plus économe du métal tt qu'il n'a pas opéré différemment 
cetle année que lors des autres expositions, puisque sept fa- 
bricans de diverses branches d'industrie qui, en 1827, avaient 
obtenu des médailles d'or, en ont encore reçu en 1834; d ans 
la partie des instrumens de musique, trois fabricaus ont éga- 
lement obtenu en 1834 des médailles pareilles à celles qui leur 
avaient été accordées en 1827. 

On sait d'ailleurs quelle distance met le jury entre une nou- 
velle médaille accordée à un exposant et un simple rappel ; 
l'une constate un progrès, l'autre est quelque fois un témoi- 
gnage de tolérance et d'égards. 

Après avoir vu dans la liste des récompenses publiée au 
Moniteur, M. P. Erard porté pour rappel de la médaille d'or, 
il devait réclamer pour les soutenir; mais ne voulant opposer 
que des faits positifs à des allégations inexactes , il sollicitait 
avec instances la publication du rapport qui devait rétablir les 
choses dans leur entière vérité, lorsqu'à paru dans le Journal 
du Commerce du 25 août un document qui, évidemment, est 
une analyse de ce rapport; nous en citerons ce qui concerne 
M. Erard et M. Pape, après avoir expliqué le mode d'après 
lequel le jury a opéré. Deux classifications distinctes ont été 
établies par lui , savoir : le son et le mécanisme. La première 
médaille était destinée au piano qui réunirait à la force, à la 
qualité du son et à la facilité du toucher, un mécanisme simple 
et solide; c'est sur cetle base que le jury a îendu sa décision. 
« Sous le point de vue de la qualité des sons , mais sous ce | 
« point de vue seulement , dit l'analyse que nous venons de 
» citer, M. Erard , pour les pianos à queue , a été placé au pre- 
» mier rang, et M. Pape a été placé en première ligne pour ses 
« pianos de nouvelle construction. Quant à la construction , 
» M. P. Erard a fait usage dans ses pianos à queue du méca- 
» nisme à double échappement imaginé par son oncle Sébas- 
» tien Erard, et dont l'emploi permet de redoubler la note 
» avant que la touche soit entièrement relevée. On peut lui re- 
» piocher d'être d'une complication extrême et par consé- 
» quent d'offrir peu de chances de durée. » 

Relativement au nouveau mécanisme de M. Pape , voici com- 
ment s'exprime le même document : 

« A diverses reprises, on avait tenté, mais sans succès, de 
» placer le mécanisme des marteaux en dessus du plan des 
» cordes, au lieu de le placer en dessous, comme on le fait ha- 
» bituellement. M. Pape , reconnaissant combien cette wodifi- 
» cation serait avantageuse , soit pour les qualités du son , soit 
» pour les chances de durée de l'instrument, a adopté ce sys- 
» tème dans ses pianos, et, après avoir vaincu de nouvelles 
» difficultés, a réussi à construire un mécanisme en-dessus, 



) nui parait remplir lus conditions les plus favorables au jeu de 
j l'instrument. Les perfection nemens important et les modi- 

> fications 1res heureuses introduites par JU. Pape dans la 
i construction des pianos, paraissent avoir déterminé la cem- 

> mission à lui décerner la première médaille d'or. 

» La maison Erard, à laquelle il avait été décerné plusieurs 
' médailles d'er aux expositions précédentes, n'a obtenu , en 

■ 1834 , que le rappel de cette récompense; nous avons qucl- 
i ques motifs de penser qu'elle aurait obtenu une nouvelle mé- 

■ daille d'or, si une plus longue expérience eût prononcé sur 

> la durée et Ta bonté de ses pianos à queue. 

» On se rappelle que, dans le discours prononcé à l'occa- 
i sion de la distribution des médailles , le roi a annoncé qu'aux 
i récompenses décernées par le jury, il voulait en ajouter 
i d'autres qui lui fussent personnelles. Deux des e«posans 
i dont nous venons de nous occuper ont eu part à ces laveurs 
i émanées directement de la royauté , et auxquelles le jury est 
i resté complètement étranger. Ce sont MM. Plcyel et Erard 

> qui ont reçu la décoration de la Légion-d'Ilonneur. Ce n'est 

> donc pas sans étonnemeut qu'on a vu une note cômmuui- 
i quée aux journaux avancer que M. Erard a obtenu la pre- 
i mière récompense , puisque lia première médaille d'or a été 
i décernée à M. Pape par le jury, qui n'a accordé à M. Erard 
i qu'un simple rappelas cette médaille... » 



Revue Critique. 

Variations brillantes pour le piano-forte, sur un air 
suédois, par Jacques Herzj Op. 2-4. Prix : 7 fr. 
30 cent. 

Si nous sommes bien instruits (et nous croyons le tenir de 
bonne source), l'air auquel M. Herz donne l'épilhète de sué- 
dois, est un air allemand , généralement connu « Herr Bruder 
nimm das Glaeschen » , sauf quelques légers changemens à la 
première mesure du thème et à la troisième de la ritournelle. 
L'introduction est presque un peu trop pompeuse, et on ne 
peut guères l'appeler qu'un prélude, puisque l'on n'y trouve 
aucune allusion saillante au thème : le tout est donc un agréa- 
ble assemblage de fragmens sans liaison inlime, mais qui , 
comme ou dit habituellement , est d'un bon effet. Le thème 
est très-bien arrangé : seulement, dans l'avant-dernière et la 
dernière mesures , nous aurions voulu que la dernière croche 
au dessus de la deuxième partie fût un sol , pour éviter la sen- 
sation désagréable qui résulte des octaves correspondantes 
entre l'alto et le ténor. Nous avons été particulièrement satis- 
faits de la première variation : tout-:.-fait conçue dans l'esprit 
du thème et d'un caractère original, elle est, en outre , parfai- 
tement écrite. Le N° 3 est brillant, mais il n'a rien de neuf et 
l'on n'y Louve pas plus de traces du thème que dans le n° 3, 
qui ne laisse d'ailleurs rien à désirer sous lu rapport de la 
forme et de l'exécution. Nous avons le même bien à dire de 
l'audante, et nous regrettons seulement que le compositeur n'y 
ait pas un peu plus rappelé le thème. Le finale qui suit est 
d'un caractère gai et gracieux j il est , comme toute l'œuvre, 
d'une exécution assez difficile, c'est en résumé un morceau 
brillapt qui produit beaucoup d'effet dans les salons. 



Trois Chants a quatre voix pour deux ténors et deux 
basses, composés par Ferdinand Lavainne. Op. 15. 
Prix : 4 fr. 

Le compositeur qui nous était jusqu'ici entièrement inconnu, 
annonce dans ce morceau d'heureuses dispositions naturelles. 
Des efforts quelquefois couronnés de succès pour être neuf et 
original , et surtout une louable tendance à renforcer les tour- 
nures harmoniques , où il réussit assez bien. Mais d'un autre 
côlé , il trahit une ignorance absolue du style sévère, une con- 
tinuelle négligence des règles établies pour la conduite des par- 
lies de chant, pour leur disposition artistique ei, caractéristique, 
et enfin pour l'orthographie musicale. Nous n'en citerons que 
les exemples suivans mesure \ à 5, p. 1 , et mesure \ à 2, p. a, 
et le dernier tact du même numéro, où la septième monte, ce 
que nous avons déjà remarqué précédemment, et où se trouvent 
des octaves cachées, entre le premier ténor et la basse. Le re 
dièze dans les deux dernières mesures du premier ténor, doit 
être mi bémol. La fin du n° 8 est ce qui nous a plu davantage ; 
l'auteur y laisse apercevoir de véritables dispositions. 



Grand Rondo brillant, pour le piano, par Lavainne. 
Op. 9. Prix : 6 francs. 

Le motif principal est agiéable et brillant; l'ensemble, riche 
en passages sautillans et rapides, interrompus quelquefois par 
des idées sans liaisons, et où l'on trou\ e plus de recherche que 
d'intérêt et de nouveauté. Le compositeur paraît bien connaître 
lu piano, et n'épargne pas les difficultés d'exécution. Nous tire- 
rons au reste de ce morceau les mêmes conclusions que du pré- 
cédent. 



Ouverture pour le piano, a [quatre mains, par La- 
vainne. Op. ^0. Prix : 7 fr. 50 c. 

A côlé de quelques passages qui sont d'anciennes connais- 
sances , nous en rencontrons qui ne manquent pas d'originalité, 
et à travers beaucoup de bruit ressortent quelques traits , qui 
promettent au jeune compositeur un avenir dramatique, quand 
il aura perfectionné son goût et son sens musical par de bonnes 
études. 



Grande Fantaisie dramatique pour le piano, avec ac- 
compagnement d'orchestre (ad libitum), par Lavainne. 
Op. U. 

Cette ouvrage vient à l'appui de ce que nous avons déjà dit 
de M. Lavainne. On y trouve une telle complication de traits, 
de passages et de cadences, qu'il y a de quoi faire perdre l'esprit 
plutôt qu'acquérir du savoir. Néanmoins, nous croyons pou- 
voir présager des succès à l'auteur s'il renonce à quelques mau- 
vaises habitudes et s'il ne néglige rien pour s initier, par des 
études profondes, aux mystères élevés de la science musicale. 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



Fantaisie pour le piano, sur un thème de la Révolte 
au Sérail, de Labarre, par L. An.cot. Op. 43. 
Prix : 6 francs. 

Nour passons sur l'introduction qui n'est point ce qu'elle de- 
vrait être , et mérite tout au plus le nom de prélude. Quant au 
thème, il est excellent, et ne pouvait être plus heureusement 
choisi, si l'on admet eu principe qne, moins le thème a d'éloffe, 
plus il est inigniliant , dépourvu d'harmonie et de mélodie , et 
plus il se prête à être varié, laissant à l'auteur plus de liberté 
pour montrer son savoir faire, y jeter de la mé'odie et de l'har- 
monie, et animer la tristesse du thème par les moindres modi- 
fications rythmiques. Un pareil thème a un avantage pour le 
compositeur consciencieux ; il peut, dès la seconde variation, 
le replonger sans scrupule dans l'oubli , pour laisser librement 
courir ses idées sur le piano. Les variations sont du reste écrites 
avec soin et correction , et prouvent de nouveau que M. A ncot 
connaît son instrument. Nous citons comme d'un grand effet 
et remarquable par sa fraîcheur , le final que M. Ancot a 
nommé Mazourka. 



NOUVELLES. 

jj*^ Comme nous l'avions annoncé , M. Mcyerbeer est parti 
pour Boulogne. Il sera de retour à Paris vers la fin du mois 
de septembre. 

+ % La première représentation du nouveau ballet a été reculée 
encore de quelques jours. Un effet de lumière qui exigeait 
quelques réparations dans l'éclairage au gaz est la cause de cet 
ajournement; mais M. Véron nous promet que la Tempête 
grondera demain lundi dans la rue Lepelletier. 

+ * + Le Théâtre- Italien ouvrira le i d'octobre ; les artistes ar- 
rivent déjà : Tamburini , Mademoiselle Schulz sont à Paris, et 
l'on attend aujourd'hui même Lablache, Rubini ■ et made- 
moiselle Julie Grisi; avant l'ouverture celte admirable troupe 
sera au grand complet. 

f** L e Chalet de Scribe et Adam ne sera représenté quejeurli 
à l'Opéra-Comique. Ce retard doit être attribué au voyage des 
artistes de ce théâtre pour Compiègne. 

+ % Le Ballet chinois paraîtra incessamment a u Théâtre-Nau- 
tique. 

/* L'opéra italien que Bellini compose en ce moment , est 
très-avancé ; il ne manque plus que trois ou quatre morceaux, 
et ce compositeur espère que son ouvrage sera représenté à Pa- 
ris dans le courant de décembre. 

S+.Valentinelnon Valenline est le titre de l'opéra attribué à 
MM. Planard et Paul Duport,el dont M. Marliani a composé la 
musique; nous croyons savoir de bonne source qu'il y aura, 
ayant la première représentation, un changement de titre plus 
significatif sur le sujet de celle pièce que l'on dit intéressante. 

*** M. Strunz , auteur' de la musique duballet de Guillaume- 
Tell, vient de partir pour l'Allemagne; il doil ramener à Pa- 
ris des chanteurs et des chœurs allemands. On dit aussi que la 
mission de cet arlisle est d'engager pour l'orchestre des ins- 
trumens en cuivre qui abondent, en Allemagne et surtout en 
Autriche, et qui sont fort rares à Paris. 

. *** Lulli, devenu célèbre à jamais par ses compositions mu- 
sicales , et qui fut surintendant de la musique de Louis XIV , 
compte encore aujourd'hui à Paris quelques descendant ; ce 
sont MM. le marquis de Dampierre , pair de France, son frère 
le comte de Dampierre et la marquise Dessoles, leur sœur; c'est 
la seule branche de la famille du Lulli, qui soit venue jusqu'à 
nous. J n 

*% On a représenté, il y a quelques semaines, à l'Opéra -An- 
glais de Londres, un ouvrage original ; c'est un événement qui 



mérite d'être mentionné à cause de sa rareté. Le compositeur 
s'appelle Lee. Il a obtenu un plein succès. La pièce a pour litre: 
l'Hôte mort. On a remarqué epic la salle était pleine d'éditeurs 
de musique. On parle aussi avec beaucoup d'éloges d'un opéra 
de John Barnctt. , intitulé : le Sylphe de la montagne. 



Musique nouvelle , 

Publiée par Maurice ScLlesin 6 er. 

Bellini. lYorma, tragédie lyrique en 2 actes , pour piano seul, 

avec accompagnement de flûte ou de violon ad libitum. 24 f. 

Gomis. Le Revenant, arrangé pour deux flûtes, par Strunz. 

7 fr. 50 c. 

— L'Ouverture du même opéra. 4 fr. jfj c. 
Adam. Le Proscrit, arrangé pour deux flûtes , par Strunz. 

7 fr. 50 c. 

— L'Ouverture du même opéra. 4 fr. 50 c. 

— Le même opéra arrangé pour deux violons. 7 fr. 50 c. 

— L Ouverture du même opéra. 4 fr. 50 c. 
Mereaux. Fantaisie brillante pour le piano , sur la Folle de 

Grisard. 7 fr. 50 c. 

PuliliJe pnr Henri Lemoiiie. 

Dejazet. Fantaisie pour le piano , sur la Folle. 6 fr. 

Publiée par Truupenas. 

Herz. Op. 76. Variations brillantes de Bravura, sur le Pré- 
aux-Clercs, pour piano et orchestre. 15 fr. et 7 fr. 50 c. 

— Variations brillantes sur un thème de Mathilde de Sha- 
hran. 7 fr. 5o c. 

Kalkbrenner. Mélange sur les motifs de Lestocq. 6 fr. 

Adam. Six petils Airs tirés de Lestocq. 6 fr. 

Labarre. Le départ de la jeune fille , romance. 2 fr. 

Duver/ioi. Variations sur la rouile de Lestocq. 5 fr. 

Publiée par Paccini. 

flarîiani. Il Bravo, opéra en 3 actes, partition de piano. 
Prix net. 20 fr. 

— L'ouverture, les cavatines, duos et trios de cet opéra, dé- 
tachés. 



D'UN GENRE NOUVEAU. 

pour la MUSIQUE INSTRUMENTALE et pour les PARTITIONS 

D'OPÉRA. 

L'Abonné paiera la somme de 00 fr. ; il recevra pendant 
l'année deux morceaux de Musique instrumentale ou une 
partition et un morceau de musique , qu'il aura le droit de 
changer trois fois par semaine ; et au fur et à mesure qu'il 
trouvera un morceau ou une partition qu'il lui plaira, dans le 
nombre de ceux qui figurent sur mon Catalogue , il pourra le 
garder jusqu'à ce qu'il en ait reçu assez pour égaler la somme 
de 75 fr., prix marqué, et que l'on donnera à chaque abonné 
pour les 5o francs payés par lui. De cette manière l'ABONNË 
aura la facilité de lire autant qnebon lui semblera, en dépensane 
cinquante francs par année, pour lesquels il conservera pour 
75 fr. de musique. 

L'abonnement de six mois est de 3o francs , pour lesquels on 
conservera en propriété pour 45 fr. de musique. Pour trois mois 
le prix est de 20 fr. ; on gardera pour ^o fr. de musique. En 
province ,on enverra quatre morceaux à la fois. Affranchir. 

N. B. Les frais de transport sont au compte de MM. les 
Abonnés. — Chaque abonné est tenu d avoir un carton 
pour porter ta musique. (Affranchir.) 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



GAZETTE MUSICALE 



n° 38. 



PRIX DE l'aBONNEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


ÉTBAKG 


fr. 


Fr. r. 


Fr. c. 


3 m. 8 


8 75 


9 50 


6m. 15 


16 50 


18 » 


< an. 30 


33 » 


36 » 



€a <&aztite iïtusicaU' *>*> |3artg 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu 
et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

Ou reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à la 
qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 21; SEPTEMBRE 1834. 



Les letlres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent èlre affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



ACAr.rr.-iE poï;ic de itcsiçvE. 

La Tempête, 

Ballet en 2 actes, précédé d'un Prologue, de M. Coraly , musique de 
M. Schneïlzoëfftr, décors de MM. Ciceri, Feuchères, etc. 

J'ai en aversion les ballets; je pense que ce spectacle, 
dans lequel les gestes sans paroles sont les seuls inter- 
prètes de la pensée (quand pensée il y a), est excessive- 
ment absurde , plus absurde cent fois qu'un drame parlé 
d'où les gestes seraient exclus. On n'a jamais songé pour- 
tant a introduire sur la scène un pareil mode d'exécu- 
tion pour les poètes. Si on voulait en faire l'expérience, 
elle serait sans succès incontestablement. Chacun ne 
manquerait pas de se récrier contre cette monstrueuse 
innovation qui, condamnant les acteurs a l'immobilité , 
les ferait ressembler aux statues des dieux du paganisme, 
dont les traits étaient aussi calmes en rendant un oracle 
terrible que lorsqu'ils annonçaient la joie et le bonheur. 
Pourquoi nous priver de l'expression mimique, si puis- 
sante quand elle est habilement employée? Voila certes 
une bien sotte idée, dirait aussitôt le public. Pourquoi 
ùter a l'art dramatique l'un de ses plus grands moyens 
d'action, quand on {devrait au contraire chercher à lui 
en donner de nouveaux? A cela que trouverait-on a ré- 
pondre? Je ne le vois pas trop. Eh bien, nous voyons tous 
les jours, dans un genre opposé , des acteurs se dislo- 
quer les bras, s'exposer a des luxations de la colonne 
vertébrale, se défigurer à force de roulemens d'yeux et 
de contorsions ridicules, pour nous faire comprendre 
quelque lieu commun dramatique. Y parviennent-ils, au 
moins? tant de pénibles efforts sont-ils couronnés de 
succès? Si peu, que toutes les fois qu'il s'agit d'une idée 



d'où l'intelligence générale de la pièce dépend, on se 
voit forcé de l'écrire en toutes lettres sur quelque tableau 
placé bien en évidence, où les spectateurs peuvent lire, 
comme dans la Belle au Bois, dormant : Elle dormira 
cent ans. 

Un jeune Arabe, nouvellement arrivé a Paris, me 
disait un jour : v Je suis allé voir jouer les muets , hier 
» soir. — Les muets ! que voulez-vous dire? — Oui, je 
m suis allé a l'Académie Royale de Musique. On y re- 
» présentait une pièce qui m'a un peu ennuyé, parce 
» que, n'ayant jamais étudié le langage des signes, je 
» n'y comprenais presque rien. J'ai été surpris de la 
« beauté de vos femmes muettes; il est rare que ces 
» êtres incomplets ne joignent pas à ce défaut quelque 
« autre infirmité plus ou moins apparente. — Mais je 
» vous jure qu'il n'y a pas de mueis ni surtout de 
» muettes a l'Opéra. Placé un peu plus près de la 
» scène , le babil immodéré de ces dames vous eût ras- 
» sure, beaucoup plus peut-être que vous ne l'eussiez 
» désiré. — Alors pourquoi les acteurs de la pièce que j'ai 
» vue ne parlaient-ils donc pas? — Parce que, dans ce 
» genre de spectacle, la parole est prohibée. — Vous 
jj vous raillez de moi ; comment croirai-je jamais qu'un 
» peuple aussi avancé en civilisation , aussi spirituel 
» que le peuple français , adopte comme genre spé- 
» cial une aussi énorme bêtise. Autant vaudrait me dire 
» que vous défendez a vos littérateurs d'employer dans 
» leurs écrits plus d'un certain nombre de mots, a 
» l'exclusiou du reste de la langue ; que dans certains 
» théâtres de Paris , vous avez des danseurs qui ne doi- 
» vent danser que sur un pied , des chanteurs qui n'em- 
» ploient que six notes et un public pour applaudir a 



302 



GAZETTE MUSICALE 



» cette folle mutilation de leurs facultés! a On voit que 
mon interlocuteur , quoique fort instruit dans la lan- 
gue française, n'avait pas encore eu le temps de se fa- 
çonner aux habitudes européennes ; il demeura persuadé 
que je plaisantais, et que nous ne pouvions être assez 
déraisonnables pour prendre plaisir a interdire la parole 
à des acteurs qui peuvent parler. Il n'aura sans doute 
pas tardé à trouver dans nos arts beaucoup d'autres dé- 
raisons, semblables a celle qui lui avait paru incroyables 
au premier abord. Quoi qu'il en soit, comme nous parta- 
geons sa manière de voir a l'égard des ballets-panto- 
mimes , au lieu de faire une critique sérieuse de la Tem- 
pête, nous donnerons seulement l'historique des im- 
pressions du public a cette représentation. 

Beaucoup de places étaient vides pendant le premier 
acte de Cortès dont le ballet était précédé. Les fidèles ad- 
mirateurs des inspirations de Spontini avaient seuls cru 
pouvoir se mettre au-dessus de la mode, dont le caprice 
enjoint aux fashionables de ne jamais entendre autre 
chose que la pièce nouvelle, un jour de première repré- 
sentation. Ils eussent mieux fait cette fois de se con- 
former aux usages reçus. Chacun en remontant au foyer 
s'indignait du gâchis musical qu'il venait d'entendre. 
Mademoiselle Jawureck a chanté Amazily en véritable 
Mexicaine. Les chœurs toujours en arrière du temps et 
au dessous du ton se sont montrés les dignes compa- 
triotes de la sœur de ïelasco. Les danseurs ne s'étaient 
même pas donné la peine de prendre les cymbales et 
tambours dont ils doivent se servir dans la scène du sa- 
crifice des prisonniers; c'était d'un sans façon dont on 
voit peu d'exemples. L'orchestre seul n'a rien eu a se 
reprocher. 

Enfin le ballet a commencé. Le Prologue , où 
nous avons vu une brillante cohue de coslnmrs grecs 
et turcs, représente, à ce que dit le livret, le sac d'une 
ville. C'est le récit de Prospero, dans le diame de 
Shakespeare, mis en action. Cette introduction a paru 
assez ennuyeuse et dépourvue d'originalité ; elle offre 
beaucoup de poin'.s de ressemblance avec le dernier acte 
du siège de Corinthe. La musique, ayant toujours a 
peindre des scènes de carnage et d'horreur, est remplie 
d'effets violens dont le bruit assourdit et fatigue. Cepen- 
dant on a dû remarquer un trait de tous les instrumens 
de cuivre en octaves , d'une grande énergie et plusieurs 
passages fort gracieux dans le chœur chanté derrière la 
toile pendant l'introduction. Au premier acte, nous 
tommes dans l'île enchantée. Une foule de génies de 
l'air, du feu, de la terre et des eaux entourent Léa (la 
Miranda de Shakespeare), et exécutent aux ordres d'Obe- 
ron (lePiospero de Shakespeare), des danses assez pitto- 



resques. Avec autant de moyens on aurait pu cependant 
obtenir de plus piquantes combinaisons. Lea-Mininda 
ne s'intéresse plus guère a tous ces jeux; Oberon-Pros- 
pero, inquiet de sa tristesse, ordonne aux génies d'aller 
chercher les plus riches produits de chacun de leurs 
domaines, et de venir les déposer aux pieds de leur jeune 
souveraine. Lea est bientôt environnée de rubis, d'é- 
nKTaudes, de coquillages, de coraux et de fleurs ; c'est 
a en perdre la vue, tant est vif le scintillement de toutes 
ces couleurs variées. La jeune fille, un instant enchantée 
a l'aspect de ces merveilles, examine tout, touche a tou t , 
et, guidée par son instinct féminin, fait un choix pour se 
former une brillante parure ; aussitôt arrive le fatal , 
l'inévitable miroir où elle s'admire en minaudant et en 
levant la jambe gauche, comme dans la Tentation, 
comme dans Psyché, comme partout. On ne s'attendait 
pas a trouver, en 1834-, un tel lieu commun a l'Opéra. 
Cette diversion aux peines secrètes delà jeune fille est 
de courte durée; l'orchestre joue l'air de Richard : 

« Je sens mon cœur qui bat , qui bat , etc. 

Ce qui veut dire, pour ceux qui connaissent la musique et 
les paroles de l'opéra deGretry,que.yoft cœurbat. Oheron 
lui demande le sujet de son trouble(il devrait bien le sa- 
voir puisqu'il est sorcier); et pour faire comprendre au 
public la réponse de Lea, l'orchestre aussitôt déjouer 
l'air du page, dans le Mariage de Figaro; ce qui si- 
gnifie pour ceux qui savent par cœur la musique et les 
paroles de l'opéra de Mozart, qu'un trouble inconnu 
l'agite, qu'elle cherche et appelle un bonheur inconnu , 
au-devant duquel son cœur s'élance et palpite. Admira- 
ble éloquence des gestes ! — N'importe, il n'y a pas de 
temps a perdre, il faut la marier cette jeune fille; Oberon 
pense comme nous, et fait comprendre sa pensée sans 
que l'orchestre ait besoin de jouer le chœur des Danaï- 
des : Descends des deux , doux Hjmênée; est-ce a la 
vérité de la pantomime de Montjoie qu'il faut en savoir 
gré, ou a la force de notre pénétration? Notre modestie 
nous empêche de prononcer là-dessus. Décidé a marier 
Lea, Oberon n'a plus qu'une chose à faire , c'est de lui 
trouver un mari. Or, il n'y a point d'hommes dans l'île, 
bien que tous ces génies dont elle est peuplée aient ab- 
solument les traits de la race humaine. Le magicien or- 
donne alors au gentil Ariel, dont nous n'avons pas en- 
core parlé, quoiqu'il lève aussi fort bien la jambe gau- 
che, de rassembler son armée aérienne, d'exciter une 
horrible tempête, et de faire échouer sur le rivage un 
! vaisseau qui porte le futur époux de Lea. Aussitôt, les 
i Sylphes, les Gnomes et les Salamandres se mettent a 
i l'œuvre; 

Porto nox incubai atra. 



DE PARIS. 



303 



Les vagues s'enflent et mugissent ; l'éclair fend la 
mer, etc. (Je vous ferai une belle description de tem- 
pête en style académique une autre fois). Grâce a la 
beauté des décors, et au procédé ingénieux qui repré- 
sente avec le plus rare bonheur une mer furieuse, le 
1 public a parfaitement compris de quoi il s'agissait , sans 
que l'orchestre ait fait entendre le moindre souvenir de 
Pierrot dans le Tableau Parlant : 

« Les vents entre eux se font la guerre ; 
« On entend gronder ie tonnerre. » 

Le vaisseau échoue, et de tous les passagers et mate- 
lots, Fernando, aimable et beau jeune homme, échappe 
seul à la mort. Il aborde dans l'île, sans que l'eau salée 
ni les sables paraissent avoir endommagé le moins du 
monde son beau costume de midshipman. Lea, laissée 
seule a dessein par Oberon , aperçoit l'élégant nau- 
fragé; elle l'aime, il l'aime, ils s'aiment. Fernando ne 
s'amuse pas à jouer aux échecs avec sa maîtresse, comme 
dans Shakespeare ; il s'empresse au contraire de guider 
la timide inexpérience de la jeune vierge vers un ber- 
ceau de verdure, où ils seront plus à l'aise pour causer 

à la manière des pigeons de La Fontaine « Mon 

voyage dépeint vous sera a" un plaisir extrême. » Lea se 
laisse doucement conduire; a peine a-t-el!e mis le pied 
sur le gazon fleuri, déjà deux clarinettes roucoulent à 
l'orchestre le duo du Prisonnier. Les habitués de l'O- 
péra-Comique et quelques autres qui savent par cœur les 
paroles et la musique de l'opéra de Pella-Maria com- 
prennent aussitôt que cela veut dire : 

Je sens mon cœur qui palpite ; 
Mon cœur palpite en tous voyant. 

D'honneur, je commence a craindre que l'ingénue ne 
meure d'un anévrisme, car voici la troisième fois au 
moins que nous la voyons se plaindre de palpitations. 
Oberon intervient fort h propos pour interrompre la 
conversation des deux amans. Il accueille Fernando ; le 
bel étranger sera l'époux de Lea; mais il faut qu'une 
épreuve vienne rassurer Oberon sur la sincérité de l'a- 
mour du jeune homme. En conséquence, les génies, 
conduits par Ariel, endorment Lea sur un lit de fleurs, 
au pied duquel Fernando, vaincu parle même charme, 
vient bientôt aussi tomber assoupi. La décoration change; 
nous retrouvons les deux dormeurs dans la même situa- 
tion ; le lieu de la scène seul est changé. Fernando s'é- 
veille le premier; une rose, tombée du sein de sa belle 
compagne , vient rouler a ses pieds ; il la ramasse et la 
couvre de baisers, comme dans Mars et Vénus. « Ali ! 
bon, voila la rose, » se sont écriés plusieurs babitués de 
l'Opéra. Fernando se retourne, au soupir que laisse 



échapper la dormeuse en s'éveillaut. surprise ! ce n'est 
pas Lea ; une beauté inconnue s'avance aux yeux éblouis 
de notre héros. C'est la fée Alcine (mademoiselle Elsler), 
chargée par Oberon de faire subir au futur époux 
de Léa la redoutable épreuve. La ravissante fée n'é- 
pargne rien pour séduire. Tendres aveux , sourires cé- 
lestes, danse inexprimable, dangereux enlacemcns, 
tout est mis en œuvre. Mais il n'y a que le public de 
séduit ; au moment où Alcine présente à Fernando sa 
baguette magique en signe de soumission absolue, la 
salle a retenti d'une trombe de bravos, telle que n'en 
avait peut-être encore jamais entendu la danseuse vien- 
noise, et le fidèle Fernando, usant du pouvoir que l'im- 
prudente fée venait lui confier, a étendu sa baguette et 
fait disparaître (l'ingrat!) tt la belle Alcine et toute sa 
brillante cour. Le voila donc sorti vainqueur de l'é- 
preuve. Oberon est satisfait ; dans une magnifique grotte 
de stalacties dont l'entrée donne accès aux rayons d'un 
soleil éblouissant, la tendre Lea est unie a son amant, 
et chacun comprend son bonheur, sans que ( ô miracle 
delà pantomime!) l'orchestre fasse entendre le fameux 
duo de la Vestale : 

« Sur cet aulc! sacré viens recevoir ma foi. >i 

Plaisanterie à part , le ballet de la Tempête , bien 
qu'entaché de plusii urs lieux communs , a cependant été 
monté avec un soin tout particulier. Le luxe de la mise 
en scène est vraiment royal ; plusieurs effets , entre au- 
tres celui de la mer agitée, dont les flots viennent se bri- 
ser avec fracas sur la grève qu'ils couvrent de flocons 
d'écume , et l'illumination lointaine de la grotte de sta- 
lactites , ont paru aussi nouveaux qu'ingénieusement 
rendus ; en outre , chacun a reconnu , dans le choix 
des costumes, le goût parfait qui caractérise les dessins 
de M. Duponchel. La musique de M. Schneitzoeffer 
nous a semblé remarquable partout où le compositeur a 
pu jouir d'un peu de liberté; nous lui reprocherons ce- 
pendant de n'avoir pas assez varié les moyens vio'ens 
que le sujet l'obligeait a employer si fréquemment. Mais 
savons-nous bien s'il lui a été loisible d'en agir autre- 
ment? Il n'y a pas de tâche plus pénible et plus ingrate 
â la fois que celle imposée nécessairement au composi- 
teur d'une musique de ballet. Quand il a fini, on le fait 
recommencer. Est-il content d'un morceau, dont il a 
sagement ménagé la conduite et le développement, le 
maître chorégraphe arrive, il faut couper ceci, allonger 
cela , supprimer entièrement une période ou même re- 
faire le morceau. Puis aux répétitions les danseurs de- 
mandent une autre instrt.mentation, quidestrombonnes, 
qui de la grosse caisse, la où fauteur avait peut-être 
mis des flûtes avec un accompagnement en pizzicato. 



304 



GAZETTE MUSICALE 



Pauvre compositeur! Pour un homme de la trempe de 
ceux que les chorégraphes italiens traînent a leur suite, 
ee rôle d'esclave n'a rien de bien difficile , il est le seul 
auquel il soit propre, la nature l'a façonné tout exprès; 
mais quand le musicien est un artiste distingué, comme 
M. Schneitzoeffer , alors il faut sincèrement le plaindre 
de se trouver placé dans une semblable position ; elle est 
affreuse. 



LE PROTEE. 

Parmi tant de feuilles légères qui surgissent de toutes 
parts, vrais enfans perdus de la littérature et qu'un 
printemps le plus souvent voit naîlre et mourir, nous 
devons en excepter toutefois une élégante Revue des 
modes, recueil tout fashionable, et auquel nous prédi- 
sons un succès de longue durée ; le 3 e numéro du Protee 
qui vient de paraître, est de nature a ne pas donner de 
démenti à nos prévisions. Les noms des collaborateurs 
de ce journal suffiraient seuls pourindiquer la place qu'il a 
droit deprendreà côté de la RevuedeParis et delà Re- 
vue des Deux-Mondes. Nous mettrons en première ligne 
dans ce numéro un article, de M. Léon Gorlian, inti- 
tulé : les Deux existences. C'est un contraste profond et 
brillant de satire amère contre le siècle et de sensibilité 
à la fois. Michel Raymond n'a pas non plus démenti sa 
belle réputation dans son article intitulé: Comment sont 
fait les anges , dans lequel il offre un tableau de sa pro- 
pre jeunesse. Madame Dupin occupe dignement sa place 
entre ces deux écrivains distingués, dans sa nouvelle de 
Catherine Pair. N'oublions pas un joli article de modes 
qui a tout l'attrait d'une féerie, et dont nous regrettons 
de ne pas connaître l'auteur, qui signe par les initiales 

Élise de G Mais ce qui entre dans notre domaine et 

nous donne droit de parler du Prote'e , c'est la romance 
que M. Berlioz a publiée dans le dernier numéro. Cette 
légère composition a fourni au musicien une nouvelle 
occasion de se montrer original ; tout en n'employant 
que des moyens fort simples , il a su , par la vérité pas- 
sionnée de la mélodie et par une harmonie originale, 
sortir tout-a-fait de la route battue par le peuple des ro. 
manciers. Les gravures de modes ne sont pas non plus 
de celles qui traînent dans les recueils ordinaires de ce 
genre; on les croirait échappées au crayon vraiment ar- 
tiste de Gavarni. En somme : voilà une livraison com- 
plète. Les prochaines renfermeront des articles de 
MM. Louis Desnoyers, Léon Gozean , en un mot de 
toute l'élite denotre jeune littérature. 



Correspondance. 

M. Paganini nous communique la lettre suivante , adressée 
par lui au Journal des Débats : 

« Monsieur le rédacteur , Le singulier moyen employé par 
votre spirituel feuilletonniste , pour m' engager à donner un 
concert au bénéfice des pauvres, m'oblige de répondre a cette 
attaque. Depuis plus de trois mois en Fiance je n'ai donné au- 
cun concert; ma santé délabrée exige le plus grand repos, et 
je retourne à Gènes , ma patrie , pour y passer tout le temps 
nécessaire à mon complet rétablissement. J'ai donné à Paris 
deux concerts au bénéfice des pauvres, qui a le droit de douter 
que je n'éprouverais du plaisir à eu donner un troisième? J'es- 
père que vous voudrez donner place à ces lignes dans votre 
estimable journal. Nicolo PAGANINI. 



Revue Critique. 
FRÉDÉRIC CHOPIN. 

La ci dabjem la mano, varié pour le piano, avec 
ace. d'orch. (op. 2. Prix : -15 f., \ 2 f., et 7 f. 50c), 
et CoNCERTopour le piano , avec accompagnement 
d'orchestre (op. 11. Prix : 24- et 12 fr.) 

Il est difficile, peut-être même impossible, de comparer les 
créations artistiques de deux hommes dont le mérite-peut bien 
être égal , quoiqu'il se manifeste par des moyens différens ; car 
dans les arts, on arrive souvent au même point par les che- 
mins les plus opposés; rien au contraire de plus naturel et de 
plus utile que de comparer entre elles les œuvres d'un même 
artiste prises à diverses époques. Un tel parallèle devient à la 
fois intéressant et instructif, non-seulement pour nous-mêmes, 
mais encore pour l'artiste; car il y trouve sa récompense la 
plus belle et la plus légitime. Il y puise la conviction encoura- 
geante qu'il est dans la voie du progrès , et ces leçons de per- 
sévérance qui lui enseignent que, pour atteindre le but, il ne 
suffit pas d'un élan, mais qu'il faut les efforts successifs d'une 
vie entière. 

Le premier des deux œuvres que nous venons d'indiquer a 
élé le début heureux et brillant de M. Chopin dans la carrière 
musicale; et peu d'années se sont écoulées entre la création de 
cet œuvre et celle du concerto. Nous devons ranger cet artiste 
parmile petitnombrede génies favorisésqui, le but toujours de- 
vant les yeux , marchent avec autant de force que de hardiesse, 
sans s'inquiéter de ce que fait la foule autour d'eux, de ce 
qu'elle désire, de ce qui est son besoin ou sa mode. Essayons 
de le suivre dans sa course d'un regard observateur, mais ami ; 
un homme comme lui ne doit pas plus être blessé par nos 
scrupules qu'ébloui par notre admiration. 

Le premier des deux œuvres dont nous avons à nous occu- 
per nous paraît porter l'empreinte des circonstances où se trou- 
vait alors l'auteur. M. Chopin qui avait fait, à Varsovie, son 
éducation sous les yeux de ses parens , arriva vers 1829 à 
Vienne, ancienne et célèbre capitale du monde musical; là se 
conservait tout vivant encore le souvenir du plus grand et du 
plus populaire des maîtres de la musique , de ce Mozart, aussi 
cher aux profanes, qu'aux artistes eux-mêmes ; et rien de plus 



305 



naturel pour le jeune arliste que la tentation de s'appuyer , à 
son preriùer pas dans la carrière, sur une des plus belles mélo- 
dies de ce divin créateur; à cette époque brillaient sur les élé- 
gans pianos de la haute comme de la moyenne société les noms 
de Czerny , Moschelès, Kalkbrenner, Herz , attachés à de ri- 
ches recueils de variations , et , pour être admis comme par 
grâce dans le cercle de ces privilégiés, M. Chopin se vit en 
quelque sorte forcé à écrire aussi, lui, des variations, à égaler, à 
surpasser même, s'il était possible , tout ce bruit dont la foule 
était enivrée. 

Si nous ne regardons que l'introduction de son morceau , il 
n'y a point d'égalité entre lui et ses prédécesseurs, car il an- 
nonce déjà la supériorité de sa nature artistique avec autant de 
précision que de bonheur; et sauf quelques passages où il laisse 
percer une certaine prétention, il se maintient dans les limites 
de la vérité et du naturel. Cette introduction commence par 
une petite phrase qui nous fait pressentir d'utic manière adroite 
et ingénieuse le principal dessin du thème ; à cette phrase exé- 
cutée par le quatuor, suceède bientôt un solo de piano dont les 
traits gracieux et neufs , brillans et parfois audacieux , dont les 
combinaisons harmoniques, aussi bien conduites qu'originales 
nous annoncent un génie qui envisage l'arl d'un point de vue 
très-élevé, mais n'ose encore s'affranchir entièrement des for- 
mes conventionnelles qui lui sont désormais inutiles. L'accom- 
pagnement se fait d'abord en longues notes par le quatuor, et 
de temps en temps seulement les inslrumens à vent font ré- 
sonner les quatre premières notes du thème ; plus lard se dé- 
veloppe avec vigueur la pensée principale, en même temps 
que la partie solo s'accroît dans la même proportion en mélo- 
dies originales, brillantes et difficiles. Un passage surtout nous 
paraît mériter une attention particulière, c'est celui qui com- 
mence avec la cinquième page ; on ne manquera pas , an pre- 
mier aspect, de le trouver bizarre, tant sous le rapport de la 
construction rhylhmique que sous celui du doigté prescrit ; e t 
pourtant il n'en est pas ainsi ; le doigté en est au conl raire ha- 
bilenientcalciilé,et la construction rhylhmique dans le meilleur 
ordre , quoiqu'il soit difficile à saisir. Les doubles croches syn- 
copées rendent nécessaire la division en triples croches ; et , 
pour faciliter celte division à l'exécutant, M. Chopin prescrit 
deux doigts pour chaque double croche; le changement de ces 
deux doigls peut justement se faire dans le temps qu'exige la 
valeur des triples croclies, et de celte manière est rendue facile 
l'exécution d'un passage qui serait impraticable avec tout autre 
moyen. Ce même passage, à peu dp chose près, revient deux 
mesures plus loin; mais nous y remarquons une faute d'im- 
pression qui pourrait rendre son exécution très-difficile : le 
dernier ut est de trop. 

Si nous trouvons très-bien arrangée pour le piano la gra- 
cieuse mélodie du thème , nous ne pouvons nier cependant que 
la pensée des deux premières mesures ne soit trop souvent ré- 
pétée; peut-être M. Chopin aurait-il dû réduire tout le thème 
à seize ou vingt mesures, comme il l'a fait dans la variation 
qui suit. 

La première variation est on ne peut plus remarquable. Tout 
entier à quatre parties et en triolets qui pourtant laissent le 
ihême ressortir au moyen des doigts qui restent libres , tantôt 
dans une main, tantôt dans l'autre, ce morceau présente un 
intérêt si varié et des effets si neufs , que nous n'hésitons pas à 
le regarder comme un des meilleurs du genre. 

Nous donnerons moins d'éloges à la variation suivante qui 



roule entièrement sur des triples croches en unissons pour les 
deux mains , accompagnées pizzicato par le quatuor ; bien que 
l'ensemble produise un très-grand effet, et que l'auteur y ait 
jeté des difficultés d'exécution , la forme en est cependant un 
peu vieillie. 

La troisième variation est, selon l'usage, calculée pour la 
main gauche qui se promène dans toutes les régions de la 
basse, exécutant des roulades difficiles, pendant que la main 
droite fait entendre le thème quelquefois orné de petits traits 
assez agréables. Quoique cette variation soit dans le style ordi- 
naire, M. Chopin nesemontrepourtantjamaisconimun ou plat. 
La quatrième se compose de sauts très-difficiles pour les 
deux mains , et rappelle assez bien le thème dans la partie su- 
périeure. 

Mais c'est dans l'adagio qui suit que le composileur déploie 
surtout une sensibilité à la fois tendre et énergique ; si, pour 
nous , ce n'est pas un tableau achevé dans tous ses détails , ou 
qui développe dans son ensemble tout un sentiment, nous y 
voyons cependant une esquisse spirituelle, animée par d'agréa- 
bles souvenirs du thème. 

Quant au finale alla polacca , nous ne connaissons rien de 
plus brillant , et , parmi les nombreux traits de génie dont il 
est rempli, nous citerons le passage de la page 20 (8 e mesure), 
charmant et savant à la fois, et toute la fin, à partir de la 
page 23 ; ce n'est pas un bruit forcé comme on nous en fait en- 
tendre ordinairement à la fin d'un morceau ; c'est l'entier déve- 
loppement d'une pensée qui depuis long-temps occupe l'ima- 
gination de l'artiste, et qui éclate enfin dans toute son énergie. 
Dans un concerto, de même que dans tout autre morceau dont 
la forme est réglée par de certaines conventions, le génie du 
compositeur sent son indépendance enchaînée par la tyrannie 
delà mode; car c'est une règle depuis long-temps adoptée qu'un 
concerto se compose d'un premier morceau principal, d'un 
adagio et d'un finale. Nous sommes loin pourtant de vouloir 
reprocher à M. Chopin de s'être soumis au joug d'un tel usage: 
d'abord il doit son origine à une pensée tout à-fait artistique : 
que par exemple, l'idée fondamentale qui doit être représen- 
tée par le premier morceau soit la douleur avec ses angoisses 
et ses déchircmens; n'est-il pas bien que, succédant au mou- 
vemens tumultueux du désespoir, Y adagio vienne, par un 
doux attendrissement, replacer l'amedans un état de calme et 
de sérénité, pour qu'elle se trouve ensuite , dans un rondo vif 
et léger , entraînée à des idées de gaieté et de bonheur ? — 
D'autre part , le génie de l'artiste créateur ne saurait se trouver 
entravé par un plan tracé dans un sens aussi large. Le joug de 
la routine élait bien autrement pesant lorsqu'elle prescrivait à 
l'artiste le ton dans lequel il devait moduler, et le nombre de 
tonalités qu'il lui était permis d'employer dans son ouvrage : 
régime étroit et desséchant auquel Haydn consentit encore à se 
soumettre , que Mozart et surtout Beethoven repoussèrent 
avec autant de bonheur que de raison, et dont le véritable ar- 
tiste doit s'affranchir ainsi que de toutes les entraves opposées 
au génie; car sans uuc liberté entière, point de prospérité 
pour l'art. Nous félicitons M. Chopin de ce qu'il est franche- 
ment entré dans cette voie régénératrice , en composant l'ou- 
vrage dont nous allons essayer de donner l'analyse. 

L'orchestre débute , allegro maëstoso , par un motif que sa 
franchise, jointe à une force et à une richesse d'harmonie peu 
communes, destiné à produire une impression vive et à faire 
pressentir tous ce que le génie peut enfanter de grand et de 



GAZETTE MLStCALE 



beau. Les combinaisons harmoniques les plus distinguées -vien- 
nent , dès ce début, frapper noire oreille , sans que pourtant 
l'auteur puisse être accusé de prétention ou de recher. he. Puis, 
toujours dans le ton principal, qui est mi-mineur, commence 
un chant qui forme avec le premier motif un contraste agréa- 
ble, quoique sans rompre l'uniformité de l'ensemble, et de- 
vient plus tard d'un grand effet en s'élevanl jusqu'au^orto- 
simo , accompagné dans les basses par une imitation de l'é- 
nergique pensée dont nous avons parlé. Arrivé sur la dominante 
du ton principal, le compositeur nous conduit par une tran- 
sition gracieuse , écrite avec art et délicatesse , à un cantabile 
en mi-majeur, amené naturellement, et qui, dans sa belle 
simplicité , se rattache intimement à tout ce qui a précédé. Ce 
cantabile est d'abord exécuté par le quatuor auquel , peu à 
peu, se joint tout l'orchestre; et à peine s'est-il développé dans 
un énergique fortissimo , que les basses reprennent spontané- 
ment, avec le plus grand effet le premier trait principal en ut 
pour nous ramener, par un pianissimo gradué, au ton de mi- 
mineur dans lequel s'annonce enfin le premier solo. 

Cette introduction porte, comme on le voit, dans la pensée 
et dans l'exécution , l'empreinte d'un maître ; elle est l'expo- 
sition bien tracée de tout le premier morceau ; de notes para- 
sites, aucune; rien de vague, d'oiseux ; rien qui n'ait un sens 
bien positif. 

Plein de vigueur et d'éclat, le solo commence avec le même 
motif que l'introduction; bientôt s'y joint le chant que nous 
avons déjà fait remarquer, élégamment orné d'abord, comme 
solo, développé ensuite dans un passage admirable comme 
tous ceux- de M. Chopin qui ont en effet pour caractère 
éminemment disliuclif : d'allier la richesse de l'harmonie, 
à une mélodie originale et de partager entre les deux mains 
une tâche parfois pénib'eau lieu d'en fatiguer une seule par des 
courses longues et précipitées. Ces passages sont d'une exécu- 
tion d'autant plus difficile qu'ils n'ont aucun point de ressem- 
blance avec ceux que l'on rencontre ordinairement dans les 
œuvres des autres compositeurs. 

Vient enfin , comme dans l'introduction, le cantabile en 
mi-majeur, exposé par le piano d'abord , dans toute sa simpli- 
cité, accompagné ensuite par le quatuor, puis se développant 
de la manière la plus brillante , tandis que tout l'opeliestre exé- 
cute un accompagnemeut remarquable par ses difficultés et 
par ses merveilleuses combinaisons. Ici un tutti puissant in- 
terrompt le premier solo pour amener le dernier des motifs 
annoncés par l'introduction, d'abord en ut et bientôt après en 
mi-mineur. 

Ce deuxième solo présente les plus grandes difficultés ; il 
peut être regardé comme ce qui a jamais été écrit de plus dis- 
tingué, sous le rapport du plan et de la sage coordination de 
toutes les parties. Dans le mouvement le plus compliqué des 
passages solos, toujours la plus grande clarté et toujours un 
orchestre qui nous rappelle, comme de loin, de doux souve- 
nirs de la mélodie principale, espèce de fil conducteur à tra- 
vers ce dédale des riches fantaisies d'une imagination exallée. 

C'est I'orch- stre qui ressaisit la première pensée pour con- 
duire à la seconde qui reparait en partie avec de nouvelles va- 
riations; le cantabile revient encore dans toute sa grâce et 
nous amène à de brillans passages toujours ingénieux et d'un 
grand effet , avec lesquels le mon eau arrive à sa fin. 

La seule observation que nous ayons à faire repose sur un 
défait qui se rencontre ordinairement ('ans les créations des 



jeunes artistes que la nature et l'étude ont richement doués : 
partout surabondance de bien ; que le génie de l'auteur soit 
moins prodigue, qu'il se tienne un peu plus près de la ligne 
ordinaire, qu'il se montre plus calme, plus simple, plus fa- 
cile, plus court, et nous garantissons qu'il ajoutera encore à 
la reconnaissance des élèves et à l'admiration des maîtres. 
Point de course durables, si elle franchi tout d'abord les limites, 
si elle ne se soumet aux lois d'une gradation naturelle. Pourquoi 
perdre sa tète dans les nuages? ut suffit il pas de l'élever au- 
dessus de toutes les autres? 

M. Chopin nous donne, comme adagio, une romance qui, 
après quelques mesures de l'orchestre, devient solo de piano, 
et dont la ravissante simplicité , repose doucement l'âme 
agitée par le premier morceau si énergique et si animé. Son 
motif te développe, sous un accompagnement très-caractéris- 
tique de l'orchestre , dans des espèces de variations , qui exi- 
gent de la part de l'exécutant une intelligence si profonde 
que nous les regardons comme d'une exécution exlraordinai- 
remrnt difficile. Ces', ici surtout que l'auteur fait preuve d'un 
génie richement inventif: une même pensée reproduite pen- 
dant sept pages , toujours neuve et intéressante et sans sortir 
un instant du caractère dominant! 

Dans le final vivace, quelques accords énergiques de l'or- 
chestre servent d'introduction à un motif gracieux et gai en 
mi majeur exécuté par le piano solo; ce qui nous a paru sur- 
tout mériter l'attention par une naïveté tout originale, ce 
sont les rentrées qui arrivent toujours si inattendues qu'elles 
donnent à l'ensemble un charme indescriptible. Il faut louer 
aussi le travail de l'orchestre et surtout cène facture caractéris- 
tique par laquelle il contribue si puissamment à faire ressortir 
les pensées principales. Le second solo est très-bien d'inven- 
tion , mais aussi très-difficile; il amène , pages 3iet34, un 
épisode intéressant à côté duquel l'orchestre produit des effets 
merveilleux, par une vigueur rhylmique dont l'originalité se 
soutient constamment. 

Si nous avons maintenant a émettre notre opinion difinitive 
sur deux œuvres composés à un intervalle de quelques années, 
nous dirons que, dans le premier, M. Chopin Jetait annoncé 
déjà comme un artiste distingué, qu'il y avait marqué avec 
précision la nature de son génie, mais qu'il a dépassé de bien 
loin dans le second toutes les espérances qu'on avait dû 
raisonnablement concevoir. M. Chopin, soit dans le méca- 
nisme de l'art du piano, soit dans la poésie musicale , s'est élevé 
au-dessus de tous ses contemporains, graceà l'instruction qu'il 
a puisée dans leurs glorieux travaux, mais surtout grâce à la 
nature qui nous a donné en lui un de ses enfans privilégiés. 
Puisse-t-il continuer, comme nous le désirons, comme nous 
le comprenons, et nous sommes certains de l'accompagner de 
notre attachement et de notre admiration jusqu'au faîte le plus 
élevé de la gloire. 

François Stoepel. 

Souvenir suédois. Variations de concert pour le piano, 
\ ar L. Ancot. Op. 42. Prix : 7 fr. oO c. 

Nous avons déjà plusieurs fois pailédu caractère des intro- 
ductions, et expliqué leur triple différence; mjjs nous retrou- 
vons toujours les mêmes défauts, la même absence de plan. 
Pour fortifier nos observations, on nous permettra de revenir 
en peu de mots sur ce sujet. 



Une introduction pour des ouvrages considérables comme 
concertos, etc., doit être au moins l'exposition de la première 
partie principale. Pour des airs variés, elle doit en traits déli- 
cats annoncer le thème dans un mouvement et un caractère 
qui contrastent avec lui, a'tin de le laisser toujours dominer 
comme le point lumineux de l'ensemble , ou bien enfin elle ne 
doit être qu'un prélude, et alors se distinguer du thème par 
un carartère entièrement opposé, et avec une forme indépen- 
dante, liai-suite du raisonnement que nous venons d'indiquer. 
M. A. donne dans son introduction , après quatre inusures qui 
présentent l'accord en ut mineur dans ses quatre positions, 
un chant qui pour la forme ressemble entièrement au thème, 
ainsi que l'accompagnement de la main gauche, de sorte que 
celle uniformité de l'introduction et du thème n'est interrom- 
pue que par de courtes cadenc-s, et ne permet pas au dernier 
de produire le bel effet dont il est susceptible; non pas que 
nous le prenions de bonne foi pour un air suédois, mais parce 
qu'il est en effet plein de mélodie et d'un bon style. Ce qu'il y 
a de suédois dans ce chant primitif doit néces-airement avoir 
disparu sous l'arrangement moderne; et c'est toujours une 
perle. Nos compositeurs devraient, quand ils choisissent un 
chant national ou plutôt populaire, s'attacher toujours à en 
conserver le caractère naïf, n'eût-il même rien d'artistique, au 
lieu de l'étouffer de prime abord, privilège qu'il faut laisser aux 
variations depuis trop long-'emps à la mode. Nous n'avons 
rien à dire des variations de M. Ancot. Elles sont composées 
avec le même savoir, la même inspiration artistique que celles 
de tel autre compositeur, adopté et joué avec prédilection par 
des daines qui ne connaissent rien de mieux. Elles sont aussi 
difficiles, au^si brillantes, pour ne pas dire plus; en un mot , 
admirables pour le salon , comme prélude d'uue contredanse. 

NOUVELLES. 

* On nous communique 'e lettre suivante, propre à dissi- 
per les craintes qu'avait inspirées l'étal de santé de notre célè- 
bre Boyeldieu. Voici le passage qui contient celle bonne nou- 
velle : 

« Ci si avec bien de la satisfaction que je m'empresse de vous 
rassurer à l'égard de la santé de Boyeldieu : il va mieux. 

» Les journaux n'ont point exagéré sa position, vu que nous 
avons failli le perdre. Mais, grâce au ciel, il va maintenant assez 
bien pour entreprendre un retour à Paris ; il doit être parti de 
Bordeaux Ici?, et arrivera probablement vers le 25 , ne voya- 
geant qu'à petites journées. 

h Son fils Adrien est allé le rejoindre , il y a environ quinze 
jours , et sa présence n'a pas peu contribué à améliorer l'état 
de son pauvre père. » 

„*i La troisième représentation de la Tempêta n'a pas ob- 
tenu plus de 'uccès que les deux précédentes, malgré les cou- 
pures ; c'est décidément un fiasco, le troisième éprouvé par 
M. Véron depuis qu'il dirige l'Obéra. 

t + Les répétitions de la Juive sont reprises à l'Opéra. Cet 
important ouviagesur lequel L'administration fonde l'espérance 
d'un brillant hiver, sera représenté vers le 1 5 novembre. 

t * + Les habitués de l'Opéra désirant voir et applaudir sou- 
vent mademoiselle Fanny Elssler, ont prié M. Yéron de con- 
fier plusieurs rôles du répertoire à celle nouvelle sylphide, 
seule capable de vaincre les Tempêtes. Déjà on parle du rôle 
de Miranda dans la Tentation, créé avec beaucoup de grâce 
et de talent par la jolie mademoiselle Duverney, et d'un pas 
de deux entre mademoiselle Taglioni cl mademoiselle Fanny 
Elssler, et qui doit être intercalé dans le bal masqué de Gus- 
tave; il y aurait là de quoi remplir bien des fois la vaste en- 
ceinte de l'Académie Royale de Musique. 

t * t La célèbre actrice Palazzezi est en ce moment à Mar- 
seille. Elle vient d'Espagne et retourne en Italie. 



t \ La troisième représentation de la Tempête a été un vé- 
ritable triomphe pour mademoiselle Fanny Elsler. Il fallait 
tout le talent de cette célèbre danseuse pour rendre supporta- 
bles les représentations de ce faible ouvrage. 

*,. Mademoiselle Ida Bertrand, sœur de la célèbre harpiste, 
et qui réunit à une des plus belles voix de contre-alto la mé- 
thode des Paer et des Bordogni, débutera cet hiver au théâtre 
Italien. Ou dit que cette jeune personne a choisi le rôle A'Ar- 
snce pour son entrée dans le monde dramatique. 

t * ¥ Il y a beaucoup plus d'amateurs de location que de loges 
au théàt.c Italien. Pour peu que cela continue , les Bouffes se- 
ront obligés de donner leurs représentations à l'OpJia pour 
satisfaire aux demandes des dilettanti. 

* f + M. Singïer, qui fut Ion;; temps avec succès directeur du 
théâtre de Lyon ; et se montra moins hebile ou moins heureux 
dans l'exercice des mêmes fonctions à l'Opéra-Coinique de Pa- 
ris, va , dit-on, ressaisir le sceptre dramatique de la seconde 
ville de France. 

Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier. 

+ % Lesnge, ancien sociétaire de l'Opcra-Comique , v ient de 
mourir à Chantilly, à l'âge de 74 ans. Il avait été choisi par le 
prince <!e Condé pour diriger au château le ihéâre d'amateurs. 
Depuis la mort de ce prince , qui n'avait pas laissé l'héritage de 
sa générosité avec celui de ses biens immenses , Lesagc se trou- 
vait, dit-on, dans un état voisin de la gêne , par la perte des 
bienfaits de son protecteur , et les longues difficultés opposées 
par le gou\ ornement actuel aux pensions de l'Opcra-Comique. 

* L'Opéra-Comique a reçu, et doit mettre bientôtà l'étude, 
un ouvrage intitulé : // Gitarm , représenté une fois à Mar- 
seille. La partition fait, dit- on , honneur au talent de M. Font- 
mic/iel. Quant au poème, il sera revu et corrigé par un auteur 
habitué à la scène. 

* ¥ Madame Degli Anloni , qui a débuté à Londres, vient 
d'arriver à Paris. Elle possède une fort belle voix de contre- 
atto. Les dilettanti l'cnt ndront peut-être cet hiver au Théâtre- 
Italien. 

+ % M. Labarre a fait preuve d'esprit en retirant V Aspirant 
de Marine du répertoire de l'Opéra-Comique. 

t * ¥ Le Chalet ne sera représenté à l'Opéra-Comique que 
mardi prochain ; une indisposition de M. Inchindi est cause de 
ce retard. 

* Plusieurs jourmux assurent que Paganini veut se retirer 
à Gènes, dans le palais qu'il a fait bâtir , afin d'y fonder un 
conservatoire pour l'enseignement gratuit (\u violon d'après sa 
méthode. Nous sommes sûrs que ce fait est contronvé. Le plus 
célèbre des violons espère êlre de retour à Paris vers Pâques. 

* Sur les couvertures de 'a musique à bas prix , nous 
voyons annoncé la musique de M. Bsrtini à \ sous la page, 
et celle de MM. Meifred, Tulou, etc., à des prix nets qui équi- 
valent au moins 2 sous la page. Comment M. Bert-ini permet- 
il à son éditeur une pareille appréciation de sen laleul? 

* On annonce au théâtre de Lyon les débuts d'un fils d'El- 

r<°'<- 

Musique nouvelle , 

Pulilitc par Bre'lk0[if et H.urtcl , à Leipiî;. 

Belcke , Fr. Trois Sonatines pour le piano avec violfn. Op. 52 

1 fr. 
Lasekk Ch. Trois Morceaux sentimentaux pour piano-forte et 

violoncelle. 4 ""■ 
et Ranimer. Introduction et Variations pour piano- forte et 

violoncelle. Op. 19. 4 '''■ 

Richte<- (W.). Duo pour piano-forte et flûte. Op. |4. 5 fr. 

Belcke (Fr.). Duo concertant pour deux trombonnes de basse 

ou deux bassons. Op. 55. 2 fr. 50 c. 

Jacobi (C. ). Pot-pourri pour le basson avec accompagnement 

de l'orchestre. Op. 15. 5 fr. 5o c. 

Les prix sont nets sans remise. 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 






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GAZETTE MUSICALE 



IÙ1B 3>dŒ33®, 



X" ANNÉE. 



n° 39. 



PRIX DE l'aBONNEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


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fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3 m. 8 


8 75 


9 50 


6 m. 15 


16 50 


18 ., 


1 an. 30 


33 » 


36 » 



Ca (Stizettt iïtueicalt; ï>* |3aris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu , 97; 
et chez lous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à la musique 
qui peuvent intéresser le j.iiLiIic. 



PARIS, DIMAPJCHE 28 SEPTEMBRE 1834. 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent êlre affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



Le frère de Rameau. 

Jean-Philippe Rameau, que pendantla moitié dusiècle 
passé on appelale grand Rameau, et le neveu de Rameau, 
ce Diogène moderne, dont Diderot a tracé un portrait si 
pittoresque dans cet admirable dialogue qui n'est arrivé 
jusqu'à nous qu'a travers une traduction allemande , 
sont les deux seuls membres de celte famille de musi- 
ciens dont l'existence soit généralement connue. S'il faut 
en croire Mercier qui a consacré un chapitre de son Ta- 
bleau de Paris aux deux Rameau, l'oncle et le neveu , 
le frère du grand Rameau n'était pas moins remarquable 
par la tournure originale de son esprit et la singularité de 
ses aventures. Ce frère se nommait Claude , et se fit un 
nom célèbre parmi les orgauistes de son temps. Bien que 
son caractère inquiet et fougueux le poussât successive- 
ment dans beaucoup de villes du royaume pour y exer- 
cer son art, il passa cependant la plus grande partie de 
sa vie a Dijon, la patrie de toute sa famille , où il tint 
pendant longues années l'orgue de la cathédrale et celui 
de l'abhaye de Sainte-Bénigne. Mercier fait raconter 'a 
Rameau, le neveu, la façon plus que singulière dont son 
père Claude le lança dans le monde; voici quelques 
fragmens de ce curieux morceau qui serviront a les faire 
connaître l'un et l'autre. « Mon oncle musicien (c'est le 
neveu qui parle ) , est un grand homme ; mais mon 
père soldat, puis violon, puis marchand, était un 
plus grand homme encore. — J'avais 22 ans îévolus, 
lorsque mon père entra dans ma chamhre et me dit : 
Combien de temps veux-tu vivre encore ainsi , lâche 
fainéant? 11 y a deux années que j'attends de tes œu- 
vres; sais-tu qu'à l'âge de vingt ans j'étais pendu et 



que j'avais un état? — Comme j'étais fort jovial , je 
répondis à mon père : C'est un état que d'être pendu? 
mais comment fûtes-vous pendu et encore mon père? 

>j Ecoute, me dit-il, j'étais soldat et maraudeur; le 
grand prévôt me saisit et me fit accrocher à un arbre. 
Une petite pluie empêcha la corde de glisser comme il 
faut , ou plutôt comme il ne fallait pas. Le bourreau 
m'avait laissé ma chemise parce qu'elle était trouée : des 
hussards passèrent, ne me prirent pas encore ma che- 
mise parce qu'elle ne valait rien ; mais d'un coup de 
sabre ils coupèrent ma corde , et je tombai sur la terre ; 
elle était humide ; la fraîcheur remit mes esprits ; je cou- 
rus en chemise vers un bois voisin ; j'entrai dans une 
taverne ; je dis à la femme : Ne vous effrayez pas de me 
voir en chemise, j'ai mon bagage derrière moi. Vous 
saurez — Je ne vous demande qu'une plume, de l'encre, 
quatre feuilles de papier , un pain d'un sou et une cho- 
pine de vin. Ma chemise trouée disposa sans doute la 
femme de la taverne à la commisération. J'écrivis sur les 
quatre feuilles de papier : Aujourd'hui grand spectacle 
donné par le fameux Italien; les premières places à six 
sous, et les secondes à trois. Tout le monde entrera en 
payant. Je me retranchai derrière une tapisserie, j'em- 
pruntai un violon, je coupai ma chemise en morceaux, 
j'en fis cinq marionnettes que j'avais barbouillées avec 
de l'encre et un peu de mon sang ; et me voilà tour à 
tour à faire parler mes marionnettes, à chanter, à jouer 
du violon derrière ma tapisserie. 

» J'avais préludé en donnant à mon violon un son 
extraordinaire. Le spectateur accourut , la salle fut pleine. 
Pendant une semaine entière , je donnai deux représen- 
tations par jour. Je sortis de la taverne avec une casaque, 



310 



GAZETTE MUSICALE 



trois chemises , des souliers et des bas , et assez d'argent 
pour passer la frontière. Un petit enrouement, occa- 
sioné par la pendaison, avait disparu totalement; de 
sorte que l'étranger admira ma voix sonore. Tu vois 
que j'étais illustre a vingt ans et que j'avais un état. Tu 
en as vingt-deux , tu as une chemise neuve sur le corps , 
voila douze francs; sors de chez moi. » 

Ce chiffre douze paraît avoir eu une grande influence 
sur la vie de Claude Rameau ; car c'est pour une somme 
de douze francs qu'il soutint a deux reprises un procès 
contre les magistrats municipaux de Dijon. 

Dijon, cette moderne Athènes, ainsi que la nomme 
Claude, dans son plaidoyer, pour attacher a elle un 
homme de son mérite, avait comblé cet artiste d'un dé- 
luge de faveurs municipales. En 1727 , il p!ut aux ma- 
gistrats de lui accorder trente livres de pension annuelle, 
pension dont Claude jouit pendant 27 ans ; déjà il jouis- 
saitd'une autre faveur non moins honorable, l'exemption 
de la taille qui s'élevait a 12 livres par an. Mais un jour, 
un des magistrats municipaux se crut offensé par un air 
de violon improvisé devant lui par Claude Rameau; de- 
là dénonciation, de- la condamnation contre le pauvre 
musicien, pour le soumettre a la taille. Rameau résista 
et voulut plaider pour l'honneur de la musique. Nous 
avons pensé qu'il serait curieux de faire sortir du tom- 
beau bibliologique, appelé Causes célèbres , le plaidoyer 
écrit et prononcé par Cl. Rameau à cette occasion. Nous 
le donnons ici sans y changer une lettre. 

» J'ai vu, disait-il, les derniers jours d'un siècle fa- 
meux qui fut celui des beaux -arts. Dans ces temps heu- 
reux , les talens ouvraient la carrière de l'honneur et de 
la fortune, ils ne payaient ni tailles ni subsides; alors 
un musicien avait droit à l'estime publique. On encou- 
rageait ses travaux , on lui prodiguait les distinctions et 
les récompenses ; on se gardait bien de le condamner a 
l'amande et ses meubles n'étaient jamais saisis. 

» Ce bel âge n'est plus; le goût a changé; cet empresse- 
ment si général d'encourager les talens a disparu ; l'es- 
prit de futilité remplace le génie. Le grand Lulli autre- 
fois si fêté, si récompensé, cet homme célèbre, à qui la 
musique valut une charge de secrétaire du roi, ne rece- 
vrait aujourd'hui qu'un vain encens. Que dis- je! il évi- 
terait a peine les sifflets de quelques - uns de mes 
concitoyens. 

«Malgré les plaisirs qu'ils me doivent, malgré les amu- 
semens que je leur ai procurés, je n'ai pu moi-même 
échapper a la censure des magistrats municipaux. Leurs 
prédécesseurs avaient récompensé mes services , par 
l'exemption des charges communes; ils avaient ajouté 
a ce bienfait une pension modique, mais très-honorable 



puisqu'elle était l'aveu et la récompense des talens. J'étais 
heureux, je jouissais de l'estime publique, et le rece- 
veur de cette ville m'en donnait tous les ans, sur ma 
quittance, un témoignage assuré. Mais tout a coup les 
marques précieuses de celte estime se sont évanouies, 
toutes mes prérogatives ont cessé , et les talens se sont 
vus flétris en ma personne de la manière le plus desho- 
norante. 

» J'avais un jour assemblé quelques amis ; la joie qui 
nous animait n'était pas tumultueuse et les voisins n'en 
étaient pas scandalisés. Nous nous occupions d'un jeu in- 
nocent. Au milieu de notre partie, j'imaginai un air nou- 
veau et je pris mon violoD pour l'exécuter. Dans ce mo- 
ment un magistrat subalterne, que je n'attendais pas, 
m'honora de sa visite. Il fallait que cet homme ne se 
plût pas a !a musique, puisqu'il se crut insulté. On écri- 
vit un procès-verbal et je fut condamné à cinquante li- 
vres d'amende. 

» Je payai cette somme sans murmurer. Un inconnu 
prit officieusement ma défense et voulut porter celte af- 
faire au tribunal du public ; il débita un long écrit sous 
mon nom. Je ne le lus pas, et je déclarai que je n'y 
avais aucune part; mais on n'eut pas d'égard à mes pro- 
testations, je fus compris au rôle de la taille, et je vis 
mes meubles indignement saisis. 

«Les magistrats municipaux, en mefaisant cet affront, 
ont-ils bien réfléchi que j'étais musicien? Se sont-ils 
rappelé qu'un musicien est un homme rare; que la na- 
ture s'épuise a le former, et qu'elle en donne à peine 
deux dans le même siècle? Qu'il me soit permis de com- 
parer le musicien au poète : c'est le même génie qui les 
inspire, c'est le même feu qui les anime, ils sont égale- 
ment asservis aux règles de l'harmonie. L'objet de leurs 
talens est le même , puisque leurs veilles sont consa- 
crées a chanter les louanges du très-haut et a célébrer les 
belles actions des héros. 

«Est-on poète pour avoirfait quelques madrigaux sans 
art , quelques chansons sans esprit? est-on musicien 
pour avoir composé quelques airs, ou fredonné quel- 
ques ariettes a la fin d'un repas? Non, sans doute ; l'un 
et l'autre titre n'appartiennent qu'à ces esprits sublimes 
animés d'un souffle divin, dont toutes les compositions 
ont toute la force et l'énergie convenable au sujet, dont 
les ouvrages sont marqués au coin de l'immortalité. 

«Or, on sait combien la nature est avare de ces grands 
hommes , a peine comptera-t-on dix poètes depuis Ho- 
mère jusqu'à notre temps. J'ose dire qu'on connaît en- 
core moins d'excellens musiciens. 

» On en a vu paraître un dans notre siècle : son nom 
est au-dessus de l'envie. Auteur d'un nouveau traité 



DE PAKI9. 



311 



de musijue, il a réduit l'harmonie à ses principes natu- 
rels; il a défriché ce vafte champ, que les anciens maî- 
tres avaient laissé presque inculte. Le public a admiré 
son système et le succès a même passé ses espérances. 
Avant lui, quinze années suffisaient à peine pour ap- 
prendre à toucher le clavecin ; il a abrégé la route or- 
dinaire, et dix-huit mois d'étude instruisent aujourd'hui 
de cette partie si difficile et si essentielle. Tout Paris 
applaudit à cet illustre maître , toute l'Europe l'ad- 
mire; il est mon frère, j'ai ma portion de son savoir, et 
l'on veut me deshonorer! 

» Je pourrais parler ici de différentes] pièces de ma 
composition, pièces admirées des connaisseurs ; je pour- 
rais rappeler les plaisirs qu'ont causés cette représenta- 
lion si vive et si animée des caractères de la guerre, 
cette imitation si naturelle et si frappante du chant des 
oiseaux. Quelle autre main que la mienne pourrait 
exécuter sur l'orgue ces grands sujets qui sont de ma 
composition? 

«Mais oublions mes talens, et ne considérons que mes 
services. J'ai consacré cinquante ans de veilles et de 
travaux à l'amusement de ma pairie; j'ai donné des fêtes 
brillantes; j'ai établi des concerts, dont la réputation at- 
tirait en cette ville un concours d'étrangers; j'ai multi- 
plié les plaisirs; j'ai communiqué, et pour ainsi dire 
perpétué mes talens, en formant des élèves, dont plu- 
sieurs se font admirer dans la capitale du royaume. 
Enfin , si l'on a dans celte ville quelque goût pour l'har- 
monie, j'ose dire qu'il n'est dû qu'à moi. 

« J'ai donné, dans tous les temps, des preuves écla- 
tantes de mon zèle et de mon dévouement pour la gloire 
de mon pays. La dernière assemblée des États-Géné- 
raux m'offrit une occasion bien flatteuse de prouver 
combien elle m'était chère. Il s'agissait de donner une 
fête à l'auguste prince qui venait prendre possession du 
gouvernement. Je fus prié d'en composer la musique ; 
je fus chargé de veiller a l'exécution : je ne négligeai 
rien pour rendre celte fête complète. Je parvins en trois 
jours, à faire chanter des gens qui n'avaient pas les 
premières notions de l'harmonie. L'applaudissement fut 
général. 

» Athènes, en pareille occasion, m'aurait élevé des 
statues, et a Dijon, cette moderne Athènes, au lieu de 
récompenser ces nouveaux services, on m'impose a la 
taille, on me prive d'une modique pension, dans le 
temps même que mes veilles tournent à sa gloire ! 

»J'ai rempli avec uue exactitude scrupuleuse les con- 
ditions du traité fait avec les magistrats municipaux 
pour me retenir en cette ville ; et ils pourront se dispen- 
ser impunément de remplir leurs obligations à cet égard ! 



» Onies concitoyens! à qui réservez- vous ces honneurs 
et ces distinctions que vous accordiez autrefois aux ta- 
lens, et qui distinguaient parmi vous les artistes? 

» Brillante pyrotechnie, vous les mériterez sans doute, 
ces prérogatives; vous senz bientôt l'âme des specta- 
cles, l'ornement des soupers les plus délicats; vous se- 
rez également les délices des honnêtes gens et du vul- 
gaire... Le public, attiré par le plaisir des yeux , ne se 
lassera pas de vous admirer. Vous êtes déjà en honneur, 
vous êtes a la mode; cela suffit pour vous mériter toutes 
les attentions. La musique autrefois estimée se verra 
donc bannie de toutes les parties de plaisir ; vous lui se- 
rez préférée, tandis qu'on la reléguera dans nos temples, 
et qu'à peine on la croira digne de chanter les louanges 
de Dieu? 

» Ce sera donc en vain que j'aurai cultivé mes talens ? 
inutilement aurai-je acquis quelque perfection dans mon 
art. Cette exemption de taille dont je suis déchu , cette 
pension dont je suis privé, on ira les offrir avec em- 
pressement à un ouvrier dont tout le mérite consiste à 
broyer du charbon et du salpêtre? 

» Ainsi cette ville aura un artificier en titre, dont tou- 
tes les fonctions seront d'amuser, chaque année pen- 
dant un quart d'heure, les yeux du public. Elle hono- 
rera un artisan de l'exemption de la taille et des charges 
publiques, tandis que son musicien , qui lui a fait hon- 
neur en tant d'occasions, se verra privé des mêmes pré- 
rogatives après de si longs services. 

» Mânes des Lambert, des Lalande, des Corelli, quelle 
surprise sera la vôtre lorsque vous apprendrez que notre 
siècle préfère un artificier a votre élève, à votre imita- 
teur, a l'héritier de vos talens ! 

»La musique n'est pas le seul objet des dégoûts du pu- 
blic. Je vois avec douleur que tous les beaux arts tom- 
bent dans le mépris. Cette scène brillante, autrefois si 
dignement occupée par les Mole et les 'Préville, s'est 
vue livrée a des bouffons, a des farceurs, à des sau- 
teurs. Notre parterre si délicat, si difficile, s'est em- 
pressé de courir a un misérable Opéra-Comique, à un 
vil spectacle de singes et de chiens ; tel est le goût ac- 
tuel. On fait cas d'un magot de porcelaine parce qu'il 
est ventru et contrefait, tandis que Ton méprise les ou- 
vrages de nos Phidias et de nos Praxitèle. Bientôt nous 
verrons brocanter un tableau de Raphaël ou de Rubens 
contre un écran peint par Vateau où contre une boîte 
vernie par Martin. 

«Maisinutilementdéclaraerai-jecontre cette décadence 
du goût et le discrédit général où sont maintenant les 
beaux-arts. Que l'on oublie les charmes de la musique ; 
qu'une symphonie tendre et touchante n'ait plus d'attraits 



GAZETTE MUSICALE 



pour nos Dijonnais ; que ce peuple inconstant et léger se 
livre à d'autres plaisirs ; mais qu'il se souvienne du moins 
qu'il fut un temps auquel le musicien Rameau contri- 
buait , par ses talens , a la gloire de sa patrie : que l'on 
se rappelle qu'autrefois il était admiré, et que, depuis 
peu , il a eu l'honneur de plaire a un grand prince , les 
délices et l'appui de la Bourgogne. 

«Tels sont les titres que je réclame aujourd'hui. Sil'es- 
time que l'on avait autrefois pour les vrais talens, ne 
peut me procurer Je rétablissement des privilèges dont 
j'avais été gratifié, j'ose attendre cette faveur de mes 
compatriotes. En effet , cette modique pension , cette 
exemption que je réclame , ne sont pas , a beaucoup près, 
l'intérêt des sommes que mes talens leur ont procurées. 
Je ne saurais trop le redire, î'affiuence des étrangers en 
cette ville est due aux concerîs que j'ai formés. J'avais 
lieu de croire que nos magistrats auraient été touchés de 
ces raisons, j'avais lieu d'attendre qu'ils me rendraient 
justice; ils ne l'ont pas encore fait. 

» Je les prie de considérer que la peine dont ils veulent 
me punir est peu proportionnée à la faute que l'on m'im- 
pute; voudraient-ils apprendre a la postérité que le mu- 
sicien Rameau a payé cinquante livres d'amende pour 
avoir joué du violon ; qu'il a été privé de l'exemption 
delà taille et d'une petite pension, parce qu'un écrivain 
inconnu s'est avisé de mettre son nom a la tête d'un li- 
belle oublié? 

«Et vous, magistrats, dont le tribunal est le temple 
du goût, ainsi que le sanctuaire de la justice, laisserez- 
vous subsister cette flétrissure dont on a déshonoré ma 
vieillesse? permettrez-vous que mes dernières années 
s'écoulent dans la honte et dans l'opprobre? Ne souffrez 
pas que l'on étouffe ainsi le génie. Arrêtez, par votre 
jugement, la chute des beaux-arts, et ils se réuniront 
tous pour élever a votre gloire un monument éternel. 

»' Amphion rassembla des pierres au son de sa lyre , et 
tout d'un coup il parut une ville, elle fut habitée, cette 
ville : eh! a quoi eût-elle servi sans habitans? Croyez- 
vous, messieurs, qu' Amphion y paya la taille? Non, 
sans doute, et les Thébains ne furent pas assez ingrats 
pour le comprendre dans leurs rôles. 

» Je n'ai pas bâti la ville de Dijon ; mais est-ce ma 
faute? c'est dans ses murs que j'ai pris naissance , et le 
destin lui avait accordé l'avantage d'exister quelques 
siècles avant moi. Il m'était cependant réservé une gloire 
bien plus flatteuse que celle de mouvoir des pierres ; j'ai 
remué les cœurs de mes concitoyens , j'ai égayé les es- 
prits, et je puis dire, sans blesser la plus exacte vérité, 
qu'il en est peu qui ne me doivent quelques instans de 
plaisir. 



«Quel sera donc le salaire de mes travaux ? quel sera 
le prix de cette harmonie louchante, que j'ai le premier 
fait connaître a ma patrie? On veut flétrir mes lauriers , 
on veut remplir d'amertume les dernières années de ma 
vie, on veut m'arracher une faveur qui me fut accordée 
pour m'encourager à cultiver mes talens : et dans quel 
temps me fait-on cette injure? c'est précisément après 
avoir fait, pendant trente années, l'expérience de l'agré- 
ment et de l'utilité de mes services. 

»J'ai lu mon histoire romaine, et mes concitoyens ne 
trouveront pas mauvais que je les compare a ce peuple 
fameux, dont la sagesse et la valeur ont conquis tout 
l'univers. Scipion qui , par tant de victoires , devait être 
précieux à son pays, le grand Scipion se vit cité devant 
un peuple ingrat, qui dans un oubli léthargique de ses 
propres intérêts, s'aveuglait au point de vouloir exiler 
le plus ferme soutien de l'état. Quelle fut la défense de 
ce grand homme? Citoyens, dit-il, allons au capitole 
rendre grâce aux dieux des victoires qu'ils m'ont fait 
remporter sur vos ennemis. 

»I1 est des héros de tous les genres : tout homme utile 
a sa patrie peut aspirer à ce titre. Permettez-moi , mes- 
sieurs, de comparer ma situation actuelle a celle du vain- 
queur d' Annibal. Si je n'ai pas repoussé l'ennemi de vos 
murs, j'ai du moins chassé la tristesse et l'ennui de vos 
cœurs. On exila Scipion : on veut m' exiler aussi , mes- 
sieurs, car me mettre a la taille c'est la même chose. 
Ne puis-je dire à l'exemple de ce grand homme : suivez- 
moi , citoyens , venez dans vos temples , dans vos con- 
certs , applaudir h des talens que vous couronnâtes cent 
fois, et qui sont toujours les mêmes? Ce Romain géné- 
reux se défendit par la gloire que lui avaient méritée 
des victoires passées, au lieu que l'orgue et le clavecin 
me préparent tous les jours de nouveaux triomphes. 

»Ce n'est pas a Dijon seulement que l'on connaît mes 
talens, et ma réputation n'est pas enfermée dans l'étroite 
enceinte de ses murs. Si huit ou dix villes de la Grèce 
ont eu querelle sur l'honnncur qu'elles prétendaient tou- 
tes d'avoir vu naître le divin Homère, trente villes de 
France se sont disputé l'avantage de jouir de mes talens; 
Lyon, Marseille, Orléans, Strasbourg, m'ont proposé 
des avantages assez brillans pour me retenir; toutes ces 
villes ont admiré les fruits de mes veilles, et Paris même 
aurait couronné mes progrès dans la musique, si j'eusse 
voulu m'y arrêter : j'aurais, dans cette ville, marché a 
grands pas vers la gloire ; mais j'ai voyagé comme le sage 
Ulysse, et, comme lui, j'ai préféré ma patrie a l'immor- 
talité. 

»Pouvais-je prévoir, messieurs, qu'un jour viendrait 
où cette même patrie, qui me reçut avec tant d'applau- 



dissemens, qui m'honora des privilèges les plus flatteurs, 
me retirerait ces prérogatives , et me forcerait a me con~ 
damner moi-même à un honteux exil. 

«Pouvais-je croire quecette ville, dont le goût et l'amour 
pour les talens est si connu, chercherait a les avilir en 
ma personne , et se porterait a des excès que l'on par- 
donnerait a peine a la barbarie gothique des siècles d'igno- 
rance? 

«J'examine scrupuleusement toute nia conduite, et je 
cherche a pénétrer quelle est la cause de celle disgrâce. 
J'interroge mes amis; ils s'accordent a me dire poliment 
que mou imprudence a indisposé les sieurs maires et éche- 
vifts contre moi. 

» Je ne sais pas , messieurs , quel est mon crime ; 
mais du moins faudrait-il m'en convaincre avant que 
de me punir. Je S'iis pénétré de respect pr>ur les magis- 
trats, et je ne me suis jamais écarté des égards que je 
leur dois. 

» Quelle est donc mon imprudence? je n'en sais rien- 
Mais quand ce serait une folie, ne devrait-on pas la par- 
donner à mes talens et a l'art que j'exerce ? La folie et la 
musique sont sœurs : sans cette heureuse vivacité, sans 
ces écarts brillans de génie, que le stupide vulgaire ap- 
pelle égarement d'esprit , l'harmonie ne subsisterait plus, 
ou ne serait plus qu'un amas confus de sons monotones 
et languissans. 

«Lorsquelesmagistratsmunicipaux voulurent me fixer 
à Dijon, ils ne me firent pas promettre une gravité ca- 
tonienne, et ne cherchèrent point a contraindre ce beau 
feu qui caractérise le grand musicien. La condition qu'ils 
m'imposèrent, fut de continuer à exercer des talens dont 
le public était satisfait. J'ai i empli cette condition, mes- 
sieurs, avec la dernière exactitude. Que l'on compte les 
musiciens que j'ai formés; que l'on se rappelle ces 
concerts dont la réputation attirait a Dijon une foule 
d'étrangers et où j'ai dépensé plus de 20;000 fr. pour 
la gloire de ma patrie. 

»J'ai l'avantage d'avoir formé le goût de mes conci- 
toyens pour la musique ; toute votre jeunesse me doit , 
messieurs, cette partie essentielle de son éducation, et 
l'on veut me traiter comme le dernier violon qui joue 
dans les chœurs de l'Opéra ! ! Souffrirez-vous, mes- 
sieurs, que , malgré le privilège dont j'ai joui pendant 
trente années , on me fasse l'affront de me comprendre 
dans les rôles de la taille ? Si ce privilège ne m'était 
pas dû, que ne me le refusait-on dès le commencement? 
N'a-t-on attendu si tard à me l'ôter que pour rendre 
l'outrage plus sensible ? 

» Je suis le frère du grand Rameau, ce père de l'har- 
monie, ce créateur de la musique, et j'ose dire que je 



suis digne delui : ce titre seul devrait me valoir l'exemp- 
tion de la taille. Dans !a prise de Thèbes, Alexandre 
épargna la maison de Pindare ; les descendans du célèbre 
La Fontaine jouissent, en considéiation des talens de 
leur bisaïeul , de l'exemption de la taille, qui leur est 
accordée par les intendans de Champagne : et le frère 
du grand Rameau se verra enlever le même privilège , 
tandis qu'on ne le conteste pas a un grand nombre de 
gens qui le méritent moins que lui? Quel avantage si 
considérable pourra revenir a la ville, de la taille a la- 
quelle j'ai élé imposé? On m'attaque à la fin de ma car- 
rière : il ne me reste plus que trois ou quatre ans a vivre, 
et trois ou quatre fois 12 francs diminueront-ils beau- 
coup la charge annuelle des citoyens? 

» Ce procès est moins celui de ^Rameau que celui des 
beaux arts. S'ils venaient a le perdre, les sciences autre- 
fois accueillies et fêtées dans cette ville capitale en se- 
raient bannis pour jamais , et l'opprobre que je recevrais 
rejaillirait sur ma patrie. Que dis-je ! elle en supporte- 
rait toute la honte pour avoir traité les talens comme ils 
le furent autrefois lorsqu'un essaim de barbares , sorti du 
Nord , inonda toute l'Europe. 

«Dans les beaux siècles de la république romaine, les 
illustres, les hommes a talens étaient nourris aux dépens 
du public. J'ai lu quelque part qu'il y avait a Athènes 
un prytanée destiné a les y loger. A Dijon on les exemp- 
tait autrefois de la taille , et on leur accordait une mo- 
dique pension , bien moins utile qu'honorable. Mainte- 
nant on veut soumettre le frère du grand Rameau aux 
charges municipales ; on lui refuse cette modique pen- 
sion confirmée par le prince, et méritée par trente ans 
de travaux. 

«Levez-vous, messieurs , et jugez ma cause ; ne souf- 
frez pas que le zèle énorme de nos magistrats me prive 
d'une faible récompense qui m'est due à tant de titres; 
ne permettez pas qu'on expose les talens et le savoir au 
mépris et a l'abaissement ; faites voir a toute la France 
que cette main qui balance les intérêts et les droits des 
sujets du roi sait récompenser le mérite et encourager les 
beaux arts. 

«C'est en 1731 que cette cause fut plaidée à Dijon de- 
vant la cour municipale qui, sans doute, eut honte de 
sa conduite anti-musicale; car on rendit à Rameau sa 
pension , et on lui continua son exemption de la taille ; 
mais le cœur de l'artiste ne put pardonner à ses conci- 
toyens leur ingratitude, bien que passagère; il quitta 
Dijon et alla s'établir à Autun où il mourut en 1761 . 

«Il reste une petite difficulté sur l'identité de Claude 
Rameau avec le père du neveu de Rameau. Dans le fa- 
meux dialogue de Diderot il est dit plusieurs fois que le 



M& 



GAZETTE MUSICALE 



père du neveu était apothicaire à Dijon , et ne serait J 
donc pas Claude l'organiste? mais d'une autre part, les 
biographes du grand Rameau ne lui donnent qu'un seul | 
frère, et ce frère est Claude. Il faut de toute nécessité 
que quelqu'un ait fait erreur, Diderot, Mercier ou les 
biographes. Nous abandonnons volontiers la solution de 
ce problême à la sagacité de nos lecteurs. » 



THÉÂTRE ROTAI. DE I/'OPÉRA-COEIIQUE. 

Le Chalet, 

Paroles de M. Scribe; musique de M. Ad. Adam. 
DÉBUT D'INCHIINDI. 

Un mot de la pièce : vrai canevas a la Scribe , fin , 
spirituel, adroitement tissu , conduit avec cette habileté 
que vous savez tous, et dont je ne vous donnerai qu'une 
courte analyse. Betty est une jeune Suissesse fort at- 
trayante, ma foi (c'est madame Pradher qui rem- 
plit ce rôle), qui, bien qu'elle aime réellement un jeune 
suisse doué de toutes les qualités désirables pour faire 
un bon mari , jeune, amoureux, riche , simple, et même 
un peu bête, veut rester fille pour rester libre. Sur- 
vient le frère de Betty, devenu sergent après quinze 
ans de service , et qui n'a pas vu sa sœur depuis qu'il 
s'est engagé ; il sait déjà l'amour du jeune suisse, qui se 
nomme , je crois , Daniel ; mais c'est seulement en arri- 
vant qu'il apprend les beaux projets de Betly et son aver- 
sion pour le mariage. En bon frère, en homme sage qui 
sait apprécier l'utilité de ce sacrement, il donne, sans 
se faire connaître, une bonne leçon a sa chère sœur. 
Aidé de ses soldats, il met au pillage la maison de Betty, 
qui est allée au marché, oubliant d'en fermer la porte , 
enfonce sa cave et s'installe chez elle pour y faire grande 
chère a ses dépens. La pauvre fille a bientôt vu le dan- 
ger que l'on court a être seule ; elle veut se faire un ap- 
pui de Daniel qu'elle a repoussé, tandis que le sergent 
qui ne veut voir en lui qu'un rival (car il feint aussi 
d'être amoureux de Betty), le provoque en duel. Est-il 
besoin de dire que Betty ne peut résister à tant d'épreu- 
ves , et qu'elle-même va au-devant du mariage qu'elle 
affectait si fort de fuir? Avec cette donnée, M. Scribe 
a su amener des situations piquantes, de ce comique de 
bon goût qu'il manie si bien; et ces situations, il les a 
développées daine manière vraiment musicale. Il faut 
dire que le musicien ne lui a pas fait défaut. M. Adam 
n'a peut-être mérité jamais autant, d'éloges. Je ne 
dirai rien de son ouverture qui, avec de jolis motifs, 
me paraît dans toute la première moitié, trop unifor- 
mémenttranquille. Quelques pbrases/oWë en auraientbien 



relevé les gracieuses mélodies. Il a trop compté sur les 
artistes de l'orchestre chargés des solo. S'il avait eu 
Brod et Berr , je serais peut-être obligé de parler tout 
autrement de cette prétendue uniformité. 

L'air de Couderc ( Daniel) , qui réellement n'est 
pas le meilleur de la pièce, n'a produit que peu d'effet ; 
l'entrée d'Inchindi a été glaciale, et ce pauvre vir- 
tuose que j'ai vu si souvent applaudir a côté des plus 
habiles chanteurs du théâtre italien, s'est laissé in- 
timider, tout effrayé qu'il semblait d'avoir à lutter 
contre des artistes de la force de MM. Boulard et 
Henri. Peu a peu pourtant, l'auditoire s'est laissé aller 
à l'esprit du dialogue, a Yenù-ain de la musique, 
et poco a poco_, rinforzando , il a été entraîné jus- 
ques a l'enthousiasme , c'est le mot. Ce qui l'a mené 
là, c'est d'abord un chœur de soldats, d'une mélodie 
franche et bien accentuée, puis des couplets militaires 
d'Inchindi sur l'amour, le vin et le tabac, d'un motif 
heureux et bien trouvé. Je ferai observer à M. Adam, 
qu'une coda mélodique est ce qui convient à un morceau 
de cette nature , et que quatre mesures d'un chant con 
brio, placé à la fin du refrain , vaudraient à ces couplets 
une salve bien nourrie, qu'ils auront grand peine à ob= 
tenir avec la phrase quasi-déclamée qui leur sert de ter- 
minaison, D'autres couplets encore, dialogues entre le 
ténor et le soprano , M. Couderc et M me Pradher, ont 
été fort goûtés. Bs sont charmans en effet, pleins de 
grâce et de finesse. Mais les deux morceaux capitaux de 
l'ouvrage, sont le final et surtout le duo entre Iii- 
chindi et Couderc. 

Le final , composé de plusieurs parties , est une grande 
srène habilement conduite, où la mélodie ne manque 
jamais , et , il est juste de le dire, bien soutenue par l'en- 
chaînement et la succession on ne peut plus adroite des 
situations données par le poète. Comme je ne suis pas 
assez heureusement doué pour mettre en provision dans 
ma tête tout un opéra après une seule audition, je me vois 
forcé d'arrêter ici l'analyse de ce final. J'ai gardé le duo 
pour la fin, parce qu'à mon avis c'est ce qu'il y a de mieux 
dans la partition, peut-être aussi le morceau le plus 
complet qu'ait jamais écrit M. Adam. Ce duo, composé 
dans de larges proportions, servirait à prouver au be- 
soin, si déjà cela n'avait été prouvé mille fois, que la 
musique française, même celle d'opéra comique, ne re- 
pousse aucunement les développemens qu'on s'est obstiné 
long-temps à regarder comme un des caractères exclu- 
sifs de la musique italienne. Ce duo, avec ses trois mou- 
vemens , un allegro parlante , un andante cantabile , et 
un finale alla militare , a paru court, parce que chaque 
partie a sa mélodie et son orchestration bien trouvées et 



315 



bien conduites, parce que les motifs en sont heureux et 
pittoresques; qu'en un mot tout y est bon et a sa place. 
Sans la maladresse de l'orchestre, la première partie de 
ce duo aurait été bissée , ce que le public demandait à 
grands cris. 

En somme , la pièce a beaucoup amusé; la musique 
a été applaudie. Le Chalet aura des représentations 
nombreuses et suivies. Madame Pradher est char- 
mante; Couderc promet beaucoup et se montre fort 
intelligent. Quant à Incbindi, il a prouvé aux gens 
qui savent entendre quelle est sa supériorité sur ses 
nouveaux camarades en tant que chanteur. Comme 
acteur il les vaut, tout au moins. Encore huit jours, 
et le public saura apprécier Inchindi a sa réelle valeur. 



École de Musique de M. François Stœpel , 

KDE MONSIGNY, N° 6. 

Quoique les succès obtenus depuis près de six ans par 
M, Stœpel aient fait suffisamment connaître et apprécier le mé- 
rite de son enseignement, nous croyons néanmoins devoir 
rappeler succinctement les caractères qui différencient sa mé- 
thode des méthodes ordinaires, et reproduire les idées qui 
l'ont conduit aux réformes qu'il a exécutées dans l'art d'ensei- 
gner le piano et la composition musicale. 

M. Stœpel enseigne simultanément les principes de l'harmo- 
nie et le piano ; de plus il combine dans son établissement les 
avantages de l'enseignement individuel avec ceux de l'ensei- 
gnement collectif. 

Quelques mots suffiront pour faire comprendre l'utilité de 
celte double combinaison. Relativement à l'association de l'é- 
tude de l'harmonie avec celle de l'instrument , il n'est per- 
sonne qui n'en apprécie immédiatement les avantages ; c'est 
faire marcher de front deux parties du même art qui s'éclai- 
rent mutuellement , et dont l'une , la connaissance de l'har- 
monie, si négligée jusqu'ici , est comme la grammaire d'une 
langue dont on ne possède encore que les mots. Cette combi- 
naison n'a été négligée par ceux qui se sont occupés de l'en- 
seignement de la musique qu'à cnuse des difficultés que pré- 
sentait son exécution. M. Stœpel croit être parvenu à les 
vaincre, en simplifiant d'uue part la théorie de l'harmonie, et 
en la ramenant à des principes clairs et positifs, et de l'autre 
en transmettant cette théorie à ses élèves parles faits eux-mê- 
mes qui lui servent de base, contrairement aux méthodes 
précédemment usitées , où les règles sout des abstractions con- 
tinuelles qui fatiguent l'attention et exigent une grande con- 
tention d'esprit. 

Les avantages qui résultent de la combinaison de l'enseigne- 
ment individuel avec l'enseignement collectif ne sout pas 
moins faciles à saisir. Disons d'abord comment cette combinai- 
son s'exécute. Des professeurs particuliers , en nombre propor- 
tionné à celui des élèves, sont chargés d instruire chacune 
d'elles individuellement, et de la préparer à participer à l'in- 
struction et à l'exécution collectives. Celles-ci consistent soit 
dans des démonstrations et interrogations faites par M. Stœpel 
lui-même , soit dans l'exécution concertante des morceaux 
choisis suivant le degré de force des différentes classes. De 



cette combinaison et de cette simultanéité des moyens résul- 
tent évidemment la combinaison et la simultanéité d'effet pro- 
pre à chacun d'eux. Ainsi dans la leçon individuelle l'élève re- 
çoit tous les soins d'une surveillance spéciale et plus active ; 
elle acquiert la connaissance des principes du doigté et des dif- 
ficultés du mécanisme , et l'idée de concourir ensuite à l'exécu- 
tion d'ensemble double ses efforts et son attention. Outre l'é- 
mulation qu'excite l'exécution concertante , elle donne la pré- 
cision , 1:< mesure, l'aplomb , et une connaissance plus parfaite 
des nuances de l'expression musicale qu'il est si difficile de 
transmettre dans l'enseignement individuel. 

Si l'expérience n'avait pas justifié depuis long-temps les pré- 
visions de sa théorie, M. Stœpel en appellerait aux suffrages 
flatteurs des nombreuses familles qui l'honorent de leur con- 
fiance , et aux témoignages des hommes les plus compétens 
que la France possède. 

Il y a déjà près de cinq ans qu'une commission de la direc- 
tion des beaux-arts, composée de MM. Chérubini, Auber, 
Boïeldieu , le comte Turpin de Crissé et le vicomte de Gines- 
tet , a bien voulu faire connaître dans un rapport détaillé l'ap- 
probation et l'intérêt qu'elle a accordés à la méthode de 
M. Stœpel. Voici le résumé de ce rapport , tel qu'il a été pu- 
blié dans le Moniteur du 21 avril -1 830 : 

« L'avis de la commission est que le mode d'enseignement 
» de M. Stœpel , tant pour l'harmonie que pour le piano , mé- 
» rite les succès qu'il a obtenus , et que les encouragemens 
» qu'il pourrait recevoir ne seraient que la juste récompense 
« des talens et des qualités qui distinguent cet habile profes- 
» seur. » 

ORDRE DES COURS. 

COURS DE PIANO ET d'hARMOHIE SIMULTAMEMEHT. 

Tous les jours , de midi à une heure et demie , la classe des 
élèves commençantes; tous les jours, de une heure et demie à 
trois heures, la classe des élèves de moyenne force; tous les 
jours , de trois heures à quatre heures et demie , la classe des 
élèves 1rs plus avancées. On ne peut encore admettre qu'un 
petit nombre d'élèves pour les cours de lundi , mercredi et ven- 
dredi. M. Stœpel réservera ces places à celles des élèves qui 
veulent bien lui en faire la demande. 

M. Listz dirigera un cours auquel ne seront admises que des 
élèves très-avancées et au nombre de douze. Le prix est de60f. 
par mois , payable d'avance. 

M. Stœpel dirigera , une fois par semaine , des exercices con- 
certans , à deux et à quatre mains , sur huit pianos. Ces exer- 
cices , destinés à remplacer les leçons d'accompagnement , ne 
sont exécutés que par des personnes dont l'éducation musicale 
est assez avancée pour les dispenser de suivre les cours. 

Le prix d'abonnement , payable d'avance , est, pour trois 
leçons par semaine : 

Pour six mois , de 150 fr.; pour trois mois, de 90 fr.; pour 
un mois, de 40 fr. 

Le prix des exercices concertans est de 50 fr. pour toute la 
saison. 

COURS DE CHANT. 

M. Alary, élève de M. Rubini, fera des cours de chant élé- 
mentaire , de vocalisation et de chant italien. 

Il y aura en outre tous les samedis soir, à huit heures et de- 
mie , une réunion gratuile de chanteurs pour l'exécution de 



316 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



chœurs et d'hymnes à trois et quatre voix d'hommes. Les ama- 
teurs sont invités à se faire inscrire les dimanches , de huit à 
dix heures du matin. 

On peut assister aux différens cours ; des cartes d'entrée se- 
ront à cet effet délivrées dans le local de l'établissement, qui 
est constamment ouvert aux parens des élèves. 

Les cours commenceront mercredi 4" octobre prochain. 



NOUVELLES. 

+ * + Il est à remarquer que tous les journaux ont proclamé le 
brillant succès de la Tempête ; la Gazette musicale seule a 
dit la vérité. La rareté du public payant constate le tristesuccès 
de ce ballet plus qu'insignifiant. La troisièm e représentation a 
produit environ la moitié de la recette des représentations or- 
dinaires de Robert le Diable. Dans cette occasion , le charlata- 
nisme dp nos confrères n'a pas servi à l'habile directeur de l'A- 
cadémie royale de Musique. 

J*+ La comtesse du Comte Ory s'est montrée vendredi 
sous les traits de mademoiselle Falcon ; elle a chanté fort bien 
la musique de Rossini , et le public a applaudi l'habile can- 
tatrice autant que la belle comtesse. 

+ * Les ddetlante sont dans la joie; leur temple va être de 
nouveau à leur di.position. Le théâtre Italien ouvre le 2 oc- 
tobre, et par la Gazza Ladra, cet opéra favori des Européens, 
où Lablache et Tamburini sont si merveilleux , et où mademoi- 
selle Grisi, dans le rôle de Ninetta, se montre à la fois actrice 
passionnée et grande cantatrice; les autres rôles seront rem- 
plis par MM. Ivanof et Sanlini. Cette réunion promet un en- 
semble admirable. 

*± Il se prépare dans ce moment une grande fête musicale 
à Birmingham; elle aura lieu dans les premiers jours d'octo- 
bre. Tout y sera nouveau, ou du moins inusité en pareille 
occasion : d'abord une salle nouvelle dans le Town-Hall (Hô- 
tel-de-Ville) , qui pourra contenir 7000 personnes. On enten- 
dra un orgue nouveau , le plus grand de l'Angleterre; un ora- 
torio nouveau de Neukomm, intitulé David, et enfin M. Mos- 
chelès, le célèbre pianiste, est engagé pour faire entendre ses 
nouvelles compositions les 2 e et 4 e jours, chose d'autant plus cu- 
rieuse, que l'usage exclut en Angleterre la musique instru- 
mentale des fetes musicales. 

+ * + On annonce que l'Opéra-Comique vient d'engager ma- 
demoiselle Annette Lebrun, fille de l'auteur de la musique du 
Rossignol. Mademoiselle Lebrun possède , dit-on , une voix de 
contr'alto remarquable. 

+ * + On s'occupe toujours beaucoup au théâtre Nautique du 
grand ballet nouveau les Chinois. M. Auber fait des Chinois 
pour l'Opéra-Comique, et un théâtre des boulevards donnera, 
dit-on , une parodie burlesque intitulée : les Chinois de Paris. 

+ % L'Opéra est allé aujourd'hui à Fontainebleau donner par 
oi dre une représentation du Philtre. 

+* t Dernièrement en passant à Calais , Rubini a donné , par 
excès d'obligeance, un spectacle bizarre, et peut-être inouï 
dans les fastes du théâtre. On devait représenter l'opéra du 
Barbier de Séville , arrangé par Castilblaze , au bénéfice d'un 
artiste. On vint prier le célèbre voyageur déjouer le râle d'Al- 
maviva ; en véritable artiste, Rubini ne vit que le plaisirde ren- 
dre service, et accepta sans faire d'autre réflexion. Le soir il entre 
en scène, chante en italien l'air de la Sérénade, et sort après 
l'introduction pour ne reparaître que quand Figaro est sur le 
théâtre. Quelle est sa surprise d'entendre le Figaro lui donner 
sa réplique en français, langue que Rubini parle très-difficile- 
ment. Un autre moins sûr de la laveur du public, se serait dé- 
concerté; loin de IN, Rubini continua de répondre en italien au 
français de ses interlocuteurs. Dans un seul passage , il hasarda 
en français une plaisanterie qui fut accueillie pari hilarité et les 
bravos de toute l'assemblée. 



* t Madame Ponchard a été malade; elle reparaîtra incessam- 
ment à l'Opéra-Coinique.Puisque celte cantatrice a des préten- 
tions, nous nous occuperons spécialement de son talent, la pre- 
mière fois qu'elle créera un rôle nouveau. 

*+ irac/ii«rfiestimpatronisé maintenant à l'Opéra-Comique. 
Nous le verrons incessamment dans le Barbier de Séville. Ma- 
dame Casimir chantera le rôle de Rosine. 

+ % M. Poek, deVicnne, une des meilleures basses-tailles 
de l'Allemagne, vient de chanter, à Berlin, le rôle de 
Bertram, dans Robert le Diable , avec un succès tel, que 
cet ouvrage a dû être représenté deux fois dans le courant d'une 
semaine , chose extraordinaire dans la capitale de la Prusse. 
M. Poek a excité tant d'enthousiasme, qu'il vient, d'être engagé 
au théâtre royal de Berlin. Mademoiselle Ltttzer, dePrague , a 
< hanté l'Isabelle dans le même opéra. Elle a obtenu beaucoup 
de succès. 

t * t A l'une des dernières répétitions de Marie Stuart , opéra 
nouveau de Donizelti, qu'on s'occupe en ce moment de mon- 
ter au théâtre Saint-Charles , à Naples, il est arrivé un acci- 
dent tragi-comique qui fait le sujet de toutes les conversations 
de cette capitale. Les deux prime donne , Elisabeth et Marie 
Stuart, madame Ronzi de Begnis et madame del Sere se sont 
d'abord prises aux cheveux et se sont ensuite battues à coup de 
poing comme de véritables furies. Madame del Sere, quia eu 
le dessous, a été si maltraitée par son heureuse adversaire, 
qu'elle sera forcée de garder le lit au moins cpiinze jours. On 
est fort curieux de voir comment ces deux dames se tireront 
de leur rôle à la première représentation ; on a lieu de penser 
qu'elles mettront dans leurs regards de colère une rare vérité. 
* M La ville de Clermont manque de professeurs de pianos ; 
un de nos eorrespondans dans cette ville rous dit qu'un jeune 
homme quiaurait du talent y ferait fort bien ses affaires et au- 
rait autant d'élèves qu'il en voudrait. 

„% Madame Dorus Gras est de retour de Valenciennes où 
elle a donné quelques représentations. Celle cantatrice, un des 
orn^mens de l'Opéra , reparaîtra incessamment ; elle doit rem- 
plir un rôle très-importînt dans la Juive. 



Publications des Propriétaires de la Gazette 
Musicale de Pari;. 



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CHAQUE OUVRAGE, 

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COMPOSÉS PAR 

jStrûuss, tiMler et Canner. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER. 



GAZETTE MUSICALE 

mm iPdamzi®* 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , BERTON (membre de l'IllStitut), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , A. GDEMER , HALÉVY 

(professeur de contrepoint au Conservatoire), Jules jajvln , liszt, lesueur (membre de l'Institut), j. maixzer, marx 
(rédacteur de la gazette musicale de berlin), d'ortigue , panofka , richard, j. g. seyfried (maître de chapelle 
à Vienne), F. stœpel, etc. , etc. 



N° iO. 



PRIX DE l'aBON.NEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


ÉTRAKG 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3 m. 8 


8 75 


9 50 


6m. 15 


(6 50 


t8 » 


( an. 30 


33 » 


36 « 



■£■& (Sasette iîtusicaU' i>e sparts 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu , 97; 
et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

Ou reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs a I. 
qui peuveut intéresser le public. 



usique 



PARIS, DIMANCHE 5 OCTOBRE 1834 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adresses au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



MM. Les abonnés, dont l'abonnement finit 
le 3o septembre, sont priés de le renouveler s'ils 
ne veulent pas éprouver de retard dans l'envoi 
du Journal. 



UN BÉNÉFICIAIRE 

ET 

RUBINI A CALAIS. 

On raconte une anecdote assez originale, qui fait hon- 
neur a la bonté autant qu'à l'esprit de Rubini. Un pau- 
vre diable d'Ilalien, sans argent, .sans crédit, sansbottes, 
(comme dit Robert Macaire), ne sachant en un mot à 
quel saint se vouer, imagina, il y a quelque temps, 
d'aller à Londres demander au célèbre chanteur son 
compatriote de le tirer d'embarras. Il s'agissait pour cela 
de profiter du court instant qui sépare ordinairement les 
engagemens de Rubini en Angleterre de ceux con- 
tractés à Paris, et le prenant au vol, de donner un con- 
cert à son passage à Calais. Rubini consentit à tout, 
promit de se trouver au rendez-vous à jour fixe et en- 
gagea le malheureux auquel il rendait la vie, à repartir 
au plus vite pour aller tout préparer. Celui-ci revient 
en effet plein d'espoir, monte un concert, affiche monts 
et merveilles, fait imprimer le nom de Rubini en lettres 
de six pouces de haut, place les billets, brosse son cha- 
peau pour la première fois peut-être depuis un an, 
achète des lottes , se remonte le corp^ et l'âme, et le 
soir du concert , devant une salle pleine se \o\ forcé de 



venir, la mort dans le cœur, saluer le public aussi bas 
que possible, et de lui annoncer que, M. Rubini n'étant 
pas arrivé , le concert se trouvait nécessairement remis 
à huit jours. Pauvre homme ! quelles tortures ! quelles 
angoisses! mais il n'était pas au bout. Il avait a con- 
naître, sans en éviter une, toutes les douceurs d'un 
bénéfice. 

Le concert est annoncé de nouveau; Rubini a bien 
promis d'être exact ; tout va bien ; il y a plus de monde 
encore que la première fois, le petit nombre de billeis 
qui restaient ayant été pris. Mais les grands artistes 
comme Rubini ne peuvent répondre de leur exactitude si 
long-temps d'avance ; trop d'intérêts se rattachent à 
eux pour leur laisser une entière liberté. Rubini se vit 
donc forcé une seconde fois de manquer au rendez-vous. 
Le bénéficiaire, courbant l'épine dorsale jusqu'à se la 
rompre, vint, tout pâle d'horreur, proposer à l'assemblée 
un second ajournement. Le public, pensant être pris 
pour dupe, ne voulut pas en entendre parler, et réclama 
a grands cris son argent. Il fallut bien le rendre, le ren- 
dre jusqu'au dernier sou. La fameuse paire de bottes 
n'était pas payée heureusement; sans quoi , le caissier 
eût trouvé dans ses comptes un déficit de quatorze francs. 
Le malheureux Italien allait se brûler la cervelle quand 
sa providence, son dieu, son chanteur, son Rubini ar- 
rive enfin. Il lui raconte ses mésaventures et l'horrible 
embarras où il se trouvait, r Eh bien , il n'y a point de 
» temps a perdre; recommencez, je ne puis vous faire 
» défaut cette fois, puisque me voilà. » Trotte, trotte , 



318 



GAZETTE MUSICALE 



bénéficiaire, va revoir ton directeur, ton chef d'or- 
chestre, ta chanteuse, ton basson et ta flûte; cours chez 
l'imprimeur , commande une affiche superbe , où tu fe- 
ras suivre le nom fameux de Rubini de ces mots : ré- 
cemment arrivé de Londres; n'épargne ni marches ni 
contre marches ; convoque le ban et l' arrière-ban des 
dilettanli ; crie à qui voudra l'entendre dans les cafés , 
les resta urans, au port, dans les rues , sur les toits : Ru- 
bini est arrivé, personne ne te croira ; on te répondra 
avec un rire menaçant : « A d'autres, charlatan, tu ne 
nous attraperas plus. » Cependant la séance est ouverte; 
Rubini s'avance, son cahier à la main, devant un audi- 
toire, hélas! bien différent de celui qui toujours, et 
partout, se presse pour l'entendre. Quelques nouveaux 
débarqués qui n'avaient pas eu le temps d'apprendre la 
déconfiture des deux concerts précédens , et un petit 
nombre de bons Calaisiens plus richement doués que les 
autres des trois vertus théologales , la foi , l'espérance et 
la charité , s'étaient seuls rendus au troisième appel de 
l'étranger. Rubini chanta comme à l'ordinaire, c'est-a- 
dire qu'il fut admirable, ravissant, stupéfiant; mais la 
recette, aye! aye ! quel vide dans la caisse ! la recette ne 
couvrait pas les frais, et il y avait à payer l'imprimeur, 
l'afficheur, les musiciens, la salle, l'éclairage et le droit 
des pauvres. Ce dernier article, il faut l'avouer, suffi- 
rait en pareil cas pour faire tomber en épilepsie un 
homme plus patient que noire Italien. C'est bien la plus 
débontée, la plus absurde, la plus révoltante, la plus 
insolente et la plus impie des mystifications. Parce que 
nos honorables députés , que Dieu confonde ! ont fait 
une loi sur un objet qui leur était aussi étranger que 
beaucoup d'autres, un impôt, que dis-je, un impôt? 
un mandat de spoliation se trouve lancé contre les don- 
neurs de concerts. Un compositeur, qui n'a qu'a peine 
de quoi vivre, voudra faire entendre un ouvrage d'où 
dépend son avenir, il montera une belle solennité mu- 
sicale, il engagera un superbe orchestre; sa partition 
exécutée avec ensemble et vigueur ira aux nues; mais la 
recelte n'a été que de deux mille francs, les frais étaient 
de dix-neuf cent , et voilà le fermier du droit des pau- 
vres qui vient réclamer cinq cent francs, le quart de la 
recelte brute, auquel il a droit de par la loi. En sorte, 
que le malheureux artiste au lieu de la modique somme 
de cent francs qu'il gagnait pour avoir composé un ou- 
vrage remarquable et avoir réussi à le faire dignement 
exécuter à ses risques et périls, se trouve tout d'un 
coup dépouillé de son bénéfice et imposé de quatre cent 
francs de par la loi. C'est le droit des pauvres ; c est-a- 
dire le droit du fermier des pauvres, qui, ne donnant ja- 
mais de concerts , trouve fort commode qu'on en donne 



pour lui; pour lui qui prend le quart delà recette sans 
faire entrer en ligne de compte la moindre partie des 
frais . 

Mais revenons a notre bénéficiaire. Le droit des pau- 
vres joint aux frais du concert, excédant de beaucoup 
la somme perçue, il vient trouver Rubini , lui compte 
son désappointement, et lui indique un moyen excellent 
de le tirer d'affaire. Ce serait que Rubini fût assez bon 
pour chanter le comte Almaviva daus le Barbier de Sé- 
ville. Toute la population de Calais étant assurée a pré- 
sent de la présence du célèbre chanteur, et ne craignant 
plus de se voir trompée dans son attente, la salle serait 
comble, et le fermier des pauvres n'aurait le droit de 
prendre que le onzième d'une si belle recelte , au lieu 
du quart qu'il avait pris dans celle du concert , parce 
que cette fois il s'agirait d'une représentation drama- 
tique (admirable distinction ! il paraît que nos députés 
qui font de si belles lois , en veulent personnellement 
à la musique. Ce sont sans doute les sérénades que beau- 
coup de ces messieurs essuient en retournant dans les 
départemens qui leur ont inspiré une pareille haine pour 
les concerts ). « Jouons le Barbier, je veux bien, dit cet 
» excellent Rubini ; allez vite vous arranger avec le di- 
» recteur et comptez sur moi. » Nouveaux efforts , 
nouvelles courses de l'infortuné bénéficiaire — Tout 
marche à souhait; le directeur, les acteurs, sont en- 
chantés de donner une représentation avec Rubini; les 
arrangeinens sont bientôt pris ; on affiche ; les billets 
sont enlevés en un clin d' œil ; on répète, la pièce va 
bien ; il ne reste plus à faire qu'une dernière répétition 
à laquelle Rubini a promis d'assister. Il s'y rend en 
effet. Mais voici bien une autre affaire. A peine , le pre- 
mier morceau est-il commencé, que Rubini l'interrompt. 
« Comment! comment! en français! vous chantez en 
» français? on ne m'avait pas prévenu de cela; jamais 
» je n'en dirai un mot, c'est impossible, » Et les acteurs 
français de répliquer : «Comment! comment! en ita- 
» lien ? vous voulez que nous chantions en italien , c'est 
» de toute impossibilité, nous ne savons pas la langue. » 
— « Ah mon Dieu! je suis perdu, s'écrie alors le pauvre 
» diable de bénéficiaire, s' arrachant les cheveux, je suis 
» perdu , perdu sans ressource ! Santa Madona ! Pieta ! 
» Sono pazzo, ammazzato, morto! ! ! — Tout n'est pas 
» perdu, dit Rubini, frappé de ce désespoir, la repré- 
» sentation aura lieu , continuons et soyez tranquilles , 
» j'arrangerai ça. » 

Le soir, enèffet, il entre gravement en scène, et au mo- 
ment où chacun se demandait comment allait être résolue 
la difficulté, Rubini répond à son interlocuteur français: 
« Cosa vol dire ? eh !.. , non so troppo bene lo francese ! 



DE PARIS. 



» Ah! bene, bene, adesso, capisco. » La salle entière 
d'éclater de rire à ce dialogue bouffon. Une fois désarmé 
par l'hilarité, l'auditoire adoptait nécessairement l'exé- 
cution du Barbier dans les deux langues ; l'opéra a donc 
continué avec le plus grand succès , et a la satisfaction 
du public qui ne pouvait assez applaudir à l'incompa- 
rable talent autant qu'à la spirituelle obligeance du grand 
altiste et de l'excellent homme. Il ne faut pas croire 
qu'une pareille tentative fût absolument sans danger; le 
public des petites villes est d'ordinaire assez turbulent, 
souvent même fort discourlois ; celui de Calais avait été 
déjà mécontenté par deux fois à l'occasion de Rubini ; 
il se pouvait donc fort bien que la hardiesse du chanteur 
italien fût prise en mauvaise part et servît a faire éclater 
les fâcheuses manifestations d'un ressentiment mal éteint. 
Il n'en a point été ainsi, a la vérité; mais l'incertitude 
du succès en cette occasion, relève infiniment a nos 
yeux ia noble conduite de Rubini, dont on parlera peu 
sans doute parce qu'il est coutumier du fait. 

H. Berlioz. 



DE SPONTINI, 

ET DU CARACTÈRE DE SES COMPOSITIONS DRAMATIQUES. 

Notre but, dans cet examen, n'est pas de relever les 
imperfections qu'une critique sévère peutdécouvrirdans 
le talent de Spontini , mais de signaler à l'admiration 
les qualités fortes et originales qui lui ont mérité le rang 
qu'il occupe dans l'estime des artistes. 

C'est un lieu commun fréquemment usité dans la 
critique, que de comparer aux ouvrages d'aujourd'hui 
ceux des temps passés. Cette comparaison peut être 
juste, en tant que l'on part du principe que le beau reste 
éternellement beau , et que le temps ne saurait altérer 
le caractère primitif de la beauté véritable. Mais ne sa- 
vons-nous pas quelle influence exercent les circonstan- 
ces contemporaines sur les plus hautes créations de l'art, 
et ne faut-il pas, dans l'appréciation équitable des chefs- 
d'œuvre, faire la part des idées qui dominaient a l'épo- 
que où ils ont été conçus? 

Or, les ouvrages de Spontini imposent rigoureusement 
cette nécessité, et c'est pour l'avoir méconnue qu'on a 
porté tant de jugemens erronés contre lui. Ses ouvrages 
diffèrent en tous points de ce que l'harmonie a créé jus- 
qu'à ce jour, et pourtant ils satisfont pleinement aux 
idées les plus pures de la vraie beauté. Si cependant on 
voulait établir un parallèle entre lui et un de nos an- 
ciens maîtres, si on était curieux de chercher un point 
de comparaison pour ses beautés, on le trouverait dans 
Gluck : Spontini est le Gluck moderne. 

Dans l'art du théâtre, la perfection serait de faire 



abnégation complète de soi-même, et de sa propre na- 
ture pour s'identifier entièrement avec les passions qu'on 
doit peindre. Mais il n'en va pas ainsi, et chez la plupart 
des compositeurs dramatiques, c'est le sentiment le plus 
développé en eux, qui devient le type habituel de l'ex- 
pression qu'ils prêtent a leurs personnages. Quoique 
nous ne voulions point nous dissimuler que Spontini 
ait quelquefois échoué contre cet écueil, il s'élève néan- 
moins encore sous ce rapport au-dessus de ses contem- 
porains Rossini , Weber, Spohr, etc. ; et d'ailleurs, 
lorsqu'il sacrifie la vérité artistique a un sentiment pré- 
dominant , ne faut-il pas rejeter une partie de ce tort 
sur les poètes de son époque, eux qui , par la concep- 
tion presque uniforme de leurs héros et héroïnes, ont 
mis Spontini dans la nécessité d'être trop souvent mono- 
tone et sans couleur? Les mobiles principaux des 
personnages des opéras de Spontini sont , a peu d'ex- 
ceptions près , F honneur et Y amour , et le résultat de la 
lutte qui s'élève entre ces deux passions , le triomphe 
de l'héroïsme. Et comme ces sentimeus sont le reflet 
des idées nationales dont s'inspirait alors la poésie fran- 
çaise, n'était-il pas naturel que l'auteur s'identifiât 
avec eux? L'honneur et l'amour forment donc le carac- 
tère principal de ses créations ; ces sentimens, l'un tout 
en dehors, l'autre, d'une énergie concentrée, se mani- 
festent chez lui dans toute leur puissance, et nous pou- 
vons affirmer avec raison que la jorce est le caractère 
fondamental des compositions de Spontini. 

Il n'est pas sans exemple dans la littérature et dans 
les arts, que les détails de l'exécution modifient l'idée 
qui a présidé a la conception primitive; mais les grands 
talens ne procèdent pas ainsi en musique. Dès qu'une 
idée se présente à leur imagination , elle doit être con- 
çue en quelque sorte dans toute sou étendue et dans tous 
ses développemens, et s'élancer de leur cerveau, pour 
ainsi dire , tout armée des combinaisons instrumentales 
qui doivent compléter son ensemble. 

Le moindre embellissement qu'on lui adjoindrait plus 
tard, et à froid, paraîtrait superflu et altérerait l'har- 
monie pure et belle qui convient à ses parties isolées. Il 
y a, nous le savons, bien des compositeurs dont les ou- 
vrages laissent apercevoir à l'audition la manière dont 
ils ont été travaillés, d'abord au piano, ou sur nn au- 
tre instrument favori , ensuite avec l'accompagnement 
d'un quatuor, et enfin en partition; mais ces auteurs 
ne sont pas ce qu'on appelle des hommes de génie. 
Peut-il être question de verve poétique et de vérité dans 
l'ensemble, lorsque tant d'efforts séparent la conception 
première de l'exécution définitive. Il n'est de vraie poé- 
sie que celle où l'esprit, le cœur et l'imagination s'u- 



320 



GAZETTE MUSICALE 



nissent intimement. Or, il est historiquement prouvé 
que Spontini est artiste et qu'il l'est de cette manière. 
Il travaille lentement, non pas en esquissant un projet 
un quatuor et en y ajoutant d'abord un instrument 
puis un autre ; non , il conçoit le tout d'un seul 
jet, avec toute l'immense richesse qui se présente a 
son âme. Coordonner ses idées, les employer selon 
les exigences de la situation , classer dans l'ordre le plus 
symétrique ce que son imagination lui offre en abon- 
dance, voila ce qui lui coule du travail. Spontini est un 
poète parmi les musiciens (1 ). 

Ces raisons peuvent aussi répondre au reproche adres- 
sé si souvent a Spontini, et même avec plus de vraisem- 
blance sur son instrumentation, comme trop forte, trop 
chargée, écrasant les voix , et ne faisant de ses opéras 
qu'un bruit fastueux et étourdissant, etc. Ainsi on ra- 
conte que Zelter, revenant un soir d'entendre Olympia, 
et passant devant une trentaine de tambours qui bat- 
taient la retraite, s'écria: « Cette musique la repose- 
de l'autre ! » Il serait facile de prouver combien 
cesjugemens sont légers; mais nous préférons citer une 
autre anecdote. Le même Zelter, lorsqu'il sut que Beetho- 
ven avaitcomposé la Bataille de Fittoria , dans laquelle 
on devait entendre, entre autres effets bruyans, de vé- 
ritables coups de canon , écrivit a Goethe uue disser- 
tation fort savante sur ce genre de musique. Plus tard 
il entendit cette symphonie et fut enchanté. Il se repro- 
che amèrement une critique injuste comme toutes celles 
qu'on peut faire contre Beethoven. La véritable apolo- 
gie de Spontini, il faut, comme nous l'avons dit, la 
chercher dans les sujets mêmes de ses poèmes. Il faut 
nous représenter les situations, les caractères sur les- 
quels le compositeur avait a travailler; il faut nous sou- 
venir des impressions toutes vivantes, de l'exaltation 
presque frénétique que jetait en ce moment dans les es- 
prits le plus grand des héros dont l'image et les hauts 
faits aient occupé tous les artistes, puis considérer les 
prestiges qui se rattachaient à un Fernand-Cortès, con- 
quérant de tout un peuple, à une fille d'Alexandre-le- 
Grand, a la peinture des mœurs de Rome antique. 

N'était-il pas nécessaire que sur d'aussi puissantes don- 
nées fournies par le poète, le compositeur déployât tous les 
effets que son art mettait à sa disposition. Nous conve- 
nons aisément que les ouvrages de Spontini exigent un 
plus grand orchestre que presque tous ceux des autres 
compositeurs ; mais nous soutenons aussi sans crainte 

(1) L'exécution matérielle des partitions dcSponlini pourrait 
déjà nous eu servir de preuves. On n'y trouve aucun bis, ni 
corne sopra ; tout est écrit avec la plus grande précision , et de 
manière à faire croire que ses yeux même ne peuvent suppor- 
ter une irrégularité et un décousu matériels. 



qu'il se trouve toujours dans un rapport beaucoup plus 
direct avec l'ensemble del'ouvrage, et surtout avec l'im- 
portance des idées musicales que la moitié du même 
orchestre avec les pauvres motifs de contredanses dont 
on nous gratifie sons le nom de grands opéras (1). Nous 
allons donner encore une autre preuve, que tous les 
moyens que Spontini a employés dans ses ouvrages, sont 
motivés par l'idée fondamentale qu'ils expriment ; car 
on trouve dans ses partitions toujours deux piano pour 
un forte; et ce sage mélange et cette division d'expres- 
sion produisent de beaux et grands effets, même avec 
un orchestre médiocrement nombreux. Mais quand ces 
masses, et avec elles les effets qu'elles produisent, se 
doublent, alors les critiques malveillans n'y entendent 
plus que du bruit. 

Nous' pourrions facilement, et d'une manière viclo- 
torieuse, réfuter des reproches tels que les suivans : 
Pourquoi ne se trouve-t-il pas de chanteurs ni de can- 
tatrices pour les opéras de Spontini? Nous n'aurions 
qu'a demander combien il y en a pour Oifeoâe Gluck, 
pour A Iceste, pour Armide, et pour Oberon de Weber. 
Les œuvres de Spontini ne sont donc, en aucune ma- 
nière, des opéras qui ne produisent que du faste et du 
bruit j car ces effets bruyans sont partout appropriés au 
but qu'ils veulent atteindre. 

Parmi les compositeurs dramatiques, Gluck fut le 
premier qui s'occupa de la déclamation jusqu'alors en- 
tièrement négligée. Mais son zèle a donner la valeur 
propre a chaque mot, même a chaque syllabe, le porta 
à négliger souvent l'expression mélodique. C'est là la 
cause de ce que ses récitatifs sont des chef-d'œuvres 
qu'on ne pourra dépasser ; car ce sont plutôt l'harmonie 
etlerhythme que la mélodie qui forment leurs beautés 
principales. La déclamation de Gluck est, si l'on peut 
s'exprimer ainsi , une traduction mot a mot en musique, 
et c'est par là que ses imitateurs ont commis le plus de 
fautes. Les compositeurs ne s'occupèrent plus d'idées 
musicales, mais de syllabes. 

Les Italiens s'étaient depuis long-temps résignés à ne 
faire prédominer dans la musique que la mélodie. Alors 
vint Spontini. Il prit des Italiens le charme de la mélo- 
die ; de Gluck l'art de la déclamation musicale , et en 
ne. se rapprochant des meilleurs maîtres allemands que 
pour ce qui concernait l'harmonie, il devint le compo- 
siteur de tous les pays et de tous les temps. Comme 
Gluck, il dédaigna l'usage des fioriture et des orne- 
mens factices, et là où il s'en est servi, ils se trouvent 

(1) Il est superflu de faire la remarque que nous sommes 
bien éloignés de ranger dans cette catégorie Robert-le-Diable 
de Meyei béer, et Guillaume-Tell de Russini . 



321 



dans le plus heureux accord. Avec le sens des paroles et 
leur déclamation, Spontini est un déclamateur lyrique 
accompli. 

Les expériences les plus intéressantes nous ont appris 
clairement combien le problème d'une semblable union 
est difficile à résoudre en musique. Charles-Marie de 
Weber fut, sans contredit, sinon le génie le plus fécond, 
du moins le compositeur le plus ingénieux qui jamais ait 
existé. Il fit dans son Eurjanthe le premier essai d'une 
déclamation lyrique; mais il ne réussit pas a atteindre la 
reproduction fidèle du sens des paroles. Il se tira de rette 
difficulté avec plus de bonheur dans Oberon ; là , We- 
ber est digne de lui ; la il se montre le premier compo- 
siteur allemand qui ait su réunir une déclamation par- 
faite a la richesse mélodique la plus entraînante. La 
puissance d'une véritable déclamation lyrique est telle- 
ment grande, qu'elle prévaut sur la division rhythmi- 
que des phrases musicales. Nous trouvons déjà dans 
Gluck , chez qui la déclamation était dominante , et 
dans les opéras de Spontini et de Weber, des phrases 
de cinq, sept et neuf mesures, qui n'ont pas des ré- 
ponses d'une égale dimension, et qui par conséquent 
sont fausses selon les règles du rhythme , et pourtant 
cela ne froisse jamais le sentiment rhylhmique. 

La littérature allemande, et particulièrement celle 
du journalisme, est riche en doeumens intéressans sut 
les ouvrages de Spontini. Il a trouvé beaucoup de con- 
tradictions , peut-être plus que d'éloges ; mais nous 
croyons ce blâme motivé par d'autres causes que ses œu- 
vres. Ses admirateurs les plus estimés étaient l'excellent 
écrivain fantastique Hoffmann et le savant, professeur 
Marx , à la plume énergique duquel on doit plus d'un 
travail estimable de ce genre, lors delà brillante époque 
musicale de Berlin. Fr. STOEPEL. 



Une nouvelle Production de M. H. Herz. 

Variations brillantes ( di bravura ) avec accompagnement 
d'orchestre sur le trio favori du Pré -aux- Clercs, par 
H. Herz. Op. 76. Prix H 5 fr. Pour piano seul : 7 fr. 5o c. 

Nos lecteurs auront sans doute remarqué que nous 
nous occupons souvent de M. Herz, et que déplus, nous 
faisons de ses œuvres un examen plus rigoureux que si 
nous avions à traiter des productionsde MM.Chaulieu, 
Fessy, Lavainne, Roger, etc., etc. Notre intention n'est 
pas de nous excuser sur ce point auprès de nos lecteurs, 
car en cela , notre propre patience est assurément sou- 
mise à la plus rude de toutes les épreuves; mais nous es- 
pérons qu'il nous sera permis d'exposer en peu de mots 
les causes qui nous poussent à en agir comme nous le fai- 
sons. 



Nous avons souvent à nous occuper de M. Herz : 
c'est que souvent , trop souvent hélas ! en bon indus- 
triel , il met en mouvement la roue de sa machine à va- 
riations. M. Herz est né pour briller en Angleterre, 
cette terre classique des fabriques. 

Nous faisons de ses productions un examen plus ri- 
goureux, etc., etc. Parmi les compositeurs du même 
genre, ou si l'on préfère que nous nous servions des 
anciennes dénominations, de ce genre, qui distinguait 
jadis les Steibelt, les Latottr, les Gélineck , les lanhall 
et quelques autres représentans de ce style, le plus com- 
mun et le plus élégant , le pluspto et en même temps le 
plus précieux, le plus vide d'idées et partant le plus 
aisé à saisir ; parmi ces compositeurs, disons-nous, 
M. Herz est sans contredit le plus distingué de tous et 
celui qui a su jeter le plus vif éclat sur le genre qu'il a 
adopté (1). Imbus comme nous le sommes des idées que 
nous avons si souvent émises sur l'art , fermement ré- 
solus à combattre de toutes nos forces la musique mé- 
diocre et indigne de la sainteté de son nom ; celle-là 
même qui depuis dix ans est presque parvenue à faire 
oublier ou du moins négliger et méconnaître les admi- 
rables œuvres classiques de Beethoven , Mozart , JVe- 
ber, Moschelès et Hummel, n'élait-re pas pour nous un 
véritable devoir de nous attaquer aux champions les 
plus haut placés? Devions-nous poursuivre de pauvres 
et insignifians écoliers, tandis que le chef, poursuivant 
fièrement, e! sans être gêné par sa conscience, son œuvre 
d'argent et de lucre? Et n'avons-nous pas dû employer 
les expressions du blâme le plus sévère, lorsque nous 
avons vu l'égoïsme et l'avarice nous présenter si fière- 
ment une impénétrable cuirasse? Quand bien même 
notre conduite ne devrait nous mener à aucun résultat 
satisfaisant, nous aurons toujours la consolation de 
penser que nous avons consacré toutes nos forces à la 
défense de la bonne cause. Mais remercions Apollon 
de ce que nos conseils sont bien loin d'avoir été perdus ! 
Partout, nous trouvons des esprits qui savent nous com- 
prendre et des voix qui répondent à la nôtre ; nous avons 
donc l'assurance de voir toutes les vaines et fières ido- 
les succomber tôt ou tard pour faire place enfin à l'art 
véritable. 

La nouvelle œuvre de M. Herz (N° 76) est si diamé- 
tralement opposée à toute idée artistique, elle est si loin 
de réaliser l'attente que doit éveiller, dans l'année 1854, 

(•I) On nous pardonnera de ne pas employer le '""_ot chef 
d'école pour désigner M. Herz. D'une part, cet* , dénomina- 
tion rappelle des phases de l'ait trop nobles et trop grandes ; 
de l'autre , le mot école emporte avec soi l'idée d'une science 
acquise , et il ne peut pas être question de cela à propos de 
M. Herz. 



GAZETTE MUSICALE 



une composition écrite pour le piano , qu'il ne peut être 
ici nullement question d'un analyse scientifique ou rai- 
sonnée d'après les principes de l'art. Nous nous conten- 
terons donc de quelques remarques pour le profit et 
l'instruction des amateurs qui ne seraient pas à même 
d'examiner par eux-mêmes cette nouvelle production. 
Le titre renferme trois et peut-être bien même quatre 
choses de trop. On a donné aux variations la double dé- 
nomination de variations brillantes et de bravoure. Par 
le mot brillant; on sous-entend implicitement l'idée de 
quelque chose de riche , de distingué , de quelque chose 
enfin qui s'élève au-dessus du vulgaire ; en effet, cou- 
vrez un mendiant ou un homme du commun des plus 
riches accoutremens, un tel homme ne saura jamais par- 
venir a briller dans la juste acception du mot. De même 
aussi, le seul mot bravoure présente à l'esprit une cer- 
taine idée de force et de noblesse; la bravoure est le plus 
bel ornement d'un homme qui comprend sa dignité ; son 
caractère distinctif est celui d'une énergique gravité. 
Or, nous le demandons, comment rattacher les idées de 
brillant et de bravoure à une œuvre dont le thème est 
formé par l'une des plus jolies contredanses de Musard , 
un de ces motifs légers qui chaque soir viennent donner 
à l'habitué du café Turc des velléités si dansantes. L'au- 
teur aurait-il voulu exprimer par son titre qu'il faut se 
munir d'une bonne dose de courage avant d'oser s'atta- 
quer à ce pâle remaniement d'idées vieillies et surannées? 
L'aveu serait aussi par trop naïf! M. Herz aurait dû se 
contenter d'annoncer des variations nouvellement sor- 
ties de sa fabrique; un tel titre eût amplement suffi. 
Nous regardons aussi comme une superfétation le pré- 
tendu accompagnement d'orchestre dont le compositeur 
nous fait fête. En effet, nous affirmons que tout homme 
qui, après avoir rassemblé tout son courage, voudra 
se décider a jouer ce morceau d'un bout à l'autre, 
pourra fort aisément le faire sans éprouver la moindre 
gêne par l'absence de l'orchestre. En cas de besoin , un 
bon orchestre n'aurait nulle peine a improviser un ac- 
compagnement au moins égal a celui qui a été écrit par 
le compositeur lui-même. Que nous regardions le prix 
de -15 francs comme une annonce exubérante, c'est ce 
qui nous paraît encore trop clair pour que nous nous y 
arrêtions un seul instant. 

L'introduction commence par un tutti composé d'ac- 
cords énergiques, c'est a dire pointés, et qui doivent 
être frappés avec force et résolution. Ce tutti est ensuite 
interrompu par une courte phrase pianissimo pour les 
flûtes, les hautbois ou les violons, puis il se termine de 
la manière la plus commune et la plus triviale par un 
solo de cor diminuendo e rilardando. Le solo de piano 



entame ensuite un trait entièrement analogue au motif, 
et qui, s'il eut été traité avec un vrai talent musical, 
aurait pu former un fort joli cantabile ; mais le compo- 
siteur s'est laissé emporter par un tel déluge dénotes, de 
trilles et d'accords plus ou moins baroques, qu'au bout 
de quelques instaus, on ne tarde guère a perdre de vue 
l'idée principale. A la quatrième page, tout au commen- 
cement, M. Herz s'oublie au point qu'il copie note pour 
note un passage d'un concerto de Weber (Y). Pour un 
compositeur de 'a force de M. Herz, c'est un véritable 
malheur que de rappeler de semblables œuvres ; et pour- 
tant chacun sait s'il s'en fait faute. La mélodie du trio 
favori du Pre'-aux Clercs est arrangée en octaves pour 
la main droits, et la main gauche exécute un Accompa- 
gnement formé par une suite d'accords qui n'ont rien 
que de fort ordinaire. 

La première variation est écrite en triolets et ressem- 
ble a toutes celles que l'on retrouve dans les œuvres du 
même genre, et qui, nous devons le croire, se trouvent 
toujours faites d'avance. En effet, toutes les combinai- 
sons peuvent se rapporter au même thème avec un avan- 
tage égal. 

La seconde variation brille par la même trivialité. 
Nous donnons ici, dans tout son brillant entourage, la 
figure principale qui sert de type aux huit premières et 
aux huit dernières mesures : 



Variation 2. 

con leggierezza r t »% 
meno vivo ( 



Voici l'autre. 




Maintenant si l'on veut bien remarquer que les huit 
dernières mesures de la seconde reprise sont la répéti- 
tion exacte des huit premières mesures formant la pre- 
mière reprise, et de plus, que les quatre dernières me- 
sures de la seconde reprise ne sont, a une octave supé- 
rieure, que la stricte répétition des quatre premières 
mesures de cette même reprise , on pourra se convaincre 
que la variation tout entière se compose seulement de 
douze mesures qu'on aurait pu écrire sur deux portées 
de musique. Voila pourtant comment on remplit 
des pages ! ! Par la même occasion , et pendant que 
nous sommes comme perdus au milieu de ces tristes 
détails , nous ferons encore une remarque sur une 

(1 ) Voyez les œuvres de Weber, morceau de salon, p. 204. 
Paris, édition de Maurice Schlesinger. 



DE PARIS. 



autre particularité de la composition de M. Herz. 
Ce compositeur a écrit en tête de la deuxième varia- 
tion : con leggierezza. Pour l'ordinaire, c'est l'a que l'on 
place les mots qui doivent spécifier le caractère du mor- 
ceau entier. Mais ici, concilier la leggeriezza avec le 
staccato ou avec forte confuoco e ben marcato, ou en- 
fin avec la bravura, c'est un véritable contre-sens; le 
mot scherzando eût amplement suffi. Pour indiquer le 
mouvement , M. Herz écrit en outre meno vivo , et en 
même temps il indique le numéro du métronome. Pour- 
quoi cela ? Il écrit encore en toutes lettres le mot staccato, 



A quoi bon tout cela ? A rien , sinon à faire des mots et 
a parer quelque peu sa marcbandise. On doit indiquer 
avec soin toutes les nuances , mais il faudrait éviter le 
double emploi et surtout des mots qui se contredisent. 

Si tout n'était pas digne de remarque dans une œu- 
vre de M. Herz , je ne pourrais retenir une exclamation 
à la vue de la cinquième variation. 

Voilà comment M. Herz nous apprend ce qu'il en- 
tend par la bravura. N'est-ce pas instructif? Mais au 
lieu de donner a cette occasion des remarques <jui pour- 
raient ne paraître que pâles sans être salisfaisantes, nous 



quoique le staccato soit bien suffisamment annoncé par ; communiquons a nos lecteurs la variation elle-même 
les points et les traits qui surmontent toutes les notes, dans la totalité. 




iProcédos de E. DuvcrRer 



5-ÏU 



GAZETTE MUSICALE DE l'AIUS. 



Maintenant on reprend les huit premières mesures, et 
voilà ce que M. Herz appelle la bravura. 

11 nous faudrait des volumes si nous voulions indi- 
quer toutes les sources auxquelles M. Herz a été puiser 
ses inspirations, et si nous devions entrer dans une ana- 
lyse sévère du prétendu adagio con espressione formant 
la quatrième variation , ou dans celle du rondo finale 
qui la suit. Cet adagio est une véritable monstruosité 
farcie de lieux-communs, sans qu'on y puisse trouver 
la moindre trace d'ame, d'esprit ou de charme. Quant 
au finale, il ne mérite aucune mention. C'est le plus 
mauvais finale qui soit jamais sorti de la plume de 
M. Herz, et il confirme parfaitement ce mot de l'un de 
nos collègues : c'est un pas de clerc ! 



NOUVELLES. 

+ * + Le public apprendra avec plaisir qu'il est sur maintenant 
d'entendre l'opéra nouveau en 5 actes de M. Meyerbeer à l'A- 
cadémie Royale de Musique. Les difficultés sont applanies ; 
M. Véron rend à M. Meyerbeer les 3o,ooo fr. qu'il avait reçus 
à litre de dédit de cet illustre compositeur, quand celui-ci, 
obligé pour la santé de sa femme, de partir l'an passé pour 
l'Italie, ne put livrer sa partition à l'époque convenue. Par 
suite de cette restitution , la partition de M. Meyerbeer appar- 
tient dès à présent au directeur de l'Opéra qui la montera après 
la Juive , de M. Halévy, actuellement en répétition. L'admi- 
nistration de l'Opéra-Comique avait fait de son côté une dé- 
marche pour s'approprier cette partition en offrantàM. Meyer- 
beer la somme cle 3o,ooo fr. à titre de prime, dans le cas où 
M. Verron ne se fut pas décidé à rendre cette somme. Nous ne 
saurons assez louer l'empressement de MM. Crosnier et Cerf- 
beer , ils prouvent par cette démarche qu'ils ne reculent de- 
vant aucun sacrifice pour faire de l'Opéra-Comique un vérita- 
ble Opéra, puisque pour exécuter cette vaste composition il 
aurait fallu en outre augmenter considérablement les chœurs 
et l'orchestre. Nous savons que l'auteur de Robert- le-Diable , 
sensible à ce généreux procédé, termine en ce moment un 
opéra comique en 3 actes pour ce théâtre. 

+ + + Le théâtre Italien a été ouvert jeudi par la Gazza Ladra. 
Lablache , Tamburini, Ivannff et Sanlini , ont eu des salves 
d'applaudissemens. Cette représentation était un vrai triomphe 
pour la belle Julie Grisi , qui a beaucoup travaillé pendant 
son absence. Ses progrès sont remarquables et comme canta- 
trice et comme mime. 

+ % Mercredi , mademoiselle Thérèse Elsler, dansant un pas 
de deux avec mademoiselle Fanny , dans le bal de Gustave, 
a obtenu un brillant et légitime succès. Le pas réglé par cette 
charmante danseuse lui fait honneur ; il est du meilleur goût , 
et prouve que l'auteur est bon choréographe. 

+ % La Juive, de MM. Scribe et Halévv, ira en scène vers la 
fin du mois de novembre. L'administration fait des frais con- 
sidérables pour représenter cet ouvrage avec tout le luxe dont 
l'Académie royale est susceptible: elle fonde les plus grandes 
espérances et sur le poème et sur la musique de cet opéra. 

*+ Le succès du Chalet continue à l'Opéra-Comique. Cette 
jolie parution de M. Adam a été acquise par M. Schœnenber- 
ger, qui doit la publier incessamment. 

+ * + M. Brcuer, compositeur de l'opéra les Rosières , qui a 
été représenté récemment à Diifseldorff , vient d'arriver à 
Paris. 

t * + La semaine prochaine, le ballet intitulé : les Chinois, 
dont on dit d'avance le plus gran:} bien, se montrera au théâtre 
Ventadour. 



% Notre célèbre Boyeldieu est arrivé à Paris. Il ne va 
pas mieux , et il y a peu d'espérance pour son rétablisse- 
ment ; les douleurs de tête sont moins fortes. 

% La musique de : le Fils du Prince, opéra de M. de Fel- 
tre,se publie dans ce moment. Plusieurs morceaux viennent 
de paraître. 

+ * + Robert le-Diable vient d'obtenir le succès le plus écla- 
tant à Amsterdam. L'enthousiasme s'est manifesté à un tel 
point que tous les chanteurs , et même le directeur, ont clé 
redemandés. 

+ * + Madame Malibran est à Lucques, l'Italie est heureuse et 
fière de nous avoir dérobé cette admirable cantatrice. 

* + Les Chinois, tel est le titre d'un opéra nouveau de 
MM. Scribe et Auber, qui sera repiésenlé au théâtre de la 
Bourse , immédiatement après Valentin. 

*„ Avant la fin du mois , nous verrons Valentin à l'Opéra-- 
Comique ; la musique est de M. Marliani, auteur de l'opéra 11 
Bravo. On dit beaucoup de bien de la pièce, attribuée à 
MM. Planard et Paul Duport. 

* + H y a toujours beaucoup de monde à l'Opéra-Comique ; 
le public se plaît dans la jolie salle de la Bourse, et l'adminis- 
tration de ce théâtre fait tous !es efforts possibles pour y fixer 
la vogue. 

+ * + On vient de représenter avec succès au théâtre de 
Francfort un opéra en 4 actes, intitulé : une Visite à Bedlam, 
dont la partition est due à M. Rosenheim , pianiste de talent. 

* LeChalet a obtenu beaucoup de succès à Fontainebleau; 
toute la cour a applaudie et la jolie musique de M. Adam , et 
la belle voix i'Iuchindi. 

* + L'Opéra-Comique vient d'engager mademoiselle Far- 
gueuil , jeune et jolie personne, élève de Bordogny. 

t % Le Conseil municipal de Lyon vient de prendre une 
décision qui peut prolonger indéfiniment la clôture du grand 
théâtre de cette ville. Ou ne peut que déplorer une telle me- 
sure qui est à la fois une perte pour l'art, et un triste symp- 
tôme de la situation commerciale du pays. On est surtout 
étonné , lorsqu'on pense que M. Singier , qui a déjà fait pros- 
pérer si long-temps le grand théâtre de Lyon, ne demandait 
pour s'en charger encore qu'une subveulion de 60,000 francs , 
et que le Conseil persiste à n'en allouer que i4,ooo. C'est donc 
pour une différence de 26,000 francs que l'art du théâtre, et 
notamment la musique, qui en est une si noble partie , vont 
cesser d'avoir asile et appui dans la seconde capitale de la 
France. Avec un budget qui prodigue l'or à pleine main pour 
tant d'emplois inutiles , avec une subvention si considérable 
pour tel théâtre privilégié de Paris, tant de fonds secrets pour 
la police, tant d'impôts produits par les jeux , etc., etc., on se 
demande comment nos prétendus prolecteurs de l'art, ne 
peuvent consacrer une aussi modique somme à maintenir le 
seul théâtre qui put dignement faire écho à ceux de Paris pour 
nos chefs-d'œuvre dramatiques, et surtout lyriques. 

+ * Féréol vient de contracter un nouvel engagement avec 
l'Opéra Comique. 

J*^ La musique de Robert-le-Di able a fait avant-hier tout 
entière les honneurs d'une messe de mariage à l'église Sailt- 
Euslache. C'était M. Benoît, professeur au Conservatoire, qui, 
celte fois , par extraordinaire, touchait l'orgue. Cette belle 
musique , exécutée en présence d'une nombreuse assemblée 
réunie pour prier, et avec le talent qu'on connaît à cet excel- 
lent professeur, a produit une grande sensation, notamment 
lorsque, au moment de l'élévation, l'orgue a fait entendre l'air 
qui accompagne le chant d'église à la fin du 5 e acte de cette 
belle partition. Les mariés étaient M. Martial Célérier et ma- 
demoiselle Gouiu, fille du chef de division à l'administration 
générale des postes, que M. Meyerbeer, qu'on sait être lié 
n'amitié avec le père de la future , assistait comme témoin. 

+ * + Spagnoletli , le plus célèbre chef d'orchestre de l'Angle- 
terre , vient de mourir, frappé d'anorexie foudroyante. 



Gérant, MAURICE SCHLESINGER 



— Ijur.riu.cric .l'EVEKAT. rue du CaJn 



GAZETTE MUSICALE 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , BERTON (membre de l'Institut), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , A. G0EMER , HALÉTY 

(professeur de contrepoint au Conservatoire), Jules janin , liszt, lesueur (membre de l'Institut), j. mainzer, marx 
(rédacteur de la gazette musicale de*eblin), d'ortigue, panofejv , richard, j. g. seyfried (maître de chapelle 
à Vienne), F. stœpel, etc. , etc. 



1" ANNÉE. 



N° M. 



PRIX DE L ABONNEM. 



PARIS. 


DÉPART. 


ÉTRANG 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


8 m. 8 


8 75 


9 50 


6 m. 15 


16 50 


18 . 


1 an. 30 


53 >. 


56 » 



£a (Sf&zetts ifàxxôijcaU h je |3*ris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu , 97; 
et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à la musique 
qui peuvent intéresser le public. 



PARIS. DIMANCHE 12 OCTOBRE 1834. 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



BOIELDIEU. 

Boieldieu n'est plus! il a succombé à une phthisie qui, depuis plusieurs 
mois, n'annonçait que trop à ses amis la perte douloureuse qu'ils allaient 
faire. Lui seul paraissait ignorer que la mort s'avançait rapidement, et qu'elle 
le frapperait bientôt. J'e'tais près de lui dix jours avant sa derniereheure.il était 
calme et tranquille; et si je n'avais vu sa mort écrite sur son front pâle, dans 
ses yeux brillans d'un éclat lugubre, j'aurais pu croire, à ses discours, qu'une 
longue carrière lui était encore promise. Sa famille lui cachait ses pleurs pour 
lui parler de l'avenir. Peut-être aussi lui-même déguisait-il le secret de 
son agonie sous une apparente sécurité ; peut-être eut-il ce courage pour ne 
pas affliger ceux qui l'aimaient, pour tromper la douleur de sa femme, de son 
fils, de son frère , qui ne l'ont pas quitté, et qui voyaient à chaque instant la 
vie se retirer de ce cœur si bon, de cet esprit si aimable, si affectueux! 

Nous parlerons un autre jour des ouvrages de cet homme célèbre. Nous 
n'avons aujourd'hui qu'un seul mot : Boieldieu est mort ! 

Il s'est éteint mercredi 8 octobre, à quatre heures après midi , a sa maison 
de campagne de Jarcy , qu'il avait voulu revoir. Il était né le .23 dé- 
cembre 1775. Ses obsèques auront lieu lundi prochain, i3 octobre , a 
Saint-Roch, où l'orchestre de l'Opéra et de l'Opéra-Comique , ainsi que les 
élèves du Conservatoire , exécuteront un service funèbre. Tout ce que Paris 
renferme de musiciens viendra rendre un dernier hommage a sa mémoire. 

F. Halevy. 



GAZETTE MUSICALE 



GUILLAUME - TELL , 

DE ROSSINI. 

Rossini las d'entendre sans cesse critiquer ses ou- 
vrages sous le rapport de l'expression dramatique , plus 
las peut-être encore de l'admiration aveugle de ses fa- 
natiques partisans , employa un moyen fort simple pour 
imposer silence a l'une et se débarrasser des autres , ce 
fut d'écrire une partition sérieusement pensée, méditée 
a loisir et consciencieusement exéeutée d'un bout à l'au- 
tre suivant les conditions exigées de tous temps par le 
bon sens et le goût. Il fit Guillaume Tell. Ce bel ouvrage 
doit donc être considéré comme l'application des nou- 
velles théories de l'auteur , comme l'éveil de plus gran- 
des et de plus nobles facultés dont les exigences du peu- 
ple sensuel pour lequel il écrivit jusqu'alors avaient 
nécessairement rendu le développement impossible. C'est 
sous- ce rapport que sans engouement , comme sans pré- 
ventions aucunes , nous allons examiner la dernière par- 
tition de Rossini. 

A n'envisager que les suffrages qu'il a mérités , les 
applaudissemens qu'il a excités, les conversions qu'il a 
faites, Guillaume Tell a sans doute obtenu un succès 
immense; succès d'admiration spontanée chez le uns, 
de réflexion et d'analyse chez beaucoup d'autres. Et 
pourtant on est forcé d'avouer qu'il n'a pas pu joindre à 
cette gloire, celui de tous les succès auquel les direc- 
recteurs , souvent même les auteurs , sont plus sensibles, 
je veux dire le succès populaire , le succès a" argent. Le 
peuple des dileltanli est hostile à Guillaume Tell qu'il 
trouve froid et ennuyeux. Les causes d'une pareille di- 
vergence d'opinions, resortiront je l'espère, des études 
que nous proposons au lecteur de faire avec nous sur 
cette importante production. Suivons l'auteur pas à pas 
dans la nouvelle route où il est entré, et qu'il eût par- 
courue d'une marche rapide et plus ferme sans quelques 
regards que la force d'habitudes enracinées lui a fait 
jeter en arrière. Ces rares exemples viennent confirmer 
encore le vieil adage : « Dans les arts il faut un parti 
pris, les moyens termes ne valent rien. » 

OUVERTURE. 

Pour la première fois Rossini a voulu composer son 
ouverture dans les données dramatiques admises par 
tous les peuples de l'Europe , les Italiens seuls excepté. 
En débutant dans ce style de musique instrumentale, 
qui, pour lui, était entièrement nouveau, il en a ag- 
grandi la forme , de telle sorte , que son ouvertu.ee est 
devenue, a vrai dire, une symphonie en quatre parties 
bien distinctes, au lieu d'un morceau a deux inouvemens 



dont on se contente ordinairement. La première, peint 
assez bien, a mon avis, le calme d'une solitude pro- 
fonde, ce silence solennel de la nature, quand les élé- 
nieïis et les passions humaines sont en repos, c'est poéti- 
quement commencer ; des scènes animées qui vont 
suivre naîtra un foit beau contraste; contraste d'expres- 
sion, contraste mgme d'instrumentation; cettepremière 
partie étant écrite seulement pour cinq violoncelles solo 
accompagnés du reste des basses et contrebasses , pen- 
dant qtie l'orchestre entier est mis en action dans le mor- 
ceau suivant : l' Orage. Ici l'auteur aurait pu, ce me 
semble, abandonner avec avantage les rythmes carrés, 
les phrases a correspondances égales , les cadences a re- 
tours périodiques, qu'il emploie avec tant de bonheur 
partout ailleurs : « souvent un beau désordre est un 
effet de l'art » , a dit un anteur dont la réserve classique 
ne peut être contestée. Beethoven l'a prouvé , dans son 
prodigieux cataclysme de la symphonie pastorale; aussi 
a-t -il atteint le but que le compositeur italien n'a fait 
qu'entrevoir sans l'atteindre. Plusieurs effets d'harmonie 
sont remarquables et ingénieusement mis en évidence; de 
l'accord de neuvième mineure , entre autres naissent des 
effets vraiment singuliers. On est faehé de retrouver en- 
core dans l'orage de Guillaume Tell , ces notes jetées, 
d'instrumens a vent que les amateurs appellent des 
gouttes de pluie ; ce moyen avait été déjà employé par 
Rossini dans la petite ondée du Barbier de Séville, et 
dans je ne sais quel autre opéra. En revanche il a su ti- 
rer de la grosse caisse sans cimballes des bruits pittores- 
ques où l'imagination retrouve volontieis ie retentisse- 
ment d'un tonnerre lointain parmi les anfractuosités des 
montagnes. Le decrescendo obligé de la tempête est mé- 
nagé avec une iare habileté. En somme, ce n'est pas sai- 
sissant, foudrayant, comme la tempête de Beethoven, 
tableau musical auquel il sera peut-être impossible de 
trouver jamais un pendant ; il n'y a pas là ce caractère 
sombre et désolé qu'on admire dans l'introduction d'I- 
phigénie en Tauride; mais c'est beau et plein de ma- 
jesté. Malheureusement le musicien se laisse toujours 
voir; nous le suivons constamment dans ses combinai- 
sons, dans celles même qui paraissent le plus excentri- 
ques. Beethoven au contraire a su se dérober entièrement 
aux investigations de l'auditeur; ce n'est plus un or- 
chestre ; ce n'est plus de la musique qu'on entend , mais 
bien la voix tumultueuse des torrens du ciel , mêlée aux 
fracas des torrens de la terre, aux éclats furieux de la 
foudre, au froissement des arbres déracinés, aux raffales 
d'un vent exterminateur, aux cris d'effroi des hommes 
et aux beuglemens des troupeaux. Cela consterne, cela 
fait frémir; l'illusion est complète. L'émotion que donne 



DE PARIS. 



32Ï 



Rossini dans la même circonstance est loin d'atteindre a 
un pareil degré. 'Mais poursuivons. A l'orage succède 
une scène pastorale de la plus grande fraîcheur; la 
mélodie du cor anglais en style de ranz de vaches est 
délicieuse, et les folâtreries de la flûte au-dessus de ce 
chant calme, sont d'une fraîcheur et d'une gaîlé ravis- 
santes. Nous remarquerons en passant que le triangle, 
qui frappe par intervalles de petits coups pianissimo, est 
ici fort à sa place ; c'est la sonnette des troupeaux pais- 
sant tranquillement pendant que les bergers se renvoient 
leurs joyeuses chansons. Ah! vous allez voir un effet 
dramatique dans cet usage dutriangle?nousdira-t-on; en 
ce cas veuillez nous apprendre ce que représentent les 
violons, les altos, les basses, les clarinettes, etc.? A cela 
je répondrai que ce sont des inslrumens de musique, 
qu'ils sont les conditions de l'existence de l'art, tandis 
que le triangle n'étant qu'un simple morceau de fer dont 
le son n'est pas rangé dans la classe des sons apprécia- 
bles , ne doit être entendu au milieu d'un morceau doux 
et calme que dans le cas où sa présence y serait parfaite- 
ment motivée, autrement il ne paraîtrait qu'une bizar- 
rerie ridicule. Aux dernières notes du cor anglais, qui 
chante la mélodie pastoral e, entrent les trompettes son- 
nant une fanfare rapide, incisive, sur le si naturel, 
tierce majeure du ton de sol, établi dans le morceau pré- 
cédent, lequel «devient en deux mesures dominans de 
mi majeur et fixe, ainsi d'une manière aussi simple 
qu'inattendue la tonalité de l'allégro suivant. Cette der- 
nière partie de l'ouverture est traitée avec un brio, une 
verve, qui excitent toujours les transports de l'audi- 
toire, mais elle est entièrement établie sur un rythme 
aujourd'hui bien usé; et le thème est presque entière- 
ment le même que celui de l'ouverture de Femand Cor- 
tès. Le trait en stacato des premiers violons , voltigeant 
du ton d'ut dièze mineur à celui de sol dièze mineur, 
est un épisode des plus heureux spirituellement jette au 
milieu de cette instrumentation guerrière; il offre en 
outre un moyen de retour au thème principal , qui 
donne a cette rentrée une impétuosité irrésistible; l'au- 
teur en a su tirer parti fort habilement. La péroraison de 
ce pétulant allegro est d'une grande chaleur. Enfin, 
malgré le défaut d'originalité du thème et du rythme, 
malgré un abus de grosse caisse fort désagréable dans 
certains momens et l'emploi un peu vulgaire de cet ins- 
trument frappant toujours les temps forts comme dans 
les pas redoublé où dans les musiques des bals champê- 
tres, il faut avouer que l'ensemble du morceau est traité 
avec une supériorité incontestable, une verve telle que 
Rossini n'en avait peut être pas encore montré de si en- 
traînante et que l'ouverture de Guillaume Tell est une 



œuvre, d'un immense talent qui ressemble au génie a 
s'y méprendre. 

(La suite au numéro prochain.) 



SUR LA POÉTIQUE DE LA MUSIQUE INSTRUMENTALE (l). 

Dans le domaine des arts, toute conception doit être 
le produit d'un sentiment intime , dont l'exécution doit 
porter la visible empreinte. C'est dans la liaison la plus 
étroite possible de l'idée et de h forme que réside la vé- 
ritable essence du beau. Plus la forme est l'image vi- 
vante et animée de Vidée ^ plus l'artiste s'est approché 
du suprême degré du beau. Aussi, un simple et vain 
étalage de coquetterie extérieure ne saurait constituer 
une œuvre artistique. C'est à la seule pensée primitive, 
transparente sous les, formes de toute production de l'art, 
qu'il appartient de lui imprimer un caractère de no- 
blesse et d'élévation. Dans toutes les jouissances que 
donnent les arts , les sens matériels ne doivent pas seuls 
être affectés ; il fant que l'âme et l'esprit soient égale- 
ment saisis parla manifestation de l'idée esthétique; car 
c'est cette idée qui est précisément ce quelque chose 
d'intime que l'exécution s'attache à traduire en formes 
sensibles. 

Dès-lors un examen de la musique purement instru- 
mentale, sans aucune association avec des paroles; un 
examen qui a pour objet à la fois de rechercher jusqu'à 
quel point le ton est propre à devenir l'interprète des 
sensations intimes , et de présenter la musique comme 
un art réellement esthétique, c'est-à-dire comme un beau 
jeu dont les combinaisons obéissent à une idée détermi- 
née ; un tel examen , disons-nous, nous semble être d'un 
haut intérêt et pour l'art et pour les artistes. 

Tant que l'on ne parviendrait pas a démontrer à 
l'aide d'une théorie bien motivée qu'il est "possible de 
rendre jusqu'à un certain degré une idée sensible par un 
pur et simple assemblage de tons ( la musique instru- 
mentale) , aussi long-temps la musique 'ne serait qu'un 
jeu frivole, embelli déformes de tons conventionnelles ; 
elle devrait se retirer et disparaître du domaine des vé- 
ritables beaux -arts; elle ne formerait enfin un art, 
qu'autant qu'elle serait unie à la poésie ou à la danse. 

Un auteur spirituel , très-versé dans la philosophie de 
l'art , disait à ce sujet : 

« L'essentiel dans les beatrx : arts est qu'ils nous ouvrent le 
» monde intérieur et l'exposent a. nos regards : tous les autres 
» plaisirs qu'ils peuvent nous offrir, sont bien au-dessous de 

(1) Fragment d'un ouvrage qui paraîtra prochainement sous 
ce titre. 



328 



GAZETTE MUSICALE 



„ celui là. Dès lors , l'objet le plus important d'une théorie sur 
,, un art quelconque , c'est d'indiquer les moyens d'exprimer 
» les sensations intimes. Une théorie qui n'accomplit pas celle 
» tâche, est sans aucune valeur; elle manque son but le plus 
„ intéressant et le plus élevé. Du reste , la science des tons 
» peut offrir des moyens satifaisans de rendre en musique les 
» sentimens intimes. » 

Fonder d'une manière plus positive une théorie mu- 
sicale de ce caractère supérieur (théorie qui, jusqu'à 
présent , n'a encore été nulle part établie avec une clarté 
et un ensemble suffisans), tel est l'objet que nous avons 
en vue dans cet essai. Nous nous proposons particu- 
lièrement d'y signaler, d'une manière plus frappante 
qu'on ne l'a fait encore, la puissance descriptive et poé- 
tique du simple langage des tons sans le secours de la 
parole et du geste, et c'est ce qui nous fait espérer qu'a 
la différence des théories ordinaires, qui n'offrent que de 
simples préceptes sur les formes, notre théorie a nous 
sera jugée digne du titre de Poétique de l'art des tons. 

Toutefois, avant de commencer notre tâche, nous 
devons nous livrer a quelques observations sur plusieurs 
formes vicieuses que prend, parfois, la musique instru- 
mentale, et sous lesquelles elle s'est , malheureusement 
déjà montrée si fréquemment que des penseurs profonds 
lui ont souvent disputé tout caractère vraiment esthé- 
tique (1). 

La Musique instrumentale _, ainsi que l'expérience ne 
nous Ta que trop appris, peut se montrer sous la forme 
d'un jeu de fantaisie avec de belles combinaisons de 
tons, et dans lequel il ne s'introduit, si ce n'est fortui- 
tement , et sans aucun dessein prémédité de la part du 
compositeur, rien de caractéristique que ce qui tient 
naturellement aux procédés de l'art que l'on met en 
usage. En écrivant un morceau de ce genre, le compo- 
siteur ne songeait pas, dans le fait, a y exprimer quel- 
que chose de profond; peut-être n'avait-il aucune sen- 
sation intime , aucune pensée, aucun sentiment déter- 
miné a rendre. Sans être nettement frappé d'une idée 
quelconque ; sans éprouver cette exaltation inspiratrice 
que Platon appelait une sorte de frénésie , un délire di- 

(1) Il est remarquable que le célèbre Hoffmann lui-même, 
à la fois musicien distingué et écrivain spirituel , se soit rangé 
de temps en temps parmi ces détracteurs de la musique instru- 
mentale. En effet, souvent il s'est mis en contradiction avec 
lui-même , après avoir prouvé dans d'autres occasions la puis- 
sance expressive de cette musique par des exemples fondés 
sur les nuances des mélodies , sur la nature des instrumens , et 
même sur de simples jîgures de tons. On le voit même s'écrier 
une fois : «Àvez-vousseulementeulepressentiment del'essence 
propre de la musique, vous autres pauvres compositeurs de 
musique instrumentale , qui vous évertuez péniblement à ex- 
primer dans vos œuvres des sentimens positifs ?... » 



vin (1), il liait ensemble, l'un après l'autre, les tons 
qui flattent vaguement nos sens ; coordonnait la struc- 
ture du soi-disant ensemble d'après une règle en partie 
conventionnelle, et nommait le tout : symphonie, con- 
cert, sonate, etc. , etc. Peu lui importe si, en procé- 
dant ainsi , la suite et la division des morceaux partiels 
sont conformes aune loi supérieure : d'autres composi- 
teurs n'ont-ils pas construit de la même façon leurs cou- 
vres tant préconisés? Dans leurs ouvrages le presto ou 
le scherzo , avec son contraste si tranchant , ne suit-il 
pas aussi , sans aucune transition, Y adagio, et ne vient- 
il pas de même heurter d'une manière désagréable la 
disposition d'âme de l'auditeur doué d'une organisation 
délicate? La routine est le Pégase de ces artistes! com- 
ment l'un ou l'autre s'aviserait-il de ne pas faire comme 
ses devanciers, surtout s'il ne se doute pas seulement des 
rapports intimes de la Musique en général avec l'âme 
humaine? Pour tous ces praticiens, le désir de cha- 
touiller agréablement l'oreille est, à bien dire, et sans 
qu'eux-mêmes se l'avouent précisément , le seul objet , 
le seul but de leurs créations. Ou ce genre de musique 
ne captive pas les facultés supérieures et intimes de 
l'homme, ou bien il produit un effet fâcheux par les 
excitations trop sensuelles qu'il peut faire naître, et 
dès-lors, cette manière de comprendre la musique doit 
être bannie du domaine des véritables beaux-arts , tant 
pour son peu de valeur esthétique que pour les impres- 
sions dangereuses qu'elle exerce sur le moral. 

A l'avenir donc, la Musique instrumentale ne doit se 
produire qu'avec un caractère d'impression déterminé et 
une beauté de formes qui y soit appropriée, et il faut 
qu'elle renonce a être un jeu frivole et capricieux sans 
autre mérite qu'une simple entente dn métier. En effet, 
dans ces compositions où les difficultés sont entassées 
sans grâce, dont le seul mérite consiste en une série de 
passages scabreux sans mélodie et dépourvus de sens 
harmonique , véritables casse-cous pour l'artiste ; dans 
ces morceaux, disons-nous, le compositeur n'a évidem- 
ment eu d'autre but que de fournir au soi-disant vir- 
tuose l'occasion de montrer et de faire briller son adresse 
mécanique. L'esprit de l'auditeur ne découvre plus rien 
dans ces compositions, après qu'il est revenu du pre- 
mier sentiment de surprise, mêlée de pitié, que lui a 
causé cette machine a cadences. Aussi, dans tous ces 
cas-la , ne saurait-il le moins du monde être question 
d'une exécution vraiment esthétique. 

Une autre fonne non artistique de la musique instru- 
mentale peut être convenablement désignée par le nom 

(i) Plato Ion., p. 145. — Phaedros, p. 352. (Editio 
Lugd. i5go). 



fiË PARIS. 



329 



de méthodique ou savante ; il s'agit de cette forme où 
l'on a strictement suivi les préceptes de l'école. Ici tou- 
tes les parties ont été scrupuleusement conduites d'après 
les règles usuelles d'une vieille pratique- les disso- 
nances ont été préparées et résolues; les figures soute- 
nues a travers les augmentations et les diminutions vou- 
lues, souvent en dépit de la nature et en dépit du ca- 
ractère du morceau. — C'est tout au plus si un œuvre 
de cette espèce captive peut-être la réflexion , ou excite 
les facultés spéculatives de l'auditeur, en raison d'une 
symétrie parfaite , mais, d'ailleurs, toujours monotone. 
Dans une telle composition , il n'y a rien encore pour le 
cœur; notre organisation intérieure n'en est pas émue : 
elle occupe seulement la froide raison, si, toutefois, 
celui qui écoute , est en état de comprendre et d'ana- 
lyser cette traduction arithmétiquement arlistisque. 
Toutes ces formes musicales, peuvent, sans doute, 
avoir uu certain caractère de beauté; mais, incontesta- 
blement, comme elles ont toujours été le produit des 
époques les moins poétique de l'art, elles sont aussi , 
considérées en elles-mêmes, comme étant sans valeur 
esthétique positive ; leur mérite ne peut jamais être 
qu'un mérite très -relatif. Partout où les facultés les plus 
vulgaires de la pensée sont mises en œuvre exclusive- 
ment et de préférence, la ne saurait régner le véritable 
beau. 

Une forme , non moins vicieuse de la Musique ins- 
trumentale, est celle que l'on peut appeler Informe pit- 
toresque. Je m'explique. Les compositeurs qui l'ont 
adoptée, imitent le bruit de l'orage et de l'ouragan, la 
chute de la grêle et les fracas de la guerre ; ils peignent 
îe lever et le coucher du soleil. Dans ces sortes de pein- 
tures, le langage naturel de la vie intime est violenté 
de la manière la plus abusive et la plus déraisonnable 
pour le faire servir à la représentation plastique de phé- 
nomènes étranges, qui s'adressent en partie a de tout 
autres sens, et qui, souvent, n'ont même absolument 
rien de beau. « L'art, dit Lessingavec autant de raison 
que de justesse d'expression, l'art ne doit pas vouloir 
réaliser tout ce qu'il a le pouvoir de faire. » Quand 
même il serait possible de représenter d'une manière 
frappante, par le moyen des tons, toutes les choses dont 
nous venons de parler, de telles compositions n'en se- 
raient pas moins contraires à la nature intime et supé- 
rieure de la Musique ; elles n'en seraient pas moins com- 
plètement défectueuses, et \eavfonne ne saurait tout 
au plus être employée quelquefois que pour des mor- 
ceaux d'un style comique ou fantastique. Si le composi- 
teur se laisse entraîner a de pareilles peintures, c'est que 
pendant qu'il s'attache a donner aux tons une expres- 



sion, un caractère matériel déterminé, il n'a pas nette- 
ment devant les yeux , ou qu'il a tout-à-f'ait perdu de 
vue la loi esthétique , qui n'engendre jamais rien qui ne 
soit véritablement beau. 

Cette musique imitative occupe , sans contredit 
aussi l'esprit ; mais elle ne l'affecte pas non plus d'une 
manière convenable. En dernière analyse, les scènes 
de bataille les plus furieuses, l'imitation la plus parfaite 
des gémissemens des mourans n'agissent pas autrement 
sur lui que le cri imité du coucou : à dire la chose telle 
qu'elle est au fond, ces imitations ne font, les unes et 
les autres, qu'amuser l'auditeur. De tels effets, qu'on 
doit éviter, même dans le vrai comique, sont aussi du 
nombre de ceux qu'on ne saurait tolérer dens le vérita- 
ble domaine des beaux-arts. 

Si, maintenant, nous jetons un regard scrutateur sur 
les productions habituelles de la Musique instrumentale, 
nous reconnaîtrons, en effet, dans la plupart d'entre 
elles, l'empreinte et le mélange de ces modes de compo- 
sitions non-artistiques sur lesquels nous venons de nous 
expliquer ; nous trouvons qu'elles n'offrent que ca et 
la' des traces de cette musique de l'âme que nous avons 
déjà caractérisée, et d'une véritable poésie musicale. 
Combien tous ces œuvres sont loin de réaliser les idées 
que de grands esprits, des âmes profondément poéti- 
ques ont développées sur la musique. Hadsclii Chalfa, 
un sage de l'Orient, du onzième siècle dit : L'âme 
quand elle se sent ravie par de belles mélodies, aspire a 
la contemplation d'êtres supérieurs et a se voir trans- 
portée dans un monde meilleur et plus pur que le nôtre. 
Parla musique, ajoule-t-il, les âmes qui sont comme 
obscurcies par l'enveloppe épaisse des corps, sont pré- 
parées et disposées à entier en commerce avec les esprits 
purs qui entourent le trône du tout-puissant. » Ce 
charme ineffable de la musique qui, déjà sur cette terre, 
procure à certaines âmes des visions célestes, ce charme 
n'est r pas l'expression hyperbolique d'une admiration 
d'artiste; des observations psychologiques attestent 
comme un fait certain l'existence d'hommes doués d'une 
intuition plus fine que les autres, à qui la musique fait 
apparaître, devant leur vue intime, des figures belles et 
merveilleuses, et qu'elle pénétre d'un ravissement cé- 
leste. 

Que la musique ordinaire produise rarement , 
même au plus faible degré, de tels effets, c'est à notre 
avis, une chose facile à concevoir. Aussi voit-on, cha- 
que jour, diminuer le crédit de ces fausses œuvres de 
l'art que l'on nous offre en place des divines créations 
de l'art véritable, et entend-on ceux dont les intérêts 
s'en trouvent lésés, se récrier contre le froid accueil fait 



330 



GAZETTE MUSICALE 



a leurs ouvrages! Cependant, si les concerts des vir- 
tuoses se dépeuplent de plus en plus, ce n'est point que 
le sentiment des arts s'éteigne; c'est, au contraire , parce 
qu'il s'épure, parce que, chaque jour, il acquiert un 
plus grand degré de perfection. Les symphonies les 
plus bruyantes de ces artistes, leurs brillans solos res- 
tent sans effet. Vainement, ils déployent toute la dexté- 
rité de leurs doigts; vainement, ils introduisent dans 
leur musique une, danse d'ours , le son de la cornemuse 
et d'autres gentillesses ; vainement, le violoniste gravit- 
il jusqu'aux régions les plus élevées de son instrument, 
jusqu'à des sons dépourvus de timbre ; vainement, le 
joueur de. contrebasse execute-t-il sur son instrument 
colossal des variations écrites pour le violon; enfin, 
plus vainement encore s'avance l'armée des pianistes , 
qui, au fond, ne savent pas eux-mêmes s'ils chantent 
ou s'ils jouent seulement sur leur instrument ; si c'est 
par gammes ou par harpèges qu'ils doivent parcourir ou 
franchir en sautant les sept octaves de leur long clavier; 
tout, tout reste inutile ; les salles de concert demeurent 
et demeureront désertes aussi long-temps que l'art de 
la composition ne sera pas élevé jusqu'à être l'expression 
vivante d'une existence purement intime; aussi long- 
temps que le compositeur n'apparaîtra pas uniquement 
comme un véritable orateur dont les accens inspirés nous 
rendent la poésie du cœur avec la toute-puissance de 
l'art. D'autres preuves irréfragables démontrent encore 
que, si les salles de concert demeurent vides, ce n'est 
point que le goût des arts s'affaiblisse ou que l'éducation 
musicale du public ne soit pas assez perfectionnée pour 
qu'il puisse apprécier une œuvre artistique; et ces preu- 
ves établiront, en outre, que c'est uniquement aux ou- 
vragesqui lui sont offerts qu'il faut attribuer son indiffé- 
rence. La salle des concerts du Conservatoire est toujours 
remplie autant que cela est physiquement possible, et 
cependant si ces concerts réunissent une société aussi 
nombreuse que choisie, elle n'est certes pas attirée par la 
variété prodigue du programme ni par le pittoresque du 
choix des douze ou quinze morceaux que l'on exécute 
dans ces réunions musicales. Là, ce ne sont assurément 
pas non plus des noms d'artistes offrant le charme de la 
nouveauté et promettant à la curiosité publique de faire 
entendre des merveilles encore inconnues , qui appellent 
les amateurs ; car les exécutans sont toujours les mêmes 
artistes honorables de l'institution même, depuis bien 
long-temps connus de tout le monde, et dont nous avons 
vu naître et fleurir le talent, mais qui sont et demeurent 
invariablement jeunes parce que le talent véritable dont 
ils sont doués reste toujours dans l'éclat de la fraîcheur 
et de la nouveauté, grâce aux chefs-d'œuvre vrais et im- 



mortels qu'ils nous font entendre , grâce a ces admira- 
bles symphonies de Beethoven et de Mozart, a ces com- 
positions instrumentales dramatiques de Weber, qui 
respirent l'âme et la vie dans toutes leurs parties. Ici 
(c'est à dire dans les compositions de ces maîtres), la 
musique appaïaît sous une forme tout opposée aux for- 
mes habituelles que nous avons décrites plus haut, 
comme un art véritable inspiré par l'âme, et comme 
une manifestation des plus intimes sensations d'un es- 
prit qui se meut dans une sphère supérieure. Ces accens 
du véritable sentiment partent du cœur, et, comme 
transmis par une chaîne électrique, vont réveiller les 
mêmes sensations dans le cœur des autres. Ici, le talent 
de ces maîtres a réalisé le seul vrai précepte fondamen- 
tal de l'art en animant d'un souffle céleste cette beauté 
extérieuoe de la musique qui consiste dans les formes, 
soit que, dans leurs compositions, le ton s'unisse à la 
parole pour devenir chant, soit qu'un souffle inspiré tra- 
verse un tuyau mélodieux , soit que la corde frémisse 
sous une main guidée par un sentiment à la fois profond 
et délicat. 

De telles œuvres prouvent d'une manière irréfragable 
que la musique a, tout aussi bien que la poésie lyrique, 
le pouvoir de dévoiler et d'exprimer les sentimens les 
plus intimes dn cœur de l'homme; qu'elle a même ce 
pouvoir a un plus haut degré que le poète ne le possède 
avec ses mots d'une valeur arbitraire et convention- 
nelle , de sorte que la sphère élevée de la musique com- 
mence là ou la parole se trouve insuffisante ; car le cœur 
comprend aussi la musique sans paroles, car le cœur 
comprend du moment qu'il est touché. D'un autre côté, 
l'histoire et l'expérience nous apprennent que la musique 
exerce avec le même pouvoir son influence sur les or- 
ganisations même les plus incultes, mais aussi que le 
compositeur qui veut produire de tels effets doit non- 
seulement être susceptible d'éprouver lui-même tous les 
sentimens, toutes les sensations, mais encore connaître 
parfaitement leur origine et leur mode de développe- 
ment. Ainsi donc, notre tâche, celle de créer une poé- 
tique de la musique comme pur art des tons se résume 
dons la solution des deux questions suivantes : 

i ° Quels sont les sentimens et les idées que l'art des 
sons employé isolément, peut exprimer de manière à 
produire nne impression nette et déterminée? 

2°. Comment, eu égard à la nature des moyens 
dont on dispose, peut-on arriver à cette expression ? 

François Stoepel. 



DE PARIS. 



Revue Critique. 

Premier Trio pour piano-forte, violon et violoncelle, 

par J. Rosenhain ; Op. 2. 
Introduction et variations brillantes pour le 

piano, par le même; Op. S. 
« Dès l'aube du matin. » romance variée pour le 

piano, par le même; Op. 8. 

Daus l'impossibilité où nous sommes de donner une analyse 
détaillée de ces trois ouvrages , nous nous bornerons à quel- 
ques remarques. Le premier trio est, à quelques excep- 
tions près, d'une bonne facture, et sous le rapport harmonique 
il ne manque ni de mérite ni d'assez beaux effets ; nous vou- 
drions seulement, quant à ce qui touche la partie mélodique, 
y trouver plus de grâce , d'originalité , de variété et de brillant. 
Le second de ces ouvrages est fait sur un motif de Zampa , et 
ne se distingue guère des variations que nous entendons tous 
les jours , soit pour la forme , soit pour le fond. Nous sommes 
beaucoup plus conter.s du dernier numéro dans lequel l'auteur 
fait plus souvent preuve d'invention, tout en nous gratifiant de 
formes rythmiques assez originales. Nous nous félicitons sincè- 
rement d'avoir parcouru ces trois productions puisqu'elles 
nous ont lait faire connaissance avec un musicien qui nous était 
totalement inconnu , et qui nous paraît être un virtuose fort 
distingué. Nous concevons l'espérance de le voir par la suite 
créer des œuvres fort remarquables , s'il veut prendre la ferme 
résolution d'abandonner franchement le sentier si battu de la 
mode , et d'étudier son art chez les grands modèles de l'art 
musical. 

Instructions to my daughter for playng on the 
enharmonic guitar. Being an attempt to effect the 
exécution of correct harmony, ou principles analo- 
gous to those of the ancient enharmonie. By a mem- 
berof the university of Cambridge (Instructions pour 
jouer de la guitare enharmonique). 

L'auteur de cet essai sur une exécution correcte d'après les 
principes analogues à l'ancienne enharmonique est , si nous 
sommes bien instruits , le célèbre Perronet Thompson si 
connn par ses profondes études dans le domaine des mathéma- 
tiques, et de plus éditeur de la Westmiustcr-Rcview, profes- 
seur à l'université de Cambridge, etc. clc. Cette circonstance, 
ainsi que les quelques mots de préface par lesquels l'auteur ex- 
prime la persuasion d'avoir toujours été d'une grande clarté, 
eu outre un coup-d'œil rapide jeté sur le contenu de l'ouvrage, 
tout nous donne l'assurance que celte publication ne peut 
manquer d'offrir un grand intérêt aux guitaristes comme aux 
théoriciens. Nous sommes fermement persuadés néanmoins 
que l'enharmonique des anciens Grecs n'a et ne peut avoir 
absolument rien de commun avec noire musique , et ne peut 
lui être appliquée sous aucun rapport. Nous nous proposons 
de soumettre cet ouvrage à un examen plus approfondi, et 
d'en rendre compte en temps utile. 



NOUVELLES. 

*% C'est mardi que le théâtre Ventadour donnera Chao- 
Kan , ballet chinois dont Paris parle déjà. On dit que ce ballet 
est monté avec beaucoup de luxe , et qu'il fera le plus grand 
honneur au talent de M. Henri, le plus distingué des maîtres 
de ballets. 

* M Toutes les loges étant louées à l'année, nous engageons 
les étrangers qui désirent visiter le théâtre Italien de retenir 
de bonne heure le peu de stalles qui restent. Déjà au mois 
d'octobre on ne peut trouver place clans ce temple d'Apollon ! 
Avions-nous tort d'engager l'administration de donner ses re- 
présentations à l'Opéra? Avec une troupe composée par les 
Lablache, Rubini, Tamburini, Ivanoff, Santini, et de mes- 
dames Grisi, Schultz, et Fink-Loor, l'affluence des dilettanti 
ne peut manquer à ce théâtre. 

* M M. Véron, pour prouver qu'il profite d'une forte subven- 
tion pour encourager à ses risques et périls les jeunes compo- 
siteurs qui donnent le plus d'espérances, a, dit-on, chargé 
M. B* + , de composer un opéra en 2 actes, qui passerait entre 
la Juive et l'ouvrage de M. Meyerbeer. 

^ + Le théâtre de l'Opéra-Comique a pris l'initiative sur 
tous les autres théâtres de la capitale; il donnera une représen- 
tation dont le produit sera destiné à la souscription pour éle- 
ver un monument à la mémoire de Boieldieu. 

+ * + Madame Mimi Dupais qui , depuis quelques années, avait 
quitté le théâtre, doit incessamment faire sa rentrée au théâtre 
du Kaerntnerthor à Vienne. La mort prématurée du prince 
de T*** est pour beaucoup, assure-t-on, dans cette résolu- 
lion. Le plus célèbre des ténors d'Allemagne, M. Wild, vient 
déjouer au même théâtre, Zampa, avec grand succès. 

*^ Le conseil d'administration de la ville de Lyon a enfin 
entendu les justes plaintes de la presse; il a accorde à M. Sin- 
gier la subvention qu'il demandait. Le théâtre de Lyon ouvrira 
de nouveau ses portes le 21 octobre. Les premiers opéras re- 
présentés seront : Hobert-le-Diable , Ludovic , et le Pré aux 
Clercs. 

+ % L'opéra-ballet de la Tentation , qui a dû chez nous son 
succès à une musique si originale, vient d'être imité à Lon- 
dres , sous le titre bizarre de la Main noire, ou le Derviche 
et la Péri. Cet ouvrage a été représenté pour l'ouverture du 
théâtre Adelphi. 

+ * t Madame Pasta, qui doit chanter cet automne au théâtre 
de Bologne, est arrivée dans cette ville le 19 septembre. On a 
déjà commencé les répétitions des pièces où elle doit figurer. 

+ * + La police de Bologne a défendu la mise en scène de deux 
grands ballets intitulés : la chute de Missolonghi, et Imelsa 
et Bonifazi. Ce dernier sujet est un fait historique de la répu- 
blique bolanaise dn moyen -âge. On est arrivé à tel point que 
les gouvernemens italiens craignent même que les peuples ap- 
prennent l'histoire de leur pays ou de leur époque. 

+ * + MM. Henri Brovcllio et Léon Nutly, tous deux artistes à 
Dou.iy , viennent de traduire pour la scène française le bel 
opéra de Sémirâmide, de Rossiui. Cet ouvrage, destiné au 
théâtre de Bruxelles, y sera probablement représenté dans le 
cours de l'hiver. D'après ce que nous mande notre correspon- 
dant, la traduction en est élégante et surfont parfaitement 
adaptée à la musique. Nous devons donc applaudir à l'heureuse 
idée des traducteurs qui feront jouir les dilettanti des provinces 
d'une des plus belles productions de Ilossini qu'on n'avait 
jusqu'alors entendu qu'au théâtre Italien. 

+ * + Dabadie et sa femme voulaient , dit-on , prendre leur re- 
traite , mais le ministre de l'intérieur ; n'a pas accepté celle du 
mari, et quand à madame Dabadie, il paraît qu'elle n'a pas en- 
core le temps exigé par les réglemeus pour profiter des droits 
à la pension. 

.*, Les répétitions de la Juive se poursuivent avec activité 
à 1 Académie royale de musique, les élus qui y assistent par- 
lent de cet opéra comme d'un chefs-d'œuvre, qui fera une 
haute réputation à M. Ilalévy. 



324 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



\ Nous recevons.des nouvelles de la société philharmonique 
duCalvados, en même temps que le compte rendu de l'assem- 
blée générale qu'elle a tenue le 4 août dernier. Nous ne saunons , 
donner assez d'éloges à une institulion dont le but u'a pas été 
seulement d'organiser des concerts plus ou moins bnllans , 
mais bien de fonder une école de chant destinée à propager 
dans toutes les classes le goût et la connaissance de la musique. 
Nous regrettons seulement qu'un goût plus sévère ne soit pas 
venu présider au choix des moreer.ux qui ont été exécutés dans 
cette solennité. Nous aurions aimé en outre à voir les élèves 
prendre une plus large part dans l'exécution. Quelques chœurs 
de plus , et quelques airs variés de moins; ainsi composé, le 
programme nous aurait paru plus digne des honorables efforts 
de la SociétéPhilharmonique. 

+ % Encore un engagement à l'Opéra-Comique qui monte 
fort bien sa pépinière de jeunes artistes. Cette fois c'est le tour 
de mademoiselle Nau , élève de madame Dainoreau, qui débu- 
tera , dit-on , incessamment à ce théâtre. 

* La prompte arrivée de madame Finck-Foor à Paris a dé- 
terminé la direction du théâtre Italien à intervertir l'ordre des 
pièces qu'il doit offrir au public, et à monter immédiatement 
fa Straniera pour les débuts de cette cantatrice. 

+ % Un journal dit : le Paganini de la contrebasse > Drago- 
netti, inventeur des archets qui portent son nom , doit bientôt 
faire un voyage sur le continent , et donner à Paris quelques 
concerts. 

+ % M. Taglioni père , maître de ballets à l'Opéra, vient de 
renouveler son engagement avec ce théâtre. Un plaisant disait 
qu'on aurait dû stipuler parmi les clauses qu'il nous donnerait 
une seconde fille, puisque la première a été jusqu'ici son 
meilleur ouvrage. 

*** La censure Napolitaine a rayé du réperloire du théâtre 
Saint-Charles les opéras de Guillaume-Tell , Palesina, Bca- 
trix Tendo, Marie Stuart, comme renfermant des r passages 
dangereux pour la religion et pour l'état. 

*** Le directeur de l'Opéra-Comique recrute avec activité 
des actrices pour son théâtre. Il a engagé mademoiselle Far- 
gueil qui a peu de voix , il est vrai , mais chez laquelle on croit 
reconnaître de grandes dispositions pour la scène ; madame 
Annette Lebrun , qui possède une très-belle voix de contralto , 
et mesdemoiselles Calvé et Melolte, soprani, qui donnent des 
espérances. On annonce les débuts prochains de ces dames, 
toutes quatre élèves du Conservatoire, où elles se sont distin- 
guées par leurs succès. 

*% Le buste de madame Pasla vient d'être inauguré dans 
la salle du Casino de Côine , en mémoire d'une aciion géné- 
reuse qu'elle fit il y a quelque temps, en donnant un concert au 
bénéfice des maisons de charité de cette ville. Ce buste a été 
fait par le sculpteur Monti, de Ravenne , et il porte une in- 
scription destinée à retracer un souvenir si honorable pour la 
grande cantatrice. 



Musique nouvelle , 

Publiée par Paccini. 

Paer. Un Caprice de femme (morceaux détachés avec accom 
pagnement de piano ) : 
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écoles française, allemande et italienne, en partition 
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3 livraisons de cette série sont publiées; elles se composent 
de Norma , de Bellini;'la Vestale et Fernand-Cortez, -de 
Sponlini. La 5 e livraison contiendra : Ludovic, de Hérold et 
Halévy; la 6 V la Juive, d' Halévy. 
Les séries précédentes de la Collection des Chefs-d'œuvre 

lyriques modernes , contiennent : 
ï re Série. \. Semiramis. — 2. Zelmira. — 3. Robin des Bois. 

— 4. Le Sacrifice. — 5. Le Crociato. — 6. La 
, Neige. 

II e Série. -I . Elisa et Claudio. — 2. Fidelio. — 3. Maometto. 

— 4. Matilde de Shabran. 

IIP Série. 1 . Moïse. — 2. Siège de Corinlhe. — 3. Marguerite 

d'Anjou. — 4. Emmeline. 
IV e Série. \ . La Muette de Portici. — 2. La Straniera. — 3. Il 

Pirata. — l\. Obéron. — 5. Fausto. — 6. Ro- 

bert-le-Diable. 
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chaque livraison. On peut souscrire pour chaque série séparé- 
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3 fr. 

5. Couplets : D'un bal vif et brillant. 2 fr. 5o c. 

6. Air : Laissez-moi , je vous en conjure. 4 fr. 5o c. 

7. Chœur et cavatine : Après trois mois d'absence. 
7 (bis). Cavatine : Merci mes bons amis. 2 fr. 5o c. 

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0. Trio : Venez, rassurez-vous, madame. 7 fr. 50 c. 



Abonnement de Musique 

D'UN GENRE NOUVEAU. 

pour la MUSIQUE INSTRUMENTALE et pour les PARTITIONS 

D'OPÉRA. 

L'Abonné paiera la somme de 5o fr. ; il recevra pendant 
l'année deux morceaux de Musique instrumentale ou une 
partition et un morceau de musique , qu'il aura le droit de 
changer trois fois par semaine ; et au fur et à mesure qu'il 
trouvera un morceau ou une partition qu'il lui plaira , dans le 
nombre de ceux qui figurent sur mon Catalogue, il pourra le 
garder jusqu'à ce qu'il en ait reçu assez pour égaler la somme 
de j5 fr., prix marqué, et que l'on donnera à chaque abonné 
pour les 5o francs payés par lui. De cette manière l'ABONNE 
aura la facilité de lire autant quebon lui semblera, en dépensane 
cinquante francs par année , pour lesquels il conservera pour 
75 fr. de musique. 

L'abonnement de six mois est de 3o francs , pour lesquels on 
conservera en propriété pour 45 fr. de musique. Pour trois mois 
le prix est de 20 fr.; on gardera pour 00 fr. de musique. Eu 
province ,on enverra quatre morceaux à la fois. Affranchir. 

N. B. Les frais de transport sont au compte de MM. les 
Abonnés. — Chaque abonné est tenu d'avoir un carton 
pour porter la musique. (Affranchir.) 



GAZETTE MUSICALE 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , BERT0N (membre de l'inslïtut), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , A. GUEMER , HAUÉVY 

(professeur de contrepoint au Conservatoire), Jules janin , liszt, lesueur (membre de l'Institut), j. mainzer, marx 
(rédacteur de la gazette musicale de berlin), d'ortigue , panofka , richard, j. g. seyfried (maître de chapelle 
à Vienne), F. stœpel, etc., etc. 



1" ANNÉE. 



Pi' 



u% 



PRIX DE l' ABONNE». 


PARIS. 


DÉPART. 


ÉTRAKG 


fr. 


Fr. r. 


Fr. c. 


3m. 8 


8 T5 


9 50 


6m. »5 


16 50 


18 » 


1 an. 30 


33 » 


36 » 



<Ta gazette iiîusicale J>£ ijparts 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paiîie, tue Riilielicu, il7; 
et cliez tous les libraire? ei n archands de musique de France. 

)u reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à espuser, et les avis relatifs à la musiqu 
qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE I!» OCTOBRE 183<S. 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, el 
adressés au Directeur , 
rue Ric'iclicu, M". 



Monseigneur l'archevêque de Paris. 

« Bénissons à jamais , 
» Le seigneur dans ses bienfaits. » 

(Cantique populaire.) 

En ce temps Ta Paris avait encore un archevêque ; 

Et cet archevêque ne ressemblait point a un autre ar- 
chevêque ; 

Et sa foi était sincère et sa piété éclairée; 

Et quand les impies faisaient des railleries inconve- 
nantes sur ses réunions pies avec les jeunes personnes du 
sacré cœur, il se contentait de soupirer en croisant les 
mains sur son cœur, et toutes jeunes pies du sacré cœur 
lui répoudaient en chœur; 

Et il arriva qu'un artiste célèbre de ce temps là vint à 
mourir. 

Et un autre grand artiste voulant célébrer dignement 
la mémoire de son ami , eût l'idée impie de rassembler 
un peuple d'habiles musiciens pour chanter une sainte 
élégie sur sa tombe; 

Et cet homme de génie impie, malgré son nom de 
Chérubin, pensa que Dieu ne serait point offensé si les 
voix des femmes se mêlaient aux graves accens des 
hommes dans ce concert de sublimes douleurs ; 

Et le curé de l'église où devaient avoir lieu les poéti- 
ques funérailles, ayant déclaré que la plus belle moitié 
de l'espèce humaine ne pouvait être admise a pleurer la 
mort d'un homme illustre sans l'autorisation de son sei- 
gneur l'archevêque, l'homme de génie impie, au nom de 



Chérubin , répondit : « Nous irons prier humblement 
» votre seigneur l'archevêque de permettre a la voix 
« des femmes de s'élever dans le temple , comme un 
» parfum d'agréable odeur. » 

Et le seigneur archevêque prévenu de cette démarche 
qui allait être faite auprès de sa grandeur, ayant con- 
sulté ses dames du Sacré Cœur, qui chantent faux, il 
fut décidé que les daines du chœur profane, qui chan- 
tent juste , ne seraient point admises dans le temple ; 

Et quant l'homme de génie , au nom de Chérubin , 
vint dans le palais archiépiscopal , il trouva le saint ar- 
chevêque environné de son saint troupeau, et il essuya 
un refus formel ; 

Et le saint archevêque , ayant ajouté en raillant : 
« Puisqu'il s'agit des funérailles d'un musicien , donnez 
» un concert et non pas une messe. » L'homme de gé- 
nie, qui raille assez bien aussi, lui répondit : « Mon- 
» seigneur, nous gardons le concert pour vous; » 

Ets'étant adressé en désespoir de cause à l'aumônier 
des Invalides , l'homme de génie ne le trouva point en- 
vironné déjeunes pies ; en conséquence, les dames im- 
pies, qui chantent juste, ne furent point exclues du 
saint lieu, et sans en demander permission au seigneur 
l'archevêque, l'aumônier, homme de tact et d'esprit, 
autorisa la cérémonie ; 

Etl'homme de génie au nom de Chérubin, nepouvant 
faire entendre son magnifique ouvrage dans une église 
enfumée, aux mesquines proportions, située dans le plus 
sale quartier de Paris, fut obligé de se contenter du 



334 



GAZETTE MUSICALE 



dôme glorieux des Invalides, où cent jeunes femmes 
impies encore plus belles que les dames pies du Sacré 
Cœur, chantèrent ses accords sublimes, qui en montant 
vers le trône du Très-Haut émurent d'un divin enthou- 
siasme les trophées appendus aux voûtes du temple, 
legs glorieux d'un autre génie ; 

Et les jeunes pies du Sacré Cœur, ayant appris cette 
défaite chantèrent plus faux que de coutume le len- 
demain. 

Et le seigneur archevêque, pour réparer la fati- 
gue qu'il avait causée a l'homme de génie au nom 
de Chérubin, mangea de plus qu'a l'ordinaire une per- 
drix anx truffes « et but à son souper, quatre grands 
coups devin. » 

Amem. 

BOIELDIEU. 

Boiledieu naquit à Rouen , dans le mois de décem- 
bre 1775. Son père, homme d'esprit, était secrétaire du 
cardinal de Larochefoucauld , archevêque de Rouen. Il 
s'aperçut bientôt des dispositions de son fils Adrien pour 
la musique, et sa place à l'archevêché lui permettant de 
s'occuper de les développer, il lui fit donner de bonne 
heure les premières notions de cet art qui devait l'illus- 
trer, et le confia aux soins de Broche , organiste de la 
cathédrale. 

De spirituels biographes qui nous ont devancés dans 
l'hommage que nous essayons de rendre aujourd'hui a la 
mémoire de Boieldieu , ont représenté le premier maître 
de ce grand musicien, sous un aspect que des renseigne- 
mens plus certains nous mettent a même de modifier. 
Comme on le verra plus tard , Broche ne brillait certai- 
nement pas par l'aménité de fes manières et la douceur 
de son caractère ; mais ce n'était pas non plus un homme 
aux habitudes grossières, un de ces buveurs de ca- 
thédrale qui rendent au cabaret un culte plus assidu qu'à 
l'autel. Broche était un homme de plaisir, qui aimait la 
talde et la bonne chère. Ce n'était donc pas un buveur 
ordurïer, c'était un bon vivant, aimable et joyeux, 
que de notre temps on eût décoré de la convenante épi- 
thète de viveur. 

Mais il y avait deux hommes en Broche : autant 
Broche le viveur était élégant et fashionàble , autant 
Broche l'organiste était brutal et colère. Reçu dans la 
bonne société de la ville, homme du monde à souper, 
le lendemain matin ce n'était plus pour ses pauvres 
élèves, qu'un tyran, un pédagogue impitoyable, qui 
appuyait ses argumens de force démonstrations corpo- 
relles, et qui traitait ses écoliers comme son orgue, 
pedibus et manibus. — Cet homme , comme on le voit , 



est un vrai personnage d'opéra-comique , et on pour- 
rait en faire un maître de chapelle d'une espèce toute 
nouvelle. 

Boieldieu , qui avait le malheur d'être plus jeune que 
ses camarades , fut bien plus à plaindre qu'eux, car il de- 
vint bientôt l'esclave , le groom de son professeur. Si 
Broche se montrait le soir bien paré, si la poignée de 
son épée était resplendissante , si sa chaussure était écla- 
tante, c'était aux' soins du pauvre petit Boïel (comme 
on l'appelait alors) qu'il devait sa brillante tenue. Le 
pauvre enfant ! combien il devait souffrir, lorsque au lieu 
de promener ses petites mains sur le piano , sur l'orgue, 
il était obligé de les salir pour que le soir M. Broche fût 
bien chaussé. Que de larmes il dut répandre ! Que Dieu 
les pardonne a Broche ces larmes d'enfant! Boieldieu les 
lui avait pardonnées. 

C'est au milieu de ces souffrances, de ces tortures 
physiques et morales que le talent du petit Boïel s'accrut 
et grandit : son heureuse organisation le sauva. Les 
mauvais traitemens de Broche ne l'abrutirentpoint. Qui 
sait au contraire si les pleurs qu'il versait , les réflexions 
qu'il faisait sur son triste sort et sur l'injustice de son 
maître , ne contribuèrent pas a développer en lui ce 
germe de sensibilité qu'il avait apporté en nassant et 
qui devint un des caractères distinctifs de son talent? 

Quoi qu'il en soit, les mauvais traitemens de Broche 
continuaient toujours, tellement qu'un jour, le petit 
Boïel, frappé de terreur a la vue d'un pâté qu'il venait 
de faire sur un livre appartenant a son maître, ne crut 
pouvoir se soustraire au dan jer qui le menaçait qu'en 
prenant la fuite. Il partit seul, a pied, et vint à Paris. 

On le renvoya cependant a sa famille, a son maître, 
qui s'amenda un peu. Le petit Boïel grandissait; Broche 
commençait a devenir fier de son élève, lorsqu'enfin un 
beau soir, on donna à Rouen une première représenta- 
tion d'un opéra en un acte, composé a Rouen par un 
poète de Rouen et un musicien de Rouen. Tout cela 
eut un immense succès, et, à compter de ce jour, le petit 
Boïel devint Boieldieu. 

Ce début, ce succès obtenu en province, poussèrent 
Boieldieu a Paris, cette ville des grandes réputations et 
des notables succès. C'était en -1795, époque de vigueur 
et d'énergie. La peinture, la musique, les beaux-arts, 
étaient alors des choses sérieuses et fortes comme les 
affaires publiques. David ne badinait pas quand il pei- 
gnait Marat expirant dans sa baignoire, ni Chérubini 
quand il écrivait Lodoïska et Me'de'e, ni Berton, quand 
il composait le Délire et Montano. Méhul avait donné 
Stratonice , Euplirosine et Cora din, Lesueur, la Caverne. 
Boieldieu arrivaaParis au milieu de cette musique reten- 



335 



tissante et vigoureuse. Il sentit que son heure n'était pas 
venue encore ; il mit sous clé sa première partition -, et 
se fit accordeur des pianos pour vivre. 

Cependant il composait toujours ; car comment ne pas 
obéir à cette voix intérieure qui no-us soutient et nous 
dirige? Il composait donc, et n'ayant pas de poème qui 
pût recevoir ses douces et naïves inspirations, il fit de 
charmantes romances. 

Il y avait en ce temps, à Paris, un homme dont la 
spécialité ne s'est pas continuée jusqu'à nous. Ce n'était 
pas un acteur, ce n'était pas même un musicien, c'était 
un chanteur. Il chantait tout, Tkoasel Enfant chéri des 
Dames, Armiàe et les romances à la mode. Cet homme 
était Garât, et Garât était alors dans toute la fraîcheur 
de sa réputation, de sa voix, de son admirable talent. 
Garât vit les romances de Boieldieu, il les chanta; Erard 
ouvrait alors , comme aujourd'hui, ses salons a tout ce 
que Paris renfermait d'artistes, et ce fut là que Boiel- 
dieu obtint à Paris son premier succès. 

La vogue de ces romances enhardit les hommes de 
lettres, et Boieldieu put écrire un opéra. Le premier 
qui lui fut confié fut Zoraïme et Zulnare, en trois actes; 
mais il ne put faire représenter cet ouvrage qu'après 
deux opéras en un acte, la Famille suisse, et Montreuil 
et Verville , joués tous deux en 1797. 1798 vit paraître 
Zoraïme et Zulnare, et la Bot de Suzette; il donna en 
1 799 les Méprises espagnoles , et en 1 800 , Beniowski 
et le Calife de Bagdad. 

Cependant Boieldieu avait été nommé professeur de 
piano au Conservatoire, ce grand et bel établissement 
que la France doit a la convention. Cherubini ensei- 
gnait la composition dans cette école. Boieldieu , le 
professeur de piano, Boieldieu, le compositeur renommé 
du Calife et de Beniowski voulut devenir l'élève de l'au- 
teur de Lodoïska, à'Elisa, de Me'déej des Deux four- 
nées. Il voulut se soumettre à des études sévères, et ap- 
prendre, par des travaux raisonnes et suivis, ce qu'il 
avait dû jusqu'ici a son heureuse intelligence, à son 
goût, a son organisaiion supérieure. 

Ce fut pour Boieldieu une de ces périodes où l'artiste 
modifie son style, et change sa manière. Plus tard il 
n'aimait pas qu'on lui parlât de ses premiers ouvrages, 
qu'il trouvait, disait-il, mal écrits. Il rangeait dans cette 
classe Zoraïme et Zulnare, où l'on trouve de la chaleur, 
de la passion, de beaux chants; Beniowski, remarquable 
par son énergie ; et le charmant Calife de Bagdad , si 
gracieux, si aimable, si naturel. 

Un homme de beaucoup d'esprit m'a raconté que le 
Calife de Bagdad pensa désunir deux amis, deux colla- 
borateurs, deux hommes c lèbres Mébul et Hoffmann. 



C'était le jour de la première représentation. Après la 
pièce : Vomi, dit Méhul en se levant, un charmant 
poème. — Non, répond Hoffmann, le poème n'a pas le 
sens commun , c'est la musique qui est ravissante. » La 
discussion continue, ils s'échauffent, et il fallut l'in- 
tervention d'un ami pour appaiser cette querelle nais- 
saute. 

Le premier ouvrage qu'écrivit Boieldieu, après qu'il 
se fut fait l'élève de son ami , fut ma Tante Aurore. Ses 
nouveaux travaux avaient donné a son talent une im- 
pulsion favorable, et l'on trouve dans ce nouvel opéra 
une instrumentation élégante et soignée, des dessins 
bien suivis, des morceaux d'ensemble combinés avec 
art et remplis d'effets ingénieux. Le fameux quatuor est 
un chef-d'œuvre et restera comme une des plus belles 
productions de l'école française. Le public de la pre- 
mière représentation , peu sensible aux beautés musi- 
cales de cet ouvrage, siffla, et l'on crut a une chute; 
mais le compositeur avait apprécié son œuvre; il tint 
bon; le poète fit des coupures, et, deux jours après, ma 
Tante Aurore se trouva resserrée en deux actes , et ob- 
tint, sous cette forme, un succès qui fit époque dans la 
carrière de Boieldieu. 

C'était, au reste, un beau temps pour la musique en 
France, que celui qui voyait à la fois Cherubini, Ber- 
ton , Lesueur, Mehul , Boieldieu , Catel, travaillant 
tous, et répandant leurs beaux ouviages sur deux théâ- 
tres qui se les disputaient. 

Boieldieu, h celte époque; était un des hommes de 
Paris les plus a la mode. Son talent, son esprit aimable 
et affectueux, son caractère gai et ouvert, le faisaient 
rechercher des sociétés les plus élégantes. Il était en ou- 
tre un des plus jolis hommes de son temps , et il obtint, 
dans les salons, des succès de plus d'un genre, et qui 
durent le flatter autant qu'avaient pu le faire ses triom- 
phes du théâtre. 

Cependant, vers 1804, tourmenté par des chagrins 
domestiques., il prit tout à coup la résolution de quitter 
la France. En deux jours il se décida , lit tous ses pré- 
paratifs , et le troisième jour il était en voyage, se diri- 
geant vers la Russie , où il savait retrouver une famille 
qu'il aimait comme la sienne. 

Il n'avait d'antre but, en quittant laFr.mce, que de 
chercher des distractions et d'oublier ses chagrins au 
milieu de cette famille amie; mais arrivé aux. frontières 
de l'empire, il reçut un message d'Alexandre. Le nom 
de Boieldieu était arrivé long-temps avant lui au bout 
de l'Europe, et l'empereur Alexandre ., par reconnais- 
sance pour 1 artiste céièbre qui venait le visite:', lui 
conférait le titre de son maître de chapelle. 



GAZETTE MUSICALE 



Boyeldieu fut reçu a Saint-Pétersbourg de la manière 
la plus flatteuse. On lui donna la plus belle fête qu'on 
puisse offrir à un compositeur; on exécuta, à \ H ermi- 
tage J le Calife. La famille impériale et toute la cour 
remplissaient la salle éclatante de lumière et de 
diamans; mais ce n'était pas pour cette cour si fastueuse 
et si brillante que l'empereur fesait chanter ses acteurs, 
fesait jouer son orchestre; c'était pour Boieldieu, pour 
le musicien , pour l'homme qui venait de France, et qui 
consentait a consacrer son génie à la Russie qui le rece- 
vait si bien. 

L'empereur Alexandre traita avec Boyeldieu. Les 
bases de cette alliance signée a Saint-Pétersbourg , fu- 
rent d'une part : 1° que Boieldieu s'engageait a fournir 
a Alexandre trois opéras nouveaux par an , composés 
expressément pour lui; 2° qu'Alexandre fournirait a 
Boieldieu trois poèmes français destinés a être mis en 
musique par le dit Boieldieu ; 5° pour l'exécution de ce 
traité, Alexandre, empereur, mettait à la disposition 
de Boieldieu, compositeur, toutes les forces dramati- 
ques de son empire. Cette alliance, entre l'artisje et le 
souverain, stipulait en outre pour le compositeur, des 
appointemens très-honorables. 

Ce traité entre ces deux puissances par la grâce de 
Dieu , la royauté et le génie , dura sept ans, et il faut le 
dire, ce ne fut pas la royauté qui l'enfreignit. L'homme 
de talent au bout de sept ans, soupira après sa patrie, 
mais il n'osa pas la réclamer tout haut ; c'était en \ 811 , 
il demanda un congé, l'obtint, se hâta de retournera 
Paris pour y rester. 11 ne savait pas que trois ans après 
Alexandre viendrait l'y chercher a la tête de ses cosa- 
ques, et le sommerait de retourner a son poste, On a as- 
signé diverses causes a la guerre de Russie, peut-être 
Alexandre ne voyait-il dans ces grands événemens 
qu'une occasion de reconquérir son maître de chapelle. 

Retournons a Saint-Pétersbourg. L'autocrate s'était 
engagé s fournir a Boieldieu trois poèmes fiançais par 
an, mais il ne s'était pas engagé a les faire. Delà, 
grandes difficultés lorsqu'il s'agit d'exécuter cet article 
du traité. La toute-puissance de l'empereur, le knout 
et autres moyens ordinaires , échouèrent contre ces dif- 
ficultés. On chercha partout, depuis la Pologne jus- 
qu'en Sibérie , depuis les frontières de la Chine jus- 
qu'aux Monts -Oural : on trouva des fourrures pré- 
cieuses, des métaux, des diamans plus précieux encore, 
mais des poèmes français !.. l'immense empire n'en pro- 
duisait pas. 

On fit donc un amendement au traité , et Boieldieu 
fut obligé de puiser a la Bibliothèque qu'il avait ap- 
portée avec lui. C'est ainsi qu'il composa Aline, reine de 



Golconde , opéra sur lequel Berton venait de faire une 
excellente musique; Télëmaquè ' , que Lesueur avait fait 
représenter avec grand succcs'a l'Opéra de Paris; les 
toitures versées, d'après un vaudeville de M. Dupaty; 
la Jeune Femme colère , d'après une comédie de 
M. Etienne; des chœurs pour l 'Atkalie , de Racine; les 
Deux Par avens, Amour et mystère , de J. Pain et de 
Bouin ainsi qu'une grande quantité de marches et de 
morceaux militaires pour la garde impériale russe. 

Un seul poème fut écrit pour lui à Pétersbourg , c'est 
Abderkhan ; l'auteur était un chanteur du Théâtre-Im- 
périal , un Français qui voulut essayer de faire un opéra 
pour les Russes ; mais une chute honteuse le punit de 
sa présomption. 

Tous les autres ouvrages que nous venons de nom- 
mer eurent le plus brillans succès. Les chœurs iïAtkaliej 
faisaient tant d'effet qu'une célèbre tragédienne française 
qui se trouvait alors en Russie , cessa de jouer le rôle 
principal , car les applaudissemens s'adressaient tous 
aux chœurs de Boieldieu et délaissaient la tragédienne. 

Télémaque était un des ouvrages que Boieldieu pré- 
férait. Il paraît que cet opéra , que nous ne connaissons 
pas, non plus que les chœurs d'Athalie, renferme de 
grandes beautés. 

Télémaque, grand opéra en trois actes, fut écrit en six 
semaines. L'impératrice venait d'accoucher; et pendant 
que le canon annonçait à tcutes les Russies la naissance 
d'un prince, Boieldieu reçut l'ordre de commencer à 
l'instant même un opéra qui devait être écrit, répété et 
joué au bout de six semaines , ni plus ni moins , pour cé- 
lébrer les relevailles de l'auguste accouchée. Il n'y a 
qu'un autocrate qui puisse donner un pareil ordre ; l'o- 
tocrate fut obéi. Pendant que Boieldieu écrivait , les 
copistes copiaient, les artistes du théâtre apprenaient, les 
décorateurs peignaient, les tailleurs coupaient et cou- 
saient ; et lorsque Boieldieu sortit de chez lui , son œuvre 
terminé, il alla au théâtre, et entendit son opéra parfai- 
tement exécuté à grand orchestre. On avait tout répété 
sans lui. Heureux Boieldieu! 

Comme nous l'avons dit, après tous ces travaux, 
Boieldieu eut le mal du pays ; il revint a Paris, où de 
nouveaux succès l'attendaient. 

La suite au prochain numéro. 



GUILLAUME -TELL ,~ 

Second article. 

Cet acte s'ouvre par un chœur d'une belle et noble 
simplicité. Une joie douce était le sentiment que le com- 
positeur avait à peindre, et difficilement on imaginerait 



DE PARIS. 



quelque éhose de mieux , de plus vrai et de plus déli- 
cat en même temps, que la mélodie qu'il a placée sur 
ces vers : 

« Quel jour serein le ciel présage 

« Célébrons-le dans nos concerls. » 
Les harmonies vocales, soutenues d'un accompagne- 
ment en style de ranz de vaches, respirent le bonheur et 
la paix. La modulation du sol naturel en mi bémol qui 
se trouve vers la fin du morceau devient originale par 
la manière dont elle est présentée , et produit un excel- 
lent effet. La romance qui suit : 

« Accours dans ta nacelle. » 
ne nous paraît pas a la même hauteur ; la mélodie n'en 
est pas toujours naïve comme il convient a la chanson 
d'un pêcheur d'Underwald; plusieurs phrases sont enta- 
chées de ce style minaudier que les chanteurs par leurs 
broderies banales ont malheureusement mis en circula- 
tion. En outre, pourquoi cet accompagnement de deux 
harpes pour le chant d'un suisse? on ne sait trop. Guil • 
laume, qui se taisait pendant toute l'introduction et la 
première strophe du pêcheur, débute par un monologue 
mesuré plein de caractère ; c'est bien la l'indignation 
concentrée d'un amant de la liberté, a l'âme fière et 
profonde. L'instrumentation en est parfaite, aussi bien 
que les modulations , quoiqu'il se présente dans la parlie 
vocale quelques intervalles d'une intonation fort diffi- 
cile. Le défaut général de tout l'ouvrage commence déjà 
a se faire sentir ici. Cette scène se prolonge trop, et les 
trois morceaux qui la composent n'étant pas de couleurs 
assez diférentes, il en résulte une monotonie fatigante 
que vient encore augmenter le silence de l'orchestre 
pendant la romance. En général, a moins que la scène 
ne soit animée par un puissant intérêt dramatique, il est 
rare qu'il ne résulte pas (à l'Opéra) une froideur mor- 
telle de cette inaction des iustrumens. Le théâtre, en 
outre, est si vaste, qu'une voix seule partie du fond 
n'arrive a l'oreille du spectateur que dépourvue de cette 
chaleur de vibrations qui est la vie de la musique, et 
sans laquelle il est fort rare qu'une mélodie puisse se 
dessiner nettement et avoir toute son action. Après une 
sonnerie de ranz en échos , où quatre cors en sol et en 
mi naturel représentent la trompe des pasteurs helvéti- 
ques , un mouvement allegro vivace vient réveiller l'at- 
tention. Ce chœur, plein d'une verve passionnée, serait 
admirable si les vers exprimaient le contraire de cequ'ils 
disent réellement. 11 est en mi mineur, et la mélodie en 
est si pleine d'agitation et d'effroi , qu'a la première re- 
présentation , n'entendant pas les paroles, comme cela 
arrive presque toujours dans les grands théâtres, je crus 
a la nouvelle de quelque catastrophe , telle que l'assassi- 



nat du père Melchtal tout au moins; cependant, bien loin 
de la , le chœur chante : 

« On entend, des montagnes, 
» Le signal du repos ; 
» La fête des campagnes 
» Abrège nos travaux. 

C'est la première fois qu'il est arrivé a Rossini de faire 
un contresens de celte nature. A ce chœur, qui est le 
deuxième dans la même scène , succède , après un réci- 
catif obligé, un troisième chœur maëstoso , remarquable 
surtout par une gamme du si mitoyen au si aigu , lancée 
au travers de l'harmonie par le soprano avec un rare 
bonheur. Mais l'action ne marche pas ; ce défaut est 
rendu beaucoup plus sensible par un quatrième chœur 
d'un caractère violent plutôt que joyeux , toujours 
chanté à pleine voix, instrumenté constamment à plein 
orchestre, et accompagné a grands coups de grosse 
caisse sur chaque temps fort de la mesure. Ce morceau, 
absolument inutile à l'intérêt dramatique, offre peu 
d'intérêt sous le rapport musical. On a fait dans la par- 
tition qui nous occupe d'impitoyables coupures , on se 
serait bien gardé de rien ôter ici, c'eut été trop raison- 
nable; les coupeurs ne savent retrancher que les belles 
choses. Dans l'opération de la castration ce sont en effet 
les parties nobles qu'on enlève. Ainsi j de compte fait, 
voilà quatre chœurs avec tous leurs développemens , 
pour chanter le jour serein, la fête des campagnes , cé- 
lébrer le travail et l'amour, et parler des cors qui se ré- 
pondent près des torrens qui grondent. Une semblable 
monotonie dans l'emploi des moyens, que n'excusent 
pas même les exigences du drame, dont la marche se 
trouve ainsi arrêtée sans 'but, est d'une grande mala- 
dresse , surtout en commençant. Il semble que l'ouvrage 
ait été dominé en beaucoup d'endroits par la fâcheuse 
influence qui entraînait le compositeur dans cette voie. 
Je dis le compositeur, parce qu'un homme comme Ros- 
sini obtient toujours de son poète tout ce qu'il veut, et 
l'on sait que pour Guillaume -Tell il a demandé a 
M. Jouy une foule de changemens qui ne lui ont pas été 
refusés. 

On remarque un défaut de variété jusque dans le style 
mélodique ; de nombreuses tenues sur la dominante se 
font remarquer dans la vocale ; une tendance presque 
irrésistible semble entraîner.Je compositeur vers le cin- 
quième degré de l'échelle musicale, autour duquel il 
tourne avec une persistance fatigante. Exemples dans le 
premier acte : 

Pendant la fanfare des quatre cors en ?ni bémol, Ar- 
nold chante : 



338 



GAZETTE MUSICALE 



« Mais quel bruit ruais quel bruit 

h Des tyrans qu'a vomis l'Allemagne 
» Le cor sonne sur la montagne. » 

Toutes ces paroles sont sur une seule note, le si bé- 
mol. Dans le duo qui suit, Arnold dit encore presqu'en 
tièrement sur ce même si bémol , dominante du ton de 
mi, l es deux -vers : 

« Sous le fardeau de l'esclavage 

» Quel grand cœur n'est pas abattu ? » 

Plus loin , après avoir modulé en ré, Guillaume et 
Arnold disent alternativement sur le la naturel, domi- 
nante du nouveau ton : 

« Soyons hommes, et nous vaincrons. 

» Et comment venger nos affronts ? 

« Tout pouvoir injuste est fragile. » 

c'est a peine si cinq syllabes placées sur les notes ré, fa 
et ut dièze, aux désinences des phrases, peuvent se faire 
distinguer a travers le bourdonnement obstiné de cette 
dominante. Le ton de fa est établi ; aussitôt Y ut, domi- 
nante, résonne : 

« Songe aux biens que tu perds ? — 
» Qu'importe ! — Quelle gloire espérer des revers?... 
» Ton espérance ? — Est la victoire, 
» La tienne aussi, j'ai besoin de le croire. » 

Ailleurs : 

« Du danger quand sonnera l'heure , 
» ami je serai prêt. « 

toujours sur la dominante. La fanfare des cors recom- 
mence-t-elle en mi bémol, Guillaume s'écrie : 
«Qu'entends-je?.. c'est Gésier... Quoi! tandis qu'il nous brave 

» Voudrais-tu, volontaire esclave, 
» D'un regard dédaigneux implorer la faveur ? » 

Ces quatre vers sont entièrement sur le si, dominante. 
Fidèle h sa note favorite, Tell l'emploie encore exclusi- 
vement pour dire vers la fin du même morceau ; 

« Entends au loin les chants de l'hyménée ; 

» N'attristons pas la fête des pasteurs ; 

« A leurs plaisirs ne mêlons pas des pleurs. » 

Un aussi grave défaut nuit immensément a l'effet géné- 
ral de ce beau duo. Je dis beau, parce que malgré ce 
carillon de dominantes , il est réellement admirable sous 
tous les autres rapports: l'instrumentation est traitée 
avec un soin et une délicatesse remarquables ; les mo- 
dulations sont variées-, le chant d'Arnold : 

« O Malhilde, idole de mon âme! » 
est d'une suavité extrême ; beaucoup d'autres phrases de 
Guillaume sont pleines d'accens dramatiques, et à l'ex- 
ception de la musique du vers : 

« Mais à la vertu je me rends. » 
tout est d'une grande noblerse. 



Les moicîàux suivans sont tous plus ou moins remar- 
quables. Nous citerons de préférence le chœur en lami- 
neur : 

« Hymen ée , 

» Ta journée 

» Luit pour nous. » 

qui serait d'un effet neuf et piquant, s'il était exécuté 
comme on aurait le droit d'exiger que tous les chœurs le 
fussent a l'Académie Royale de Musique. L' allegro pan- 
tomime des arehers est aussi d'une grande énergie; plu- 
sieurs airs de danses se distinguent par de fraîches mé- 
lodies et un orchestre des plus soignés. Le grand final 
qui couronne cet acte nous paraît beaucoup moins sa- 
tisfaisant. D'abord, les tenues sur la dominante dans les 
voix et dans l'orchestre, qui avaient cessé pendant quel- 
que temps, s'y montrent de nouveau. Après quelques 
exclamations du chœur des suisses, on entend les sol- 
dats de Gessler : 

« De la justice voici l'heure. 
« Malheur au met rtrier ! 
» Qu'il meure ! » 

Tout cela est dit sur la note si dominante de mi mi- 
neur, qui déjà a été employée comme pédale par les 
basses de l'orchestre, pendant les dix-neuf premières 
mesures du début du morceau. On serait tenté de croire 
en voyant cette persistance du compositeur à revenir a 
la plus usée et a la plus monotone des formes musicales , 
qu'il n'a agi ainsi que par paresse. Il est fort commode 
en effet d'écrire une phrase d'orchestre dont l'harmonie 
ne roule que sur les deux accords fondamentaux du ton, 
et, quand on a un débit de paroles a faire la-dessus, de 
le placer sur la note commune aces deux accords, la 
dominante. Cela épargne au compositeur beaucoup de 
temps et de travail. A cette introduction succède une 
prière : 

ii Vierge que les chrétiens adorent. » 

D'un mouvement lent , je dirai presque traînant, ac- 
compagnée d'une façon assez ordinaire, dont l'effet est 
de suspendre l'action et l'intérêt musical , fort mal à 
propos. Les à parte syllabiques du chœur de soldats 
pendant le chant des femmes, ne sont pas heureux. « Les 
vois-tu tous tremblans? — Obéissez! il y va de vos 
jours. » La musique de ces paroles n'est ni menaçante, 
ni ironique; c'est tout bonnement une série de notes de 
remplissage qui servent à compléter les accords, mais 
n'expriment ni le mépris ni la colère. Quand enfin les 
femmes ont achevé leur longue prière, la fureur de 
Rodolphe , le plus ardent satellite de Gésier, éclate avec 
violence. L'orchestre se précipite en tumulte, les trom- 
bonnes rugissent, les violons poussent des cris aigus, 
tous les instrumens peignent a l'envi les horreur du pil- 



339 



lage et du ravage dont les Suisses sont menacés; mal- 
heureusement tout cela est calqué sur le final de la Ves- 
tale. Dessin des basses et des altos, accords stridens des 
instrumens de cuivre, gammes incisives des premiers 
violons , accompagnement syllabique du second chœur 
sous un chant large de soprano , tout est dans Spontini. 
Ajoutons toutefois, que la Stretta de ce cœur contient 
un effet magnifique dû en entier à Rossini ; c'est la 
gamme descendante syncopée de tout le chœur en oc- 
taves, pendant que les voix aiguës, les flûtes et les pre- 
miers violons tiennent avec) force l'accord de tierce 
majeure mi sol, contre lequel les notes ré dièze, la et 
fa dièze des voix inférieures, viennent se heurter en 
frémissant. Cette seule idée , par sa grandeur et sa puis- 
sance, efface absolument toute les parties antérieures du 
final ; elle les fait complètement oublier ; on était fati- 
gué en commençant, en finissant on est ému; l'auteur 
paraissait manquer d'invention , il se relève et vous 
étonne par un trait inattendu. Rossini est plein de ces 
contrastes. 

La suite au prochain numéro. 



THÉÂTRE MABTIÇUE. 



Chao-Kang, 

Ballet chinois en 4 aclcs , de M. Henry; musique de M. Carlini , 

* décors de MM. Devoir et Pourchet. 

■/* 
Les Chinois vont pleuvoir sur les théâtres de Paris. Grands 

et petits , chacun va nous montrer le sien en opéra, en vaude- 
ville, en drame, etc. Voici pourtant M. Henry qui a taillé une 
rude besogne à ceux qui viendront après lui; plus adroit et 
plus actif, il a su arriver le premier. A en juger par une pre- 
mière représentation , M. Henry tient pour long-temps la vo- 
gue qu'il a dignement su conquérir ; il sera difficile de la lui 
arracher. 

Le sujet de Chao-Kang est monarchiquement très-édifiaut. 
C'est nu empereur qu'on chasse du trône, qu'on empoisonne, 
et qui bientôt est restauré et se met à trôner de nouveau comme 
si de rien n'était. Personne au reste n'a songé que ce ballet 
avait une donnée quelconque, si ce n'est le fescur de pro- 
gramme, qui paraît même y attacher une grande importance , 
car il a fait un livret pompeusement explicatif; précédé d'une 
préface où il expose gravement l'ingénieuse théorie du geste 
de convention, renouvelé des Romains. Je vous recommande 
en particulier cette préface merveilleuse , qui certes n'est pas 
la partie la moins bouffonne du spectacle. Laissons donc de 
côté ce prétendu programme, et contentons-nous d'affirmer 
qu'il est difficile de voir quelque chose de plus curieux , de 
p'us varié, de plus brillant et souvent de plus bouffon que les 
richesses choréograpliiques que M. Henry a su grotipper au- 
tour de son Chao-Kang. Un ballet fait tout entier pour les 
yeux ne se décrit pas, et bien moins encore celui où une mul- 
titude de tableaux . de scènes , de danses, de décors , se renou- 
velle pendant 4 actes d'une façon vraiment étourdissante; 



mais il est aujourd'hui pour nous d'une vérité incontestable 
que de tous les maîtres de ballet connus , M. Henry est , sans 
contredit, celui dont l'imagination sait le mieux trouver de 
nouvelles et piquantes combinaisons dans un sujet en appa- 
rence épuisé et tari. Si M. Véron ne parvient à attacher 
M. Henrv à son théâtre, il perd décidément toute sa réputation 
d'habileté. 

Chao-Kang est de ces pièces comme il en paraît de loin en 
loin , auxquelles la -vogue est nécessairement acquise; non que 
leur mérite soit sans reproches, non qu'elles doivent le jour à 
une idée inexploitée jusque-là, mais seulement parce que leur 
ensemble tranche vivement avec la masse homogène des pro- 
ductions contemporaines. 

Continuellement distrait par la pompe du spectacle , la ri- 
chesse des décors, la variété des costumes, et par-dessus tout 
par l'incomparable habileté de la mise en scène, je ne saurais 
parler au long de la musique qui m'a généralement semblé 
gracieuse et chantante. Une seconde audition est nécessaire 
pour cela et aussi pour rendre à chacun selon son mérite; c'est 
ce que j'essaierai de faire dans le prochain numéro. 



NOUVELLES. 

+ % M. Berlioz va commencer une nouvelle série de concerts 
dont l'attrait sera puissant pour tout ce qui s'intéresse réelle- 
ment aux progrès de l'art musical. Un orchestre de cent trente 
musiciens, dirigé par M. Girard , exécutera , outre les compo- 
sitions déjà connues de M. Berlioz , une nouvelle symphonie en - 
4 parties , avec alto principal , intitulée Ilarold; un trio pour 
trois voix et orchestre, sur des paroles de Victor Hugo ; une 
fantaisie pour soprano et orchestre sur une ode orientale de 
Victor Hugo , et une grande fantaisie pour piano et orchestre 
composée par M. Listz sur deux fragmens du mélologue de 
M. Berliozjpa Ballade du Pêcheur, et la Chanson des Brigands. 
Le premier concert aura lieu le 9 novembre prochain à deux 
heures. Le prix des places sera le même que celui des concerts 
du Conservatoire. On s'inscrit d'avance chez M. Schlesinger, 
rue Richelieu , 97. 

»** Ç)i25 francs , tel est le chiffre de la recette delà -M 3 e re- 
présentation de Robert-le-Diable, de Meverbeer. 

* + Les concerts de l'hôtel Lafitte prennent consistance ; la 
foule s'y porte , et il est à désirer que la nouvelle salle soit bien- 
tôt terminée pour contenir les amateurs de concerts , dont le 
nombre augmente journellement. 

% M. Louis Lacombe, jeune pianiste de talent, est dans ce 
moment à Tienne, où il doit donner quelques concerts. 

* Toute l'attention des amateurs de musique en Angle 
icrre est portée dans ce moment sur la grande fête musicale de 
Birmingham; cette solennité, dont le but est d'augmenter la 
dotation d'un hôpital, et qui se renouvelle tous les trois ans 
depuis 1784 , a servi cette année à l'inauguration de la grande 
salle que cette riche ville manufacturière vient de faire con- 
struire pour les grandes assemblées , et surtout pour les réu- 
nions musicales. Les dimensions en sont gigantesques, mais si 
bien proportionnées d'après les règles de l'acoustique , qu'on 
peut saisir de tous les poinls de la salle les modulations les plus 
faibles de la' voix. Le piano même y produit de l'effet. 3Iosche- 
Ves vient d'y obtenir un succès d'enthousiasme, tout le fini de 
son jeu a pu être apprécié dans cet immense local comme dans 
un salon ordinaire par un auditoire de plus de 3, 5oo personnes. 
On avait choisi pour cette occasion un des nouveaux pianos de 
Pierre Erard. Une autre curiosité en fait d'inslrumens était le 
nouvel orgue, construit sur les plus grandes dimensions con- 
nues. L'orgue est indisp* nsable pour exécuter les grandes 
compositions de Hacndel ; il se joint à l'orchestre pour accom- 
pagner les chœurs; c'est dans ces sortes de solennités où l'on 



340 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



réunit quelquefois quatre, cinq , et jusqu'à six cents musiciens, 
qu'il faut entendre les compositions de ce grand maître; nous 
n'avons en Franco aucune idée de l'effet qu'elles produisent. 
On peut juger de l'empressement des riches en Angleterre 
pour ces magnifiques concerts-monstres , par les recettes de 
quatre oratorios le matin ; et de trois concerts le soir; elles se 
sont élevées, en quatre jours, à la somme de trois cent qua- 
rante mille francs !!!... 

+ % Suivant le bulletin sur l'acquisition du buste deBoieldieu, 
par le ministère de l'intérieur, l'hommage de ce buste a été of- 
fert à l'Institut. 

+ *„ On parle à Rouen d'ériger une statue à Boieldieu. 

+ % L'un de nos rédacteurs, M. Stœpel a offert, pour un con- 
cert au bénéfice des pauvres de Saint-Etienne , et qui aura lieu 
le 1 er novembre , ses beaux salons de la rue Monsigny,à M. Ju- 
les Janin, qui est aussi notre collaborateur et toutes les gran- 
des notabilités musicales ont témoigné leur empressement à 
concourir à cette bonne action. On cite de M. [iaillot une lettre 
pleine de modestie. Nous rapportons textuellement celle qui a 
été écrite par Rossiui pour accorder à Rubini et à Tauibunni , 
l'autorisation de paraître à ce concert. 

u J'ai fait part, mon cher Jules, à M. Robert, directeur, et 
à M. Sévérini, régisseur général du théâtre Italien , de votre 
demande. La permission à laquelle vous attachez tant de prix 
vous est accordée. M. Robert et M. Sévéïini retiennent quatre 
places pour le concert qui aura lieu, comme vous me l'indi- 
quez, dans la salle de 51. Stœpel, se réservant le droit de payer 
Ces quatre places deux cents francs. Je me charge moi-même 
de prévenir Rubini et Tamburini, afin qu'ils se rendent à 
leur poste lejour qui sera fixé pour le concert. Je suis très- 
heureux d'avoir été l'intermédiaire d'une affaire qui vous ho- 
nore autant qu'elle vous intéresse , et surtout , je suis 
fier d'y avoir réussi; car, je ne vous dissimule pas que 
M. Robert, ayant refusé la même faveur à tout le monde de- 
puis qu'il est directeur du théâtre Ita'ieu, il a fallu un motif 
aussi puissant- que les malheurs de vos compatriotes, et le dé- 
sir de vous obliger personnellement , pour lui faire transiger 
avec la loi qu'il avait dû s'imposer. » 

Le soir même où il a reçu cette lettre , M. Jules Janin l'a mise 
à l'encan au profit de ses pauvres compatriotes. Elle a été ad- 
jugée au prix de cent un lianes à M. de Font-Michel , auteur 
de la musique du Gitano , représenté avec succès à Marseille. 

+ % Plusieurs journaux annoncent un opéra fantastique de 
M. Auber, intitulé la Fille de L'Air , comme devant être monté 
à l'Académie Royale de Musique, après la Juive, de ftj. Ha- 
lévy, et la Saint-Barthélémy (titre provisoire), de M. Meyer- 
becr, nous pouvons assurer qu'il n'en est pas encore question 
rue Lopellctii r. 

+ % Il y avait foule dimanche dernier au théâtre des Arts, à 
Ptouen , où l'on donnait la Dame Blanche, de Boieldieu. Tous 
les artistes, portant un crêpe au bras, en signe de deuil, ont 
exécuté cet admirable ouvrage avec une grande perfection. Les 
écharpes noires que portaient les femmes, les babils de deuil , 
dont s'étaient revêtus tous les musiciens de l'orchestre, prê- 
taient un [caractère solennel à cette représentation. A la fin du 
dernier acte , le buste de Boieldieu a été apporté sur le théâtre 
au milieu de tous les artistes en grand deuil. Une allocution 
courte, mais pleine de sentiment et de dignité, a été prononcée 
par l'un des acteurs de la troupe, qui a ensuite déposé sur le 
front du chantre immortel une couronne de fleurs. Deux au 
très epuronnes ont été jetées de la salle, et le rideau s'est 
abaissé sur cette scène attendrissante, qui vivra long-temps 
dans le souvenir des Rouennais, si justement fiers de compter 
Boieldieu parmi leurs compatriotes. 

.,,% Le ministère de l'intérieur vient d'acquérir pour deux 
mille francs le buste en marbre de Boieldieu par Dantan. Ce 
buste est, dit-on, de la plus grande ressemblance. 

* x On vient d'accorder à M. Adrien Boieldieu, fils du cé- 
lèbre compositeur, une indemnité annuelle de 1200 francs sur 
les crédits des beaux-arts.> 

*** On assure que l'académie des beaux-arts a décidé qu'on 
ajournerait à six mois la nomination du successeur de Boiel- 



lieu. ,Cette mesure , hommage rendu à la mémoire d'un si 
rand artiste, honore à la fois ceux qui l'ont prise et celui qui 
n est l'objet. 



grau 

en est l'objet 



Musique nouvelle, 

PubîL'e par Pjccinï. 

Marliani. Il Bravo, opéra en deux actes. Morceaux détachés 

avec accompagnement de piano. 
N° 1 . Cavalina : Reo di Colpe. 

2. Duo : Ncl folto délia uotte. 

3. Coro : Piu non vedra. 

4. Cavatina : Il Gondolier tranquillo. 



5. Terzetlino : Cedi a miei prieghi. 

6. Canzone : Il fasto e losplendorc. 
-j. Duo : No non sperar. 

8. Terzetto : Quai sorpresa. 

g. Pregfrera : Quando il di fra l'ombre incerto. 
10. Duelto : Odiare io non potrei. 
1 1 . A ria : Se nella tomba almcno 
•12. Coro : Avrem vindétla intera. 
13. Aria finale : Sospendete il colpo atroce. 



Bruguière. La Fiction. 

— Mère et Sœur. 

— La Fille du pêcheur. 
Duchambge. La Prière au village. 

— Le Page. 
Lhuillier. La Questionneuse. 

— L'Espagnole et son Patron. 
31asini. Le Départ de l'Helvétie 



4 fr. 5o c. 

5fr. 

3fr. 
4 fr. 5o c. 
2 fr. 25 c. 

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4 fr. 5o c. 



2fr. 

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Abonnement de Musique 

D'UN GENRE NOUVEAU. 
pour la MUSIQUE INSTRUMENTALE et pour les PARTITIONS 



L'Abonné paiera la somme de 5o fr. ; il recevra pendant 
l'année deux morceaux de Musique instrumentale ou une 
partition et un morceau de musique , qu'il aura le droit de 
changer trois fois par semaine ; et au fur et à mesure qu'il 
trouvera un morceau ou une partition qu'il lui plaira, dans le 
nombre de ceux qui figurent sur mon Catalogue , il pourra le 
garder jusqu'à ce qu'il en ait reçu assez pour égaler la somme 
de y5 fr., prix marqké, et que l'on donnera à chaque abonné 
pour les 5o francs payés par lui. De cette manière l'ABONNË 
aura la facilité de lire autant quebon lui semblera, en dépensane 
cinquante francs par année, pour lesquels il conservera pour 
n5 fr. de musique. 

L'abonnement de six mois est de 3o francs, pour lesquels on 
conservera en propriété pour 45 fr. de musique. Pow trois mois 
le prix est de 20 fr. : on gardera pour 3o fr. de musique. Eu 
province ,on enverra quatre morceaux à la fois. Affranchir. 
N. B. Les frais de transport sont au compte de MM. les 

Abonnés. — Chaque abonné est tenu d'avoir un Carton 

pour porter la musique. (Affranchir.) 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER 



GAZETTE MUSICALE 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , BERT0N (membre de l'institut), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , A. GUEMER HALÉVY 

(professeur de contrepoint au Conservatoire), Jules jahin , liszt, lesueur (membre de l'Institut), j. mainzer marx 
(rédacteur de la gazette musicale de berlin), d'ortigue , panofka , richard, j. g. setfried' (maître de chapelle 
à Vienne), F. stcepel, etc. , etc. v 



N° 



£3. 



PRIX DE l'abONNEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


etrang 


fr. 


Fr. r. 


Fr. c. 


3 m. 8 


8 75 


9 50 


6 m. 15 


(6 50 


18 .. 


1 an. 30 


53 » 


56 )i 



£» (gazette fflusitale i>g fîarb 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu, 97; 
et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

On reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à la mnsiqi 
qui peuvent intéresser le public. 



PARIS. DIMANCHE 26 OCTOBRE IS34. 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent êlre affranchis, et 
adressas au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



GUILLAUME - TELL , 

Troisième article. — 2 e acte. 

La toile se lève; nous assistons a une chasse ; les che- 
vaux traversent la scène au galop; la fanfare que nous 
avions entendue déjà deux ou trois fois dans l'acte pré- 
cédent retentit de nouveau, instrumentée autrement, il 
est vrai, et liée a un chœur d'un beau caractère, mais 
c'est un malheur que celle répétition si fréquente d'un 
thème qui par lui-même est assez peu remarquable. La 
marche du poème y obligeait le musicien, voilà sa justi- 
fication ; pourtant, comme nous l'avons déjà dit , Ros- 
sini pouvait obtenir de l'auteur du libretlo une autre 
disposition dans l'enchaînement des scènes, de manière 
a éviter d'aussi nombreuses chances de monotonie. Il ne 
l'a pas fait et s'en est repenti trop tard. Poursuivons. Au 
milieu du chœur que nous venons d'indiquer, se trouve 
un trait diatonique, exécuté a l'unisson par les cors et 
les quatre bassons, d'une énergique originalité, et l'en- 
semble du morceau serait entraînant sans le tourment 
que causent a l'auditeur doué d'une organisation un peu 
délicate, d'innombrables coups de grosse caisse frappés 
sur les temps forts, dont l'effet est d'autant plus mal- 
heureux qu'il fait ressortir encore des formes rythmi- 
ques qui manquent absolument de nouveauté. Je sais 
bien que Rosfini répondra à cela : ces formes que vous 
méprisez sont précisément celles que le public comprend 
le plus aisément ; d'accord , mais si vous professez un si 
grand respect pour les habitudes de la foule ignorante , 



vous devez vous borner aux choses les plus communes 
en mélodie, en harmonie, en instrumentation. Vous 
vous en étez gardé cependant , pourquoi donc alors le 
rythme seul serait-il condamné par vous au vulgarisme? 
D'ailleurs la critique artiste ne peut ni ne doit faire en- 
trer en ligne de compte de semblables considérations. 
Suis-je, moi qui m'occupe exclusivement de l'art musi- 
cal depuis tant d'années , dans le même cas que l'ama- 
teur qui entend tous les trois ou quatre mois un opéra? 
mes organes n'ont-ils pas acquis plus de délicatesse que 
ceux de l'étudiant qui , chaque dimanche , se délecte à 
jouer des duos de flûte? suis-je ignorant comme le mar- 
chand de la rue Saint-Denis? en un mot, admettez-vous 
en musique le progrès , et dans la critique une qualité 
qui la distingue de l'instinct aveugle , le goût et le juge- 
ment? vous l'admettez bien certainement. Alors peu im- 
porte la facilité plus ou moins grande du public à com- 
prendre les 'choses nouvelles ! ceci est une question de 
résultats matériels, une question d'industrie, et c'est de 
l'art que nous nous occupons. D'ailleurs, le public n'est 
pas si stupide qu'on veut bien le croire, a Paris surtout ; 
il ne repousse pas les innovations, quand elles lui sont 
présentées avec une heureuse franchise; ceux qui lui 
sont hostiles, il est presque inutile de les nommer, ce 
sont les demi-savans. Non, franchement, de pareilles 
raisons sont inadmissibles ; vous avez écrit un rythme 
commun, non pas parce que le public n'en eut pas 
adopté un autre, mais bien parce que c'est plus facile et 
surtout plus tôt fait de répéter ce qui a déjà été si sou- 



;/i2 



GAZETTE MUSICALE 



vent employé , que de chercher des formes plus neuves 
et plus distingués. 

Le chœur lointain de la cloche semble venir à l'appui 
de notre opinion, en contrastant avec le slvle de celui 
qui le précède. Ici toutest d'une pureté, d'une fraîcheur 
et d'une nouveauté pleines de charmes. La terminaison 
du morceau présente même une suite d'accords d'un ef- 
fet délicieux, bien que ces harmonies se succèdent dans 
un ordre [prohibé par toutes les règles admises depuis 
l'origine [des écoles. Je veux parler de l'enchaînement 
d'accords parfaits diatoniques par mouvement sembla- 
ble, qui se trouve sous le vers quatre fois répété : 

« Voici la nuit. » 

Il est écrit de la manière la plus incorrecte, au dire des 
magister de la science musicale, car les basses sont con- 
tinuellement à l'octave des premiers soprani, et par 
conséquent aussi toujours a la quinte des seconds. A 
l'accord parfait majeur d'ut, succède celui de si naturel 
majeur, puis celui de la mineur, et enfin celui de la to- 
nique sol. La raison de l'agréable effet résultant de ces 
quatre quintes et octaves successives, est d'abord dans 
le court silence qui sépare les accords ; silence qui 
suffit pour les isoler l'un de l'autre et donner a chaque 
son fondamental l'aspect d'une tonique nouvelle; en- 
suite dans la couleur naïve du morceau, qui non-seule- 
ment autorise, mais rend pittoresque au plus haut de- 
gré cette infraction aux ordonnances des anciens. Bee- 
thoven avait écrit déjà une semblable progression d'ac- 
cords parfaits dans la première partie de la symphonie 
héroïque; tout le monde connaît la majestueuse noblesse 
de ce passage. Croyez donc à des règles positives en 
musique!... A peine l'hymne du soir que nous venons 
de citer s'est-il éteint comme un gracieux crépuscule , 
que nous voyons revenir encore la fanfare des cors, et 
avec elle l'inévitable pédale sur la dominante : 

« Du gouverneur le cor résonne ; 
» C'est notre retour qu'il ordonne. » 

Ces deux vers sont dits par le chœur et le chef des 
chasseurs, en entier sur le si bémol. Les mêmes obser- 
vations que nous avons faites plus haut deviennent ici 
d'une application plus directe et plus forte... Dès le 
morceau suivant, le compositeur prend un essor plus 
élevé; c'est un tout autre style. L'entrée en scène de 
Mathilde est précédée d'uue longue ritournelle double- 
ment intéressante sous le rapport de l'harmonie et de 
l'expression dramatique. C'est bien là une passion con- 
tenue et cette agitation fébrile qui fait battre le cœur 
d'une jeune fille obligée de cacher son amour. Puis vient 
un récitatif d'une diction parfaite, supérieurement dia- 



logué avec l'orchestre qui reproduit des fra^mens de la 
ritournelle. A cette introduction succède la romance 
bien connue : « Sombres forets. » Rossini a peu écrit , 
a notre avis, de morceaux aussi élégans, aussi frais, 
d'une mélodie aussi distinguée, aussi heureusement 
modulés que celui - ci ; outre le mérite immense du 
chant et de l'harmonie, on y trouve un mode d'accom- 
pagnement dans les altos et les premiers violons plein 
de mélancolie , ainsi qu'un effet pianissimo de tim- 
balles au commencement de chaque couplet, qui ex- 
cite vivement l'attention de l'auditeur. On croit en- 
tendre un de ces bruits de la nature , dont la cause 
reste inconnue, tels qu'on en remarque par le temps le 
plus calme au milieu des bois ; un de ces bruits étran- 
ges qui redoublent en nous le sentiment du silence et de 
l'isolement. Voilà de la poésie, voila de la musique, 
voilà l'art beau noble et pur, tel enfin que ses adora- 
teurs voudraient le voir toujours. Ce style se soutient 
jusqu'à la fin de l'acte où désormais nous allons mar- 
cher de merveille en merveille. Dans le duo entre Ar- 
nold et Malthide, si plein de passion chevaleresque, 
nous signalerons seulement comme une tache une lon- 
gue pédale de cors et trompettes sur le sol, alternative- 
ment tonique et dominante , dont l'effet est atroce dans 
certains momens. Puis, nous reprocherons au maestro 
d'avoir abondé dans le sens des anciens compositeurs 
français, qui se seraient crus deshonorés si , quand il 
était question de gloire ou de victoire dans les paroles, 
ils n'eussent fait entendre aussitôt les trompettes dans 
l'orchestre. Ici, Rossini nous a traités comme les dilet- 
tanti de 1803, comme les admirateurs de Séda:ne trt de 
Monsigny, et dès qu'il a lu dans son libretto : 

'c Retournez aux champs de la gloire, * 

» Volez à de nouveaux exploits. 

» On s'ennoblit par la victoire. 

» Le monde approuvera mon choix. » 

En avant la fanfare obligée , aura-t-il dit, j'écris pour 
des Français. Il nous semble aussi que ce duo fort dé- 
veloppé gagnerait à ce que le motif de l'ensemble : 

« Dans celle que j'aime. » 
ne fut pas répété. Le mouvement de ce passage étant 
plus lent que le reste, il s'en suit nécessairement deux 
interruptions qui brisent l'élan général et refroidissent la 
scène en la prolongeant inutilement. Mais dès ce moment, 
jusqu'au dernier accord du second acte, ce défaut ne se 
présentera plus. Walter et Guillaume surviennent ; 
Mathilde s'enfuit; Arnold reste pour s'entendre amère- 
ment reprocher son amour pour la fille des tyrans de 
l'Helvétie. Rien de plus beau que ce récitatif, comme 
expression et noblesse tant dans les voix que dans l'or- 



DE PARIS. 



343 



chestre. Deux phrases frappent surtout par la vérité de 
leur accent, celle de Walter : 

« Peut-être plus qu'un autre 
« Dois-tu chercher a les connaître. » 

Et l'apostrophe de Guillaume : 
« Sais-tu bien ce que c'est que d'aimer sa patrie? » 

Enfin éclate la tragique ritournelle du trio. Ici, nous 
avouons que malgré notre rôle de critique et les obliga- 
tions qu'il impose , il nous est imposible de porter la 
froide lame du scalpel au cœur de cette sublime créa- 
tion. Analyser?... quoi? la passion, le désespoir, les 
larmes , les cris d'un fils éperdu apprenant le meurtre 
de son père?... Dieu m'en garde ! Faire de mesquines 
observations de détails , chicaner l'auteur sur un gru- 
petlo, sur un solo de flûte, sur une obscure partie de 
second violon? Oh non ; si d'autres s'en sentent le cou- 
rage qu'ils le fassent, pour moi il me manque absolu- 
ment. Je ne puis que m'écrier comme la foule , beau ! 
suberbe ! admirable ! déchirant ! . . . 

Il faut pourtant que je ménage mes épithètes admira- 
tives, car j'en aurai besoin pour le reste de cette acte qui 
se soutient presque continuellement a la même hauteur. 
L'arrivée des trois cantons a fourni au compositeur l'oc- 
casion d'écrire trois morceaux de caractères entièrement 
différens. Le premier chœur est d'un style fort et ro- 
buste qui nous indique un peuple de laboureurs aux 
mains rudes, aux infatigables bras. Au second, d'une 
mélodie douce et voilée, on reconnaît les timides pas- 
teurs. L'expression de leurs craintes est d'une grâce et 
d'une naïveté ravissantes. Ceux du canton d'Uri, les 
pécheurs, arrivent en barques sur le lac pendant que 
l'orchestre imite aussi bien qu'il soit possible a la mu- 
sique instrumentale de le faire, les mouvemens et les 
efforts cadencés d'une troupe de rameurs. A peine ces 
derniers venus sont ils débarqués, les trois chœurs se 
réunissent dans un ensemble syllabique , chanté rapi- 
dement à demi-voix, accompagné des instrumens à 
cordes pizzicato et de quelques accords sourds des ins- 
trumens a vent. 

« Guillaume, lu le vois , 
» Trois peuples à la fois 
» Sont armés rie leurs droits 
» Contre un pouvoir infâme. » 

Celte phrase , dite d'abord par le chœur des pêcheurs 
et reprise ensuite parles deux autres qui l'entremêlent de 
leurs exclamations et de laconiques a parte est d'une 
grande vérité dramatique. C'est une foule, dont chaque 
individu ému d'espoir et de crainte, à peine a contenir 
les sentimens qui l'agitent, où tous veulent parler et 
s'interrompent mutuellement. L'exécution de ce coro 



parlato est assez difficile, ceci soït dit en |passant pour 
excuser un peu les choristes de l'Opéra qui le disent or- 
dinairement fort ma 1 . 

Mais Guillaume prend la parole, ils se taisent : « Ar- 
rectis auribus adstant. » 

11 les anime, il les échauffe, il leur apprend la mort 
cruelle de Melctal, leur promet des armes et leur de- 
mande enfin directement : « Nous seconderez-vous? » 
(Le chœur) : « N'en doutez pas, oui , tous. — Prêts à vain- 
» cre? — Oui, tous. — Prêts a mourir? — Oui, tous. » 
Alors unissant leur voix, ils jurent d'un ton grave et 
solennel au Dieu des rois et des bergers de se soustraire 
a l'esclavage et d'exterminer leurs tyrans. Cette gravité 
en pareille circonstance, qui eut été absurde s'il se fut 
agi de Français ou d'Italiens , est admirable pour un 
peuple au sang froid comme le peuple Suisse, dont les 
résolutions sont moins soudaines sans manquer cepen- 
dant de fermeté ni de force pour les accomplir. Le mou- 
vement ne s'anime qu'a la fin, quand Arnold apperce- 
vant les premiers rayons du soleil , s'écrie : « Voila le 
» jour, pour nous c'est un signal d'allarmes. — (Guil- 
» laume.) De victoire! — (Walter.) Quel cri doit y 
» répondre? — (Arnold, seul.) Aux armes! — (Ar- 
» nold, Guillaume, "Walter ensemble.) Aux armes! 
» aux armes ! » Tout le chœur, les personnages , l'or- 
chestre et les instrumens de percussion qui n'ont pas été 
entendus depuis le commencement de l'acte : « Aux 
» armes! » Et toute la masse instrumentale de se pré- 
citer comme une avalanche dans un impétueux allegro 
sous un dernier et terrible cri de guerre qui s'élance de 
toutes ces poitrines frémissantes à l'aurore d'un premier 
jour de liberté ! 

Ah ! c'est sublime. Respirons. 

La suite au prochain numéro. 

BOIELDIEU. 

( SUITE ET FIN.) 

Boieldieu arriva donc a Paris dans le courant de l'an- 
née i 8 14 . 

A cette époque , Nicolo , compositeur fécond et gra- 
cieux, réussissait beaucoup à l'Opéra-Comique, et pen- 
dant plusieurs années , il s'établit une espèce de lutte 
entre ces deux maîtres, au grand profit du théâtre, et a 
la grande joie des critiques du temps , bonnes gens que 
nos écrivains d'aujourd'hui doivent trouver bien ridi- 
cules ; car ils aimaient l' Opéra-Comique, ils le disaient, 
ils l'imprimaient, et ils rechercheient avec empresse- 
ment l'occasion de travailler pour ce théâtre. 

L'année même de son retour à Paris, il fit jouer les 
Deux paravents ou Rien de trop , petit opéra sans im- 



344 



GAZETTE MUSICALE 



portance qu'il avait composé en Russie. L'année sui- 
vante il écrivit et fit représenter Jean-de-Paris , un de 
ses bons ouvrages et un de ses beaux succès; il plaça 
dans cet opéra un morceau tiré de son Télémaque. C'est 
l'air si connu : Quel plaisir d' être en voyage, chanté 
parla princesse de Navarre, et qui, dans Télémaque, 
faisait partie du rôle d'Eucharis , que remplissait made- 
moiselle Philis. 

La Jeune Femme colère , dont nous avons déjà parlé, 
suivit de près Jean-de-Paris. Le sujet, l'intrigue, les 
caractères de cette comédie étaient peu propres à la mu- 
sique. Cependant cet ouvrage a deux morceaux bien re- 
marquables et que tous les amateurs de musique con- 
naissent et apprécient. Le trio, dans lequel un vieux 
serviteur et sa vieille épouse viennent faire leurs adieux 
a la jeune femme qui les a chassés , est empreint d'une 
sensibilité touchante et comruunicalive. Le quatuor dans 
lequel la jeune femme colère et son mari demandent une 
clef qu'ils ont perdue, est fait avec beaucoup d'art, et 
ces mots : la clef, la clef, sont rendus d'une manière 
heureuse et vraie. 

On donna, en 1815, le Nouveau Seigneur, un de 
ses ouvrages de prédilection . Cet opéra obtint un succès 
très-brillant et bien mérité, et c'est à juste titre que 
Boieldieu lui assignait une place distinguée parmi ses 
compositions. Les mélodies en sont toujours spirituelles, 
gracieuses et distinguées; l'instrumentation est partout 
élégante et vive. Le Nouveau Seigneur était d'ailleurs 
très-bien exécuté , et Martin , comme chanteur et comme 
comédien , était excellent dans le rôle principal. 

Les années qui suivirent furent tristes pour les arts. 
1814, -18-15 et -1816, ne virent presque paraître que 
des ouvrages de circonstance, ouvrages bien nommés, 
car ils survivent rarement a la circonstance qui les a 
commandés. En 1814, on fit une levée en masse; au- 
teurs et compositeurs furent convoqués, et Boieldieu 
aussi dût prendre les armes ,- c'est-à-dire la plume, con- 
tre l'empereur Alexandre, son protecteur et presque son 
ami , et dont il ne parlait qu'avec respect et reconnais- 
sance. 

Boieldieu écrivit donc sa part de Bayarda Mézières, 
opéra comique qu'il composa en société avecChérubini, 
Catel et Nicolo, tandis que ses confrères Berton, Le- 
sueur et Méhul , écrivirent l'Oriflamme, pour l'Acadé- 
mie impériale de Musique. Ces opéras renfermaient de 
beaux morceaux , qui ne sauvèrent pas l'empire. Pen- 
dant son séjour a Paris , Alexandre vit plusieurs fois 
Boieldieu; le souverain traita toujours l'artiste avec la 
même distinction et la même bienveillance i il l'engagea 
plusieurs fois à retourner en Russie , pour qu'il pût , lui 



disait-il , achever de gagner sa pension , et il ne lui té- 
moigna pas le moindre ressentiment de ce qu'il avait 
porté les armes contre lui dans Bajard à Mézières. 

Il donna aussi, cette même année -1814, Angëla, 
opéra comique en un acte, qu'il avait composé avec ma- 
dame Gail, son élève. 

En 1816, a l'occasion du mariage du duc de Berry, 
il composa Charles de France; et, pour écrire cet ou- 
vrage, il s'associa un jeune compositeur encore inconnu, 
dont il protégeait ainsi les débuts dans la carrière si dif- 
ficile du théâtre. Ce jeune homme, c'était Hérold ! que 
la mort vient de frapper aussi, jeune et si riche d'avenir! 
Avant Charles de France , il avait donné la Fête du 
Village voisin , composition élégante et spirituelle, mais 
un peu froide. 

Peu d'années après, un des chefs de l'école française, 
un des soutiens de ce genre grave et sérieux, de cette 
musique que, si j'osais, j'appellerais consulaire, car il 
me semble la voir s'avancer fière et mâle , précédée de 
licteurs et de faisceaux , Méhul vint à mourir... 

Méhul laissait une place vacante à l'Institut. Boiel- 
dieu , Nicolo , pouvaient seuls prétendre à le rempla- 
cer. L'élection fut vivement disputée; Boieldieu l'em- 
porta, et, pour célébrer dignement sa nomination, il 
donna en 1819 un de ses plus beaux opéras, le Petit 
Chaperon Rouge, dont le succès fut immense. 

L'année suivante, il refit presque entièrement pour la 
scène française un de ses opéras représentés en Russie , 
les Voitures versées. Cet ouvrage eut une destinée pa- 
reille a celle de ma Tante Aurore ; sifïïée en trois actes, 
cette pièce se releva en deux actes, jouit d'une écla- 
tante faveur, et resta depuis lors au courant du réper- 
toire. 

Il fit encore après deux ouvrages de circonstance, 
Blanche de Provence, pour la naissance du duc de Bor- 
deaux, en 1821 , avec Chérubini , Berton, Kreutzer et 
Paè'r, et en 1825 , pour le sacre de Charles X, Phara- 
mond, avec Berton et Kreutzer. 

Pharamond précéda de peu de temps son avant-der- 
nier opéra et son chef-d'œuvre, celui de tous ses ouvra- 
ges qui eut le plus d'éclat et de retentissement, et que 
l'orgueilleuse Italie elle-même applaudit encore, la 
Dame Blanche enfin, représentée le 10 décembre 1 825, 
et qui , traduite dans toutes les langues , a été exécutée 
sur tous les théâtres de l'Europe. 

Les Deux Nuits terminèrent la carrière musicale 
si brillante et si bien remplie de cet illustre et fécond 
compositeur. 

A partir cette époque (20 mai 1829) , attaqué d'une 
phthisie laryngée, Boieldieu cessa d'écrire. La maladie, 



DE PARIS. 



345 



les souffrances, détruisaient lentement cette organisation 
si fine et si délicate. Il voyagea, il essaya l'air doux et 
tiède de la Provence, de l'Italie; il alla, dans les Pyré- 
nées, chercher des bains, des eaux, dont il avait déjà 
éprouvé le salutaire effet; mais ce fut en vain ; la mort 
l'avait déjà marqué. Il revint a Jarcy, c'était sa maison 
de campagne, son jardin, qu'il avait dessiné, qu'il ai- 
mait comme il aimait sa ville natale, sa ville de Rouen, 
dont il parlait sans cesse, Il est mort le 8 de ce mois , 
entouré de sa famille, dans les bras de sa femme, de son 
fils Adrien, a qui il lègue toute la gloire de son nom, 
le plus bel héritage qu'un père puisse laisser à ses en- 
fans! 

Ses funérailles ont eu lieu a Paris le 13 octobre. Il a 
eu pour cortège tout ce que Paris renferme d'hommes 
distingués; et pour dernier adieu, sous les voûtes 
d'une grande et noble église, le Requiem de Chérnbini ! 

Boieldieu a laissé vingt opéras; deux, Tëlemaque et 
Aline ne sont pas connus en France, où ils n'ont jamais 
été réprésentés ni publiés. 

La musique de Boieldieu est toujours élégante. La dis- 
tinction, la grâce, la douceur, qui faisaient le fonds de 
son caractère, se retrouvent dans tous ses ouvrages. Sa 
musique est bonne, elle fait aimer l'homme qui l'a pensée 
et écrite; elle est coquette, elle cherche a plaire. 

Arrivé h Paris pendant la période énergique musicale 
qui vît paraître les beaux ouvrages de ses contemporains, 
Boieldieu sentit le besoin de donner a son style la force 
et la gravité dont ses émules et ses rivaux avaient em- 
preint leurs compositions; mais il y a lieu de croire que, 
sans ces circonstances, il eût appartenu plus long-temps 
a l'école purement mélodique de Paèsiello et de Cimarosa. 

Ses élèves les plus distingués [sont MM. Adolphe 
Adam et Labarre. Comme professeur de piano, il a 
compté dans sa classe MM. Fétis et Zimmerman. 

Tous ses confrères l'aimaient et l'ont pleuré. MM. Ché- 
rnbini , Berton, Lesueivr., Mayerbeer, Auber, Rossini, 
Paér, Caraffa, etc., sont venus lui rendre un triste et 
dernier hommage. Les jeunes compositeurs portaient le 
deuil d'un maître et d'un ami. Son cœur sera porté a 
Rouen. Son corps est au cimetière du Père Laclutise, 
cette vaste nécropole de tant d'hommes illustres; car 
dès qu'un homme se distingue en France, il accourt a 
Paris; mais Paris est avare, il ne lâche point sa proie, 
il ne la rend qu'a la terre. F. H. 



THEATRE ITALIEN. 

Encore la Gazza Ladra , la Straniera, il Barbiere di Sii'i- 
glia, encore il Pirata! pourquoi pas? voilà six mois bien 
comptés que nous sommes privés de ces ouvrages, et beau- 



coup d'étrangers arrivés depuis peu de temps à Paris ne les 
ont jamais entendus. Lablache, Tamburini, Santini, trio de 
basses unique au inonde, figurent dans cet opéra ; mademoi- 
selle Grisi, Ivanoflo ténor, Tenu tout exprès de Russie pour 
achever son éducation musicale en si bonne compagnie, tien- 
nent les autres parties principales, et certes une semblable exé- 
cution a du faire éprouver de nouvelles jouissances aux fidèles 
habitués qui seraient en droit de regarder la Gazza Ladra 
comme une vieille pièce. Quatre représentations diatoniques 
ou consécutives, si vous l'aimez mieux, quatre recettes aussi 
abondantes qu'elles peuvent l'être l'ont démontré. 

La compagnie italienne est riche , nombreuse , brillante ; elle 
a son côté faible pourtant. Si nous la divisons en deux batail- 
lons , si nous inscrivons sur leurs enseignes : côté des hommes, 
coté des femmes , ainsi que cela se pratique au Conservatoire 
de Musique, aux bains du Pont-Neuf comme aux bains Chi- 
nois, on verra clairement qu'au Théâtre-Italien 

Du coté de la barbe est la loute-puissancc. 

Rubini, Tamburini, sont des voisins très-incommodes pour 
une prima donna , quand il ont fait merveille dans leur cava- 
line , dans leur duo , qu'ils ont porté l'enthousiasme à son der- 
nier dejré , qu'ils ont fait rafle debravos et d'applaudissemens; 
il faut nécessairement que le public fasse un effort et se cotise 
pour offrir encore une part satisfaisante à la prima donna. Il 
est vrai que le chevalier Rubini rivalise en galanterie avec les 
chevaliers frauçais et veut bien placer quelquefois à la fin de la 
pièce la cavatine qui doit exciter les transports les plus animés . 
la bombe éclate alors et ne peut éclabousser personne , la can- 
tatrice a terminé sa harangue. Mademoiselle Grisi seule paraît 
sans trop de désavantage à côté des trois colosses du chant. 
Madame Finlc-Lohr n'a point réussi dans ses premiers débuts 
par la Straniera, la romance qu'elle a dite avant d'entrer en 
scène avait déjà indisposé le public. La voix de la débutante 
est d'un timbre désagréable, et celte romance lancée à toute 
force de poumons ne venait pas d'assez loin pour être modifiée 
par les lois de l'acoustique. Le rôle d'Alaïde est écrit dans des 
cordes fort élevées et criard ; il faut chanter un trio fort long, 
assez mal bâti, avec Rubini et Tamburini, l'épreuve est cruelle 
pour une chanteuse médiocre. 

Mademoiselle Brambilla doit se reontrer incessamment; elle 
a choisi le rôle d'Arsace dans Sémiramide. Une cantatrice du 
même nom est depuis long-temps connue en Italie; elle a chanté 
pendant plusieurs années à Madrid; notre Brambrilla n'a de 
commun avec elle que le nom; aucun lien de parenté ne les 
unit. Je ne pourrai parler de ce nouvel Arsace que quand il 
se sera fait connaître à Babvlc comme à Paris. Un autre Arsace 
nous est promis ; quelle que soit la destinée de mademoiselle 
Brambilla; que cette virtuose suive la marche ascendante de 
inademoiselle Julia Grisi, ou qu'elle s'accroche en chemin sur 
les pas de madame Finie Lohr, nous avons la certitude de voir 
débuter dans ce rôle capital mademoiselle Ida-Bertrand, élève 
de Bordoguict de Paër. Cette très-jeune virtuose s'est fait re- 
marquer déjà dans les concerts comme cantatrice , et si Nourrit 
lui a donné des soins pour la déclamation et le jeu de la scène , 
c'est pour modérer la fougue dramatique de ce talent précoce. 
Nous avons une belle et bonne Sémiramide , nous 'possédons 
un , deux, trois Assur prêts à conspirer contre elle; la fourni- 
ture des Arsace est doublement préparée; Sémiramide ne sac- 
rait défaillir. Nous comptons sur Profeti pour nous dire Belo , 



366 



GAZETTE MUSICALE 



gran nume t'intesi , commençant en fa majeur tt se reposant 
sur le ré bémol. Il est déjà tout prêt à se coiffer de la mitre 
polironiforrne d'Oroë. 

// Matrimonio Segretto , soutenu par Lablache, Rubini, 
Tamburini, mademoiselle Grisi, -va triompher d'une manière 
ravissante. On faisait répéter le fameux duo des deux basses. 
Cette fois Tamburini chantant la partie du comte Robinsone , 
on voudra l'entendre au moins une fois de plus. La prova 
d'un Opéra séria nous promet des divertissemens d'une folle 
gaîté tous les jours où la tragédie ne devra pas nous arracher 
des larmes. Trois nouveautés établies tout exprès pour notre 
théâtre italien défileront en six mois : Ernani, I Puritani , 
Maria Stuart, de Gabussi, de Belliui, de Donizelti, soyez 
surpris après cela que les dileltanti aient déjà retenu toutes les 
Wes! P.P. P. 



Correspondance particulière. 

Vienne, 27 septembre 1834. 

J'éprouve le regret de vous dire que Hummel vient de n'ob- 
tenir ici qu'un assez pâle succès, tant pour sa manière déjouer 
que pour ses compositions nouvelles. On ne pouvait eu vérité 
se défendre d'un sentiment pénible en voyant un homme si 
célèbre , jouissant d'une fortune considérable et d'une gloire 
immense , venir, mu vraisemblablement par l'amour du gain , 
compromettre et sa gloire et ses intérêts, au lieu de se reposer 
tranquillement sur ses lauriers, comme il pourrait le faire si 
aisément. Assurément la ville de Vienne reconnaît hautement 
les services qu'il a su rendre à une époque maintenant loin de 
nous; personne n'ignore que , dans le temps de sa gloire, 
Hummel ne connaissait point de rival : mais ce qu'on sait aussi, 
c'est qu'aujourd'hui le premier pianiste d'une capitale trouve 
un antagoniste dans la capitale voisine. Hummel trouva l'étude 
du piano encore assez peu avancée , et par sa découverte de 
difficultés techniques presque entièrement inconnues avant 
lui, ainsi que par le style grandiose des compositions qu'il sut 
Créer , il é eva le piano au rang des iustrumens de concerts ; il 
a exercé une heureuse influence sur les pianistes tant par les 
leçons directes que par la publication de sa méthode. Tout cela 
on le reconnaît pleinement. Hummel a su en tirer un assez 
grand profit , ici comme à l'étranger ; et je repousse donc avec 
force, au nom des habitans de Vienne , toute espèce de repro- 
che d'ingratitude. Malheureusement, son calme dans les passa- 
ges les plus difficiles, ce calme que l'on regardait autrefois 
comme le comble de l'art, et que l'on offrait comme exemple 
à tous les élèves , aujourd'hui les approches de la vieillesse 
l'ont fait dégénérer en une espèce de flegme, qui laisse les audi- 
teurs d'autant plus froids que t 'exécution poétique des vir- 
tuoses modernes nous a donné l'habitude de voir suppléer à la 
sécheresse de son du piano par le feu de l'exécution, par les 
nuances les plus variées , et enfin par l'emploi des ressources 
diverses qui font paraître cet instrument dans tout son charme 
et toute sa puissance. Ou a remarqué aussi avec peine que dans 
ses traits chromatiques, Hummel fit usage des pédales, ce qui 
ne lui arrivait presque jamais autrefois, même dans des passage s 
où l'on aurait pu regarder comme beaucoup plus convenable 
l'emploi de ces pédales. La pédale una corda , adoptée avec 
tant de succès par Moschelès , Chopin , Mendelsohn et Thal- 
berg, est aussi une ressource qui manque entièrement à Hum- 



mel. C'est en outre un point incontestable que la nouvelle mé- 
thode italienne de chant a étendu sa bienfaisante influence 
jusqne sur la musique instrumentale , qu'elle' a introduit plu- 
sieurs changemens qui , bien que peu nombreux en apparence, 
n'en sont pas moins très importans pour le goût et l'effet ; tels 
sont par exemple : l'appoggiature exécutée plus lentement et 
avec plus de goût ; la cadence (dont une exécution vieillie rap- 
pellerait le maître d'école de 1770); le portamento ; le trille 
plus coquet et plus élégant, commencé avec lenteur, enflé avec 
une percussion toujours plus rapide, et terminé en mourant; 
cette autre nuance si riche d'effet "du diminuendo e rallen- 
tando, une exécution libre et dégagée ; la percussion marquée 
et capricieuse de quelques notes détachées et importantes ; enfin 
le feu de l'exécution. Notre oreille ainsi habituée ne pouvaij 
plusse plaire à des traits surannés. Hummel a joué un nouveau 
concerto, le cor enchanté, d'Obéron (fantaisie), un nouveau 
rondo (le Retour de Londres), l'ancien concerto en la bémol 
majeur, et, de plus , il a improvisé deux fois. Il a conservé 
toute son ancienne supériorité lorsqu'il se livre à son imagina- 
tion, et c'est avec le plus vif plaisir que je me vois à même de 
lui payer sous ce rapport un juste tribut d'éloges ; et pourtant, 
dans la stricte acception du mot , ce qu'il a joué ne peut s'appe- 
ler produit de l'imagination , mais seulemeïit improvisation 
libre. En effet, l'imagination est un don céleste ; c'est une fille 
du génie qui daigne rarement se révéler à nous à heure fixe 
pour que nous puissions librement nous parer de ses charmes. 
Elle peut, il est vrai, exprimer les émotions d'un cœur pro- 
fondément touché ou les inspirations de l'enthousiasme; mais 
comment espérer la trouver chez un donneur de concerts que 
peuvent accabler la crainte , la vanité , l'ambition , l'amour du 
gain, le chagrin ou l'épuisement, et dont la disposition man- 
que par conséquent de la couleur poétique qui lui serait né- 
cessaire. La plupart des improvisations reposent sur une con- 
naissance technique des formes , sur une pratique précoce qui 
assurent 'pour toujours les moyens mécaniques, sans qu'il soit 
besoin d'avoir recours à l'œuvre de Czerni ( l'Art d'improviser 
sur le piano). L'improvisation sur un thème donné dépend le 
plus souvent d'une mémoire suffisante , plus encore de la rou- 
tine et de la connaissance intime comme de la pratique, pour 
ainsi dire instinctive, des figures musicales, conditions au 
moyen desquelles il devient facile de lier enlr'elles les notes 
saillantes du thème ; et dont tout pianiste exercé se sentira 
d'autant moius gêné qu'il y trouvera un frein salutaire à la 
vitesse souvent imolontaire de ses doigts. Certes j'aimerais à 
surprendre en secret les inspirations du génie lorsque livré à la 
solitude et affecté par quelque émotion profonde , il s'aban- 
donne à uue véritable improvisation. Mozart, Schubert, fle- 
ber, Moschelès, Mendelsohn, Chopin, doivent sans aucun 
doute avoir plus d'une fois traduit musicalement l'expression 
de.leurs peines ou de leurs joies ; ne doit-il pas en être Je même 
de notre Bocklet qui voit aujourd'hui son ancienne popularité 
écrasée par les succès toujours croissans de Tlialberg? n'est-q 
pas certain qu'il cherchera desadoucissemensà sa douleur dans 
l'improvisation où il est si habile, tandis qu'au contraire, mal- 
gré la faveur dont il a été comblé précédemment , son jeO est 
trop souvent défectueux? Bocklet sent assurément d'une ma- 
nière intime l'esprit des compositions qu'il doit exécuter , mais 
ses moyens techniques sont tiop faibles , et d'ailleurs le mau- 
vais état de sa santé ne lui laisse pas assez de vigueur pour 
qu'il puisse faire passer par ses doigts les sentimens qu'il 



DE PABIS. 



34; 



éprouvé sans, aucun doute. Tbalberg , au contraire , Thalberg 
chante, il déclame, il s'abandonne à tous les charmes de la 
coquetterie, et il sait tirer de son instrument les sons les plus 
enchanteurs. C'est principalement à l'expression des chanls 
qu'il s'attache , et, doué lui-même d'une jolie voix, il la cultive 
avec le plus grand soin. Lorsqu'il joue au piano le thème : la 
Ci darem la mano , on ne peut s'empêcher de croire entendre 
chanter le même air ; les sons enflés, la passion intime et l'es- 
prit des paroles, la résistance apparente deZerline, sa défaite 
prochaine, le piano exprime tout cela comme le ferait la voix 
la plus dramatique. Ce morceau seul suffit pour ranger Thal- 
berg parmi les plus grands maîlres. Maintenant figurez-vous 
un arlisle qui , à un talent mécanique le plus prodigieux et le 
plus achevé, joint encore une grâce incomparable et un calme 
parfait dans le corps comme dans les doigts, représentez-vous 
cet artiste doué d'un extérieur noble et séduisant , aussi distin- 
gué au physique que par ses facultés intellectuelles , gratifiez-le 
de plus d'une position sociale entièrement indépendante , et 
vous aurez encore peine à vous faire une juste idée del'enthou- 
siasme qui accompagne chacune de ses séances. C'est à lui que 
le piano est redevable d'avoir repris faveur dans les salons , 
dont il a été presque exilé ainsi que toute musique instrumen- 
tale, par le chant, qui avait tout envahi. Les compositions de 
M. Thalberg se distinguent assurément avec avantage des œu- 
vres de Herz, Czerny, Chanlicu et consorts , et ont principale- 
ment pour but de ramener le public sur lequel il exerce une 
influence extraordinaire , au goût de la musique sévère ; aussi 
a-t-il soin de choisir des morceaux savans, qu'il sait faire va- 
loir par son inimitable exécution, pour habituer à un mieux 
progressif le public qu'on a gâté par tant de mauvaise musique. 
Il eut|, cet été , le malheur de cracher le sang; j'aurais voulu 
que vous fussiez témoin du touchant intérêt qu'il a générale- 
ment inspiré ; partout on s'entretenait de sa maladie comme 
d'un événement public; chaque jour l'élite de la société venait 
prendre des informations sur sa santé , et , après son rétablis- 
sement , le jour où il a reparu pour la première fois, lia reçu 
de l'assemblée l'accueil le plus empressé et le plus cordial. On 
espère qu'il va se rendre incessamment à Paris, et, malgré les 
exigences que doit naturellement faire naître un jugement 
aussi favorable que le mien , c'est avec la plus ferme confiance 
que j'attends la confirmation de mon panégyrique , si même on 
ne trouve pas qu'il a été trop faible. 

Au mois de mars de l'année prochaine , nous devons avoir 
une troupe italienne dans laquelle on sejlatte de compter Ru- 
bini, Donzelii ; mesdames Grisi et Malibran avec d'autres ar- 
tistes distingués. Cette entreprise , garantie d'avance par le 
beau monde, aurait dit-on pour but , outre le plaisir qu'on en 
attend, de servir d'acte d'opposition contre l'ennuyeux réper- 
toire de Duport, et elle doit s'établir dans les commence- 
mens au théâtre de Joseph-Stadt. Cependant cette petite salle 
ne saurait contenir qu'un fort petit nombre d'auditeurs et les 
recettes resteraient inférieures aux dépenses ; peut-être en 
outre, ces héros du chant feraient-ils difficulté de paraître sur 
un misérable théâtre de faubourg et enfin on prétend que , de 
son côté, Duport a fait des propositions par suite desquelles 
on aurait définitivement choisi le théâtre de la porte de 
Carinthie. 

Nous avons vu le Pré aux Clercs , et cet ouvrage , quoique 
supérieurement exécuté par les chœurs et par l'orchestre, n'a 
produit presqu'aucun elfet à cause de la mesquinerie de la mise 



en scène. Les Deux Nuits, de votre Boyeldieu, ont procuré 
un vif plaisir aux connaisseurs qui se voient malheureusement 
dans la fâcheuse position d'être obligés de lutter contre le goût 
du public , et même de s'en tenir à une opposition directe. 
L'engouement pour les valses fait ici de si terribles progrès 
que le goût de la bonne musique en est presque entièrement 
anéanti. Comme on m'assure que l'usage des concerts en plein 
air s'est aussi établi chez vous , je ne puis que recommander, à 
vous comme au public parisien , de ne jouir de ce plaisir qu'a- 
vec la plus grande retenue. La valse, avec ses douces mélodies, 
son allure frétillante et son rythme si cadencé , représente vé- 
ritablement en musique l'usage des excitans dans la vie ordi- 
naire; or, la médecine et l'esthétique doivent vous apprendre 
que l'usage immodéré des excitans est mortel pour l'esprit 
comme pour le corps. Vienne, nous en offre aujourd'hui un 
déplorable exemple. Vienne, le bereeau de la musique, Vienne 
ou Gluck, Mozart, Haydn, Beethoven, Weigl, Hummel, 
Moschelès, et mille autres, ont élevé leur grandeur, où les pre- 
miers chanteurs du inonde ont célébré leurs triomphes, cette 
ville où au théâtre, à l'église, dans les salons, on entendait 
partout les accords d'une musiquenoble, sublime et puissante, 
Vienne est aujourd'hui sous le joug des Strauss et des Luuner. 
Les soirées de ces musiciens sont fréquentées pa; - la société la 
plus distinguée , et c'est à peine si les marchands de musique 
osent offrir à leurs chalands autre chose que des compositions 
analogues à celles de ces deux hommes. L'effet tout matériel 
produit par celte espèce de musique est suffisamment constaté 
par le grand nombre de dames qui s'empressent à ver.ir l'en- 
tendre; le cercle de ceux dont le goût est resté pur va toujours 
en' se rétrécissant, et le pis est que rarement il s'élève une voix 
puissante pour s'opposer à ce débordement. Nous avons pour- 
tant l'espérance de voir bientôt le torrent rentrer dans ses li- 
mites, et l'illusion du public se dissiper. 

Malgré ce fâcheux état de choses, Roberl-le-Diable, de 
Meyerbeer , se soutient toujours avec succès. Breiting ( Ro- 
bert) est vraiment un ehanteur qui fait chaque jour de nou- 
veaux pas jvers la perfection. Staudigel (Bertram) est doué 
d'une voix merveilleuse; il est assurément la première basse 
de l'Allemagne, et madame Emst est une chanteuse à roula- 
des du premier mérite. Le talent de ces artistes , réuni au génie 
du compositeur , assure pour long-temps à cet ouvrage un suc- 
cès brillant et durable. 

La Chiaradi Rosenberg,àc Ricci, n'a offert rien d'intéres- 
sant si ce n'est un duo comique et un trio. Le Serment, au 
contraire, a beaucoup réussi au théâtre de Joseph-Stadt, et 
malgré les ressources très-bornées de ce théâtre, on a fort 
applaudi l'exécution dirigée avec le plus grand talent par le 
maître de chapelle Conradin Kreutzer. Le directeur du théâ- 
tre Royal, Duport, vient de mettre cet opéra à l'étude, et 
presse les répétitions avec activité. 

Les attaques de Henri Herz et de ses imprudens amis con- 
tre le gérant de la Gazette Musicale, ont excité ici l'intérêt gé- 
néral , et je ne pense pas avoir besoin d'ajouter que Cet intérêt 
se concentrait sur vous seul, car c'est vraiment folie de vouloir 
employer la force et la violence pour contredire un jugement 
juste et confirmé depuis long-temps par l'assentiment de tous 
les musiciens. J'avoue que tout le inonde ne peut pas sentir 
d'après les règles de l'esthétique ; j'ajoute même qu'il ne doit 
pas en être ainsi, car dans ce cas, le musicien et le critique 



34,8 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



qui, à une manière de sentir vraie, joindraient des études 
consciencieuses , se trouveraient n'avoir aucun avantage sur la 
masse du public. S'il arrive à un musicien d'être bien inspiré 
par le hasard , et de produire à son insu quelques idées heu- 
reuses , il ne lui sera pas plus permis de s'en glorifier qu'il ne 
serait permis à un homme qui aurait gagné un numéro à la 
loterie d'attribuer le choix de son numéro à la puissance de ses 
facultés intellectuelles. Un tel musicien doit jouir de son bon- 
heur dans un modeste silence, et réserver son courage pour la 
mauvaise fortune. Puisqu'il tire des avantages pécuniaires de 
l'heureux hasard qui l'a favorisé, qu'il sache se borner là, et 
qu'il ne vienne pas ambitionner une gloire qui ne lui appar- 
tient fpas. Que M. Herz ait emprunté aux compositions de 
Hummel , Ries , Kalkbrenner , et surtout de liloschelès beau- 
coup de passages (ce n'est pas ce qu'il y a de plus mal dans ses 
œuvres), et qu'il les ait habillées de formes italiennes moder- 
nes qui, à tout prendre, ne sont pas de son invention , c'est 
ce qui a été dit assez souvent en Allemagne ; et parce que la 
critique fatiguée de répéter toujours le même reproche a eu le 
tort impardonnable de se taire un moment, et par cela même 
d'augmenter le mal , M. Herz se croit offensé lorsque quel- 
qu'un vient lui dire la vérité ! Je ne veux cependant pas lui 
contester toute espèce de mérite; ses études contiennent plu- 
sieurs excellens 'exereices pour les doigts ; il ne manque pas 
non plus de goût , et il semble avoir été créé tout exprès pour 
un public sans prétention. Après tout, peut-on c-mser avec 
tout le monde sur des sujets savans, esthétiques , intéressans, 
qui présupposent le sentiment et la réflexion? Combien d'hom- 
mes ne seraient pas condamnés à un éternel silence s'il fallait 
retrancher de leur vocabulaire : Comment vous portez-vous ? 
avez-vous hien dormi? ou bien, aimez-vous la bonne chère, 
le bon vin ? et autres phrases analogues. Les compositions de 
Herz contiennent des choees tout aussi intéressantes , tout aussi 
indispensables à ce genre de public dont nous parlons , et l'on 
y trouve parfois des jongleries techniques , triste résultat 
d'une pratique vide d'idées, et plus propre à intéresser l'œil 
qu'à charmer l'oreille. Je ne conseille pas à M. Herz de venir 
à Vienne avec de telles prétentions. La salle de concert ne réus- 
sirait que difficilement à couvrir les fiais de voyage, et son or- 
gueil ne saurait manquer d'être froissé par la rareté des ap- 
plaudissemens. Tout au contraire, je pense qu'il doit être le 
très-bien venu dans beaucoup de soirées dansantes, s'il y joue 
ses quadrilles et ses galops. 

Il se prépare ici une grande fête mnsicale à laquelle doivent 
prendre part 600 musiciens 'environ , et destinée, suivant le 
programme, à opposer une digue à la tendance si frivole de la 
musique nouvelle. On doit, le 6 et le 9 novembre , exécuter 
l'oratorio de Haendel Belizard , nouvellement instrumenté par 
Mosel. A.Z. 



NOUVELLES. 

^ La \ 1 ] e représentation de Roberl-le-Diable a été une 
des plus brillantes. Tout ce que Paris renferme de plus à la 
mode s'était donné rendez-vous à 1 Opéra; madame Damo- 
reau reparaissait après une assez longue maladie, et son émo- 
tion, sans rien ôter à l'admirable jusiesse de son chant , an- 
nonçait cependant un peu d'affaiblissement dans sa voix. Quant 
à Levasseur qui n'avait pas joué depuis trois mois le rôle de 
Bertram, il a paru sublime. Nous devons des éloges à madame 
Dorus-Gras dont le double talent d'actrice et de chanteuse 
grandit tous les jours. Le trio a produit un effet tel que Levas- 



seur, Nourrit et madame Dorus ont été redemandés à grands 
cris après la représentation. La recette a dépassé g ,000 francs. 
*^ Aujourd'hui dimanche l'Opéra donne une représenta- 
tion extraordinaire composés de la Tempête, du 1° acte de 
Guillaume-Tell , et du deuxième acte du ballet-opéra de la 
Tentation. L'orchestre exécutera la fameuse ouverture du 
Freischutz de Weber. 

+ % Toujours foule au thàtre Nautique. Nous garantissons 
cent représentations à ce ballet dont nous parlerons plus au 
long dans notre prochain numéro. 

+ * + La foule se porte à toutes les représentations des Bouffes. 
Quel que soit l'ouvrage que l'on nous donne. 'Lenthousiasme 
des ddettanti est tel , que sans courir aucun danger , l'admi- 
nistration de ce théâtre pourrait faire lithographier l'affiche. 
Aujourd'hui théâtre italien: et pendant toute la saison le 
monde fashionable de Paris ne manquera à la salle Favart. 

±* Madame Pasta vient de faire fiasco à Bologne. La Norma, 
le chef-d'œuvre de Bellini , et il y a peu d'années le triomphe 
de cette cantatrice, lui a causé celte mésavanture. Se retirer du 
théâtre , c'est un bon conseil à donner à un aussi admirable ta- 
lent : Madame Pasta arrivée à sa maturité doit jouir des fruits 
de ses peines ; elle possède les terres les plus belles , et envi- 
ron 60,000 livres de rentes. 

* Il parait certain que MM. Robert et Severini , directeurs 
du théâtre royal Italien , vont obtenir pour six ans, la direction 
de l'Opéra de Londres. 

+ * Le marchand jorain nommé Valentin , pendant les répé- 
titions , se montrera la semaine prochaine à i'Opéra-Comique , 
Le Libretto , est, dit-on, fort intéressant et offre de situations 
neuves et dramatique. Quant à la musique elle est due à un 
jeune compositeur : il faut l'entendre avant de ne rien pré- 
juger. 

* La Somnambula, reprise jeudi dernier, a fait le plus 
grand plaisir. Rubini a chanté d'une manière ravissante, et 
mademoiselle Grisi l'a parfaitement secondé. 

%La huitième représentation de la Tempête, accompagnée 
parla ravissante Fanny Elssler, a lieu aujourd'hui dimanche 
Ce fait équivaut à un aveu de la part du directeur. 

„% Le Chalet continue ses succès à l'opéra-comique : In- 
chindi y est maintenant parfaitement impalronisé, et ce théâ- 
tre possède en lui une des meilleures oasse- tailles. 

+ % Mademoiselle Francilla Pixis a obtenu un brillant succès 
à Francfort; elle a chanté le 3 e acle d'Othello en italien, et 
quatre morceaux , dans un concert donné au grand théâtre de 
cette ville. 

+ * t Le conseil municipal de Rouen a envoyé une députation 
de trois de ses membres à Paris, pour aller chercher le cœur 
de Boïeldieu, que la veuve du célèbre compositeur a accordé à 
la ville de Rouen. Ce sont MM. Henri Barbot, Blanche et Le- 
gentil qui ont été désignés pour remplir celte mission. Le cœur 
de Boïeldieu sera déposé dans le cimetière Monumental, où une 
colonne sera élevée aux frais de la ville. Le conseil a voté pour 
cet objet une somme de 12,000 francs. Il a été eu outre décidé 
que la promenade désignée jusqu'ici sous le nom de Pelite-Pro- 
vence, serait désormais appelée cours-Boieldieu. 

* Le magasin de musique de M. Troupenas vient d'être 
acireté 300,000 francs par M. Deloi, libraire éditeur de la 
France Pittoresque. 

*. Nous recommandons avec satisfaction l'établissement 
pour la location de pianos, que 51. Ferry de Boulogne, vient de 
former à Paris, rue de Bichelieu, n° ï00. On truuve dans ses 
magasins , des pianos neufs des meilleurs (acteurs de Paris, tel 
que de MM. Pape , Pleyel , Pelzold . Pfeiffer, Wetzels, Klepfer, 
etc.-, lesprix de location sont modérés. Un établissement de 
ce genre ne peut manquer de réussir. 

* On vient d'engager à I'Opéra-Comique M. Riquier, ac- 
teur qui sort du théâtre de Lille. 

* L'opéra ch'-nois que promettent MM. Scribe et Auber, 
aura , dit-on, pour titre : le Chenal de Bronze. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER 



paris. — Imprimerie il'EVERAT, rue da Cadran 



USICALE 



RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , BERTON (membre de l'Institut), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , A. GUEMER HALÉVY 

(professeur de coulrepoint au Conservatoire), Jules janin , liszt, lesueur (membre de l'Institut), j. mainzer, marx 
(rédacteur de la gazette musicale de berlin), d'ortigue , panofka , richard, j. g. seyfried (maître de chapelle 
à Vienne), f. stcepel, etc. , etc. 



1" ANNÉE. 



X 



a. 



prix de l'abonnes!. 


PARIS. 


DÉPART. 


ÉTHANG 


fr. 


Fr. <•. 


Fr. c. 


3 m. 8 


8 75 


9 50 


6m. 45 


t6 50 


18 » 


tan. 30 


33 » 


56 » 



£a t&azette ittusiiial* i>e Claris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 



On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu, 97; 
et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

Ou reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à la musiqu 
qui peuvent intéresser le public. 



PARIS, DIMANCHE 2 NOVMEBRE )83'< 



Les lellres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent être affranchis, et 
adresses au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



GUILLAUME -TELL, 

4 e article. — 3 e et 4 P acte. 

Nous avons laissé Arnold au désespoir, ne respirant 
que guerre et que vengeance. La mort de son père lui 
imposant de nouveaux devoirs, l'arrache brusquement 
au charme qui l'eût entraîné peu a peu jusque dans les 
rangs des ennemis de son pays. Plein de sinistres pen- 
sées , ses paroles a Mathilde au commencement de l'acte 
suivant, décèlent une sombre et farouche préoccupation. 

« Je reste pour vtnger mon père. — 
» Qu'espérez-vous? — C'est du sang que j'espère; 
» Je renonce aux faveurs duj>orl; 
» Je renonce à tout ce que j'aime , 

u A la gloire, à vous-même... — 
)> A moi, Melctal? — Mon père est mort. » 

L'expression de ces sentimens tumultueux règne dans 
toute la longue ritournelle qui précède et prépare l'en- 
trée en scène des deux amans. Après un court mais éner- 
gique récitatif, où nous retrouvons encore une phrase de 
cinq mesures dite en entier par Arnold sur une seule note 
le niî'j commence le grand air Agitato de Mathilde. Ce 
morceau n'est pas a son début, aussi heureux dans le 
choix des mélodies et dans le sentiment dramatique que 
nous le trouvons a la fin. Il semble que le compositeur 
l'ait commencé de sang-froid et se soit animé peu à peu a 
mesure qu'il se pénétrait de son sujet. La première phrase 
est ce que nous pourrions appeler une phrase a compar- 
titnens ; elle est de la famille innombrable des mélodies 



de huit mesures , dont quatre sur l'accord de la tonique 
et autant sur celui de le dominante, comme celles qui 
se trouvent au commencement de presque tous les con- 
certos de Viotti, de Rode, de Kreutzer et de leurs imita- 
teurs. Ce style qui se laisse deviner de fort loin aurait 
du, ce me semble, être abandonné définitivement par 
Rossini dans la composition de son dernier et peut être 
de son plus important ouvrage. En outre , les deux vers 
qui suivent : 

« Dans ma cour quelle solitude .' 
» Tu ne seras plus près de moi. » 

sont loin d'avoir été rendus en musique avec la sensibi- 
lité qu'ils exigent impérieusement. C'est glacial et com- 
mun, malgré une instrumentation qui pourrait être moins 
tourmentée dans sa richesse surabondante. Comme pour 
faire oublier ce début tant soit peu scolastique, la péro- 
raison est admirable d'originalité , de grâce et de senti- 
ment. L'imagination la plus exigeante ne saurait deman- 
der au compositeur des accens plus vrais ni plus nobles, 
quand il fait dire a Mathilde avec un mélancolique 
abandon : 

« Sur la rive étrangère 
» Si je ne puis à ta misère 
» Offrir mes soins consolateurs, 
» Mon âme te suit tout entière; 
» Elle est fidèle à tes malheurs. » 

Nous ne sommes pas aussi satisfaits de l'ensemble h 
deux voix qui termine la scène. Il devait être déchirant 
comme l'adieu de deux amans qui se séparent pour ne 



350 



GAZETTE MUSICALE 



plus se revoir; il n'est, à part la vocalise chromatique 

de Mathilde sur le mot Melcthal, que brillant et sur- 

chargéd'instrumens à vent, sans oppositions ni contrastes. 

Malgré cela , il est fort à regretter, ne fût ce qu'à cause 

des beaux élans d'inspiration que nous avons signalés , 

que cette scène soit aujourd'hui entièrement supprimée 

a la représentation. L'acte commence à présent parle j un opéra italien , bien italien, mais dans une conception 

chœur des soldats de Gésier, célébrant d'une façon rude : comme Guillaume Tell, où la raison a droit de cité, 

et fière le centième anniversaire de la conquête de la j où tout n'est pas exclusivement consacré à faire briller 

Suisse et son adjonction a l'empire germain. Puis on les chanteurs, un tel morceau est plus qu'un contre- 

danse, comme de raison, on trouverait a l'Opéra, pré- sens, c'est un non-sens. Le récitatif suivant remplit 



« Espoir de ma race , 
» O toi que j'embrasse, 
» Porte au loin tes pas. » 

il ne devrait que lui faire un signe et prononcer rapide- 
ment ces deux mots : Sauve-toi. S'appesantir dans un 
andanle sur cette idée serait indifférent peut-être dans 



texte à ballets jusque dans une représentation du juge- 
ment dernier. N'importe, les airs de danse tout impré- 
gnés de tournures mélodiques suisses, sont d'une rare élé- 
gance et tous (j'en excepte cependant l'allégro en sol 
intitulé pas de soldats) ont été écrits avec soin. C'est au 
milieu de ce ballet que se trouve la fameuse tyrolienne 
aujourd'hui populaire, si remarquable par ses modu- 
lations et le rhylhnie vocal qui lui sert d'accompagne- 
ment. AvantRossini on n'avait pas fait entendre au théâ- 
tre des successions immédiates d'accords a l'aspect de 
toniques d'un caractère tranché, comme celle qu'on re- 
marque a la trente-troisième mesure, où la mélodie 
arpège dans l'accord majeur de si naturel, pour retomber 
aussitôt dans celui de la tonique véritable sol. Ce petit 
morceau que Rossini a écrit sans doute un matin en dé- 
jeunant , a eu un succès vraiment incroyable , pendant 
que des beautés d'un ordre incomparablement supérieur 
n'ont obtenu qu'un nombre assez restreint de suffrages. 
11 est vrai que ces suffrages étaient d'une toute autre na- 
ture que ceux qui avaient si bien accueilli la jolie tyro- 
lienne. Aux yeux de certains compositeurs, les applau- 
dissemens de la foule sont utiles mais peu flatteurs, pour 
ces artistes l'opinion des esprits élevés est seule de quel- 
que prix. D'autres au contraire ne font cas que de la 
quantité, fort peu de la qualité. Comme les sauvages de 
l'Amérique, avant que des relations plus fréquentes avec 
les Européens leur eussent appris la valeur des mon- 
naies, ils préfèrent cent sous a une pièce d'or. 

Après les danses vient la fameuse scène de la pomme. 
Le style en est généralement nerveux et dramatique. 
Une phrase de Tell nous paraît d'un bien beau carac- 
tère , c'est sa réponse a l'exclamation de Gésier : 

« C'est là mon prisonnier. — 
Guill. » Puisse-t-il être le dernier ! » 

Ce que je crois au contraire absolument faux de sen- 
timent et d'expression, c'est le mouvement de Tell au 
moment où, concevant des craintes pour son fils, il le 
prend a part, l'embrasse et lui ordonne de fuir. 

Au lieu de : 



exactement les conditions que nous venons d'indiquer. 

« Rejoins ta mère, je l'ordonne; 
« Qu'au sommet de nos monts la flamme brille et donne 
u Aux trois cantons le signal des combats. » 

Ce débit précipité rend plus sensible encore le défaut 
d'expression dont on est choqué la première fois que 
cette même idée se présente. Mais quelle revanche prend 
le compositeur dans les touchans avis de Guillaume à 
Jemmy : 

« Sois immobile , et , sur la terre , • 

» Incline un genou suppliant. » 

Comme l'accompagnement des violoncelles pleure 
admirablement sous le chant de ce père dont le cœur se 
brise en embrassant son fils ! Et cet orchestre presque 
silencieux ne laissantentendre que àesaccoriispizzicato, 
coupés par des repos d'une demi-mesure ! Et ces bassons 
qui tiennent pianissimo de longues notes plaintives ! 
comme tout cela est plein d'émotions, d'angoisses, et 
exprime l'attente du grand événement qui va s'accom- 
plir ! Les dernières phrases du chant : 

« Jemmy! Jemmy songea ta mère ; 
« Elle nous attend tous les deux. » 

sont d'une irrésistible vérité; cela arrache les entrailles. 
Oh! les partisans du suffrage populaire ont beau dire, 
quoique cette sublime inspiration n'excite que de rares 
et froids applaudissemens, il y a quelque chose là dedans 
de plus noble, de plus haut, de plus fait pour qu'un 
.homme s'enorgueillisse de l'avoir produit, que dans une 
tyrolienne gracieuse, fût-elle applaudie par cent mille 
mains et chantée par les femmes et "les enfans de toute 
l'Europe. Il y a une différence entre le joli et le beau ! 
Affecter de se ranger du côté du grand nombre pour faire 
valoir de petites gentillesses au dépens de ce qui s'adresse 
aux sentimens les plus intimes du cœur, s'est se montrer 
industriel habile, mais non pas artiste qui sent sa dignité 
et son indépendance. La première partie du finale de ce 
troisième acte renferme un passage d'un admirable éner- 
gie, qui toujours a été annihilé à l'Opéra parla faiblesse 



DE PARIS. 



des moyens de la cantatrice: je veux parler de cet éclat 
soudain qui e'chappe à la timide Mathilde. 

«Au nom du souverain je le prends sous ma gai de. 
» Quand toul un peuple indigné \ous regarde, 
» Osez, osez l'arracher de mes bras. i> 

Cette indignation est heureusement rendue tant parla 
voix que par les instrumens; c'est vrai comme Gluck et 
Spontini.Lethèmesyllabiqueduchœurd'hommes« quand 
l'orgueil les égare » accompagnant le chant si ingénieu- 
sement modulé des soprani est d'un excellent effet. La 
stretta de ce chœur ne contient au contraire que des cris 
furieux, que motivent les paroles il est vrai, mais qui ne 
produisent aucune émotion sur l'auditoire dont ils bru- 
talisent l'ouïe fort inutilement. La encore, il eût fallu 
peut-être changer les vers du libretto , car il était fort 
difficile si non impossible de dire : « Anathème a Gésier » 
autrement qu'avec de furibondes vociférations qui ne 
comportent ni mélodie, ni rhythme, et empêchent par 
leur violence toute appréciation de l'harmonie. 

Le quatrième acte nous ramène les passions indivi- 
duelles et par conséquent un repos nécessaire après le 
le fracas de l'acte précédent. Arnold vient revoir la chau- 
mière déserte de son père; son cœur rempli d'un amour 
sans espoir, de projets de vengeance, tous ses sens agités 
par les scènes de sang et de carnage toujours présentes à 
sa pensée, succombent accablés sous le poid du plus dé- 
chirant contraste. Tout est calme et silencieux. C'est la 
paix. C'est la tombe. Et le sein sur lequel il lui serait si 
doux en un pareil moment de répandre les larmes de la 
piété filiale, ce cœur auprès duquel seul !e sien pourrait 
battre avec moins de douleur, l'infini l'en sépare... Ma- 
thilde ne sera jamais a lui La situation est poétique, 

elle est d'une tristesse poignante même , aussi a-t elle 
inspiré au musicien un air que nous n'hésitons pas a ap- 
peler le plus beau de la pièce. Toute l'ame souffrante du 
jeune Melchtal y est répandue; les plus douloureux re- 
tours sur le passé y sont peints avec de ravissantes mé- 
lodies; l'harmonie et les modulations n'y sont employées 
que pour renforcer l'expression mélodique, jamais par 
caprice musical ; l'allégro avec chœurs qui suit est plein 
de fougue, il couronne dignement une aussi belle scène. 
Ce morceau cependant , h en juger par les applaudisse- 
mens qu'il reçoit, ne produit sur le public qu'un assez 
médiocre effet. C'est trop fin pour lui y les nuances déli- 
cates de celte nature lui échappent presque toujours 

Ah! si l'on pouvait réduire le public a une assemblée de 
cinquante personnes sensibles et intelligentes, quel bon- 
heur alors de faire de l'art ! . . . — Le trio accompagné des 
instrumens a vent seuls, et la prière pendant l'orage , qui 
succèdent a l'air dont nous venons de parler , ont été 



supprimés avant la première représentation. Cette cou- 
pure est bien fâcheuse surtout à cause de la prière qui 
nous paraît être d'un pîttoresqne achevé. D'ailleurs la 
donnée musicale du morceau étaitassez neuve pour qu'on 
fit une exception en sa faveur. Sans doute il y eut, lors 
de la mise en scène, quelques raisons de machines ou 
de décors qui firent supprimer cette partie intéressante 
de la partition ; il n'y avait donc pas a hésiter, on sait 
qu'à l'Opéra les directeurs supportent la musique. 

Dès ce moment, jusqu'au chœur final, nous ne trou- 
vons plus guère que du remplissage. Ce sont des éclats 
d'orchestre pendant que Guillaume .lutte sur le lac avec 
la tempête; des fragmens de récitatif entremêlés de 
chœur, etc.; toutes choses que le musicien écrit avec la 
certitude qu'on ne les écoutera pas. Le dernier chœur, 
au contraire : 

« Tout change et grandit en ces lieux... 
« Quel air pur ! » 

est une belle expansion harmonique. Les ranz de vaches 
flottent gracieusement sur ces larges accords, et l'hymne 
solennel de la liberté suisse s'élève vers le ciel, impo- 
sant et calme, comme la prière de l'homme juste. 

H. Berlioz. 



HISTORIQUE DE LA REPRÉSENTATION 

DE 

RUBINI A CALAIS. 

Nos lecteurs ont sans doute oublié déjà une espèce de conte 
fantastique qui parut il y a quelques semaines dans la Gazette 
Musicale, sous le titre de Rubini à Calais. Quoique le prétendu 
bénéficiaire n'y fut ni nommé ni désigné en aucune façon et 
malgré la couleur générale de l'article qui n'avait aucun carac- 
tère sérieux qui pût faire croire à l'authenticité des détails, le 
célèbre chanteur, qui en était le héros, nous ayant assuré que 
cette plaisanterie avait fait de la peine à un professeur de mu- 
sique de Calais fort honorable, sous tous lesrapporls; qui s'est, 
en effet, occupé de monter cette représentolion, nous nous 
empressons de dire en peu de mots ce que nous tenons aujour- 
d'hui de Rubini lui-même. 

M. *** professeur de musique à Calais désirant faire quelque 
chose d'agréable à la Société philharmonique de celle ville, 
élait allé à Londres engager Rubini pour un conçut qui devait 
avoir lieu à son passage, moyennant la somme de i2uo francs 
qu'on lui offrail. Rubini ne voulut accepter que 1000 francs el 
promit de se trouver à Calais au jour indiqué. Mais ses enga- 
gemens à Manchester l'ayant retenu plus long-temps qu'il n'a- 
vait compté, le concert annoncé manqua en effet. Quand la 
séance put enfin avoir lieu, Rubini s'étaul informé du chiffre de 
la recette apprit qu'il lie s'élevait pas au dessus de 1200 francs 
el que, par conséquent, ses mille francs ajoutés aux frais de la 
soirée formeraient un total excédant de beaucoup la somme 
perçue. 

Le directeur du théâtre lui avait fait le malin même la 



352 



GAZETTE MUSICALE 



proposition de donner une représentation complète pour la 
somme de 600 francs ; Rubini n'avait pts accepté. Mais en pen- 
sant au déficit qui se trouvait dans la recette du conçoit, il 
réfléchit qu'un moyen excellent de le combler serait que les 
intéressés allassent s'arranger avec le directeur pour une repré- 
sentation, promettant pour son compte de jouer gratuitement. 
Ils y consentirent, l'arrangement eut lieu et la représentation 
se passa à peu près comme nous l'avons raconté. Bien loin que 
le personnage imaginaire que nous avons peint comme un 
malheureux sans asyle puisse offrir aucun trait applicable à 
M. ***, nous savons pertinemment que la maison de cet artiste 
distingué est toujours ouverte à ceux de ses compatriotes que 
poursuit la mauvaise fortune. II est donc impossible que per- 
sonne ait pu voir là dedans autre chose qu'un jeu d'esprit fort 
inoffensif. 

Hector Berlioz. 



FÊTES MUSICALES DE BRUXELLES. 

( 25 ET 26 SEPTEMBRE. ) 

A l'exemple de l'Allemagne et de l'Angleterre , la Belgique 
vient de fonder une association qui a pour but le progrès de la 
musique. Cette heureuse idée , elle la doit à M. Fétis , appelé il 
y a environ dix-huit mois à Bruxelles pour y diriger le conser- 
vatoire et la musique particulière du roi Léopold, grand ama- 
teur et compositeur lui-même. Une pareille institution, assise 
sur des bases larges , ne peut produire que des résultats fé- 
conds et heureux pour la prospérité de l'art musical dans ce 
pays. L'association, cette conquête moderne, dont l'utilité est 
incontestablement établie pour l'industrie, ne doit pas rendre 
de moins grands services aux arts et particulièrement à la mu- 
sique. C'est par elle qu'on inculquera aux masses le goût de la 
musique grandiose et poétique ; c'est par elle qu'on excitera en- 
tre toutes les villes une noble émulalion qui tournera au profit 
delà généralité. Le goût de la musique est à la vérité assez ré- 
pandu dans la Belgique ; mais malheureusement ce goût est 
dirigé presqu'exclusivement vers la musique de petite dimen- 
sion , sans portée artistique, sans poésie en un mot; musique 
industrielle , comme l'a si bien nommée Berlioz , telles que les 
variations Kaleïdoscopiques , les fantaisies commandées par 
les éditeurs , les romances sans rythme ni modulations , les 
morceaux an anges, le déluge de valses, contredanses et ga- 
lops dont l'harmonie élégante saute constamment de la toni- 
que à la dominante, et remonte toujours avec la même élé- 
gance de celle-ci à la première ; toute musique enfin plate et 
sans couleur, où il n'v a ni poésie ni dignité. C'est ce goût qui 
attriste tous les vrais amis de l'art et qu'il faut extirper; ce 
sont les fabricans de cette honteuse marchandise, véritable 
poison qu'on ne doit se lasser de traduire devant le tribunal du 
public , au moyen de son organe habituel , la presse. Gloire 
donc à ceux qui travaillent à l'extermination de pareilles plati- 
tudes ! gloire aux auteurs de l'association belge ! car l'accom- 
plissement de leur projet est certes un des moyens les plus 
propres à détourner les niasses de ces misérables avortons , de 
les familiariser avec les chef-d'œuvres des plus grands maîtres, 
surtout en ce qu'elle donne la faculté de les exécuter d'une ma- 
nière digne d'eux et seule capable d'en faire apprécier toutes 
les beautés. Applaudissons à ces efforts , et formons des vœux 
pour que cet heureux exemple soit bientôt suivi par la France! 



la France, qui vient de perdre avec Choron son admirable in- 
stitution de musique religieuse , où l'on voyait accourir tout ce 
que Paris renferme d'amateurs éclairés et d'artistes conscien- 
cieux pour y étudier les chefs-d'eeuvres des écoles italiennes et 
allemandes. Maintenant que deviendront pour nous toutes ces 
belles compositions? où sera-t-il possible de les entendre? Et 
quand même on le voudrait , où trouverat-on les moyens de 
les exécuter, si on laisse se perdre la tradition de cette exécu- 
tion large dont Choron avait su si bien inspirer l'esprit à ses 
élèves? car autre chose est de chanter les mâles compositions 
des Haendel , des Bach, des Léo, des Porpora, des Caris- 
simi, des Paleslrina, des Scarlatti, des Monterende, dïAlle- 
gri, et de vocaliser les cavatincs à gargouillades de nos opé- 
ras ultramontains modernes. Eh bien! tous ces chef-d'œuvres 
seront bientôt perdus pour nous!... Qu'on se hâte donc de pa- 
rer à l'incurie ou à l'ignorance de nos administrateurs des 
Beaux Arts qui viennent de supprimer ce dernier asile des 
Haendel et autres. Qu'on se hâte de former, à l'exemple de la 
Belgique , une vaste association qui comprendra toutes les 
villes du royaume ; que chacun vienne déposer aux pieds de 
cette noble institution ses petites haines et ses rivalités; alors, 
et seulement alors la France acquerra ce degré de prospérité 
artistique auquel elle est digne de s'élever , et dont elle possède 
dans son sein tous les élémens. 

Jetons un conp-d'œil sur la première réunion de l'association 
belge. Si le résultat n'a pas toujours répondu à l'attente, cela 
tient à des causes que nous développerons'plus loin, el surtout 
aux difficultés immenses qui sont inséparables d'une première 
organisation. Nous ne parlerons pas du service funèbre qui a 
été célébré le 23 septembre à Sainle-Gudule , et où l'on a exé- 
cuté le Requiem de Cherubiui , nous n'y avons pas assisté ; tout 
ce que nous avons pu en apprendre, c'est que l'exécution en a 
été assez médiocre. Il est vrai que ce n'était pas l'association 
qui s'était chargée de l'exécution de cette magnifique composi- 
tion , msis bien les musiciei.t ordinaires de l'église. Pour notre 
part , nous avons regretté beaucoup que l'association ne se fût 
pas occupée de cette œuvre; c'eût été certes mille fois préféra- 
ble à ce concert en plein air an 25, donton attendait des effets 
merveilleux , mais qui a été loin de les produire. 

A ce concert, il n'y avait pas i4oo musiciens, comme on l'a- 
vait annoncé d'avance, mais 600; c'est encore une réunion 
assez respectable pour obtenir des résultats immenses partout 
ailleurs qu'en plein air. Car je dirai avec Berlioz « il n'y a pas 
de musique possible en plein air , pour mille et une raisons 
dont la moindre est qu'on n'entend pas. Non , on n'entend 
pas ! on n'entend ni nuances , ni même un seul accord bien net, 
bien complet. L'harmonie est là sans force, sans puissance; la 
mélodie sans expression, sans chaleur vitale; toute idée poé- 
tique y est insaisissable , ou devient un hors-d'œuvre absurde. 
Tout se réduit et se réduira toujours , dans un orchestre en 
plein air, à un bruit rythmé , sur lequel surnagent ça et là quel- 
ques lambeaux de sautillante mélodie que le timbre perçant de 
la petite flûte fait entendre malgré les coups de tampon et les 
beuglemens c'u taureau ophicléide. » Nous établissons néan- 
moins encore une différence selon les lieux. Ainsi, par exem- 
ple, dans les concours de musique qui ont lieu fréquemment 
dans la Belgique et dans le département du Nord , l'exécution 
qui a lieu ordinairement sur une place publique , est sans con- 
tredit beaucoup moins incomplète que celle qui a lieu en plein 
air, dans un lieu isolé de tout comme le Jardin-Botanique de 



Bruxelles. Le cercle de maisons qui entourcnl les places publi- 
ques aide au moins à refouler les sons -vers l'oreille de l'audi- 
teur. Nous savons bien que la différence n'est qu'un degré du 
plus ou moins incomplet , mais encore cette différence ne laisse 
pas que d'être assez sensible. Par cela seul, le concert monstre 
n'a donc pas produit l'effet qu'on en attendait. S'il nous était 
permis de donner un conseil , ce serait de renoncer dorénavant 
à la musique en plein air et de la remplacer par un concert 
dans un loeal 'fermé, où l'on ferait entendre une messe de 
quelque grand compositeur; ou bien , si vous tenez absolument 
à votre concert-»(on.sr/*e, cherchez un emplacement assez vaste 
pour contenir et vos exéculans et les auditeurs. Sans cela vous 
aurez beau augmenter le nombre de vos musiciens , vous les 
centupleriez que toujours l'air seul absorberait les sons de la plu- 
part de vos insl rumens et que l'auditeur devrait se contenter 
de quelques sifflemens de petite flûte ou de quelques hurle- 
rai ens de trombounes. 

L'exécution a été satisfaisante à l'égard de certains mor- 
ceaux , et on peut dire que l'ensemble de ces morceaux eût été 
complet , c'est-à-dire aussi complet qne possible en plein air, 
sans la difficulté, pour celte masse d'exécutans , de saisir les 
battemens de mesure du chef d'orchestre qui se trouvait placé 
dans une trop grande obscurité. L'écho, composé pour deux 
orchestres par M. Félis , est le morceau quia fait le plus de 
plaisir et qui a laissé le moins à désirer , tant sous le rapport 
de l'effet que sous le rapport de l'e<céculion. Je ne parlerai pas 
du mérile de la composition, il y a eu tout autant de mérite 
qu'il peut y en avoir dans une pièce de ce genre , c'est-à-dire, 
autant démérite qui! peut y avoir à coudre ensemble quelques 
phrases de manière à ce que chacune de ces phrases et même 
chaque membre de phrase puisse être répété par les deux or- 
chestres alternativement. Nous avons regretté de voir sur le 
programme la belle ouverture de la Flûte Enchantée, chef- 
d'œuvre de savoir et de grâce ; si quelque composition devait 
être éloignée d'une aussi énorme machine, c'était bien celle-là. 
Aussi l'exécution y a été ce qu'elle devait être, lourde, et 
d'autant plus lourde, que le mouvement de l'allégro a été trop 
lent. L'ouverture de I/ans Heiling, musique de Marschener, ex- 
cepté quelques longueurs, contient de bonnes choses, et l'exé- 
cution en a été salisfaisanle. Je passe sur tous les pots-pourris 
et j'arrive à la bataille (Vittoria) de Beethoven. J'ai vu écrit 
sur le programme , composée par Beethoven; je doute néan- 
moins que que Beethoven ait composé cette symphonie pour 
deux orchestres militaires , je crois, au contraire , qu'elle a été 
faite pour grand orchestre symphonique. Quoi qu'il en soit, 
nous aurions pu donner une analyse de cette œuvre qui n'a 
pas encore été exéculée en France, à cause de quelques souve- 
nirs haineux qui s'y rattachent ; niais il faut bien le dire, l'exé- 
cution en a été tellement faible, que nous n'oserions entrepren- 
dre une pareille lâche, assez difficile déjà à une première audi- 
tion , lorsque l'exécution ne laisse rien à désirer. Quelle est la 
cause decctle faiblesse. Le manque de répétition? Le froid de 
la brise du soir ? Peut être les deux ; mais toujours esl-il que 
les adorateurs de Beethoven ont eu à s'affliger. Ajoutez tou- 
jours qu'on n'entendait pas ; impossible de distinguer, au mi- 
lieu de ce brouhaha-, autre chose que quelques coups de grosse 
caisse, ou quelques lambeaux de phrases siffiées par les petites 
flûtes. Enfin , il faut le dire une fris pour toutes, il n'y a pas 
de musique possible en plein «(/-.Combien n'est-il pas regret- 
table que tout ce temps et ces frais n'aient pas été dépenses 



pour une cause meilleure! Cependant, ce dernier essai était 
peut-être nécessaire pour convaincre ses auteurs de l'impossibilité 
de la réussite de ce genre de musique. Puissent-ils être con- 
vaincus!... 

Flâtons-nous d'arriver au concert du 26. Là au moins , nous 
entendrons de la musique et nous serons un peu dédommagé 
de la myslification du monstre-concert de la veille. 

Le concert a commencé par l'ouverture d'Anacréon, de Ché- 
rubini. Cette composition , connue de tout le monde, renferme 
de belles choses , mais n'est pas selon nous à la hauteur des 
compositions instrumentales modernes. Ce qui lui donne sur- 
tout un air suranné, c'est un trait de premier violon qui se 
trouve vers la fin et qui serait mieux placé dans un concerto 
que dans une ouverture. Outre que de semblables traits vieil- 
lissent , il est presqu'impossible qu'une virgtaine de violons 
exécutent un passage de ce genre avec uneprécision telle qu'on 
n'en croirait entendre qu'un seul. Celle ouverture a été bien 
rendue. Néanmoins, je reprocherai un peu de mollesse dans 
les atlaques , et c'est un reproche que je serai obligé de faire 
plus d'une lois. Malheureusement , je crains que cela ne tienne 
un peu à l'indolence naturelle et au caractère un peu apatique 
du pays. 

Jeviens à la cantate quia obtenu lepremier prix au concours. 
Elle dénote en son jeune auteur, M Busschop de Bruges, un 
talent réel qui lui fait le plus grand honneur. Plusieurs parties , 
Iraitées de main de maître, prouvent qu'il n'en est pas à son 
coup d'essai. Nous dirons même qu'il y a double mérite, 
quand on peut faire de la bonne musique sur un sujet aussi 
usé et sur des vers tels que ceux du concours. Nous ne les ci- 
terons pas , car tout le monde a pu en j uger comme nous dans 
les journaux, nous nous contentons seulement de dire que 
nous n'y trouvons de comparable que les cantates de concours 
de l'institut. Et à propos de l'institut, que diront ces messieurs 
lorsqu'ils apprendront qu'on ne s'est pas assuré d'avance si les 
concurrens savaient faire quelque belle et bonne fugue à trois 
ou à plus de sujets, ou bien quelque canon à l'écrevisse , soit 
même énigmatique ; preuve irrécusable, selon eux, que l'on a 
du génie et que l'on est apte à faire de la musique dramati- 
que? Que diront-ils du prix qui a été adjugé par des musiciens? 
Sans doute ils trouveront cette méthode absurde , à la bonne 
heure! Chez eux, à l'institut, oh! cela est bien mieux! là, 
lorsque le grand jour arrive, on assemble les peintres , les 
architectes , les sculpteurs , les graveurs en médailles et en 
taille douce, auxquels, par faveur spéciale sans doute , on ad- 
joint les musiciens ; et là, tous ces peintres, architectes , sculp- 
teurs , graveurs , etc. , décident à la majorité des voix non 
d'une médaille comme à Bruxelles , mais souvent de l'existence 
entière d'un compositeur. Cela est d'une absurdité incroyable, 
n'est-ce pas ? Eh bien! cela se fait au dix-neuvième siècle, à 
Paris, la ville la plus civilisée du monde !... Mais revenons à la 
cantale de M. Busschop. 

L'introduction et le premier récitatif sont d'un beau carac. 
1ère, les couleurs en sout fortes et pittoresque. L'andaiite qui 
suit est d'une facture large ; une mélodie simple et expressive . 
plusieurs modulations heureuses, et une instrumentation élé- 
gante et nourrie, font de ce morceau le meilleur sans contredit 
de la cantate. Vient après cela un chœur d'un beau style. Nous 
aimons moins le récitatif et le solo qui suivent. La mélodie, qui 
est une espèce de marche exécutée par le solo en même temps 
que par les instrunicns à vent dans le haut , n'a pas le carac- 



354 



GAZETTE MUSICALE 



1ère de grandeur dont le reste de la cantate est empreint. Il 
eût mieux valu, selon nous, entrelacer ce solo avec la reprise 
du chœur ; l'effet eût été plus chaleureux , et cela aurait donné 
du mouvement à cette partie qui est un peu froide, à cause du 
retour par trop symétrique du même chœur. Il est vrai que 
les vers sont horriblement disposés à cet effet; néanmoins, 
M. Busschop a assez de talent pour surmonter un pareil 
éceuil. En résumé , cette composition décèle un vrai mérite , et 
prouve que son auteur est capable de s'élever plus haut. L'exé- 
cution de la partie principale était confiée à un amateur qui a 
fait preuva de zèle, mais dont la voix n'est pas assez forte- 
ment timbrée pou.' un morceau de ce genre. — Je ne puis m'em- 
pêcher de dire en passant combien c'est pitié de voir la ma- 
nière dont la plupart des journaux belges ont rendu compte 
de la cantate de M. Busschop. Presque tous l'ont jugée selon 
leur couleur politique; ils n'ont pas craint d'abaisser l'art pour 
le mettre au niveau de l'esprit de parti. Aussi c'est la passion 
qui a pu seule dicter une pareille critique , car sans cela nous 
serions obligé de l'attribuer à une ignorance complète de l'art. 

Les morceaux choisis du sublime oratorio, le Messie de 
Haendel, ont été généralement bien exécutés par les 280 chan- 
teurs fournis par les principales villes de la Belgique. 11 y a 
eu de l'ensemble et de la précision dans l'exécution. Les nuan- 
ces n'ont pas toujours été observées, et il manquait parfois de 
la vigueur : excepté ces petites taches , on peut dire que le ré- 
sultat en a été satisfaisant. Le solo de contralto a été bien dit 
par une jeune élève du conservatoire qui possède une voix 
pure et du sentiment musical. Tous ces morceaux ont été vi- 
vement applaudis. Telle est et sera toujours la puissance de 
cette musique , qu'elle éleclrisera même ceux qui sont le moins 
préparés à la goûter. Ces résultats sont d'un heureux augure 
pou; - l'avenir de l'associalion. 

L'ouverture héroïque (Bruxelles en "!83o et 1 83i ) composée 
par M. Daussoigne Méhul , directeur du conservatoire de 
Liège, ouvrait la seconde partie. C'est une grande et belle 
composition, mais dans laquelle on est fâché de rencontrer 
quelques moyens mécaniques, telle que coups de canon , feux 
de peloton, etc.; tout ce charlatanisme peut aider à couvrir la 
faiblesse de quelque composition médiocre; mais quand on a 
du talent comme M. Daussoigne, et qu'on est capable de faire 
un morceau tel que son ouverture, on doit éviter de se servir 
de pareils moyens. Cela ne peut plus faire d'effet que sur quel- 
ques badauds ou sur les bonnes d'enfans. Le quatuor sans ac- 
compagnement est bien pensé; la mélodie et l'harmonie en 
sont expressives. Les voix se marient bien , et la disposition en 
est élégante. Cette espèce d'invocation ou prière contraste heu- 
reusement avec l'introduction et le chœur final qui suit. Le 
chœur est plein de verve; il y a surtout un dessein mélodique 
dans les ténors qui s'enchiîne avec la partie de soprano dont 
l'ensemble forme un effet charmant. En somme , c'est un beau 
morceau. 

On a voulu dignement finir cette solennité, et pour cela on a 
choisi une des plus sublimes compositions du géant de la mu- 
sique, la symphonie en ut mineur de Beethoven. Que dire de 
cette œuvre coloss'ile! toutes les formes enthou^iastiques ne 
sont elles pas trop faibles? le vocabulaire ne contient pas d'ex- 
pression pour rendre le sentiment qu'elle inspire.Parlons de l'exé- 
cution, et surloul tâchons d'oublier un instant que nous l'avons 
entendue parle premier orchestre du monde, relui du conser- 
vatoire de Paris. A quelques nuances près, l'introduction a 



été bien rendue, le mouvement a été bien pris; mais il n'en a 
pas été de même de celui de l'adagio, il était un peu trop lent, 
ce qui a ôté à cette belle élégie une partie de son caractère et 
de sa naïveté. Le sémillant scherzo a élé bien dit, mais un peu 
lourdement. Quand au foudrayant début du finale, il a pro- 
duit son effet accoutumé, et ici moins qu'ailleurs on s'est aperçu 
du manque de vigueur. Cependant, il faut le dire, ce défaut a 
constamment dominé dans l'exécution générale. A part ces lé- 
gères fautes, l'exécution a été bonne, et aussi bonne même 
qu'il était possible de l'obtenir d'une réunion de 250 instru- 
mentistes dont la plupart se connaissaient peu ou point. Ajou- 
trz à tout cela la difficulté d'une première organisation , et l'on 
sera surpris d'un résultat aussi heureux. 

Le local était bien disposé et décoré avec goût; on a été so- 
bre de draperies, et on a bien fait. Le seul reproche qu'on 
pourrait adresser serait que l'estrade des exécutans éta : t peut- 
être trop petite : les musiciens y semblaient un peu gênés, et 
il est évident que les habits, les robes, etc. , ont dû briser les 
sons et les vibrations de manière à rendre beaucoup inférieur 
à ce qu'on devait en attendre l'effet d'une réunion aussi nom- 
breuse de voix et d'instrumens. 

Somme toute, il faut féliciter l'association belge de ses ef- 
forts. Le premier pas qu'elle vient de faire dans le progrès sera 
sans doute favorable aux destinées de l'ait dans ce pays; nous 
le désirons axec ardeur. Puisse ce noble exemple être imité par 
la France ! ( Vigie. ) 



THEATRE 1TALI :s/. 



La Straniera ; la Prova d'un Opéra séria. 

Madame Fink-Lohr a reparu deux fois dans la Straniera, je ne 
puis pas dire précisément qu'elle ait pris une revanche, mais 
elle a rajusté bien des choses et prouvé qu'elle ferait mieux en- 
core, si le public voulait l'encourager. Cette débutante pos- 
sède une belle et bonne voix de soprano , elle peut attaquer les 
sons élevés sans craindre que l'instrument refuse de sonner. 
Elle ne manque pas d'agilité, mais soit inexpérience ou timi- 
dité les résultais sont toujours incertains , les bonnes choses se 
rencontrent bien près des mauvaises, et sa gamme la mieux 
articulée, le trait chromatique le mieux attaqué amènent d'au- 
tres passages mal dirigés et d'une exécution vicieuse quoique 
moins difficiles. A la fin de la Straniera , madame Fink-Lohr 
nous a donné une cavaline qui n'est point de la partition , ca- 
vatine hérissée de traits scabreux dont elle a dit une partie 
avec bonheur et l'autre faihlement. Celte cavatine substituée au 
bel air : Or sei pago ciel tramendo , ne mérite pas tant d'hon- 
neur, on l'accepterait volontiers s'il ne fallait point faire le sa- 
crifice de l'air qu'elle remplace et qui est le meilleur de la par- 
tition. Or sei pago est à peu près dégarni de roulades, c'est 
une mélodie puissante et dramatique , d'un beau dessin, d'un 
mouvement noble et passionné; une cantatrice sûre de sa voix 
dans les cordes élevées doit toujours réussir dans l'exécution 
de ce morceau. Je conseille à madame Fink-Lohr de nous le 
rendre, son intérêt et le nôtre le réclament également. Tam- 
burini a chanté délicieusement sa romance Meco tu vient o 
misera! et Rubini comme à l'ordinaire s'est montré deux fois 
ravissant , merveilleux dans l'air de Niobe , car on le lui a fait 
répéter et c'est avec la même fraîcheur d'organe et plus de ri- 
chesse d'orneinens qu'il l'a redit. 

Dans la Prova d'un opéra séria, il n'y a ni pièce, ni mu- 



siquc , les acleurs groupés autour du maestro Campanone sont 
autant de compères pour lui donner la réplique et recevoir ses 
burlesques avis. Mais il y a le spirituel , le réjouissant Labla- 
che, pièce et musique, il improvise tout et sait tenir ses audi- 
teurs dans un avis de folle gaîté dont les transports éclatent à 
chaque instant. L'art du comédien chanteur n'a jimais atteint 
avant lui ce degré d'intelligence, d'aplomp, de verve scintil- 
lante, joint à la plus belle voix qu'on puisse imaginer pour 
l'emploi de bouffe comique. Mademoiselle Grisi était char- 
mante en négligé coquet de prima donna ; elle a très-bien 
chanté le fameux duo de Guglielmi , et s'est fait applaudir dans 
sa cavatine. Ivauof nous a redit l'air qu'il avait ajouté dsns 
VAgnese et s'en est fort bien acquitté. Santini a lutté de folie 
et de [ uissance vocale avec son camarade Lablache. Succès 
d'enthousiasme, intarissable gaîté, farce du meilleur goùl, foule 
immense, cent personnes erraient dans les corridors et pour- 
tant elles n'ont pas fait de démarches pour obtenir le rembour- 
sement des fonds qu'ils avaient avancés , et que leur exclusion 
d'une salle comble leur donnait le droit de réclamer; au théâtre 
italien, même les corridors sont bons , toutes les places y sont 
fashionable. 

THÉÂTRE ROYAL DE I/'OPÉK.A-COMIQCE. 

Le Marchand Forain, 

Opéra comique en trois actes ; paroles de MM. Planard et Duport , 
musique de M. Marliani. 

Le Marchand Forain , tel est le litre du drame représenté 
vendredi dernier à l'Opéra-Comique; le comte de Saklorf s'est 
avisé de se remarier à soixante ans; le comte de Milder lui a 
fait épouser sa sœur afin d'avoir la direction de l'immense for- 
tune du beau-frère, et de puiser à cette source féconde les du- 
cats dont il a besoin sans cesse pour réparer ses pertes au jeu , 
ou payer les frais de ses folles dépenses. Henri de Saldorf est 
obligé de fuir la maison paternelle; le comte l'a chassé, mau- 
dit, à cause d'un mariage d'amour, et toute la tendresse du 
vieux mari s'adresse à Mina , petite fille , unique fruit de sa 
nouvelle union. Cette fille meurt en nourrice; Milder en est 
désolé , et, pour ne pas perdre les avantages d'une donation 
énorme faite par Saldorf à sa femme à l'occasion du baptême 
de Mina , il s'empresse de substituer un autre enfant du même 
sexe à celui que l'on a perdu. 

Cette manœuvre s'exécute à l'aide d'un bohémien , nommé 
Valentin , brave homme et millionaire qui cache sa fortune 
dans la valise et sous les habits du marchand-forain. Le crédit 
de Valentin s'étend jusqu'au bout du monde, et pourtant il 
n'ose se faire connaître à cause de sa proscription dont la race 
bohémienne est frappée. C'est dans les souterrains d'une vieille 
abbaie qu'il habite et reçoit la visite annuelle de sa très-nom- 
breuse lignée. Vingt ans se passent. Nous voyous au second 
acte Mina fort heureuse au si in de la famille Saldorf, elle va 
épouser un capitaine de cavalerie. Valentin se cache encore; il 
est berger au château de Saldorf, Milder a voulu s'en défaire 
pour se débarrasser d'uu créancier et du témoin de la substitu- 
tion d'enfant. Ce Milder, scélérat consommé, vient au château 
pour conclure le mariage de Mina qu'il destine au favori du 
prince. Madame de Saldorf oppose sa parole donnée au capi- 
taine et la tendresse qu'elle a pour sa fille. Milder réplique en 
avouant à la comtesse qu'elle n'a pas d'enfant, et que Mina, 



fille d'emprunt , doit être sacrifiée pour l'intérêt de la famille 
qut a bien voulu l'adopter. 

Au troisième acte, Valentin est saisi, une condamnation à 
mort menace sa tête, il demande à voir le vieux comte de Sal- 
dorf, et rencontre chez lui Henri , devenu général , lui apprend 
que Mina est sa fille qu'il lui avait confiée , il y a vingt ans , 
quand il partit pour aller à la guerre. Mina est donc toujours 
madame de Saldorf; tout le moude est content excepté le traître 
Milder. Le comte n'est plus père , mais il est grand père, cette 
qualité convient mieux à son âge; je ne sais si la comtesse sa 
femme accepte avec autant de résignation , le titre de grand- 
mère ; à Paris on dit boune-maman , par euphénisure. 

L'action de ce drame présente des situations dramati- 
ques et attachantes. La partition de M. Marliani aurait dû se 
ressentir de l'influence du librelto , mais on voit que ce com- 
positeur a voulu faire vite et se hâter afin d'arriver à la fin de 
sun œuvre. On attendait beaucoup mieux de l'auteur duBravo. 
L'ouverture, ^'introduction , la queue du second acte, que je 
puis appeler finale, sont d'une facture négligée et d'une mélo- 
die fort ordinaire, Le morceau d'ensemble en la mineur , 
du troisième acte, serait très remarquable si le premier final 
de Semiramide n'était pas si connu. Je ne signalerai point 
d'autres réminiscences , j'aurais trop à faire. Le quatuor ou 
quintetto , qui ouvre le second acte, est agréable, et le trio qui 
le suit est fortjoli. Ce morceau a été applaudi franchement par 
le public. Le duo chanté par Ponchard et madame Casimir est 
bien coupé , mais le trait en imitation périodique, attaqué tour 
à tour par les deux parties vocales , a été déjà chanté par Ru- 
bini et madame Grisi dans le Bravo du même auteur. 

Thénard, qui avait fort bien joué le rôle de Valentin , est 
venu nommer les auteurs, et de nouveaux applaudissemens 
ont éclaté Les autres personnages principaux étaient représen- 
tés par Henri , Ponchard , Couderc et mesdames Casimir et 
Massy. Madame Casimir a touché faux plus d'une fois; elle a 
chanté pourtant d'une manière brillante le trio, le duo et une 
cavatine où les trilles abondent. Malgré la faiblesse de la parti- 
tion, le Marchand forain a obtenu un succès complet et fera 
de bonnes recettes. 



Chao-Kang, 

4 me REPRÉSENTATION. 

Puisque nous avons promis à nos lecteurs de leur parler une 
seconde fois du chef-d'œuvre chorégraphique de M. Henry, et 
particulièrement de la musique et des acteurs , il faut bien tenir 
nos engageinens, bien que tout doive se borner à répéter nos 
premiers éloges. 

La musique, avons-nous dit, est gracieuse et chantante. 
Gracieuse , d'accord , mais c'est dansante qu'il fallait écrire. 
Les airs de M. Carlini sont fort dansans en effet , et bien adap- 
tés aux situations. La phrase musicale marche toujours si bien 
d'accord avec l'action chorégraphique qu'il semble que le com- 
positeur et le maître de ballets n'ont eu qu'une seule et même 
pensée. On a remarqué eu particulier le pas de la gamme, celui 
des parasols, le galop des lanternes et le 3 e acte presque tout 
entier. L'instrumentation de M. Carlini est très convenable et 
sulfisammenl soignée; et si elle manque un peu d'éclat , c'est 
moins à lui qu'il en faut faire reproche qu'aux architectes de la 
salle Ventadour. Ces messieurs semblent, eu effet, n'avoir eu 



356 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



pour but en édifiant leur théâtre que la solution de ce singu- 
lier problème d'acoustique : quarante musiciens étant donnés , 
leur construire un orchestre dans lequel ils ne feront pas plus 
de bruit que s'ils n'étaient que douze. Jamais problême n'a été 
plus victorieusement résolu. 

Passons aux acteurs. Nos confrères de tous les formats se 
sont occupés à peu près exclusivement de distribuer leurs élo- 
ges aux principaux acteurs et danseurs. Nous n'en dirons donc 
rien et les regarderons comme très-suffisamment loués. Il n'en 
est point de même du corps de ballet tant mâle que femelle , 
qu'on a traité avec trop peu de cérémonie, tandis que c'est à 
lui qu'est dû réellement le succès de Chao-Kang. 5'il est vrai 
qu'il est plus difficile de diriger une troupe de comédiens 
qu'une armée véritable, M. Henry vient de nous prouver qu'il 
aurait été un bien grand général. Nous ne saurions cependant 
nous empêcher d'adresser à l'habile chorégraphe un léger re- 
proche. M. Henry a quelque peu exagéré , à notre avis, l'ap- 
plication de l'obéissance passive. La régularité, la perfection 
de ses groupes est telle qu'on voit trop la ficelle qui remue si 
uniformément cette multitude de jambes , de bras, de têtes, les 
fi°wans, en un mot, poussent trop loin la parfaite imitation 
du magotisme. Malgré ces défauts, Chao-Kang (que le ven- 
deur de programmes prononce Kao-Kang, et M. Stanislas Ju- 
lien, le chinois breveté, Tchao-Kang), n'en demeure pas moins 
une composition chorégraphique d'un mérite supérieur, digne 
en tout point de l'empressement du public. La 4 e représenta- 
tion à laquelle nous avons assisté avait réuni une nombreuse et 
brillante assemblée , et tout fait augurer qu'il en sera long- 
temps de même. 

Un petit mot en finissant à M. Henry sur son grand uni- 
forme d'empereur. Le dessinateur des costumes, fatigué sans 
doute de ses longues recherches pour atteindre la vérité histo- 
rique, a terminé sa lâche par une bévue. Il a affublé Chao- 
Kang d'une grande vilaine robe rouge fort peu chinoise , ser- 
rée par une ceiuture qui l'est encore moins. Les Chinois heu- 
reusement voyagent peu , car s'il s'en trouvait un à Paris , il 
rirait bien de l'accoutrement de M. Henry ; il rirait bien sur- 
tout en voyant un empereur chinois tout habillé de rouge , 
lorsqu'il était si facile d'apprendre en ouvrant lé premier 
ouvrage venu, que la couleur jaune est le signe distinclif du 
pouvoir suprême dans l'empire du milieu. 



NOUVELLES. 

+ * + Les efforts de M - Jules Janin. en faveur de ses pauvres 
compatriotes , les inondés de Saint-Etienne, ont été eourounés 
du plus grand succès. Tous les grands noms artistes de Paris , 
mademoiselle Taglioni à leur tête , se sont fait inscrire sur 
celte liste de bienfaisance. Voici enfin qu'aujourd'huiM. Slcepel 
annonce un concert pour mercredi prochain, 5 novembre, 
pour lequel le Théâtre Italien soutenu de l'Opéra, ont payé 
leur contingent , et dont la recelte est destinée à soulager les 
grandes infortunes. C'est Rossini lui-même qui a arrangé et 
disposé le programme de ce concert que nous donnons les pre- 
miers telqu'ila été définitivement arrêté. i° Ouverture d'Obe- 
ron pour cinq pianos à quatre mains , parles jeunes élèves 
de M. Stœpel; 2° duo de Bellini , chanté par Temburini et 
mademoiselle Bougart, son élève ; 3° quintetto de Mozart, 
exécuté par MM. Baillot, Vidal, Urhan Mialle et JYorblin ; 
4° Air de Donzinelti , chanté par madame Damoreau ; — 
5° Duo de Moïse, chanté par MM. Rubini et Tamburini; 
6° La É/ochelte , grande fantaisie pour piano, composée et 
exécutée par M. Litz. 



DEUXIEME PARTIE. 

7° Air varié pour le violon composé et exécuté par M. Bail- 
\oi ; 8° Adélaïde de Beethoven , chanté par Rubini; 6° Air de 
la Ceuerentola, , chanté par madame Dcgly-Antotiy ; io Duo 
de Zoraïde, chanté par madame Damoreau cl Rubini; ii° 
Duo de Mosehester; pour le piano , exécuté par M. Litz et 
mademoiselle Lambert; 12° Piomaucas de mademoiselle Puget, 
[Indiana et la Somnambula), chantées par madame Damoreau. 

Comme on voit, ce sera là une admirable soirée pour le 
dilettante. C'est la première fois que Rubini chantera à 
Paris , Y Adélaïde de Beethoven ; aussi le public, à la seule 
anaonce de ce beau concert , s'est-il empressé de se faire iu- 
scriie. Déjà nne grande partie de l'élégante aristocratie pari- 
sienne a fait retenir une plaee pour ce soir là , le roi , la reine 
et le prince royal n'ont pas été des derniers à encourager le 
noble désintéressement de tant de grands artistes. Le concert 
aura lieu mercredi 5 novembre, à l'institution musicale de 
M. Stœpel , rue Monsigny . n° 6. 

On distribue encore des bille*s chez M. Stœpel , rue Monsi- 
guy , n° 6; chez M. Jules Janin , rue de Tournon , n° 8 ; et 
chez Maurice Schlesinger , n° 97 , rue de Richelieu. 
Le prix du billet est de dix francs. 

+ % M. Severini est parti pour Londres, pour signer l'acte 
par lequel il devii ni pendant six ans directeur du grand Opéra 
de cette ville. En Angleterre le directeur paie aux propriétaires 
de la salle et du privilège une somme de 3oo,ooo Irancs environ; 
à Paris le gouvernement donne à M. Véron la belle salle de 
l'Opéra, et ajoute une petite subvention de 800,000 francs ! 

+*+ Le succès de mesdemoiselles Elslcr continue et aug- 
mente à chaque représentation. Une bonne partie des brillan- 
tes recettes de l'Opéra est due au talent de ces belles et gra- 
cieuses danseuses. 

t * + Voici le programme complet du premier concert que 
donnera M. Berlioz dimanche prochain 6 novembie à deux 
heures, dans la salle des meuus plaisir^. Un grand nombre de 
personnes ayant témoigné le désir d'entendre encore la sym- 
phonie fantastique, elHarold nécessitant de la part de l'orchestre 
des études qui ne pourront être faites que pour le second concert, 
l'auteur a cru devoir se rendre au vœu desamateurs. \? Episode 
delà vie d'un artiste exécuté par cent trente artistes distingués, 
sous l'habile direction de M. Girard ne peut que gagner à celte 
nouvelle épreuve; on se rappelle l'exécution foudroyante de 
l'année dernière, il est probable que celle qui se prépare lui 
sera supérieure encore. En outre M. Berlioz a ajouté à son ou- 
vrage plusieurs effets d'orchestre nouveaux qui en augmente- 
ront sensiblement l'éclat. i° Ouverture du Roi Léar, de M.Ber- 
lioz; 2 Quatuor pour 2 ténors et basses, avec orchestre, sur 
une Orientale de Victor Hugo [Sara la baigneuse), musique 
de M.Berlioz (exécuté pour la première fois.) Chant: MM. Puig, 
Boulanger, ***** et Hense. 3° Fantaisie pour le violon, sur la 
romance de Richard Cœur-de-Lion, composée et exécutée 
par M. Panofka. 4° Air de la Donna delLago, chanté par ma - 
dame WilIan-Bordogiii.5° La belle Voyageuse, légende Irlan- 
daise pour quatre voix et orchestre, musique de M. Berlioz 
(exécutée pour la première fois). Chant : MM. Puig, Boulanger, 
***** et Hense. 6° Episode de la vie d'un Artiste, symphonie 
fantastique en cinq parties, de M. Berlioz. i re partie. Rêve- 
ries; — Passions. 2 e partie. Un bal. 3 e partie. Scène aux champs. 
4 e partie Marche du supplice. 5 e pai tie. Songe d'une nuit de 
sabbat. (Messe funèbre burlesque, parodie du Diesirae, Ronde 
du sabbat, la Ronde du sabbat et le Dies ira? ensemble). 

On trouve des billets d'avance chez M. Rély, au Conserva- 
toire; M. Schlesinger, rue de Richelieu, n° 97, et]chez les prin- 
cipaux marchans de musique. Prix des places : premières loges, 
8 fr.; Secondes, 6 fr.; Stalles d'orchestre et de balcon. 6 fr.; 
Rez-de-Chaussée, 5 fr.; Parterre, 3 fr.; Amphithéâtre 2 fr. 



AU NUMERO 44 EST JOINT : 

GALERIE DE LA GAZETTE MUSICALE, N° 2. 
i|Poriratt t)e Moesitti. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER 



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mm zpéima®» 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , BERTON (membre de l'Institut), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , A. GDEMER , HALÉVY 

(professeur de contrepoint au Conservatoire), Jules janin , liszt, lesueur (membre de l'Institut), j. mainzer, marx 
(rédacteur de la gazette musicale de berlin), d'ortigue , panofka , richard, j. g. setfried (maître de chapelle 
à Vienne), F. stœpel, etc. , etc. 



1" ANNÉE. 



Kl' 



£5. 



PRIX DE l'aBONNEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


ÉTRAKG 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3m. 8 


8 75 


9 50 


6m. 15 


16 50 


18 .. 


I an. 30 


33 » 


36 » 



£a (iïazttte lUus'xe&lc jde paris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 



On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, tuc Richelieu , 97; 
et chez tous les libraires et marchands de musique de France. 

Ou reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs ;i exposer, et les avis relatifs à la musique 
qui peuvent intéresser le public. 



PARIS. DIMANCHE SI NOV3IEBRE I83Î. 



Les lciircs, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent êlre affranchis, et 
adressas au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



COUP-S'ŒH, SUR, LE BÉVELOPPEMEHT E1S- 
TOR-1QUE DE LA MUSIQUE MOBEH.ÏSE . 

L'histoire de l'humanité offre trois ères principales. Il 
en est de même de la musique dont l'histoire présente 
trois périodes distinctes. Dans l'enfance de l'humanité, 
a l'époque où l'Asie et plus tard .seulement l'Egypte avec 
une partie de l'Europe était le siège principal de la vie 
humaine, celle-ci développait toutes ses forces clans une 
unité non divisée. A cette époque, la musique est en- 
fantine, simple, et elle n'apparaît qu'accompagnée de 
la poésie. Elle ne se montre alors que comme mélodie 
avec un rythme qui la domine, parce qu'elle est liée a 
un langage prosodie et à la mimique. La musique n'est 
pas encore libre ; c'est encore un art dépendant , attaché 
et soumis a un autre art. Et cet état d'enfance et de su- 
jétion de la musique qui se borne a une mélodie simple 
et rythmée, on le retrouve encore aujourd'hui chez tous 
les peuples dont la vie naturelle est restée dans l'enfance 
sans prendre aucun développement. Pendant la seconde 
période déjà vie humaine dont l'idée dominante fut la 
religion du christ', et le siège principal l'Europe, l'hu- 
manité s'éleva jusqu'aux sphères élevées de la vie intel- 
lectuelle, jusqu'à la contemplation de Dieu , et par suite 
jusqu'à la hauteur de la vie sociale. La musique apparut 
alors comme le langage des anges; céleste intermédiaire 
entre Dieu et les hommes, elle fut l'expression d'une vie 
spirituelle et profondément passionnée. La musique reli- 
gieuse fit retentir ses puissants accords, et la musique 
mondaine s'éleva jusqu'à la peinture de sentimens plus 



purs et plus passionnés. L'entière perfection de la musi- 
que ne devait, ne pouvait briller librement que dans la 
troisième période de la vie humaine, a cette époque où 
l'harmonieux développement de la religion , des sciences 
et des arts, franchissait les limites de l'Europe pour di- 
riger sa course victorieuse sur toute la surface de la 
terre. 

Etudier attentivement cette période principale qui 
commence au quinzième siècle et qui , à l'époque où 
nous vivons, n'a pas encore atteint ses dernières limites, 
nous instruire sur la vie et les efforts des grands maîtres 
qui s'y sont illustrés, voilà quel est le but que nous 
nous proposons aujourd'hui. 

PREMIÈRE ÉPOQUE OU ÉCOLE FLAMANDE. 

Après avoir vu presque tous les pays de l'Europe oc- 
cidentale dans lesquels la religion chrétienne s'était éta- 
blie , fournir des hommes éclairés et voués au culte de la 
musique, après avoir assisté au développement delà 
musique considérée comme science et comme art , déve- 
loppement qui trouva de fidèles et puissans secours en 
Italie comme en France, en Allemagne comme dans les 
Pays-Bas et même jusque dans l'intérieur de l'Angle- 
terre, après avoir examiné la nouvelle musique cb ré- 
tienne se débarrassant peu à peu des entraves imposées 
jadis par les anciens Grecs , et s'élevaut déjà a une hau- 
teur imposante par la réunion du rythme, de l'écriture et 
de l'harmonie, nous trouvons dans les Pays-Bas, à 
compter du milieu du quatorzième siècle jusqu'à la fin 



358 



GAZETTE MUSICALE 



du quinzième les fondateurs d'une école qui continue a 
briller jusqu'à la fin du dix-ssptièine siècle, et qui a pro- 
duit presque tous les maîtres dont les noms ont brillé 
dans les grandes écoles musicales de l'Europe. Cette 
école flamande s'acquit la gloire de créer lu théorie du 
contrepoint régulier, soit simple, soit double, et de pro- 
pager dans presque toute l'Europe , par ses leçons et ses 
efforts, l'amour et la science de la musique. C'est Guil- 
lelmus Dufay, né à Chyniay dans l'Hennegau , que l'his- 
toire signale comme le plus ancien et le plus remarqua- 
ble des maîtres de cette époque. Il fut , jusqu'à l'année 
1432, chanteur de la chapelle pontificale où l'on trouve 
encore plusieurs inesses de ce compositeur, qui sont une 
preuve incontestable que, dès celle époque, l'art devait 
avoir déjà subi bien des perfectionnemens dans les Pays- 
Bas. Kiesevetter, dans son histoire de la musique, 
prétend qu'aujourd'hui encore on pourrait entendre avec 
plaisir les compositions de Dufay, ainsi que quelques- 
unes de ses élèves ou de ses contemporains , attendu que 
l'harmonie en est très-pure et que l'effet en est beaucoup 
mieux calculé que dans les tours de force de contrepoint 
si célébrés dans le siècle suivant (I). Un homme aussi 
célèbre et plus connu encore aujourd'hui fut Ockenheim, 
autre flamand qui florissait de 14-50 a -14-80, et qui dès- 
lors passait pour le plus savant des contrepointistes. 
Nous ne nommerons parmi ses nombreux et célèbres 
contemporains ou successeurs que les sui vans : Obrecht, 
Tinctor le fondateur de la vieille école napolitaine, Jos. 
quin-des-Prés, Henri Isaac ( // Tedesco) , Goudinel , 
Guillelmus Guarnerii Hycaert , Willart, Gafurius et 
Goodendach, qui tous, ainsi que beaucoup d'autres, 
professèrent plus ou inoins long-temps en Italie ou four- 
nirent exclusivement cette contrée de leurs compositions 
pratiques; car, jusqu'à l'année 1509, il ne se produisit 
aucun compositeur italien de quelque importance. L'es- 
sence des compositions musicales de cette époque avait 
principalement pour but la perfection du contrepoint, et 
Josquin fut celui dont les efforts amenèrent surtout un 
heureux résultat. Ses plus jeunes contemporains et ses 
successeurs durent travailler à leur tour à renfermer peu 
à peu cette science dans des bornes raisonnables, et 
leurs travaux ne tardèrent pas a être couronnés de suc- 
cès. L'invention de l'imprimerie de la musique répandit 
au loin les œuvres musicales autefois trop dispendieuses; 
et dès-lors non-seulement les maîtres de l'Italie , mais 
encore ceux de l'Allemagne et de la France, purent tra- 
va'ller au même but pour acquérir la même gloire. En 
Italie, on nomme Constanzo jesta 3 chanteur de la cha- 

(-1 ) Kiesevetter. Histoire de l'origine et du développement de 
notre musique moderne. Leipzig, -1834- 



pelle du pape, comme le premier qui ait dignement 
mérité le nom de contrepointiste. Baini, le biographe 
de Palestrina, regarde Constanzo Festa comme le pré- 
curseur de Soupheros. tant ses œuvres se distinguent par 
la noble simplicité et le charme gracieux des motifs, 
bien qu'elles soient fort inférieures aux compositions de 
Palestrina pour la hardiesse et l'habileté du travail. En 
Allemagne, on citait déjà avec distinction les noms 
d'Adam de Fulda, Stephen Malu et Hermann Finck ; 
mais Johann Walter, Ludwig Senfl, Benedictus Ducis, 
et Thomas Stolzer, devaient encore briller avec plus 
d'éclat. La France avait aussi quelques grands maîtres 
tels que Capentras, Leonardo Barré et d'autres. L'espa- 
gne même se glorifiait de son célèbre Morales , etc. C'est 
ainsi que tous ces maîtres firent du seizième siècle une 
des époques les plus brillantes dans l'histoire de la mu- 
sique; et cela, non sculemeut parce que la musique re- 
ligieuse atteignit alors une hauteur jusques la inconnue , 
ou parce que la science recula ses limites d'une manière 
extraordinaire, mais encore parce que dans le même 
temps la musique instrumentale fit d'immenses progrès, 
surtout pour ce qui touche le jeu de l'orgue. C'est aussi 
a cette époque qu'appartient l'invention du madrigal. 
Le madrigal est généralement une courte poésie dont le 
sujet est une peinture de l'amour ou une scène de la vie 
pastorale ; cette poésie se termine par une pensée pro- 
fonde ou par un trait spirituel , et il est surtout remar- 
quable en cela qu'il fournissait au compositeur l'occa- 
sion et la facilité de chercher une mélodie dont le carac- 
tère se trouvât' en rapport avec le sens de ce vers, ce a 
quoi on n'avait encore jamais pensé dans la composition 
des motets et des messes. C'est encore vers ce temps que 
remonte la véritable chanson a plusieure "parties, dans 
laquelle on imitait les chants du peuple, et que l'on 
écrivait dans le contrepoint le plus simple; mais ce 
genre apparuent presque exclusivement a Naples, d'où 
vient qu'il a été désigné sous le nom : vitlanelle alla 
Napoliianaj, ou canzona villanescha. Kiesevetter qui 
peut se permettre des développemens plus étendus que 
les nôtres, caractérise ainsi qu'il suit cette époque qui 
précède celle de Palestrina 

Quoique l'art n'ait subi aucune réforme essentielle , 
les musiciens ont cependant fait d'immenses progrès en 
habileté et en a-plomb. Leurs desseins ne manquent 
même pas d'une certaine grâce. Les raffinemens exagé- 
rés, les canons et les énigmes musicales sont successi- 
vement passés de mode, de même qu'une grande partie 
des subtilités de la théorie mensurale, de sorte que la 
lecture des partitions de celte époque n'offre plus au- 
cune difficulté. 

La suite à un prochain numéro. 



DE PARIS. 



NECROLOGIE. 



BEAUVARLET-CHARPENTIER , ORGANISTE. 

Nous exprimions récemment dans cette feuille nos re- 
grets d' artistes sur la décadence rapide, ou pour mieux 
dire sur la ruine imminente de la musique d'église , ce 
premier fondement de l'art , le seul sur lequel il pût 
encore s'appuyer aujourd'hui , et se maintenir long- 
temps a la même hauteur. On dirait que le sort est d'in- 
telligence avec nos mœurs et nos institutions pour accé- 
lérer cette œuvre de destruction et d'oubli. Chaque an- 
née emporte successivement tous ceux qui conservaient 
encore les vieilles traditions, tous ceux qui, en nous 
rappelant si bien le passé, pouvaient encore nous faire 
croire a un avenir. Après avoir déploré naguère la perte 
irréparable du zèle et du talent de Choron , nous voilà 
de nouveau appelés aujourd'hui à en annoncer une au- 
tre, qui aura moins de retentissement sans doute , mais 
qui ne laisse pas d'être vivement regrettable pour une 
spécialité importante et trop négligée. 

Ne nous semble-t-il pas, à voir disparaître ces der- 
niers vétérans de la grande milice qui soutenait le dra- 
peau de la musique sacrée, ne nous semble-t-il pas as- 
sister à cette célèbre messe , où chaque concertant, après 
avoir achevé sa partie, éteignait sa lumière, et s'éloi- 
gnait dans les ténèbres toujours croissantes , pour ne 
plus revenir, pour n'être jamais remplacé ?... 

Jacques-Marie Bcauvarlet-Charpentier, qui vient de 
mourir à Paris, à l'âge de soixante-neuf ans, apparte- 
nait a une famille également distinguée dans les arts et 
dans la littérature, puisque la France lui doit l'habile 
graveur du roi, Beauvarlet, et ce poète qui nous fut 
trop tôt ravi, ce tendre et brillant Mille voie, qui avait su 
allier la pureté de goût des deux derniers siècles avec 
les couleurs et les sujets plus sombres, que la poésie af- 
fectionne aujourd'hui. 

Quant a la musique, la branche de cette famille a la- 
quelle appartenait Bcauvarlet-Charpentier, y semblait 
exclusivement vouée. Son ayeul Charpentier était un 
des compositeurs les plus estimés du siècle de Louis XIV. 
Il avait donné un opéra de Me'de'e, qui obtint le suf- 
frage des connaisseurs du temps. Molière s'étant brouillé 
avec Lully, qui , devenu directeur de l'Opéra, avait fait 
par ordonnance du roi retirer aux comédiens français 
une partie de leurs symphonistes et de leurs chanteurs, 
confia a Charpentier la musique du Malade imaginaire. 
L'éloge du caractère de Charpentier est tout entier dans 
l'amitié que lui portait notre grand piète comique. Ce 
fut à lui, suivant les anecdotes de cette époque, qu'il 
adressa cette réflexion si profonde, arrachée par le trait 



de probité d'un pauvre mendiant : « Ou la vertu va-t- 
elle se nicher ? » 

Au reste, pour devenir un des meilleurs interprètes 
de l'orgue , pour se distinguer dans la carrière des Bach, 
des Hœndel , des Links , Beauvarlet trouvait un exem- 
ple d'illustration plus direct et plus rapproché de lui. 
Son père avait acquis dans cet art une légitime re- 
nommée. Il y avait obtenu le suffrage et l'admiration 
d'unjuge compétent, de Jean-Jacques Bousseau. A Lyon, 
où Charpentier le père avait commencé a se faire 
connaître, l'auteur du Dictionnaire de Musique ;\ 'ayant 
entendu un jour, répondit a un de ses voisins qui lui 
demanda ce qu'il en pensait : « Ce que f en pense ! 
c'est qu'il a trop de talent pour qu'il vous reste. » Celte 
prédiction du grand écrivain se réalisa comme tant d'au- 
tres; et, nommé archevêque de Paris, M. de Montazet, 
s'empressa de doter la capitale du monde d'un talent 
dont la seconde capitale de la France était si fière. 

Sous les yeux d'un tel maître, son fils formé, suivant 
l'expression de Bossuet, par les leçons vivantes et par la 
pratique j prouva bientôt que l'héritage paternel ne de- 
vait pas dépérir entre ses mains. La révolution vint ar- 
rêter l'essor de son précoce talent ; les églises étaient 
fermées , les citants avaient cessé! 

Ne trouvant plus d'orgue où se poser, la main de 
Beauvarlet saisit une épée; il courut à la frontière re- 
pousser les ennemis de la France. Mais , après avoir 
payé son tribut à l'amour de la patrie, il ne tarda pas à 
revenir à l'amour de son art. Ce fut à Nantes qu'il re- 
commença d'abord à le cultiver. Les maisons les plus 
honorables de la ville lui furent bientôt ouvertes. Parmi 
ses compositions, on remarqua plusieurs chants patrioti- 
ques, où, dans les inspirations de l'artiste, se retrouvait 
encore l'énergie du citoyen et du soldat. 

Quand l'ordre fut rétabli, dès qu'il y eut tolérance 
pour la religion, on se souvint que, pendant les excès 
de l'anarchie révolutionnaire , Beauvarlet avait préservé 
plusieurs orgues d'une destruction presque inévitable. 
En faveur de ce service, le clergé lui pardonna ceux 
qu'il avait, les armes à la main, rendus au pays; et on 
accorda à la reconnaissance pour le sauveur des orgues 
un poste qu'on eût peut-être refusé à la supériorité de 
de l'organiste. 11 fut donc appelé à Paris afin d'y rem- 
plir, à l'église Saint-Paul, une place qui était pour lui 
un véritable patrimoine, d'autant plus légitime qu'en y 
retrouvant les souvenirs de la longue célébrité de son 
père, il y retrouvait aussi les premiers titres de la 
sienne. 

A la rare perfection de son talent comme exécutant , 
il joignit un mérite distingué comme compositeur. Nous 



GAZETTE MUSICALE 



ne citerons ici que pour mémoire un petit opéra {les 
Jeunes aveugles), donné par lui sur une scène secon- 
daire; c'est le seul ouvrage dramatique qu'il ait produit 
et sans doute une délicatesse de bon goût l'empêcha 
d'imiter cet auteur du dix-hutième siècle : 

Qui dînait de l'église cl soupait du théâtre. 

On ne peut attribuer son prompt et définitif éloigne 
ment de la scène qu'à un scrupule de ce genre , et non à 
la stérilité de son imagination, quand on parcourt les 
nombreux morceaux détachés qu'il a publiés soit pour 
le piano, soit pour le chant. 

Mais c'est surtout dans la spécialité où il excellait 
par son jeu, que nous aimons encore à le voir se signaler 
par ses productions. Elles sont considérables, et nous 
mentionnerons au premier rang sa méthode qui jouit 
d'une haute estime parmi les artistes qui ont fait entrer 
l'étude du plus beau des instrumens dans le cercle de 
leurs connaissances musicales. 

L'héritage de talent que Beauvarlet Charpentier avait 
reçu de son père, il l'a, dit-on, fidèlement transmis à 
son fils. Nous faisons des vœux pour que ce jeune 
adepte ne se laisse pas décourager par l'insouciance ac- 
tuelle, nous ne dirons pas pour les progrès, mais 
pour la conservation de sou art. Puisse-t-il contribuer 
r>ar d'heureux efforts à empêcher la prescription de 
s'établir contre la musique d'église, dont tôt ou tard un 
gouvernement plus éclairé finira par reconnaître l'im- 
portance ! 

ïpbigénie en Tauride. 

Ce n'est pas sans raison que cet opéra passe pour le 
chef-d'œuvre deGluck. Il nous semble en effet que dans 
aucune autre partition, le vieil athlète de la musique 
dramatique n'a montré une force de pensée aussi grande 
et aussi soutenue. En examinant cette énergique et som- 
bre conception d'un profond génie, deux éceuils sont a 
éviter; le premier, le plus dangereux peut-être, est le 
penchant qui pourrait entraîner a juger une production 
de 1777, suivant les lois qui régissent aujourd'hui le 
monde musical , sans tenir compte des progrès immen- 
ses des exécutans, d'après lesquels ce qui était imprati- 
cable au temps de Gluck est aujourd'hui d'une extrême 
facilité, sans penser que 1rs perfectionnnemens de l'art 
sont dus en grande partie à l'observation , et que par 
conséquent, la somme des nôtres doit être naturelle- 
ment plus considérable que celle qu'avait pu recueillir 
au siècle dernier le compositeur allemand. Le second 
écucil dont nous aurons aussi à nous éloigner, serait 
l'enthousiasme irréfléchi, qui porte tout artiste impres- 



sionnable et fidèle aux objets de son culte, a ne voir que 
des beautés dans les ouvrages auxquels il dût ses pre- 
miers élans d'admiration, et dont il fût ébloui à un âge 
où le défaut d'expérience le mettait dans l'impossibilité 
d'avoir des notions axactes sur l'état véritable de l'art 
contemporain. S'il arrivait que la supposition d'un 
excès d'enthousiasme pour Gluck parut absurde aujour- 
d'hui, je répondrais par le récit historique de mes pro- 
pres impressions , qu'on ne croira pas facilement quoi- 
que je ne l'exagère en rien. Quand j'arrivai a Paris, en 
1 820, je n'avais jamais mis les pieds dans une salle de 
spectacle; je ne connaissais la musique instrumentale que 
par les quatuors de Pleyel dont les quatre amateurs, 
composant la Société philarmonique de ma ville natale, 
me régalaient tous les dimanches après la messe parois- 
siale, et je n'avais d'autre idée de la musique dramati- 
que que celle que j'avais pu me former en parcourant 
un recueil d'anciens airs d'opéra arrangés avec accom- 
gnement de guitare. Dans le nombre de ces morceaux 
ainsi réduits se trouvaient deux scènes à 1 Orphée qui 
devinrent bientôt l'objet de ma prédilection. Entendre 
un orchestre complet , lire une grande partition , tout 
cela n'était alors pour moi que des rêves que je n'espé- 
rais pas voir un jour se réaliser. Ma passion naissante 
pour Gluck se développa tout à coup prodigieusement 
à la lecture de la Notice biographique sur le célèbre 
compositeur qui parut à cette époque dans la Biogra- 
phie Universelle. La description de l'orage d' Iphigénie , 
celle des danses des Scytes, la Dissertation sur le som- 
meil d'Oreste, me faisaient palpiter d'un ardent désir 
d'entendae toutes ces merveilles; et quand mon père 
eût décidé que j'irai à Paris pour y continuer mes études 
médicales, je ne surmontai l'horreur que m'inspirait les 
travaux anatomiques , qu'en songeant a l'Opéra où je 
pourrais enfin comtempler Gluck dans toute sa gloire. 

Mon attente fût long-temps trompée; cependant, 
après trois mois de séjour dans la capitale, je n'avais 
pas encore vu figurer sur l'affiche le nom d'un opéra 
de Gluck. Chaque matin, je courais pâle d'atteute de- 
vant la place Cambrai , l'heure ou l'afficheur devait 
iii'apporter un désapointement nouveau , et après avoir 
vu placarder : le Rossignol, ou le Devin de village, 
ou les Prétendus j, ou le Ballet de Nina, je m'en re- 
tournais en accablant de malédictions Lebrun , Rous- 
seau, Lemoine, Pertuis et le directeur de l'Opéra. 

Je logeais alors avec un de mes camarades d'études 
(aujourd'hui médecin fort distingué), à qui j'avais fait 
partager jusqu'à un certain point mon fanatisme musi- 
cal. On sait que le spectacle de Opéra s'annonce toujours 
deux fois, ce qui donne à l'administration la latitude 



DE PARIS. 



361 



de changer, au jour de la représentation, la pièce affi- 
chée la veille. Un matin, je m'approchai machinale- 
ment des affiches , sans que l'intérêt qui m'y amenait 
d'ordinaire existât cependant, puisque le jour précédent 
j'avais vu s'élever triomphant Rossini, encore accom- 
pagné des Pages du duc de Vendôme. Après avoir jeté 
un coop-d'œil indifférent sur le théâtre Français , 10- 
péra-Comique es le Vaudeville, je regarde l'Opéra, 
comptant retrouver le nom que j'y avais vu figurer la 
veille Loin delà, tout était changé mes ge- 
noux commencèrent a trembler, mes dents a claquer, et 
pouvant a peine me soutenir, je me dirigeai vers mon 
hôiel saisi d'une espèce de vertige. — « Qu' as-tu? me 
dit R*****, en me voyant rentrer tout défait et mon 
» mouchoir devant le nez; es-tu tombé?... tn saignes... 
» Que t'esl-il arrivé? parle donc. — On joue... on 
» joue... ce soir... Jphig... I phi génie en Tauride. — 
» Ah!... » Et nous restâmes tous les deux muets, 
étourdis, suffoqués, anéantis h l'idée que nous allions 
le soir même voir le chef-d'œuvre de Gluck. R*** 
cependant ne saigna pas au nez. J'ai oublié de dire 
qu'avant ce grand jour, j'avais trouvé le moyen de 
m'introduire a la Bibliothèque du Conservatoire où j'a- 
vais appris par cœur d'un bout a l'autre la fameuse par- 
tition. Décrire ce que j'éprouvai en la voyant, repré- 
senter n'est pas en mon pouvoir ; je dirai seulement que 
l'effet de ces sombre mélodies se continua long-temps 
après, et que j'en pleurai toute la nuit; je me tordais 
dans mon lit, chantant et sanglottant tout a la fois , 
comme un homme sur le point de devenirfou. La grande 
vogue de Rossini commençait précisément a cette épo- 
que ; ses admirateurs , aussi fanatiques clans leur 
genre, que je pourais l'être dans le mien , étaient pour 
moi l'objet d'une haîne et d'une horreur a peine croya- 
bles. S'il eût été alors en mon pouvoir de mettre un 
baril de poudre sous la salle Louvois et de la faire 
sauter pendant la représentation de la Gazza ou du 
Barhiere avec tout ce qu'elle contenait, a coup sûr je 
je n'y eusses pas manqué. Le lecteur peut bien penser 
que mon sang s'est singulièrement refroidi et que mes 
opinions musicales se sont beaucoup modifiées; cepen- 
dant l'influence des premières impressions est telle et 
mon admiration pour Gluck est encore si grande, que 
je crois qu'il sera prudent a moi, en analysant celui de 
ses ouvrages qui m'a le plus frappé, de me tenir en 
garde contre les souvenirs de unes et l'entraînement 
ii réfléchi de l'autre. 

( La suite au numéro prochain. ) 



CONCERT 

AU BÉNÉFICE DES INONDÉS DE SAINT-ÉTIENNE. 

La saison des concerts ne pouvait assurément s'ouvrir 
plus dignement et d'une maeière plus brillante que par 
cette fête musicale qui, à un but si noble, réunissait en 
même temps les plus beaux élémens de succès. Puisse 
ce commencement être d'un bon augure pour l'avenir. 
Tous les morceaux que nous avions annoncés ont été 
exécutés, tous, a l'exception d'un seul, le duo de piano, 
qui a dû être retranché par suite d'une indisposition de 
mademoiselle Lambert. 

Si maintenant nous disons que des artistes tels que 
Baillot, Rubini, Tamburini, List et celte autre virtuose 
si aimable et si distinguée, madame Damoreau, ont 
excité un enthousiasme universel, que de plus le pu- 
blic, bien que pressé et étroitement dans les immenses 
salons de M. Stœpel, est cependant resté jusqu'à la der- 
nière note en donnant de son admiration les témoigna- 
ges les plus expressifs, certes nous nous ferons aisément 
comprendre et nous n'aurons rien dit de nouveau pour 
les amis des arts. Nous nous contenterons donc de si- 
gnaler deux particularités qui nous ont paru dignes 
d'attention. Nous voulons parler de l'ouverture d' Obe- 
ron, exécutée sur cinq pianos par dix élèves de M. Fran- 
çois Stœpel, la plupart enfans de dix a douze ans, et du 
chant de madame Degli An ton i. L'ouverture si difficile 
A'Oheron a été, nous devons le dire, exécutée par ces 
vingt mains enfantines avec une précision et un ablomb 
admirables, et surtout avec une observation si fine et si 
détaillée des moindres nuances artistiques, qu'on aurait 
pu croire entendre un seul artiste profondément pénétré 
de son sujet. C'est assurément faire le plus bel éloge 
possible du professeur ainsi que de sa méthode, et nous 
ne doutons pas qu'un établissement qui produit des ré- 
sultais si désirables, puisqu'il procure économie de 
temps et d'argent dans l'étude de la musique, n'attire 
puissamment les nombreuses familles qui, comme nous, 
voient dans l'étude de ce bel art uu des complémens les 
plus importans et les plus nécessaires de toute bonne 
éducation. 

Madame Degli Antoiii, qui doit, dit-on, débuter a 
l'Opéia-Italien, réunit a une voix très-belle une méthode 
excellente et un chant des plus expressifs. Sa tenue est 
en outre gracieuse et animée, de sorte que nous croyons 
pouvoir féliciter la direction du Théâtre-Italien sur l'ac- 
quisition qu'elle vient de faire de cette aimable artiste. 

(1) Parmi les jeunes e\éculans, nous avons [particulière- 
ment remarqué mesdemoiselles Lia , Francisca et Crémieux. 



362 



GAZETTE MUSICALE 



APHORISMES. 

ESTÉTIQUE. 

On désigne généralement ainsi la théorie du goût , 
et par ce mot goût on entend cette faculté intellectuelle 
qui permet d'apprécier dignement le beau et le sublime, 
soit dans l'art, soit dans la nature. Or, si cette appré- 
ciation, comme toute autre opération de l'esprit, repose 
sur des lois primitives , et si c'est a la philosophie qu'il 
appartient de rechercher ces lois , il s'en suit que l'es- 
thétique n'est autre chose que la science des lois primi- 
tives et originaires qui doivent guider l'esprit humain 
dans la critique du beau et du sublime. En outre , 
comme le beau et le sublime sont les sources d'un sen- 
timent de plaisir qu'eux seuls peuvent produire, on peut 
encore définir l'esthétique de la manière suivante : elle 
est la science des conditions primitives du plaisir dés- 
intéressé que nous font éprouver nos perceptions soit in- 
times, soit extérieures. 



Revue Critique. 

Ottavo concerto in modo di scena cantante per ilviolino 
con accompag/iamento d'orcliestra or di piano com- 
posto da Luigi Spohr. Op. 4-7. Paris, chez Richaut. 

Cette composition est une de ce les qui méritent une ana- 
lyse détaillée tant pour le fond dos idées que pour la forme 
dont on les a revêtues. Nous avons étéjusqu'ici habitués à voir 
les concertos divisés en trois parties, dont la première est or- 
dinairement un allegro subdivisé lui-même en trois solos cou- 
pés par de courts tutti, et dont la seconde partie forme un 
adagio qui généralement conduit à un Jinale auquel les com- 
positeurs ont toujours donné la forme d'un rondo ou celle 
d'une polonaise. Cette forme a été religieusement conservée 
par tous les compositeurs qui ont écrit des concertos pour le 
violon ou pour le piano; et un bien petit nombre seulement 
ont osé s'en écarter. Parmi ses novateurs je citerai principale- 
ment Weber qui a donné à son grand morceau de concert 
une forme toute nouvelle, et Louis Spohr, le seul des composi- 
teurs pour le violon qui ait renoncé à l'ancien usage, en créant 
ce nouveau concerto auquel il donne le nom de scène de 
chant. Nous avons en main la partition de ce morceau ; il 
nous sera donc facile d'entrer dans quelques détails. L'intro- 
duction (allegro mollo) forme un premier tutti plein de vi- 
gueur et dont le théine principal très-heureusement trouvé 
prête à des développemens étendus ; après ce tutti, le violon 
principal débute par un récitatif coupé de temps à autre parle 
motif principal du tutti que remplace le quatuor. On ne peut 
que donner des éloges à la manière dont est traitée ici la partie 
de violon. Le récitatif est empreint d'un caractère élégiaque, 
et l'auteur a su tirer le plus grand p rli de l'idée principale du 
tutti, pour en varier l'expression et l'amener progressivement 
à une teinte de plus en plus passionnée, jusqu'à ce qu'enfin , 
après quelques traits fort remarquables dans lesquels le violon 



principal trouve suffisamment l'occasion de briller, le récitatif 
se termine en amenant à un délicieux adagio dont l'accompa- 
gnement très-habilement travaillé porte la vie et la fraîcheur 
dans la mélodie principale, remarquable aussi par son allure 
mélancolique. Tout à coup apparaît un morceau à 2/4 en la 
bémol majeur, écrit dans un mouvement passionné, et dans 
lequel les premiers violons exécutent le dessin priucipal, tan- 
dis que le violon récitant chante largement sur la quatrième 
corde et revient au chant majestueux de Vadagio après quel- 
ques "phrases vives et précipitées sur lesquelles l'orchestre 
brode un accompagnement du plus grand effet. Nous devons 
louer fans restriction celte forme aussi neuve que belle, car 
nous sommes forcés de reconnaître que les plaintes des ama- 
teurs sont généralement fondées lorsqu'ils prétendent qu'un 
concerto en trois parties ennuie généralement , attendu que 
dans la plupart de ces compositions on ne retrouve aucune 
unité dans les trois frngmens. Il arrive très-fréquemment dans 
des morceaux de ce genre que le premier et le dernier solo ont 
entr'eux si peu de rapports et de liaison que chacun d'eux peut 
être exécuté isolément, tandis qu'au contraire dans le grand 
et véritable concerto en mi bémol de Beethoven, tout le 
inonde reconnaîtra l'unité qui domine toute l'œuvre. Il de- 
vient donc de la plus grande importance pour un concerto de 
ce genre , que l'exécutant joue les trois parties de suite", car 
alors le concerto n'est autre chose qu'une symphonie pour un 
instrument solo et l'orchestre, autrement dit, une peinture 
de caractère que personne n'a le droit de rogner, et qui doit 
être représentée sans la moindre interruption ou le moindre 
changement. 

C'est aussi sous ce point de vue qu'il faut considérer le con- 
certo qui nous occupe. C'est une peinture musicale moins éten- 
due il est vrai qu'un concerto ordinaire , mais qui satisfait aux 
exigences les plus sévères de la critique. Sans vouloir peindre 
par des paroles des idées que nous croyons devoir laisser juger 
par l'auditeur, nous remarquerons seulement qu'on retrouve 
dans cette nouvelle production de M. Spohr ce même caractère 
élégiaque qui distingue le reste de ses compositions, si ce n'est 
qu'ici il a employé des couleurs plus vives et plus passionnées 
que de coutume, ce qui donne un nouveau charme à ce der- 
nier morceau. Après ces courtes réflexions, nous nous faisons 
un devoir de retourner à notre analyse. La reprise de Vadagio 
est du meilleur effet , parce que la mélodie en est douce et ten- 
dre, et forme ainsi un point de repos que les traits animés qui 
précèdent ont su faire désirer. Après un court récitatif en dou- 
bles cordes , l'orchestre attaque un allegro rempli d'énergie, 
dont !e violon principal ne tarde pas à s'emparer. Jusqu'à pré- 
sent le violon principal n'avait eu que du chant, mais il se 
lance alors dans des traits de bravoure qui sont ici entièrement 
à leur place. Dans une œuvre ainsi disposée, on sent tout le 
charme de semblables traits qui passent inaperçus dans de si 
nombreuses compositions , et qui finissent même par inspirer 
le dégoût . parce que l'oreille n'entend pas autre chose. Q^.and 
ce passage brillant est termine, l'auteur ramène encore une 
fois le motif du premier récitatif, et cela forme une très-agréa- 
ble liaison entre les difficultés qui précèdent el le morceau qui 
suit. Le compositeur déploie dans cette dernière partie toutes 
ses ressources de virtuose violoniste; ses traits sont des plus 
brillans et sa cadence finale produit le plus grand effet. 

Pour résumer notre jugement sur cet ouvrage, nous nous 
bornerons donc à ceci : la forme est nouvelle et unie; les traits 



de mélodie sont mélancoliques et caractérisés ; les^ traits sont 
brillaus sans être trop difficiles, et ils n'ont aucune analogie 
avec les traits parfois pesans qu'on retrouve dans beaucoup 
d'autres productions du même compositeur; l'instrumentation 
est soignée et remarquable comme on avait le droit de l'atten- 
dre de M. Spohr; en un mot, le tout forme une œuvre remar- 
quable et un morceau à' effet pour le violon. 



24 Récréations courtes, faciles et brillantes, sur des 
mélodies françaises et étrangères, par Charles Chau- 
lieu. Chaque récréation : 50 centimes. 

Oui , cinquante centimes ! Un de nos plus célèbres écono- 
mistes disait à la tribune : Y a-t-il du bon marché pour de la 
mauvaise marchandise? 



Plaisanterie musicale pour la flûte, avec accompa- 
gnement, de quatuor ou piano, par Tulou; ceuv.? 68; 
prix : 2 fr. 50 c. 

M. Tulou, en homme d'esprit, a donné le titre de plaisante- 
rie à son œuvre; mais le public ne goûtera guère les plaisante- 
ries dans le genre de celles que M. Tulou vient de lui offrir. 

Grand solo de concours pour flûte et quatuor ou 
piano, par Tulou; œuvre 69. Prix : 2 fr. 50 c 

C'est un morceau brillant, mais sans conséquence; il laisse 
loin derrière lui les compositions gracieuses que M. Tulou a 
livré autrefois à l'avidité des flûtistes. 



Variations sur la Stramera , par J.-B. Duvernoy. 
Op. 66. Prix : 1 fr. 50 c. 

Le jeune auteur arrivé à l'œuvre 66 a grand besoin pour se 
faire une réputation de livrer au public au moins un bon ou- 
vrage. Avec la meilleure volonté et toute indulgence envers 
les jeunes artistes, nous n'oserions recommander aux amateurs 
ses variations sur la Straniera; c'est un ouvrage complètement 
manqué. 

NOUVELLES. 

+ * La commission de non-surveillance de l'Opéra remplit, 
on ne peut mieux, ses devoirs. Depuis un an ce théâtre n'a donné 
aucun opéra nouveau, et la Juive ne sera pas prèle pendant tout 
le temps [que M. Véron fera de l'argent avec des vieilleries 
pompeusement annoncées tt avec Robert le Diable , dont cha- 
que représentation produit toujours plus de 9000 fr. 

*,* Nous aurons l'Opéra-Allemand , vers la fin du mois, au 
théâtre Ventadour. Plusieurs artistes sont déjà arrivés; on en 
attend beaucoup d'autres. Nous donnerons dans notre pro- 
chain numéro les noms de tous les chanteurs et cantatrices en- 
engagés pour cet hiver. 

t * + Plusieurs centaines d'élèves de première force sortis du 
Conservatoire, attestent le talent de M. Zimmermann. Cet 
habile artiste qui n'a jamais cessé de travailler pour le bien- 
être de l'art , et qui depuis trois ans réunit chez lui chaque se- 
maine l'élite des artistes de Paris pour faire de la bonne ;nu- 



sique , a donné jeudi dernier une soirée en honneur de son 
maître, le grand et célèbre compositeur dont la France musi- 
cale porte le deuil. Tout ce que nous y avons entendu exécu- 
ter avec une rare perfection était de Boieldieu. Dans le grand 
nombre d'artisles qui assislaientà cette solennité, nous avons 
remarqué MM. Rossini, Meyerbecr , Auber, Halevy, Cho- 
pin , Ililler, Rubini, etc. etc. 

+ % Les pensions acquises à titre onéreux par les artistes de 
l'Opéra-Comique, viennent d'être inscrits au grand-livre de la 
delte publique. Le total de ces pensions s'élève à 'l5o,ooo fr. 
par année. L'arrière doit être payé ces jours-ci. C'est avec plai- 
sir que nous annonçons crt acte de justice si tardif, dû à l'in- 
fatigable activilé de M. Mitouflet. Un assez grand nombre d'ar- 
tisles est redevable à cet habile avoué de gain de cause dans les 
procès les plus douteux. 

+ *,. M. le maire de Rouen a commandé le buste de Boieldieu 
pour la somme de 3,ooo fr. à M. Dantan jeune. Ce portrait du 
célèbre compositeur que la ville de Rouen s'honore d'avoir vu 
naître, est destiné au Musée de cette ville, on dit que M. Dan- 
tan sera également chargé d'exécuter un buste en marbre de 
Boieldieu [.our la ville de Marseille. 

+ *, Un journal dont les rédacteurs se disent musiciens , ap- 
pell. ■ l'auteur de la Sylphide : Slrinoshoeffer. Il nous semble 
que M. Schneitzhofer a trop souvent fait preuve de talent pour 
qu'il soit permis à-un écrivain , ne fut-il que pianiste; d'igno- 
rer son nom. 

Le Marchand Forrain continue à attirer beaucoup de 
e à rOpéra-Comi.;ue. Nous répétons 
gent est dû à MM. Planard et Paul Duport. 



monde à l'Opéra-Comiijue. Nous répétons que ce succès 



& 



t * t On assure qu'il y a un grand rôle pour Inchindi dans 
l'opéra chinois que promet M. Auber. C'est une preuve nou- 
velle que l'habile compositeur sait tirer parti de tous les avan- 
tages que la nouvelle administration met à sa disposition. 

*+ Chao-Kang continue ses succès. Les danses, la musi- 
que et les costumes de ce ballet chinois, égaient quatre fois par 
semaine un public nombreux accouru à l'appel du théâtre 
Ventadour. 

+ % Le théâtre de Bruxelles monte, en ce moment , un opéra 
intitulé : Philippe cC Arleweldl ; poème et partition tout y sera 
du terroir; la pièce est attribuée au général Niellon, et la mu- 
sique à un compositeur belge , nommé Nichelot. 

+ * + Ou vient de recevoir à l'Opcra-Comiquc une pièce en 
trois actes, intitulée : le Chevalier noir, qu'on attribue à 
M. Melcsville ; la musique est, dil-on , confiée à M. Despréaux. 

* + C'est le 3"! octobre que le cœur de Boieldieu a été remis à 
M. H. Barbet par M. le docteur Boucher-du-Gaâ , en son cabi- 
net , rue Taitbout; n° 6. Le cœur préparé au dento-chlorure 
de mercure (sublime corrosif) et paifaitcmant disséché, a été 
renfermé dans une forte boite en plomb, soudée de toutes 
parts, et entourée d'une croix en ruban noir, scellé de deux 
sceaux de cire. Cette boite en plomb, renfermée dans unebeitc 
d'argent , avec une copie du procès-verbal d'acceptation par la 
villa de Rouen , de ce don précieux , doit rester déposée à 1 hô- 
tel-de-ville , jusqu'au jour ou les derniers honneurs seront ren- 
dus ii Boieldieu â la cathédrale, avant la translation au cime- 
tière monumental , où doit être érigé le mausolée qui doit la 
renfermer. Des chariots du mobilier de la couronne pot tenta 
Rouen des riches tentures, mises à la disposition du comité de 
souscription, pour pouvoir donner à cette funèbre solennité 
toute la potnpe dont elle est susceptible. On annonce que, 
Ponchard doit représenter l'Opéra-Comique à celte cérémonie. 
Des députes de l'institut, du Conservatoire et delà Commis- 
sion dramatique s'y rendront aussi. 

*i Madame Amélia Masi vient de quitter Rouen oit »lle a 
donné des représentations fort suivies. Cette cantatrice va se 
rendre à Calais où elle est attendue avec impatience. 

+ * 4 Les six premiers morceaux de la partition du Cheval de 
Bronze, ont été dit-on, déjà donnés à la copie par M. Auhcr. 

+ * + M. Solomé qui avait été sur le point d'accepter la direc- 
tion des théâtres de Bruxelles, vient d'y renoncer, les clauses 
de l'engagement lui ayant paru trop onéreuses. 



364 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



+ % Le concert de M. Berlioz a lieu aujourd'hui dimanche , 
au Conservatoire, rue Bergère, il est probable que l!affluence 
sera grande, car presque toutes les loges et stalles sont loués. 

+ * + L'Opéra-Comique annonce pour mardi prochain , une 
représentation au bénéfice d'un artiste ; elle se composera de la 
quatrième représentation du Marchand Forain et du Chalet , 
entre les deux pièces : Concert composé de l'ouverture de 
Zampa, Concerto pour violon , par Rovelli , et variations bril- 
lantes de Meyseder, exécutés par madame Fillipowicz, élève 
de Paganini ; — Air du Barbier chanté par mademoiselle Le- 
brun , et duo de Sémiramide , chanté par M. Inchindi et ma- 
demoiselle Lebrun. C'est plus qu'il n'eu faut pour remplir la 
petite salle de la Bourse. Le prix des places n'est pas aug- 
menté. 

+ * t Le théâtre Vantadour s'occupe, en ce moment, d'une 
pièce en un acte intitulée : la Mascarade. C'est un ouvrige 
que M. Henri a fait représenter, il y a long-temps, à l'étranger, 
et auquel ressemble beaucoup, dit-on, le Bal de Gustave. 

+ % L'affaire du théâtre de Biuxelles est enfin terminée ; la 
direction est confiée à M.Bernard, qui exploitera en même 
temps les théâtres d'Anvers et de Bruxelles. 

+ % M. Mira , qui a dirigé 1rs bals masqués de l'Opéra l'hi- 
ver dernier, vient d'obtenu du directeur de l'Académie royale 
de musique le privilège de tous les autres bals, tant que le 
théâtre restera sous l'administration actuelle. 

+ ,f + La Prova d'un opéra Séria a obtenu un succès prodi- 
gieux au Théâtre-Italien. Lablaclie à fait pouffer de rire les di. 
lettanti, qui de bonne heure avaient encombré la salle du Théâ- 
tre Italien. 

% Blangini, connu par d'élégantes compositions musicales, 
publie aujourd'hui sa biographie, qui se rattache indirectement 
à l'histoire contemporaine, à cause de la position qu'il a toujours 
occupée dans la haute société. 



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3. Air chanté par M. Inchindi. 3 -5 

4- Chanson militaire par M. Inchindi. 3 75 

4 (bis). La même, pour voix de lenor. 3 75 

5. Duo chanté par madame Pradhcr et M. Cou- 

derc. 5 » 

6. Duo chanté par MM. Inchindi et Couderc. 5 « 

7. Romance chantée par madame Pradher et 

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i" Liv. Fantaisie élégante sur des motifs de Ro- 
bert- le- Diable , par Charles Czerni; 

2 e L'v. Caprice brillant sur Ludovic , de Hérold 
et Halévy, par Charles ÇJiaulieu ; 

5 e Liv. Vienne et Berlin. Valses, Cotillon et 
Galops favoris de l'Allemagne, par Strauss, Weller et 
Lanner. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER 



GAZETTE MUSICALE 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , BERT0N (membre de l'IOSlUut), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , A. GUEMER , HALÉVY 

(professeur de contrepoint au Conservatoire), Jules janin , liszt, lesueur (membre de l'Institut), j. mainzer, marx 
(rédacteur de la gazette musicale de berlin), d'ortigue , panofka , richard, j. g. seyfried (maître de chapelle 
à Vienne), F. stœpel, etc., etc. 



1" ANNÉE. 



r 



46. 



PRIX DE l'aBONNEM. 


PARIS. 


DÉPART. 


ÉTEAKC 


fr. 


Fr. c. 


Fr. c. 


3m. 8 


8 75 


9 50 


6m.J5 


46 50 


t8 ., 


(an. 30 


33 >. 


36 » 



£» (Sasttte iHxxe'ttaïe ï>* ^Jaris 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 



On s'abonne au bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu , 97; 
et chez lotis les libraires et it.archands de musique de France. 

)u reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à la musîmi 



ont des griefs à ejp 
l intéresser le public 



PARIS. DIMANCHE IC NOVEMBRE (834. 



Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent êlre affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



Iphîgénie en Tauride. 



1 er acte. 



rticle 



On voit, au premier coup d'œil, que cet ouvrage est 
du petit nombre de ceux que les auteurs écrivent avec 
passion. Le sujet en effet ne pouvait être mieux choisi 
pour faire ressortir tout les richesses pathétiques du gé- 
nie de Gluck ; c'était un thème admirable pour la sombre 
et puissante imagination qui déjà avait produit Alceste, 
l'acte des enfeis dans Orphée, le caractère d'Hidraot 
dans Armidezl les merveilleuses scènes du dénoûment 
d' Ip'a'géiiie en Auliàe. Aussi le musicien s'empare-t-il 
dès le début de l'attention de l'auditeur. Au lieu d'é- 
crire une ouverture, comme on n'eût jamais avant lui 
osé s'en dispenser, il nous fait assister en commençant à 
une scène de calme ; la) nature est en repos, les froides 
ondes de la mer Noiie se balancent mollement, aucun 
orage ne gronde sur cette plage [sauvage et désolée 

Etait-il possible de donner a ce tableau musical plus 

de grandeur et de vérité? Les moyens que Gluck 

avait a sa disposition étaient- ils suffisans pour cela? 

A ces deux questions nous ne pouvons nous empêcher 
de répondre par l'affirmative. Oui, l'esprit va beaucoup 
au-delà ; la contemplation de ce sommeil momentané 
des élémens pouvait être rendue avec une majesté in- 
comparablement supérieure aux gracieuses ondulations 
de la mélodie de Gluck. Toutefois il faut convenir qu'il 
y a un charme extrême dans cet amiante si simple et si 
court. Le chant en est pur, l'harmonie naturelle, les 



basses bien dessinées; ajoutons en outre qu'il s'y trouve 
un effet d'instrumentation qui n'a pas été imité depuis , 
c J est une tenue pianissimo des deux trompettes a l'unis- 
son sur la dominante. Cet instrument que l'on n'em- 
ploie guère que dans le forte ou le mezzo forte , donne 
par son timbre mordant un caractère particulier à cette 
pédale, et augmente sensiblement à son entrée l'intérêt 
musical du morceau. L'allégro qui suit est intitulé : 
Tempête. 11 roule presque entièrement sur l'opposition 
d'une mesure forte a une mesure piano, et les dessins 
des instrumens a cordes ne consistent qu'en des gammes 
ascendantes d'une octave à l'autre, dont la persistance 
finit à la longue par fatiguer. Signalons cependant un 
admirable trait épisodique. Quelques mesures avant 
l'entrée d'Iphigénie , les basses tiennent le fa dièze tre- 
molando; les violons s'agitent dans les sonswf, sol, 
septième et neuvième, pendant qu'au-dessus de toute 
l'harmonie les petites flûtes serpentent, en suivant, h la 
quarte supérieure (qui devient une onzième par le tim- 
bre aigu de l'instrument ) , la marche des premiers vio- 
lons. Il résulte de cette étrange disposition des parties 
un effet déchirant et sauvage, aussi heureux qu'inat- 
tendu. On est surpris de ne pas entendre de tronibonnes 
dans un morceau de cette nature; Gluck, en les réser- 
vant exclusivement pour la scène des Euménides qui ne 
vient qu'au second acte, a fait preuve d'une grande 
force de volonté; mais peut-être aussi a-t-il donné dans 
ce cas une extension exagérée à son système. Certes il 
est beau de savoir ménager ses ressources , et les réser- 



366 



GAZETTE MUSICALE 



ver pour les occasions les plus importantes ; mais il ne 
faudrait pas pourtant en être si avare que des scènes de 
la nature de celle qui ouvre l'opéra d'Iphigénie fussent 
privées de leurs auxiliaires les plus puissans. C'est faire 
ressortir un coin du tableau en condamnant tout le reste 
a une demi-obscurité. A coup sûr, s'il y a un moment 
où les cris des trombonnes puissent être bien placés, c'est 
dans une tempête; Beethoven l'a bien prouvé. Malgré 
cette économie extrême dans l'instrumentation , malgré 
le nombre excessif des gammes ascendantes des instru- 
mens a cordes, malgré un défaut assez sensible de grands 
contrastes , ce morceau émeut profondément. Je crois 
que l'harmonie et la vérité d'expression des parties vo- 
cales en sont la cause. Peu de musiciens ont su tirer un 
plus grand effet de l'accord de septième diminuée. Gluck 
l'emploie avec une grande habileté, tantôt complet, 
tantôt privé d'une de ses notes intermédiaires. Rare- 
ment il met à la basse le ton fondamental: l'aspect sous 
lequel il présente cet accord le plus volontiers est celui 
de son second renversement, dont l'accent est incompa- 
rablement plus sinistre. On ne saurait douter que cette 
disposition de l'harmonie ne soit le résultat d'une inten- 
tion spéciale du compositeur. Le choix des paroles sous 
lesquelles la septième diminuée se trouve ainsi renversée 
le prouve évidemment. Exemples : a l'entrée d'Iphi- 
génie : 

« Grands Dieux, soyez-nous secourables ! » 

l'accord est la dièze, ut dièze, mi, sol; la basse frappe 
le toi; 

« Détournez vos foudres vengeurs, u 

l'accord est mi dièze _, sol dièze ■> si, ré; la basse frappe 
le si; 

« Si ces bords cruels et sinistres. » 

l'accord est re' dièze, fa dièze j, la, ut; la basse frappe 
le la; 

« Sont l'objet de votre courroux. » 

l'accord est la dièze , ut dièze , mi , sol; la basse frappe 
encore le toi. En d'autres occasions, il arrive bien que le 
son grave de l'accord se trouve placé dans les parties 
inférieures; mais alors on peut remarquer que l'harmo- 
nie ne se compose pas entièrement , pour les disson- 
nances, de septièmes diminuées (comme dans les pas- 
sages que nous venons de citer), il y a un mélange de 
septièmes dominantes qui démontre clairement que le 
compositeur a voulu adoucir son expression harmonique 
en lui conservant cependant encore une certaine àpreté. 
Le retour du calme nous paraît beaucoup mieux rendu 
et plus satisfaisant , sous tous les rapports , que ce qui 
précède. La dégradation des tons y est supérieurement 



ménagée ; l'orchestre, tout en continuant son rôle d'ac- 
teur principal , accompagne pourtant fort bien la voix 
d'Iphigénie, et permet d'entendre chaque mot. Ceci 
n'est pas d'une médiocre importance, il faut bien le 
dire ; pour quiconque ne peut entendre ou comprendre 
les paroles , Gluck doit être le plus ennuyeux et le plus 
insupportable des compositeurs. La transition du chant 
mesuré au récitatif est si habilement conduite dans toute 
la fin de ce morceau , qu'on s'en aperçoit a peine. Bien 
des compositeurs prendraieut cette observation pour une 
critique pleine d'ironie; mais en tenant compte des idées 
que Gluck s'était formées du chant dramatique (idées 
qui nous semblent justes en grande partie), il importait 
essentiellement qu'Iphigéuie ne parût pas terminer un 
air, au moment où l'orchestre achève son tableau musi- 
cal. Elle observe le retour du calme et doit se garder 
peut-être plus encore de donner a sa diction des formes 
musicales trop prononcées , que de chanter simplement 
au travers de l'orchestre des notes de remplissage sans 
accent ni mélodie. C'est une double difficulté qu'un 
sentiment exquis ?de l'expression pouvait seul faire sur- 
monter, et Gluck l'a vaincue, presque sans y songer, 
tant il était dans sa nature d'être avant tout expressif et 
vrai! 

Les deux pages de récitatif qui suivent , où s'établit 
un dialogue entre Iphigénie et deux prétresses cory- 
phées, ne produisent qu'une monotonie glaciale , comme 
il arrive toujours quand on fait chanter seuls des cho- 
ristes. Puis ces bouts de rôles ainsi conçus , ne sont-ils 
pas au moins aussi ridicule en musique aujourd'hui, que 
nous le paraissent en litérature dramatique les confi- 
dentes de tragédies dans l'ancienne école du théâtre 
français ? Les choristes sont faits pour chanter des 
chœurs ; toutes les fois que vous voudrez leur confier 
des rôles individuels, quelque faciles qu'ils soient, vous 
êtes sûr de faire rire l'auditoire ou tout au moins de le 
fatiguer. Le temps viendra peut-être où les chœursseront 
exécutés par des artistes doués d'une belle voix et habi- 
les chanteurs, mais ce temps n'était pas encore arrivé 
pour Gluck , il ne l'est pas pour nous : en attendant cet 
âge d'or de la musique, il est prudent de ne confier des 
récitatifs ou solos importans qu'a des artistes que leurs 
études ont mis dans le cas de pouvoir les exécuter d'une 
manière convenable. L'instant d'ennui causé par la con- 
versation des coryphées est bien vite oublié dès qu'Iphi- 
génie a repris la parole. 

Nous ne connaissons rien de plus étonnant que ce 
récitatif obligé, si justement célèbre sous le nom du 
songe d'Iphigénie. On ne sait ce qu'il faut le plus admi- 
rer, ou de l'incroyable profondeur dramatique du rôle 



DE PARIS. 



de l'actrice ou de la vérité de celui de l'orchestre. 
D'abord les instrumens a cordes frappent quatre fois sur 
la note fa dieze a l'octave et a l'unisson. La tonalité de 
fa dieze est donc pour ainsi dire établie, quand sur les 
mots : Celte nuit , elle change d'une façou inattendue 
pour rentrer dans la tonalité de re par l'accord de 
quinte diminuée à' ut dieze renversé. Ici le frisson com- 
mence a se faire sentir. 

i J'ai revu le palais de mon père. » 
Plainte de l'orchestre. 

« J'allais jouir de ses embrassemens , 

» J'oubliais en ces doux momens 

« Ses anciennes rigueurs et quinze ans de misère. » 

Aux mots quinze ans , deux lourds accords dissonans 
fortement plaqués, expriment bien le poids immense de 
douleurs dont le souvenir vient accabler la malheureuse 
fille du roi de Mycènes. Plus loin, après avoir décrit le 
palais de son père embrasé par la foudre , elle se tait un 
instant ; les hautbois et les flûtes , qu'on n'a point en- 
core entendus, laissent échapper un soupir doulou- 
reux ; 

« Du milieu des débris fumans, 
» Sort une voix plaintive et tendre. » 

Second soupir ; 

« Jusqu'au fond de mou cœur elle se fait entendre. « 

Trait rapide et bref de tous les instrumens a cordes a 
l'unisson ; 

« Je vole à ces tristes accens. « 

Second trait plus haut d'un ton que le précédent ; 

« A mes yeux aussitôt se présente mou père. » 

Accord fort et sec, frappé par les altos et les basses , 
auquel répondent les violons par deux notes piano en 
octaves et en succession de sixte. Ces notes isolées, par- 
tant de différens points de l'orchestre, peignent avec 
une vérité inouïe, l'étonnement, l'effroi subit, la stu- 
péfaction. « Sanglant, » même effet, plus haut; « percé 
de coups, » même effet, plus haut, « et d'un spectre 
inliumain, » même effet, plus liant d'une tierce ; 
« fuyant la rage meurtrière, » même effet, encore plus 
haut. Frissonnement de tout l'orchestre ; « Ce spectre 
affreux, >j le frémissement des instrumens continue, 
pendant que la voix manque a Iphigénie , qui s'arrête 
épouvantée de ce qu'elle va dire; enfin, elle s'écrie pré- 
cipitamment : « C'était ma mère. » Sur le mot mère , 
grand accord diminué et fort de tout l'orchestre. Silence. 
« Elle m'arme d'un glaive, » trait pianissimo, court , 
très rapide. « Et disparait soudain, » même trait, plus 
bas; « Je veux juir; on me crie : 'Âiréter! c'est Oreste. » 



Sur ce dernier hémistiche arrête , grands accords syn- 
copés de toute la masse instrumentale. Silence... 

« Je vois un malheureux et je lui tends la main. 
» Je veux le secourir, un ascendant funeste 
» Forçait mon bras à lui percer le sein. » 

Deux accords brefs. Elle tombe sur l'autel. Prodi- 
gieux ! admirable! sublime! inaccessible! écrasant! 
cela confond , on ne peut respirer ; je me rappelle même 
qu'un jour a l'Opéra , la cantatrice ayant admirablement 
rendu la nuance du crescendo de la voix sur les mots : 
« Plaintive et tendre , » je poussai un cri terrible qui fit 
éclater de rire toute la salle. Quelques lecteurs vont en 
faire autant, sans doute ; ma foi , tant pis pour eux. 
( La suite au numéro prochain. ) 



KING'S THEATRE DE LONDRES. 

M. Severini est revenu de Londres sans avoir terminé : la 
nomination du directeur du King's théâtre pour la saison pro- 
chaine est encore reculée; mais tout fait présumer que ce sera 
M. Laporte qui en restera encore en possession pendant deux 
années. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans le Courrier des 
théâtres. 

La gestion de M. Laporte, le directeur titulaire actuel , n'a 
été heureuse que dans ses premières années. Elle ne l'est plus, 
et son état est tel qu'après une lutte pénible contre d'innom- 
brables créanciers , M. Laporte a enfin perdu sa liberté. Il est 
à Londres dans la prison réservée aux débiteurs embarrassés. 
De là , cependant , il correspond avec tout le monde , fait 
tête à l'orage, discute ses .intérêts passés, présens et à 
venir , signe même des engagemens , et réclame la direction 
du King's théâtre, aux termes de son bail de trois années, qui 
en a encore deux à courir. Il paraît que, pour s'assurer cette 
dernière possession , sur trois mille louis dont il était redeva- 
ble pour son loyer, M. Laporte en aurait donné mille , croyant 
bien que cette somme était imputable sur cette seule dette. 
Mais les syndics des créanciers (car la location de la salle ap- 
partient aux victimes de plusieurs faillites) auraient reçu ces 
mille louis , non pas comme à-compte sur le prix du loyer de 
M. Laporte , mais comme provision sur d'autres dettes de cet 
.administrateur. Si Cette dernière prétention était reconnue par 
les tribunaux, qui sans doute vont être appelés à en décider , 
le mauvais état des affaires de M. Laporte l'empêchant de 
fournir une nouvelle somme par forme d'à-compte sur le mon- 
tant de son bail , la possession de ce bail lui échapperait, 
et l'on pourrait choisir un autre directeur. Si, au contraire , 
les magistrats admettent que les mille louis sont réellement un 
à-compte sur le prix du loyer, il y aura engagement synnllng- 
malique , reconnu par les parties elles-mêmes , entre M. 
Laporte et les syndics locateurs; et ce dernier, maître du bail, 
le deviendra tout naturellement de l'exploitation. 

Mais en Angleterre les procès commencent et finissent rare- 
ment. Ou en cile qui durent depuis un demi-siècle, et dont la 
conclusion n'est pas même probable. Plusieurs des théâtres de 
Londres sont noyés de procès, sans que les directeurs qui 



368 



GAZETTE MUSICALE DE PARIS. 



occupent ces localités y trouvent le moindre obstacle à leurs 
travaux. 

Tel était donc l'état de la question lorsqu'après la saisie de 
la personne de M. Laporte , les syndics-chambres ont eu 
l'idée d'ouvrir un concours pour l'admission d'un nouveau 
directeur. Nous avons dit ceux qui se sont présentés. De ce 
nombre étaient MM. Robert et Severini , qui sont chez nous 
à la tête du Théâtre-Italien. Leur offre a prévalu. Aussitôt , 
pour mieux s'entendre sur les détails et bien connaître la situa- 
tion générale, M. Sévérini est parti pour Londres. Là , il s'es 
convaincu de l'impossibilité de se charger de la direction du 
King's théâtre , sans courir les chances fort alarmantes d'un 
procès dont M. Laporte et ses ayant-cause seraient les parties 
les plus actives. Ces obstacles ne sont pas même les seuls op- 
posés à la prudence pleine de probité de MM. Robert et Seve- 
rini. Celui-ci revient donc", et les choses en sont là. 

Pour justifier la réserve de M. Sévérini en cette occasion , 
nous allons produire un document d'après lequel on jugera 
combien il y a lieu de s'inquiéter des recelles dans une exploi- 
tation qui exige les dépenses suivantes : 

Premiers sujets (chants) et choristes, 10,000 liv. sterl. 

Danseurs , y compris le corps de ballet , 8,000 

Loyer du théâtre , 1 1 ,000 

Orchestre, 7,200 

Eclairage , 1 ,5oo 

Chauffage du théâtre , 200 

Service militaire et de police, 200 

Billets, 200 

Averlissemens , '20 

Régie du théâtre, 600 

Figurans , 200 

Copie de la musique , J0 ° 

Dépenses légales , 20 ° 

Ouvreuses de loges , 20 ° 

Costumes et habilleurs , 56o 

Mises en scène et décorations , 6bo 

Blanchissage , 00 

Balayage du théâtre (quatre hommes à 
5 schellings par jour , et autres dé- 
penses) , I0 ° 
Machinistes, "2° 
Portier , 3o 
Serviteurs, 4° 
Surveillant , 3o 
Menues dépenses, taxes, assurance, 

réparations , etc. , environ r,ooo 



Total. 
C'est-à-dire environ 1,062,750 fr. 

Recettes. 
Montant des souscriptions pour l'an- 
née i834, 
Recette au bureau , 



Représentation au bénéfice de Laporte, 



42,5io liv. sterl. 



26,000 liv. sterl- 

l5,000 

4 1 ,ooo 
1,000 



42,000 



Total. 
C'est-à-dire environ i,o5o,ooo fr. 

De sorte que, pour avoir exposé nécessairement un capital 



d'un million soixante-deux mille sept cent cinquante francs , 
le directeur, à qui les jours et les nuits n'ont pas suffi pour 
gouverner comme il faut son entreprise, source de tant d'in- 
quiétudes et de tourmens , obtient en résultat une perte de 
douze mille sept cent cinquante francs ! 

Celte affaire , si elle n'est améliorée et rendue plus facile 
sous l'aspect financier, ne peut donc convenir qu'à deux per- 
sonnes : un honnête homme résolu à s'y ruiner , ou un fripon 
qui, n'ayant rien à perdre , se décidera à tous les sales moyens 
pour y gagner quelque chose. 



CONCERT DE M. BERLIOZ. 

C'est avec plaisir que nous avons vu la saison musi- 
cale s'ouvrir par deux concerts remarquables , dont cha- 
cun offrait un genre d'intérêt particulier. Après avoir été 
charmés mercredi dernier dans les salons de M. Stœpel, 
par les meilleurs morceaux de musique allemande et 
italiennne, exécutés avec une rare perfection les dilettanti 
ont rencontré des jouissances plus vives encore au con- 
cert donné par M. Berlioz, dans la salle du Conserva- 
toire , et qui a commencé par l'ouverture du Roi Lear , 
de ce compositeur. Cette ouverture est une de ces œu- 
vres dont on sent toujours mieux le mérite a mesure 
qu'on les approfondit davantage, et nous nous réservons 
d'en dire notre opinion après que nous l'aurons encore en- 
tendue plusieurs fois. — Les deux quatuors de chant avec 
accompagnement d'orchestre , le premier sur une orien- 
tale de Victor Hugo (Sara la baigneuse) ; et le second : 
La Belle voyageuse > légende irlandaise, ont captivé 
l'intérêt de l'assemblée par la conduite originale des 
voix, et la manière dont ces quatuors ont été chantés 
par MM. Puig, Hense et Boulanger. Indépendamment 
de ces compositions de M. Berlioz et de sa symphonie 
fantastique dont nous parlerons a la fin de cet article, ce 
concert offrait un autre atlrait , le début de M. Panojka 
et de Mme JVillan-Bordogm. Nous nous plaisons 
a constater le succès de ces deux talens remarqua- 
quables. M. Panofka a exécuté une fantaisie écr'te pour 
le violon, sur cet air favori de Grétry, qui est devenu 
national : Une Fièvre brûlante. Le choix du thème de- 
vait faire pressentir que cette fantaisie ne serait pas sur- 
chargée de ces difficultés dont la plupart des œuvres de 
nos virtuoses sont saturées ; et, en effet, M. Panofka 
nous a fait entendre une composition qui, bien qu'analo- 
gue au thème et remplie de sentiment, ne manque néan- 
moins ni de brillant ni de variété. Dès l'introduction , 
où le violon exécute un chant noble et d'une belle 
instrumentation , le public a témoigné sa satisfaction 
par de vifs applaudissemensbien mérités par l'exécution 
grandiose, pure et passionnée de la cantilène et la préci- 



sionde la cadence. Les variations, dont la première porte 
l'empreinte d'un sentiment élevé , et dont la seconde est 
d'une grande difficulté, et a doubles cordes avec des 
coups d'archet tout particuliers, ainsi que l'adagio, sont 
fort remarquables. La variation finale, où les premiers vio- 
lons de l'orchestre répètent le thème , pendant que le 
violonsolo se livre à de brillans passages, a, de même que 
le Coda, excitédeviis applaudissemens, qui ont redoublé 
au moment où le jeune et modeste artiste s'est retiré. 
Notre opinion sur le mérite de M. Panofka s'accorde en- 
tièrement avec celle qu'un des critiques allemand des plus 
célèbre, M. le professeur Marx, à Berlin, exprimait déjà 
sur son compte en "1829, dans la Gazette musicale de 
Berlin. Il disait alors : « Tous ceux qui ont enlendu 
» M. Panofka ont apprécié la vigueur et la beauté des 
» sons qu'il sait tirer de son violon, la hardiesse et la 
» chaleur qu'il met dans son exécution ; tous désirent 
» l'entendre bientôt de nouveau. » 

Après la fantaisie de M. Panofka, Mme Willan- 
Bordogni a chanté un air de la Donna ciel lago. Une 
belle méthode , beaucoup de facilité et de vigueur d'ex- 
pression sont les qualités que nous reconnaissons avec 
plaisir à cette artiste. Sortie de l'école célèbre de son 
père, douée d'un beau mezzo-soprano , elle sait donner 
un essor tout particulier à sa voix, et, accueillie avec 
beaucoup de faveur par l'assemblée entière , elle mérite 
de prendre rang parmi les cantatrices distinguées. 

La seconde partie du concert se. composait de la sym- 
phonie fantastique de Berlioz. Nous le dirons hardi- 
ment : nous plaignons les auteurs et les amateurs qui 
ont été, cette fois, privés d'entendre ce chef-d'œuvre. 
Pour nous , nous l'avions déjà entendu quatre fois ; 
mais , jamais il n'avait été exécuté avec autant de feu , 
avec autant d'enthousiasme , par l'excellent orchestre du 
Conservatoire. 11 serait superflu de chercher à analyser 
celte symphonie ; faire un examen analytique de l'idée 
fondamentale toute poélique, et de la dernière exécu- 
tion si parfaite de cette composition, est, en effet, une 
chose aussi impossible que d'analyser la symphonie 
Eroica de Beethoven. 

Comment, en effet , donner une idée exacte de cette 
instrumentation neuve, originale et grandiose? Com- 
ment rendre cette impression poélique de terreur que 
cause la marche du supplice? Comment peindre avec des 
paroles la délicieuse scène aux champs? Comment, en- 
fin , décrire le bal et toutes les sensations que le composi- 
teur a exprimées dans cette partiede son œuvre? Se livrer 
a cette analyse, ce serait nous le répétons, ce serait entre- 
prendre unechose impossible. Nous dirons donc seulement 
que si l'on a le désir d'entendre une composition gran- 



diose, véritablement poétique, pleine d'originalité et em- 
preinte des vrais caractères de la musique, on doit s'em- 
presser d'aller entendre cette symphonie. Berlioz s'y 
montre un compositeur grand et original dont on doit 
attendre beaucoup. Il ne nous reste donc à parler que de 
l'effet que cette symphonie a produit. Jamais elle n'a- 
vait encore été exécutée avec autant de verve, de préci- 
sion et d'ensemble. Honneur à l'excellent directeur d'or- 
chestre, M. Girard ! Honneur à tous les artistes de l'or- 
chestre , qui ont su comprendre cette création de Ber- 
lioz dans toutes ses nuances qu'ils ont rendues avec 
un merveilleux talent. Le public électrisé a redemandé, 
au milieu des plus vifs applaudissemens, la marche du 
supplice que l'orchestre à de nouveau exécutée comme 
un seul vistuose , et., après avoir témoigné le désir de 
voir M. Berlioz, il lui a prodigué les plus bruyantes 
marques de satisfaction , quand ce compositeur a paru 
sur l'estrade de l'orchestre. Ainsi s'est terminé un con- 
cert qui était une véritable fête musicale. M. Berlioz en 
donnera encore deux, dont le premier aura lieu diman- 
che âo novembre; on n'y entendra que des composi- 
tions toutes nouvelles de ce génie musical. 



PROJET D'ERECTION 

D UN MONUMENT EN BRONZE A LA MÉMOIRE DE 
CH. M. DE WEBER. 

Les artistes allemands qui se trouvent en grand nom- 
bre à Londres ont conçu le projet d'élever un monu- 
ment en bronze à la mémoire de Ch. M. de Weber. 
On lit h cet égard dans une feuille anglaise : « A moins 
que les restes de Weber ne soient réclamés par sa fa- 
mille, ou que toute l'Allemagne ne tienne à honneur de 
revendiquer ses droits sur les dépouilles mortelles de 
son illustre compatriote, nous ne doutons pas de l'exé- 
cution du projet des artistes allemands réunis a Londres; 
car ils se flattent avec raison que, non seulement tous 
leurs concitoyens élablis en Angleterre voudront con- 
courir a son accomplissement, mais qu'ils recevront 
aussi des fonds de la part des nombreux admirateurs du 
génie de Weber qui sont répandus en Allemagne et dans 
les autres pays où l'on a déploré sa mort précoce. Jus- 
qu'à présent, les restes du célèbre compositeur sont tou- 
jours déposés dans le caveau de la chapelle de Sainte- 
Marie, à Mooifield, nia's sans aucune marque de dis- 
tinction, et renfermés dans trois cercueils dont Je poids 
menace de fouler bientôt les cendres de cet immortel ar- 
tiste. Afin de prévenir ce fâcheux événement, il est 
question de changer cet état de choses , et même de 
transporter le cercueil dans un autre lieu ; mais rien n'est 



GAZETTE MUSICALE 



encore décidé sur ce point. Le dessin et l'entière exécu- 
tion du monument ont été confiés à M. Charles Hertler 
de Breslau , artiste distingué, qu'un voyage entrepris 
dans l'intérêt de la science et de son art a conduit de- 
puis peu a Londres, et qui a promis de seconder de tous 
ses moyens l'accomplissement du projet. Parmi les sous- 
criptions déjà reçues, se trouvent celles de MM. Mosche- 
ler, Mendelsohn Bartholdi, de madame Stockhausen, de 
M. Mangold, maître delà chapelledu grand-ducideHesse, 
a Darmstadt, celle de madame Dulken, professeur de 
piano distinguée, à Londres, etc. Pour l'Allemagne, c'est 
à Berlin , le libraire et éditeur de musique , M. Schle- 
singer qui se charge de recevoir les souscriptions et de 
tenir le public au courant des progrès de l'entreprise , 
a laquelle tous les journaux sont invités à s'intéresser par 
la publication du projet des artistes allemands de Lon- 
dres.» — A Paris, une liste de souscriptions sera ouverte 
chez M. Maurice Schlesinger, 97, rue de Richelieu. 



APHORISMES. 

N° 2. — GOUT. 

On distingue le goût matériel de celui qui est pure- 
ment intellectuel : ce dernier s'étend a la critique du 
beau et du sublime dans l'art ou dans la nature. Mais, 
d'une part, l'expérience démontre que le goût intellec- 
tuel se manifeste aussi diversement que le goût matériel, 
ce qui a fait qu'on a voulu étendre a cette espèce de 
goût l'ancien proverbe : de gustibus non est disputan- 
dum (1). 

D'un autre côté , l'expérience enseigne encore que 
le goût, ou , si l'on veut, les jugements portés d'après 
les lois de l'estétique peuvent donner lieu a de nom- 
breuses disputes , sans qu'il soit aisé de fixer le terrain 
d'une manière précise, parce qu'il faut toujours faire la 
part du temps , du lieu , ainsi que de l'organisation in- 
dividuelle des critiques opposés. On reconnaîtra donc 
qu'il faut diviser le goût en deux catégories : le goût 
instinctif, et le goût cultive'. Par le premier, on en- 
tend cette disposition matérielle qui nous porte vers une 
appréciation du beau et du sublime; par le second , on 
désigne la même disposition plus ou moins développée 
par l'expérience et la pratique. C'est ainsi que l'on assi- 
gne au goût les diverses épithètes de rude, grossier, 
opposées a celles-ci -.fin , délicat , ou formé. On peut 
donc dire de tel homme qu'il manque absolument de 
geiit, quoiqu'il ne puisse arriver a personne d'être tota- 
lement privé d'une certaine disposition a apprécier le 

(•)) Il ne faut pas disputer des goûts. 



beau et le sublime. Le sauvage le plus grossier a une 
espèce de goût qui lui est propre; aussi devrait- on di- 
viser l'absence de goût en absolue et relative. La pre- 
mière ne peut se rapporter qu'aux animaux , et la seconde 
a cette espèce d'hommes qui se rapprochent de la brute. 
Le goût diffère du génie en ce que celui-ci crée , tandis, 
que l'autre se borne a juger. Mais , de même que le goût 
peut exister sans s'allier au génie , de même aussi ce 
dernier n'est pas nécessairement uni avec le goût ; ou, 
en d'autres termes , il peut très bien arriver qu'une 
grande puissance créatrice ne se trouve pas accompa- 
gnée d'un goût délicat et épuré. 



Revue Critique. 

Rondo militaire sur un air du Serment, d'Auber, 
pour le piano, par Henry Herz. Op. 69; prix : 
7 fr. 50 c. 

Cette ncuvellc production de M. Herz ne contient absolu- 
mont rien de nouveau, à moins qu'on ne veuille regarder 
comme nouveautés certaines progressions passablement vi- 
cieuses que l'auteur eût dû éviter par pitié pour nos oreilles. A 
part cela, cet ouvrage, comme tous ceux publiés récemment 
par ce compositeur, est totalement dépourvu de jfraîcheur et 
d'éclat , et même de ce soin qu'on ne pouvait méconnaître dans 
ses premières œuvres ; et du reste il ne pouvait en être autre- 
ment. Lorsqu'avec ses œuvres, bien calculées pour le piano, et 
dans lesquelles règne constamment une seule et mêmejcouleur, 
bien appréciée du reste par tous, parce qu'elle est à la portée du 
vulgaire , M. Herz fut parvenu à se faire un certain nom , il se 
trouva bien venu auprès des marchands de musique, qui virent 
en lui un arrangeur adroit et jouissant de la faveur du public, 
et par la même occasion, le compositeur ne tarda pas à s'aper- 
cevoir qu'il suivait la véritable route, la seule qui pût le mener 
à une prompte réussite, autrement dit, à la fortune. C'est à 
celte spéculation si prosaïque , si contraire à toute idée d'ar- 
tiste, [que la plupart des productions de M. Herz doivent le 
jour. Que doit faire la critique? doit-elle traiter tous ces ar- 
rangemens , indignes avortons de l'avarice, comme des com- 
positions véritables ? Ces pâles et insipides produits de l'amour 
du gain, doit-elle s'en occuper comme d'oeuvres inspirées par 
l'âme et le talent? Suivre une telle ligne ne serait-ce pas imiter 
ceux qui s'aviseraient d'arracher les dents d'un mourant pour 
l'empêcher de mordre personne avant sa mort? Nous croyons 
mieux faire en indiquant le véritable point de vue sous lequel 
doit être considéré un tel écrivailleur , ainsi que les causes qui 
ont pu contribuera le faire réussir. Par ce moyen, nous pour- 
rons laisser dans l'oubli plusieurs morceaux d'un compositeur 
qui se copie lui-même , et nous nous faciliterons les moyens 
d'examiner des ouvrages où l'on voit briller un avenir. Parmj 
les jeunes artistes qui font des efforts sérieux , il en est tels qui 
méritent une semblable distinction, puisqu'au milieu de l'apa- 
thie générale ils u'ont pas craint de rechercher dans la nature 
les lois sublimes de ce beau idéal qui brille dans les œuvres des 
grands maîtres. 



C'est encore aujourd'hui une question intéressante que celle 
de savoir comment les arrangerons de Czerny et de Herz ont 
pu être accueillis avec une faveur aussi incroyable, dans un 
moment où Beethoven léguait à l'univers ses dernières compo- 
sitions pour le piano, tandis que le génie de Schubert créait 
pour le même instrument des p eiutures si animées , dans un 
moment enfin où l'ill ustre auteur du Frejschulz suivait aussi 
une route si différente, H ne manque pas de personnes qui ré- 
pondront à celte question en accusant le goût corrompu du 
public. Nous allons de notre côté exprimer des idées que nous 
croyons plus près de la vérité. 

Lorsque Beethoven parut, le piano était encore un instru- 
ment presque nouveau, dont la puissance de son et la richesse 
harmonique représentaient à son oreille un orchestre tout entier. 
Son habileté extiaordinaire pour cette époque le mettait aisé- 
ment à même de s'abaudonner à toutes les ressources de son 
génie, et, dans ses sonates pour le piano , il a reproduit une 
partie du nouveau monde créé par sa colossale imagination ; 
mais il arriva souvent que ce qu'il écrivait pour le piano ne 
pouvait produire aucun effet parce que cela était contraire au 
caractère de l'instrument ; et comment en eût il été autrement , 
puisque le mécanisme qu'il possédait, il le devait à l'étude du 
clavecin et à ses compositions pour l'orgue. Weber et Schu- 
bert le suivirent de plus ou moins près dans cette manière d'é- 
crire pour le piano. Tandis que Beethoven , avec sa riche et 
poétique imagination, retrouvait dans le piano l'idée de tous les 
autres instrumens, Clemenli, plus calme et plus réfléchi , 
voyait là un instrument encore entièrement neuf, entièrement 
inco nnu , et qui réclamait une théorie. C'est par là que Cle- 
menli a droit à notre reconnaissance, c'est par là que sa gloire 
sera durable. Une fois la route tracée , on reconnut le véritable 
caractère de l'instrument , et l'on dut se rendre compte des 
conditions nécessaires pour obtenir un son pur et propre à ren- 
dre un chant suave. Et quel est l'homme dans le monde entier 
qui, après avoir entendu les compositions de Field dignement 
exécutées, puisse mettre en doute que le piano soit un instru- 
ment chantant? Que l'on essaie de reproduire sur d'autres in- 
strumens ces gracieuses mélodies et leur délicieux effet ! on n'y 
parviendra pas! Cela seul prouverait l'excellence de l'instru- 
ment auquel ces mélodies doivent lejour. 

Quand les élèves de démenti , de même qu'en Allemagne 
Humel (qui dans ses oeuvres n'est fidèle ni au système de 
Clementi , ni à celui de Beethoven , et que l'on pourrait appe- 
ler l'homme du juste-milieu), ainsi que Moschelès, eurent pro- 
curé au piano tous les perfectionnemens désirables , Czerny et 
Herz trouvèrent tout préparé un style qu'ils modifièrent à leur 
manière, ou plutôt qu'ils affaiblirent. C'est à cette manière 
de traiter l'instrument qu'ils doivent pour la plus grande par- 
tie le bonheur qui a accompagné leurs arrangemens. Là , rien 
n'est perdu , et les passages les plus difficiles sont de nature à 
faire briller l'exécutant un peu studieux pour s'en rendre maî- 
tre ; mais aussi celte propriété, dont ils^ont plutôt hérité qu'ils 
ne l'ont acquise par eux-mêmes , c'est le seul bon côté de leurs 
œuvres, dans lesquelles on ne saurait retrouver nulle trace des 
poétiques efforts des J.-B. Cramer, des John Field, des Fer- 
dinand Ries, des J.-N. Hummel , des Ign. Moschelès, des 
Louis Berger , et des Chopin. 

On a dit que M. Herz avait bien compris son époque : oui 
certes; il en a dignement chanté la sécheresse , et la foule l'a 
applaudi. Qu'il tâche de la comprendre encore aujourd'hui ; 



qu'il se garde bien de confondre l'aurore avec le couchant , et 
par-dessus tout qu'il pardonne à ses contemporains d'avoir 
placé sur sa tête un laurier dont il n'était pas digne. 

{Nouvelle Gazette Musicale de Leipzic. N. fo.) 



NOUVELLES. 

J*, L'Opéra jouit dans ce moment d'une vogue telle qu'un 
spectacle de nécessité a produit vendredi dernier plus de 
6 ; ooo francs de recette. 

+ %. Moïse a produit au Théâtre italien un effet prodigieux. 
Lablache s'est surpassé dans un air de Paccini, qu'il a inter- 
callé vers la fin de l'opéra, et que le public enthousiasmé a 
voulu entendre une seconde fois. Cet ouvrage a fait cette se- 
maine trois abondantes recettes. 

+ % Pour satisfaire à l'empressement des dilettanti qui ne 
peuvent trouvor place aux représentations ordinaires du théâ- 
tre Italien , on annonce pour aujourd'hui dimanche , par ex- 
traordinaire , une représentation somposée de : la Prova d'un 
Opéra séria et II Barbiere , réduit en un acte. La salle sera 
trop petite ! 

* Avant le Cheval de bronze, que doit précéder le Che- 
valier noir, l'Opéra-Comique donnera la Sentinelle perdue , 
opéra eu un acte, dont la poème est attribué à M. de Saint- 
Georges , et la musique à M. Rifaut, qui, dans la place qu'il 
occupe à l'Opéra-Comique , a rendu tant de services aux au- 
teurs et aux compositeurs ses confrères. 

+ ** A l'Opéra-Comique te Marchand Forain et le Chalet 
attirent beaucoup de monde. Mardi dernier ces deux pièces 
réunies ont produit une recette de 5,ooo francs. On a entendu 
dans la même soirée deux morceaux exécutés par madame Fi- 
lipowitz, sur le violon , avec un rare talent et une pureté de son 
remarquable. 

A Incessamment le théâtre Ventadour donnera une repré- 
sentation au bénéfice de M. Henry, composée d'une pièce nou- 
velle intitulée : le Condamné pour opinion politique, dans la- 
quelle la célèbre tragédienne anglaise , madame Smithson-Ber- 
lioz , remplira le rôle principal. 

+ * + Voici le programme du deuxième concert que M. Ber- 
lioz donnera dimanche 23 novembre dans la salle du Conser- 
vatoire, rue Bergère. Tous les morceaux exécutés dans ce 
concert sont nouveaux, et n'ont jamais été exécutés aupara- 
vant : PREMIÈRE PARTIE : 

Fantaisie romantique, pour soprano et orchestre, sur une 
Orientale de Victor Hugo, musique de M. Berlioz. Chanté par 
mademoiselle Falcon. — Solo de violon, par M. Ernest. — 
Les Ciseleurs de Florence , trio avec chœurs et orchestre , de 
M. Berlioz. Chanté par MM. Puig, Boulanger et ***. — Grande 
Fantaisie fantastique, sur deux thèmes de M. Berlioz {la Bal- 
lade du Pécheur et la Chanson de Brigands) , composée et 
exécutée par M. Listz. — Romance avec orchestre , de M. Ber- 
lioz, chantée par mademoiselle Falcon. — Ouverture de ff 'a- 
verley , de M Berlioz, dcuxième partie : 

Harold, symphonie en quatre parties, avec un alto princi- 
pal, de M. Berlioz. — \' c Partie. Harold aux Montagnes, 
scène de mélancolie, de bonheur et de joie. — 2 e Partie. Mar- 
che de Pèlerins chantant la Prière du soir. — 3 e Partie. Séré- 
nade d'un Montagnard des Abruzes à sa maîtresse. — 4 e P ar " 
lie Orgie de Brigands. — L'alto sera joué par M. Urhau. — 
L'orchestre composé de plus de 100 musiciens, sera dirigé par 
M. Girard, l'habile chefd'orchestre du théâtre Nautique. 

+ % La commission de la souscription du mouument de 
Boieldieu vient d'adresser une circulaire à messieurs les direc- 
teurs des théâtres lyriques des départemens, et à messieurs les 
présideus des sociétés philharmoniques pour les engager à se- 
conder les efforts des artisles de Paris, soit par la voie des re- 
présentalious théâtrales, soit par celle des souscriptions indi- 



GAZETTE MUSICALE 



visuelles, soit enfin par celle d'un concert public donn; au 
profit de la souscription. Nous ne douions pas qu'on ne s'em- 
presse de répondre à celte généreuse invitation. 

* Un ballet joué au théâtre de la Pergola sous le litre de 
là Foresta Perigliosa , n'a été que médiocrement applaudi. 

+ * + Lestocq vient d'être représenté avec succès sur le théâtre 
d'Amiens. 

* L'Opéra-Comique donnera le Cheval de Bronze , de 
Scribe et d'Auber, \ers le 20 décembre. 

+ * t Mme Mainvieille-Fodor, vient d'être soumise à une opé- 
ration douloureuse que M. le docteur Cnweilhier a pratiquée 
avec bonheur. Il s'agissait de s'opposer aux progrès d'une hu- 
încur fistulaire qui aurait pu mettre en danger les jours de la 
malade. Vers le milieu du mois , Mme Fodor sera en état de 
retourner à Fontainebleau où elle a fixé son domicile. 

% Pa°anini se trouve actuellement à la magnifique V Ma 
Crayonna-, dont il a l'ait l'acquisition, et qui est située dans 
les états de Panne. Le marquis de Negro, célèbre poêle génois, 
qui est venu passer l'automne à Parme où il a vu son compa- 
triote Paganini , vient de lui adresser une ode fort belle qu'il a 
fait imprimer, et qui est digne , dit-on, du louange cl du louan- 
geur. 

+ % Avignon , Toulouse et Montpellier ont, payé leur tribut 
à la mémoire de Boieldieu, dans trois représentations extraor- 
dinaires auxquelles le public a souscrit avec empressement. 

+ * + Arnal se trouvait dernièrement au balcon du théâtre Ita- 
lien; Tamburini , Lablache , mademoiselle Grisi chantaient. 
Un importun maudit était assis auprès de lui et ne cessait de 
fredonnera ses oreilles. Enfin Arnal n'y tient plus. Sa mau- 
vaise humeur s'exhale en un seul mol, ii est vrai, mais expres- 
sif s'il fut jamais. Monsieur se trouve incommodé, dit le fâ- 
cheux , oserai-je bien demander la cause de son mécontente- 
ment ? Eh ne voyez-vous pas, monsieur, que j'encage contre 
ces diables de chanteurs qui depuis le commencement de la 
soirée m'empêchent de vous entendre. 



Musique nouvelle , 

A paraître incessamment chez Maurice Schles iager 
MORCEAUX SUR LES MOTIFS 

DE 

CHAO-KANG : 



Kalkbrenner. Galop des Lanternes. 

— Deux airs de ballets. N os 1 et 2. Chaque. 



5 
6 

Adam. Mosaïque. 6 » 

— Enfantillage. 5 » 

Duvernois. Deux Rondos. Chaque. 5 » 

Cottignies. Trois fantaisies pour flûte. 5 « 

Contredanses pour tous les instrumens arrangées par Tol- 
becque et Musard. 

Publiée par Henri Lemoiue. 

J. Dejazet et Devezac. Duo pour piano et violoncelle. 

7 fr. 5o c. 
Ch. Merz. Valses, galops et masourkas. 5 » 

C. L. Rhein (Op. 41). Variations sur Malhikle de Chabran. 

7 fr. 5o c. 

Publiée par Po. Pelit. 

Louis N... (Op. 19). Fantaisie pour piano et violon avec basse 
ad libitum sur la romance : Au revoir, Louise. g fr. 

Publiée par Deloye. 

Vigneres- Air varié pour la flûte avec accompagnement de 
quatuor ou piano. 

Publiée par Prilipp et C ,e . 

J.-B. Duvernois, (Op 65.) Deux thèmes variés pour le piano. 
Chaque. 5 fr. » 



Publiée par Ri.hault. 

Urhan {Ch.). A elle , lettres pour le piano , avec l'épigi 



aphi 



t Peut-être dans la foule 



4 fr. 5o c. 



Nous rendrons incessamment compte 'de cet ou- 
vrage très-remarquable. 

Publiée par Dclabante. 

T. Labarre. L'Aspirant de Marine, opéra comique 

eu un acle. Partition. 75 

Parties d'orchestre. j5 

— L'AspiranldeMarine.Ouverturepourorchestre. -12 
Millier. L'aspirant de Marine, arrangé pour deux 

violons. 7 

— L'Aspirant de Marine, ouverlure pour deux vio- 

lons. 3 



5o 



5o 



Lud. Leplus. L'Aspirant de Marine, pour deux 

flûtes. 7 

— L'Aspirant de Marine, ouverture pour deux 

flûtes, 3 

J.-P. Pixis. Op. 120. Les trois Clochettes, avec 

orchestre. 18 

— Op. 120. Id. pour piano, violon, alto-basse. 12 

— Op. 12) . Fantaisie militaire, avee orchestre. 18 

— Op. 121. Id. pourpinnoav. violon, alto et basse. 12 

— Op. 118. Quatrième Irio, pour piano, violon et 

violoncelle. 1 2 



Abonnement de Musique 

D'UN GENRE NOUVEAU. 

pour la MUSIQUE INSTRUMENTALE et pour les PARTITIONS 

D'OPÉRA. 

L'Abonné paiera la somme de 5o fr. ; il recevra pendant 
l'année deux morceaux de Musique instrumentale ou une 
partition et un morceau de musique , qu'il aura le droit de 
changer trois fois par semaine ; et au fur et à mesure qu'il 
trouvera un morceau ou une partition qu'il lui plaira, dans le 
nombre de ceux qui figurent sur mon Catalogue , il pourra le 
garder jusqu'à ce qu'il en ait reçu assez pour égaler la somme 
de 75 fr., prix marqué, et que l'on donnera à chaque abonné 
pour les 5o francs payés par lui. De cette manière l'ABONNE 
aura la facilité de lire autant que bon lui semblera, en dépensane 
cinquante francs par année, pour lesquels il conservera pour 
75 fr. de musique. 

L'abonnement de six mois est de 3o francs , pour lesquels on 
conservera en propriété pour 45 fr. de musique. Pour trois mois 
je prix est de 20 fr. ; on gardera pour 3o fr. de musique. En 
province ,on enverra quatre morceaux à la fois. Affranchir. 
N. B. Les frais de transport sont au compte de MM. les 

Abonnés. — Chaque abonné est tenu d'avoir un carton 

pour porter la musique. (Affranchir.) 



Errata. 

N°45. Page 358, ligne 29, lisez : Goudimel , Guilelmus 
Guarncrii, Hycaert, Willaert; et sur la colonne suivante, 
ligne 4 > au lieu de : Soupheros , lisez : son héros. Ligne 9 de 
la même colonne, au lieu de : Stephen Malu, lisez : Stephen 
Mahu. Page 361 , ligne 5 , au lieu de : s'élever triomphant 
Rossini, lisez : s'élever triomphant le Rossignol. 

Gérant, MAURICE SCHLESINGER 



d'EVERAT. rue du Cadrai, b"l<J 



GAZETTE MUSICALE 

RÉDIGÉE PAR MM. ADAM, G. E. ANDERS , BERTON (membre de l'Institut), BERLIOZ, CASTIL-BLAZE , A. GUEMEB , HALÉYY 

(professeur de contrepoint au Conservatoire), Jules janin , liszt, lesueur (membre de l'Institut), j. mainzer, marx 
(rédacteur de la gazette musicale de berlin), d'ortigue , paxofka , richard, j. g. setfried (maître de chapelle 
à Vienne), F. stœpel, etc. , etc. 



1" ANNEE. 



If 47. 



PRIX DE L ABONNEM. 



PARIS. 


DÉPART. 


ÉTRAKG 


fr. 


Fr. v. 


Fr. c. 


3m. 8 


8 75 


9 50 


6 m. 15 


16 50 


18 .. 


1 an. 30 


33 « 


36 n 



£a (fjfazette iltusijcal* i>e \iavis 
Paraît le DIMANCHE de chaque semaine. 

On s'abonne an bureau de la Gazette Musicale de Paris, rue Richelieu, 97; 

cîiez MM. If s directeurs des Postes, aux boréaux des Messageries, 

et chez tous les libraire^ et Marchands de musique de France. 

)u reçoit les réclamations des personnes qui ont des griefs à exposer, et les avis relatifs à 1; 
qui peinent intéresser le nublic. 






PARIS. DIMANCHE 23 NOVEMBRE 1834. 



Nonobstant les supplé- 
mens, romances ,fac li- 
mite de Tëcriture d'au- 
teurs célèbres et la galerie 
des artistes , MM. les 
abonnis de la Gazette 
Mu icule de Paris , re- 
< everont le premier de 
chaque mois un morceau 
de musique de piano. 

Les lettres, demandes 
et envois d'argent doi- 
vent êlre affranchis, et 
adressés au Directeur , 
rue Richelieu, 97. 



COUP-D'ŒIÏ. SUR. LE DEVELOPPEMENT HIS- 
TORIQUE DE LA MUSIQUE MODERNE (1). 
ÉPOQUE ITALIENNE (1560-1720). 



(&tolt Romaine. 

Jusqu'à présent notre attention s'est portée exclusi- 
ment sur l'école flamande ainsi que sur le nombre impo- 
sant de grands maîtres qui l'ont illustrée, et nous avons 
vu ces artistes répandre partout l'ait et la science de la 
musique. Ce sont maintenant les Italiens chez lesquels 
nous allons trouver l'art poussé a son plus haut point 
de perfection et de popularité; car maintenant la Flan- 
dre, cette antique et glorieuse patrie de l'art musical, 
n'est plus représentée que par trois grands noms : Or- 
lando di Lasso, Ciprian de Bore, Philippe de M.ons. 
Mais à la tète de cette époque si remarquable, à laquelle 
nous donnerons de préférence le nom d'Ecole italienne, 
se place sans contredit Giovanni Pierluigi da Palastri- 
na, né en 1524 , dans la petite ville de Palestrina , près 
de l'ancienne Pranesta aux environs de Rome. En 1540, 
et par conséquent dans la seizième année de son âge , 
comme il annonçait les plus belles dispositions pour la 
musique, ses parens l'envoyèrent se former à Rome où 
les musiciens étrangers , espagnols , français et flamands 
jouissaient alors d'une haute estime. Parmi ces derniers 
se trouvait Claude Goudimel de Bourgogne, qui diri- 
geait a Rome une école de musique dont sont sortis, 
(i) Voir Yerrata relatif au premier article. 



entre autres artistes célèbres, Aniinuccia et G. M. Na- 
nini. C'est a ce compositeur distingué (décapité depuis 
a Lyon , dans l'année 1572 , comme huguenot. ) qu'ap- 
partient, suivant les preuves fournies par Baini, l'hon- 
neur d'avoir été le maître de Palestrina. En 1551, Pa- 
lestrina fut appelé a la cbapelle pontificale créé par le 
pape Jules II dans la basilique de Saint-Pierre du Vati- 
can , et il y fut nommé magister pueiorum puis magis- 
ter capellœ. En 1554-, il publia son premier ouvrage 
consistant en un volume de messes, qui lui valut l'estime 
des connaisseurs et la faveur du papeJulesII, par lequel 
il fut placé, en 1555, au nombre des chanteurs de la cha- 
pelle pontificale. Il prit possession de cette dernière place 
en renonçant a celle de maître de chapelle a l'église de 
Saint-Pierre du Vatican. Mais ce protecteur de Pales- 
trina mourut quelques mois après, et la faveur de Mar- 
cellus II ne put lui être d'un grande utilité parce que ce 
pape lui-même mourut a son tour, après un règne de 
vingt-un jours seulement. Paul IV monta alors sur le 
siège pontifical, et, malheureusement pour notre Pales- 
trina, le nouveau pape vint a trouver mauvais que, 
parmi les chanteurs de la chapelle, il s'en trouvât plu- 
sieurs qui non-seulement étaient étrangers aux ordres 
spirituels , mais qui même étaient engagés dans les 
nœuds du mariage. Palestrina, qui s'était marié précé- 
demment, fut donc renvoyé avec, une faible pension, de 
la chapelle pontificale , l'année même où il y était entré 
(<555), et lui ainsi que sa famille fussent devenus la 



374 



GAZETTE MUSICALE 



proie du besoin si on ne lui eût bientôt offert une place 
tout nouvellement vacante à l'église Saint- Jean de La- 
tran , place qu'il accepta avec reconnaissance malgré la 
modicité des appointemens, et qu'il remplit avec zèle 
jusqu'à l'année 1561 , où on lui conféra, a Sainte-Marie 
Majeure , une autre place un peu plus productive. Pen- 
dant tout ce temps, Palestrina n'était pas resté inactif, 
bien qu'il ne livrât a l'impression aucun de ses ouvrages. 
Tout a coup, en 1660, ses Improperia, qu'il exécuta le 
Vendredi-Saint dans son église excitèrent une attention 
si vive et si générale que le pape Pie IV lui en demanda 
une copie, et ce sont les mêmes qu'on exécute encore 
tous les Vendredis-Saints dans la chapelle du pape. Pa- 
lestrina fit hommage au même pape, dans l'année 1562, 
d'une messe a six voix sur les syllables ut, ré, mi, fa, 
sol, la, et cette messe, surtout le cmcifixus, plurent 
extrêmementau souverain pontife ainsi qu'aux cardinaux. 
Mais une autre circonstance devait bientôt donner un 
nouveau relief a l'immense talent de Palestrina. Au con- 
cile de Trente, qui fut convoqué en 1562, après un 
ajournement de dix années, on en vint a regarder comme 
nécessaire une réforme dans la musique religieuse. Les 
pères trouvaient un grand sujet de scandale dans la réu- 
nion de paroles profanes et licencieuses avec la musique 
sacrée , car alors encore existait la coutume si vicieuse 
de composer des messes sur des paroles mondaines et trop 
souvent frivoles. Mais le principal reproche concernait 
la composition musicale en elle-même, et l'on se plai- 
gnait surtout qu'au milieu des desseins de conlre point , 
à travers le dédale des canons et des fugues, les textes 
saerés devinssent souvent tout-a-fait inintelligibles. On 
fut sur le point de décider qu'à l'avenir la musique fi- 
gurale sérail bannie de l'église ; l'apologie de quelques lé- 
gats (non impedias musicam) jointe a des représentations 
que l'empereur Ferdinand fit faire par son ambassadeur, 
adoucirent le courroux des pères, et l'on remit a la fin 
du concile les dispositions a prendre sur l'amélioration 
du chant religieux. Dans l'année 1565, le pape nomma 
enfin une commission de huit cardinaux pour applanir 
cette difficulté, et on leur adjoignit huit membres de la 
chapelle pontificale. Dans celte assemblée, on convint 
tout d'abord que les chansons mondaines seraient pro- 
scrites des messes et des motets. On eut plus de peine à 
s'entendre sur l'exigence des cardinaux qui voulaient 
que les paroles sacrées fussent récitées sans interruption 
ni répétition , de manière a ce qu'on pût aisément les 
comprendre, ce a quoi les chanteurs répondirent tout 
naturellement que c'était une demande a laquelle il était 
impossible de satisfaire, attendu que l'essence de la musi- 
que harmonique consistait précisément dans les imitations 



et les fugues, et que vouloirse priverde ces ressources, c'é- 
tait prétendre anéantir la musique, qu'ainsi la demande 
des cardinaux était inadmissible surtoutpour des composi- 
tions de longue haleine. On s'entendit enfin sur un point; 
l'on convint de faire un essai dans un style noble et 
simple tout a la fois, et, a cet effet, on élut Palestrina dont 
les Improperia et la messe ut, ré, ini, fa, sol , la avaient 
frappé l'attention des cardinaux. Il écrivit en consé- 
quence ,- d'après le plan qui lui était tracé , trois messes 
à six voix, et, dès la première épreuve, la question fut 
déclarée résolue. La troisième de ces messes fut surtout 
regardée comme la meilleure et, en conséquence , à la 
première solennité religieuse, qui suivit cette épreuve, 
elle fut exécutée aux acclamations unanimes en présence 
du pape et des cardinaux (1 ). 

Le pape donna a Palestrina une preuve non équivo- 
que de satisfaction puisqu'il le nomma compositeur de la 
chapelle pontificale ; celte place ainsi que celle de maître 
de chapelle à Saint-Pierre du Vatican qu'il avait rési- 
gnée bien contrairement a ses intérêts, dans l'an- 
née 1555, et que la mort d'Animuccia venait de rendre 
vacante, fut pour le grand homme une espèce de com- 
pensation aux longues privations qu'ils avait eu souffrir. 
C'est vers cette époque que Palestrina, conjointement 
avec G. M. Nanini ,_son ami et condisciple sous Goudi- 
mel, ouvrirent à Rome cette école célèbre qui a produit 
plusieurs compositeurs distingués, que depuis Nanini 
continua a diriger, et dont l'esprit s'est conservé pen- 
dant de longues années , principalement dans la chapelle 
du pape. Palestrina termina sa glorieuse carrière dans 
l'année 1594. Sa mort se trouve consignée a la date du 
2 février 159-4, sur le registre de la chapelle papale par 
la note suivante écrite de la main du chanteur Gamboce : 
« Ce malin est mort le très-éininent musicien, M. Gio- 
» vanni Pierluisci notre cher collègue et maître de cha- 
» pelle de l'église Saint-Pierre , où son convoi a été ac- 
» compagne non-seulement par tous les musiciens de 
» Rome, mais encore par une immense multitude de 
» peuple, pendant que le collège en totalité chantait le 
» libéra me domine. » 

Palestrina repose dans l'église Saint-Pierre au pied de 
l'autel Saint-Simon et Judas , et sur sa tombe se trouve 
celte inscription : « Johannes Petrus Aloysius Prœnes- 

(1) Nous avons emprunté ces détails à l'estimable ouvrage 
de Baini, et nous leur avons donné quelque étendue parce qu'ils 
rectifient pleinement la version ordinaire sur la Missa papœ 
Marcelli. C'est celte messe qui, réunie à quelques autres, 
forma un volume que Palestrina dédia en ]56y au roi d'Espa- 
gne Philippe II, sous le titre : Missa papœ Marcelli-, voulant 
par ce titre témoigner un sentiment de gratitude envers son 
auguste protecteur, le pape Marcellus II. 



» tinus musicœ princeps! » Voici la liste de ses œuvres 
dont, après sa mort, un grand nombre a été livré a l'im- 
pression par les soins de son fils. Douze livres de messes 
a quatre, cinq et six voix (Baini en possède un treizième 
et un quatorzième livre, tous deux inédits). Un livre 
de messes a huit voix ; deux livres de motets a quatre 
voix et cinq livres de motets à cinq voix. Un livre d'of- 
fertorium ( 68 numéros). Deux livres de litanies, sans 
compter plusieurs compositions détachées de ce genre 
contenues dans divers recueils; un livre d'hymnes pour 
toutes les fêtes de l'année; un livre de magnificat pour 
cinq et six voix ; un autre livre de magnificat à huit voix; 
un livre de lamentations; deux livres de madrigaux a 
quatre voix ; deux livres de madrigaux religieux a cinq 
voix , abstraction faite de madrigaux détachés qu'on 
peut trouver dans différais recueils. En outre, le digne 
père Baini possède trois volumes de motets, un livre de 
litanies et enfin deux livres de lamentations, !e tout en- 
core inédit. 

Le premier recueil des madrigaux publié en 1581 
contient quelques chants d'amour ; mais le second qui 
parut dans l'année de sa mort renferme des compositions 
plus sévères dans lesquelles la poésie, qui exprime tou- 
jours une piété pure, mystique, ardente, une espérance 
céleste et une entière confiance en Dieu, est revêtue de 
mélodies qui semblent l'écho divin d'un monde plus 
élevé,. Ce sont les dernières inspirations d'une âme pieuse, 
sainte et divine, qui se consacre tout entière ;a Dieu et 
a l'espoir d'une vie plus sublime. Le madrigal était a 
cette époque la seule forme usitée dans les chants d'une 
nature élevée; les paroles se composaient de seize vers 
environ et étaient chantées par un nombre de voix obli- 
gées qui n'était pas moindre de quatre et qui n'excé- 
dait pas sx. 

Le madrigal est né des chants psalmodiés a contre- 
point figuré, accompagnés par l'orgue, et a son tour 
c'est lui qui a donné naissance au motet. Le prince Ge- 
sualdo da Venosa , contemporain dePalestrina, porta le 
madrigal a un haut point de perfection ; les madri- 
gaux , bien que les mélodies en soieut encore graves et 
solennelles, furent bientôt dans toute l'Europe les chants 
favoris des hommes comme des femmes. Alessandro 
Scarlatti fut celui qui donna à ce genre son entière per- 
fection. On cite comme un des plus beaux madrigaux a 
quatre voix celui de Palestiina : « Alla riva del Tebro, 
giovinelto vitkV io vago pastore » et on peut le trouver 
imprimé dans le Saggio fondamentale de Martini. La 
littérature abonde en panégyriques aussi justes que spiri- 
tuels sur le talent incomparable dont Palestiina sut don- 
ner tant de preuves. Le savant et respectable père Mar- 



tini, dans l'ouvrage que nous venons de citer, apprécie 
ainsi qu'il suit le mérite de Palestrina : « Ce grand 
homme n'avait pas seulement 1 e mérite d'avoir étudié 
tous les grands maîtres qui l'avaient précédé depuis deux 
siècles; il savait encore, ce qui est bien plus digne d'ad- 
miration , s'approprier toutes les ressources les plus va- 
riées de leur art et de leur invention , mais après leur 
avoir imprimé le cachet de son génie particulier. La- 
borde compare le style de Palestrina avec l'ordre des co- 
lonnes toscanes qui produisent sur notre âme un effet si 
puissant par le mélange de grandeur et de simplicité qui 
les distingue. 

Si nous voulons maintenant , en thèse générale , ju- 
ger Palestrina comme artiste, il faut nous rappeler avant 
tout qu'il n'avait alors a sa disposition ni récitatif, ni 
airs comme dans nos messes et nos oratorios. Le réci- 
tatif, inventé seulement à sa mort , ne dut sa perfection 
qu'a Allessandre Scarlatti et a Perti ; et quant a Varia , 
ce furent Cesti et Cavalli qui , vers le milieu du XVII e 
siècle, tournèrent leurs recherches de ce côté. Aussi, 
dans les œuvres de Palestrina lui-même , le texte resta- 
t-il toujours subordonné aux finesses du contre-point. 
D'accompagnement instrumental , il ne pouvait encore 
en être aucunement question. Quel petit nombre de 
lessources étaient donc a la disposition de notre grand 
maître ! et cependant , quels immenses effets n'a-t-il 
pas su produire ! Le style de Palestrina se distingue par 
la forée et l'élévation , comme celui de Léo brillait , 
un siècle plus tard , par la grâce enchanteresse de ses 
mélodies unies librement a l'harmonie. Chez Palestrina, 
ce que l'on trouve le plus souvent, se sont des suites 
d'accords simples, purs, que n'interrompt qu'un petit 
nombre de dissonnances préparées , et que relève rare- 
ment une marche chromatique. Et pourtant on se trom- 
perait fort si on se persuadait que toutes ses œuvres 
sont écrites dans le style qui , dans la messe Papœ 
Marcelli, parvint a réconcilier les cardinaux avec la 
musique Jigurale. Le biographe de Palestrina remarque 
même qu'il n'écrivit plus une seule autre messe dans le 
même style. 11 avait étudié a fond toutes les finesses de 
l'école, et il n'a pas manqué de les mettre en œuvre ; 
mais ce qui fait son principal mérite, c'est qu'au mi- 
lieu des entraves qu'il s'étaient évidemment imposées , 
il procède constamment avec une allure libre et dégagée 
qui ne laisse jamais soupçonner la moindre gène ou le 
moindre embarras. « Partout, dit Burney dans son his- 
toire générale de la musique , partout , chez Palestrina , 
brille le feu du génie, malgré les embarras si gênans 
du plein-chant , du canon , de la fugue , des inversions, 
et de tous ces autres empèchemens si propres à refroidit;, 



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GAZETTE MUSICALE 



pour ne pas dire a glacer tout autre que ce grand com- 
positeur. » On peut admirer comme des modèles de 
simplicité musicale ses improperia, une partie de ses 
psaumes de vêpres, ses litanies et ses lamentations. 
Parmi ceux de ses morceaux où il a eu plus recours aux 
finesses de l'art et qui peuvent passer pour des chefs- 
d'œuvre du genre ; nous citerons particulièrement sa 
messe en canon intitulée Adfugam ; la strophe finale 
de son hymne inimitable , dans laquelle le cantus firmus 
est traité dans le style le plus sévère, en canon à deux 
voix, tandis que les autres parties entièrement indépen- 
dantes imitent entr' elles les divers membres de la phrase; 
ou bien encore cet offertoiïum : « Tribularen si nesci- 
rem, » dans lequel une voix intermédiaire fait entendre 
un thème assez court qui, de sept pauses en sept pau- 
ses , monte d'un degré, a cinq reprises différentes, en 
descendant par le même procédé ( le même jeu se trou- 
vant répété dans sept autres parties et précisément dans 
le même ordre ) , tandis que les autres voix exécutent 
entr' elles une foule de traits fugues. La messe du pape 
Marcellus elle-même renferme une foule d'imitations 
dont messieurs les commissaires spirituels ne soupçon- 
naient assurément par l'existence, étrangers qu'ils 
étaient aux mystères de l'art. 

( La suile au numéro prochain.) 



FETE FUNEBRE 

EN L'HONNEUR DE BOYELOIEU, A ROUEN. 

Un étranger qui serait arrivé à Rouen le jeudi 1 5 no- 
vembre au matin sans avoir été prévenu de ce qui 
allait s'y passer, eût été grandement surpris de l'aspect 
que présentait cette ville. La garde nationale et la troupe 
de ligne sous les armes, l'hôtel-de-ville et la cathéirale 
toutes tendues de noir, une population se pressant dans 
les rues étroites qui avoisinent le lieu de la cérémonie, 
toutes les cloches mises en branle, toutes les autorités sur 
pied pouvaient faire penser qu'il s'agissait de célébrer la 
mémoire d'un souverain , d'un des puissans de la terre : 
cependant l'air de curiosité répandu sur tous les visages 
ne laissait place a la manifestation d'aucune mauvaise 
passion : pas de ces rires indécens, de ces plaisanteries 
déplacées, comme nous en avons entendu si souvent dans 
des cérémonies du même genre, m&is qui alors étaient 
célébrées poiirdes hommes dont le pouvoir avait fait tout 
le mérite. L'hommage rendu à un simple citoyen avait 
quelque chose de touchant qui excitait une vive sympa- 
thie dans le peuple; car il n'est pas de profession, quel- 
que obscure qu'elle soit, d'où il ne soit permis de s'élan- 
cer pour se faire un nom dans le